L'idée de Dieu
C'est ainsi que, contemplant Dieu dans ses œuvres, & l'étudiant par ceux de ses attributs qu'il m'importoit de connoitre, je suis parvenu à étendre & augmenter par dégrés ^ l'idée, d'abord imparfaite & bornée, que je me faisois de cet Etre immense ^. Mais si cette idée est devenue
et l'un des étonnements dont je ne reviens point est de voir le bon Fénelon en parler dans son Télémaque, comme s'il y croyait tout de bon ; mais j'espère qu'il mentait alors, car enfin, quelque véridique qu'on soit, il faut bien mentir quelquefois, quand on est évêque ». Dans les milieux protestants, et surtout philosophiques, où Rousseau avait vécu, le dogme de l'éternité des peines était l'un des plus discutés ou attaqués. Cf. le livre du pasteur Liomin, Préservatif contre les opinions erronées qui se répand-ent au sujet des peines de la vie à venir, Heidelberg, 1760. in-12, analysé dans le Journal encyclopédi-que du i" Avril 176 r 46], 19-24; et, en particulier, pour Genève, l'article de D'.Alembert et la Réclamation des Pasteurs Genevois [52], IV. 421, 427-428; pour Neuchàtel, la polémique soulevée par le pasteur Petitpierre, Confessions, IX, 38, et les Lettres d'un magistrat de Neuchàtel au sujet des disputes de religion survenues dans cette principauté, publiées dans le Journal encyclopédique du i" Septembre 1761 '46], 131-140. Cf. encore, outre le fragment de Haller cité plus haut, et le texte de Morelly cité à la note i de la p. 91, Marie Huber, État des âmes séparées [i33], 283-288 : « L'idée de l'équité parfaite est incomparable (sic) avec celle de la vengeance, et d'une vengeance sans bornes sur des créatures bornées », etc. Le texte suivant de Toussaint, Les Mœurs, II, 11, i [184], 143, résume bien sur ce point les idées « philosophiques » : « Dieu sans doute châtie en père, et ses châtiments ne sont vraisemblablement que des moyens de nous améliorer : J'ose le dire de ceux mêmes d'après cette vie, s'ils ne sont point éternels; or la raison, loin de m'apprendre qu'ils le soient, m'insinue tout le contraire. Je ne crois pas que, semblable à un mortel vindicatif, il afflige ses créatures, même coupables, pour le plaisir barbare de les voir souffrir. S'il les punit, c'est pour les détourner du vice, par l'expérience des maux qu'il entraine à sa suite ; mais j'ai peine à concevoir qu'un Dieu juste et bon puisse punir par esprit de vengeance; et bien moins encore qu'il se venge éternellement ». C'est au fond, comme on l'a vu, la conviction de Rousseau. S'il l'atténue au début et à la fin, c'est peut-être d'abord par un sentiment de convenance à l'égard du prêtre catholique qu'il est censé faire parler; c'est aussi, comme j'ai essavé de le montrer dans une des notes précédentes, parce que les méchants l'embarrassent et qu'il ne sait « qu'en faire ».
^ Sur cette accentuation de dégrés, cf., plus haut, p. 32 et note 1.
' J'ai essayé d'expliquer plus haut, p. 63, note i, ce retour à une idée qu'on pouvait croire épuisée. Rousseau attendait, pour la reprendre, d'avoir considéré Dieu non plus seulement comme organisateur de l'univers (« contemplant Dieu dans ses œuvres»!, mais comme directeur de la vie humaine, comme le Dieu de la liberté et des sanctions post-terrestres (« l'étudiant par ceux de ses attributs qu'il m'importait de connaître »).
contre > cet avilissement de -l'essence divine comme si Dieu et mon ^ame étoient ^ de la même ^ nature. Comme si Dieu n'étoii pas le seul être "Nraiment actif, "sentant] pensant voulant par lui-même et ** de qui seul nous tirons la pensée le sentiment, (l'activité) la volonté '-'la liberté '"même. Nous ne sommes libres que parce qu'il veut que nous le so\"ons, ''et sa substance inexpliquable est '^pour ainsi dire] à nos âmes, ce que nos âmes sont à nos] corps. S'il a créé la matière, les corps, les esprits, le monde je n'en sais rien. L'idée de création me confond et passe ma portée. Je la crois autant que je la puis concevoir, mais je sais qu'il a ('''îait) l'uniNers et tout ce qui existe qu'il a tout fait "et tout ordonné. '■'■ Est (-il) éternel. (Ce mot me passe. Je le croirois) « sans doute » ("' si) mon esprit ('" pouvoit) embrasser l'idée de l'éternité. ('*Mais) ce que je conçois c'est qu'il est avant les choses, ''et qu'il sera tant que les choses --'existeront.
' cette avilissement Isic).
- B. (la substance) [(l'essence) la nature]. — I. (la substance) [l'essence].
^ B. (ame) [esprit].
* B. d'une.
^ B. (nature) [substance].
" B. absolu, le seul vraiment actif.
' (vou lant).
* B. duquel nous (tirons) [tenons] (l'être) [le sentiment] la pensée (le sentiment).
" [l'activité].
'" B. < même > l'être 1
" (nôtre).
'- B. < pour ainsi dire >.
'•■' [formé].
'^ [Dieu].
'" [mais].
'■ [peut-il].
'* B. Pourquoi (m'i me payer de mots sans idées ? Ce que je.
'" M. (et).
-" B. subsisteront. — I. (dureront) [subsisteront].
plus noble iS; plus grande, elle est aussi moins proportionnée à la raison
humaine. A mesure que j'approche en esprit de l'éternelle lumière, son
éclat m éblouit, me trouble, & je suis forcé d'abandonner toutes les
notions terrestres qui m'aidoient à l'imaginer. Dieu n'est plus corporel
& sensible; la suprême intelligence qui régit le monde n'est plus le
monde même : j'élève et fatigue en vain mon esprit à concevoir son
essence *. Quand je pense que c'est elle qui donne la vie & l'activité
à la substance vivante | & active qui régit les corps animés; quand ;"93]
j'entends dire ' que mon ame est spirituelle & que Dieu est un
esprit, je m'indigne contre cet avilissement de l'essence divine, comme
si Dieu & mon ame étoient de même nature : comme si Dieu n'étoit
pas le seul être absolu, le seul vraiment actif, sentant, pensant, voulant
par lui-même, & duquel nous tenons la pensée, le sentiment, l'activité,
la volonté, la liberté, l'être. Nous ne sommes libres que parce qu'il
veut que nous le sovons, & sa substance inexpliquable est à nos âmes
ce que nos âmes sont à nos corps ^. S'il a créé la matière, les corps.
* Cette impuissance de l'homme à concevoir l'être de Dieu a été exprimée bien des fois par les théologiens et les philosophes; cf., par exemple, parmi les auteurs qu'avait lus Rousseau, .Malebranche, Entretiens métaphysiques, VIII, 17
[96], 53 : « 11 ne faut lui attribuer que des attributs incompréhensibles Tous
les attributs absolus de Dieu sont incompréhensibles à l'esprit humain », etc. ; Charron, De la Sagesse, II, v, 20 [77 A], 365 : « Après que nous l'aurons orné de tous les noms et louanges les plus magnifiques et excellents que notre esprit se peut imaginer, nous reconnaissons que nous ne lui avons encore rien présenté digne de lui ; mais que la faute est en notre impuissance et faiblesse, qui ne peut rien concevoir de plus haut. Dieu est le dernier effort de notre imagination vers la perfection, chacun en amplifiant l'idée suivant sa capacité, et, pour mieux dire, Dieu est infiniment par-dessus tous nos derniers et plus hauts efforts et imaginations de perfection ».
' Rousseau fait peut-être allusion aux définitions des catéchismes, sur lesquelles il a exercé son ironie aux IV et V Livres d'Emile, II, 228, 349-352. Peut-être aussi la réflexion est-elle plus générale et lui a-t-elle été suggérée par ce passage de Beausobrc, qui mettait en valeur ce qui restait de matériel dans le mot* esprit », Histoire du Manichéisme, II, m, 2 [142], I, 484 : « Les passages de l'Écriture qui témoignent que Dieu est esprit, bien loin de prouver que l'essence divine est absolument incorporelle, feraient preuve du contraire. Cela est si vrai que les docteurs chrétiens, qui croyaient Dieu corporel, alléguaient en faveur de leur opinion cette parole du Seigneur, Dieu est esprit (Jean, iv, 241. L'idée que nous attachons à présent au mot d'esprit n'est pas celle que ce mot représente dans la langue grecque, ni celle qu'en avaient les auteurs ecclésiastiques qui parlaient cette langue, Pouve^-vous, disait Grégoire de Nazianze, concevoir un esprit sans concevoir du mouvement et de la diffusion »? Des remarques analogues, qui aboutissent à des conclusions un peu différentes, sont présentées par le P. Gerdil. Immatérialité de l'âme, VU, 3 et VIII, i [180], 177-17861 211-218.
' Il y a dans cette formule une réminiscence plus ou moins consciente du mot de S' Paul, Actes, xvii, 28, « in ipso enim vivimus, et movemur et suinus », et
224 REDACTIONS MANUSCRITES
1 Rien ne se îait de rien quelle puissance lui auroit donné l'être? rien ne retourne à rien comment pourroit-il finir? sa durée est certair.ement éternelle par raport à moi. (- Qu'ai-je besoin d'en chercher « davantage ») . f
' B. (Rien ne se fait de rien que voudrois-je savoir de plus? Si je ne
conçois pas comment l'être actif (seroit) [est] par lui-même, je conçois (encore) [beaucoup] moins comment il seroit sorti du néant et comment il pourroity rentrer) [qu'il seroit même au delà ■■> si tout devoit finir un jour. Qu'un être que je ne conçois pas donne '' l'existence '" à d'autres Etres, cela n'est qu'obscur et incompréhensible. Mais que le néant et l'être se convertissent '' l'un dans l'autre c'est une contradiction palpable, c'est une claire absurdité]. — I. Rien ne se fait de rien... et comment il pourroit y rentrer (Preiuier texte de B conservé).
") M. (des choses).
1') M. et Ole.
c) M. aux autres.
^) M. [d'eux-mémesl l'un dans l'autre.
- [Que voudrois-je savoir de plus ?]
t Ici. dans le manuscrit, l'amorce suivante : Dieu est intelligent mais comment l'est-il, un signe de renvoi, puis : rétrogradez 3 teuillets : Cf., en effet, plus haut, f" i6o >'", oit l'on trouvera la première rédaction du passage qui prend place ici dans l'édition originale.
les esprits, le monde, je n'en sais rien '. L'idée de création me confond
& passe ma portée, je la crois autant que je la puis concevoir; mais
je sais qu'il a formé l'univers & tout ce qui existe, qu'il a tout fait,
tout ordonné. Dieu est éternel, sans doute: mais mon esprit peut- | il [94]
embrasser l'idée de l'éternité ? pourquoi me payer de mots sans idée ?
Ce que je conçois, c'est qu'il est avant les choses, qu'il sera tant qu'elles
subsisteront, & qu'il seroit même au delà, si tout devoit finir un jour.
Qu'un être que je ne conçois pas donne l'existence à d'autres êtres,
cela n'est qu'obscur & incompréhensible; mais que l'être & le néant
se convertissent d'eux-mêmes l'un dans l'autre, c'est une contradiction
palpable, c'est une claire absurdité.
surtout des théories de Malebranche, qui, d'ailleurs, citait volontiers le texte de S" Paul ; cf., par exemple. Entretiens métaphysiques, VII, i5 [96], 48 : « Notre âme n'est point unie à notre corps selon les idées vulgaires. Elle n'est unie immédiatement et directement qu'à Dieu seul Comme nos corps vivent sur la terre et
se repaissent des fruits divers qu'elle produit, nos esprits se nourrissent des mêmes vérités que renferme la substance intelligible et immuable du \'erbe divin»; et /d., VI 11, 4, p. 5i : « Dieu n'est pas renfermé dans son ouvrage, mais son ouvrage est en lui, et subsiste dans sa substance, qui le conser%e par son efficace toute-puissan e. C'est en lui que nous sommes, c'est en lui que nous avons le mouvement et la vie, comme dit l'apôtre ».
• Rousseau reprend en quelques mots la discussion de l'idée de « création », discussion qu'il avait amorcée précédemment (cf. p. 61 et note 21, et qui parait ici moins à sa place. Dans l'un et l'autre passage, il reste aussi indécis sur ce point. H avait été plus affirmatif étant jeune; cf. sa Prière aux Charmettes [36], 22b : « Quelque magnificence qui règne dans la construction de ce vaste univers, je conçois qu'il n'a fallu, pour le sortir du néant, qu'un instant de votre volonté ». Mais, pour Rousseau, ce problème de la création n'était pas essentiel. 11 avait pu lire dans un de ses livres familiers, Clarke, Existence de Dieu, 1, 4 [126], 1, 47-61, que la cause du théisme était indépendante des disputes sur l'origine de la matière, et qu'Aristote, qui était « un grand défenseur de l'éternité du monde », n'en tenait pas moins pour l'existence de Dieu. 11 y a plus. Quelques philosophes s'efforçaient même de montrer que l'idée de création était une invention récer.te de théologiens, et que le récit de la Genèse, à lui seul, signifiait seulement que Dieu avait fait et organisé l'univers : cf. Telliamed 182', 1, p. xLix et 11, 60-61 ; et Beausobre, Histoire du Manichéisme, 11, v, 5-6 et vi, 1 [142], 11, 233, 247, 284 sqq. Beausobre résumait ainsi lui-même cette partie de son ouvrage dans sa Préface, 1, p. xix : « J'examine si les anciens Juifs ont connu la création de la matière. J'allègue les raisons de part et d'autre sur une question de fait, qui me parait au moins fort problématique. Je vais plus loin, et après avoir montré, premièrement, que l'unité de principe est le seul sentiment véritable; secondement, que cette vérité étant établie, il est juste d'expliquer en conformité ce que l'Écriture dit de la création, — après ces deux observations, dis-je, — j'examine si les passages de l'Écriture, que l'on allègue pour montrer que Dieu a fait toutes choses de rien, ont une telle évidence qu'ils puissent forcer à l'acquiescement un homme prévenu de l'erreur contraire. Je rapporte les réponses qu'un tel homme pourrait faire à ces passages. Je montre qu'il n'est
[Le développement sur les attributs de Dieu, qui prend place ici dans les autres Manuscrits et dans l'édition originale, se trouve plus haut dans F, f i6o v°-r'J.
Dieu est intellii;ent ' : mais comment l'est-il ? L'homme est intelligent quand il raisonne, & la suprême intelligence n'a pas besoin de raisonner; il n'v a pour elle ni prémisses, ni conséquences, il n'v a pas ■ même de proposition; elle est purement intuitive', elle voit également tout ce qui est, & tout ce qui peut être; toutes les vérités ne sont pour elle qu'une seule idée, comme tous les lieux un seul point, & tous rggi les tems un seul moment. La puissance humaine agit par des movens, la puissance Divine agit par elle-même : Dieu peut, parce qu'il veut, sa volonté fait son pouvoir. Dieu est bon i, rien n'est plus manifeste :
pas sur que tous les anciens Pères aient été unanimes sur la création de la ma ière ». On se souvient que Rousseau a lui-même allégué l'autorité de Beausobre dans sa Lettre à .U. de Beaumont, 111, 80. Leclerc pouvait, d'ailleurs, lui rappeler, Sentiments de quelques théologiens, Xlll [94], 290-292, que Richard Simon avait déj.'i fait la même remarque à propos du mot Bara, au début de la Genèse. Rousseau s'intéressait à ce problème d'exégèse, puisque, quelques années plus tard, nous le voyons copier dans un de ses cahiers '5\ 40", des extraits du P. Simon et du Timée de Locres du marquis d'Argens (17631, qui sont précisément relatifs au véritable sens du mot créer dans le texte biblique. Deux ans avant YÈmile, l'abbé de Lignac écrivait encore. Sens intime, II, 9 [23 ij. H, 232 : « Combien de personnes éclairées et religieuses prétendent que la création est également inintelligible et incompréhensible, et que naturellement nous n'en avons aucune idée, mais que la foi seule nous éclaire sur ce point capital! Je rencontrai dans mon voyage d'Italie un homme de condition, respectant la Religion et très connu par son érudition, qui pensait ainsi ». Tous ces textes expliquent l'attitude indifférente de Rousseau à l'égard de l'idée de création proprement dite.
' Ce développement sur les attributs de Dieu, qui avait d'abord été placé par Rousseau avant la discussion sur la liberté et la Providence, a été reporté ici dans toutes les Rédactions postérieures à F. Cf. p. 53, note i, les raisons qui ont dû décider Rousseau à ce changement. — Da^.s son livre De ta Sature, qui a paru quelques mois avant Emile, Robinet [235], i5-i6, exposait des idées tout-à-fait semblables : « Nous sommes accoutumés à dire : Dieu bon, Dieu juste, Dieu sage. Dieu intelligent. On nous a encore appris que Dieu aime, qu'il hait, qu'il punit, qu'il récompense. Mais assurément, ou ces façons de parler sont vides de sens dans notre bouche, ou elles expriment mal les attributs de la Divinité. Si l'on entend par bonté, sagesse, justice et intelligence divines, des qualités semblables, à l'intention près, à celles qui se rencontrent dans les hommes, on tombe dans un anthropomorphisme subtil qui n'en est que plus dangereux. Des traits si peu relevés défigurent la .Majesté suprême, au lieu de la peindre ». Rousseau va passer en revue, lui aussi, ces attributs classiques de Dieu, pour en repousser le sens vulgaire. Il prend la liste traditionnelle, telle qu'on la trouve, par exemple, dans Abbadie, Religion chrétienne, I, 11, 3 [92], I, 117: «Que la sagesse, la justice et la bonté entrent nécessairement dans l'idée de Dieu ».
- Je ne sais si c'est le premier emploi du mot dans la langue purement philosophique. Du moins, en 178S, Féraud écrivait encore, Dictionnaire critique [25o\ 11, 4J4 : « Intuitif, Intuition, termes de théologie, qui ne se disent qpe de la vision béatitîque ».
' Cf. .Malebranclie. Entretiens métaph\-siques, Vlll, i3 et i5 [96], 56-57 :
mais la bonté dans l'homme est l'amour de ses semblables, & la bonté de Dieu est l'amour de Tordre; car c'est par l'ordre qu'il maintient ce qui existe, & lie chaque partie avec le tout. Dieu est juste; j'en suis convaincu, c'est une suite de sa bonté; l'injustice des hommes est leur œuvre & non pas la sienne : le désordre moral qui dépose contre la Providence aux yeux des Philosophes ne fait que la démontrer aux miens. Mais la justice de l'homme est de rendre à chacun ce qui lui appartient, & la justice de Dieu de demander compte à chacun de ce qu'il lui a donné.
Que si 2 je viens à découvrir successi- | vement ces attributs dont [gg] je n'ai nulle idée absolue, c'est par des conséquences forcées, c'est par le bon usage de ma raison i : mais je les affirme sans les comprendre, & dans le fond, c'est n'affirmer rien. J'ai beau me dire, Dieu est ainsi; je le sens, je me le prouve; je n'en conçois pas mieux comment Dieu peut être ainsi.
Enfin plus je m'efîorce de contempler son essence infinie, moins je la conçois; mais elle est, cela me suffit; moins je la conçois, plus je l'adore. Je m'humilie, & lui dis : Etre des êtres, je suis, parce que tu es ; c'est m'élever à ma source que de te méditer sans cesse. Le plus digne usage de ma raison est de s'anéantir devant toi : c'est mon ravissement d'esprit, c'est le charme de ma foiblesse de me sentir accablé de ta grandeur 2.
« Dieu n'est ni bon, ni miséricordieu.x... selon les idées vulgaires... 11 aime invinciblement l'ordre immuable ». Pour l'ensemble du paragraphe, cf. encore Montaigne, Essais, 11, 12 [76], 11, 222 : « Nous disons que Dieu craint, que Dieu se courrouce, que Dieu aime... ; ce sont toutes agitations et émotions qui ne peuvent loger en Dieu selon notre forme ».
- Rousseau affectionne cette formule de transition : cf., pour YÉmile seulement, II, 172, 264, 323, 36i, 432, etc.; et plus lom, dans la Profession, p. 122, et f" 174 '" de F.
' C'est, en effet, la méttiode classique pour la découverte des attributs de Dieu: cf, .^ddison. Discours sur l'idée qu'on doit avoir de Dieu [117], V, 32i : « Comme nous n'avons peint d'idée de ces perfections, à moins qu'elles ne se découvrent dans nos âmes, nous joignons à chacune le titre d'infini, et ce qui est une faculté dans l'esprit de l'homme devient un attribut de la Divinité ». Cf. encore Spectateur [117], IV, 416-417.
- Sur cet acte d'humilité intellectuelle, qui contraste avec certaines fiertés rationalistes qu'on remarquera plus loin, cf. la note 2 de la page gt. Pour l'accent, comparez avec la 3" Lettre à M. de Malesherbes, X, 3o6 : « J'élevais mes idées... à l'être incompréhensible qui embrasse tout. Alors, l'esprit perdu dans cette immensité, je ne pensais pas, je ne raisonnais pas, je ne philosophais pas, je me sentais, avec une sorte de volupté, accablé du poids de cet univers, je me livrais avec ravissement à la confusion de ces grandes idées,... j'aurais voulu m'élancer dans
230 REDACTIONS MANUSCRITES
11. Le passage de la métaphysique à la morale : la conscience.
« ^ Apres » (2 toutes, ces vérités déduites) de l'impression des objets sensibles et du sentiment intérieur ^ qui me [porte; à juger selon mes lumières naturelles ('en déterminant ma croyance sur [toutj ce qu'il m'importoit de connoitre) 'il me reste à] « ^voir » quelles maximes j'en dois tirer pour ma conduite, et quelles régies je dois me prescrire pour ''remplir ma "destinée ^ SUR la terre selon l'intention de celui qui m'\- a placé. En suivant toujours ma -'même méthode je ne ('"déduis) point ces régies des principes d'une haute philosophie mais je les trouve au fond de mon cœur écrites par la nature en " caractére[s] inefacable s. Je n'ai qu'à me consulter sur ce que je veux faire, tout ce que je sens être bien est bien, tout ce que je sens être mal est mal. Le meilleur de tous les casuistes e^t la conscience, et ce n'est que quand on marchande avec elle qu'on ('- est contraint fo 154 ro ^e recourir) aux subtilités '' de la dialectique. || Le premier de tous les soins est celui de soi-même. Cependant combien de fois
' (En déterminant ainsi ma crovance sur ce qu'il m'importe de connoitre).
- [avoir ainsi déduit (les)]. — B. ainsi (déduit) de l'impression.
■' B. (qui me porte à juger des causes selon mes lumières naturelles) déduit les [principales] vérités qu'il m'importoit. — M. (qui me porte) déduit les principales vérités.
^ [toutes les vérités qu'il m'importoit de connoitre].
'■• [(chercher)]. — B. chercher.
" (répondre).
' B. destination.
" destinée la terre (sic).
" B. < même >.
'" [tire].
" caractére[s] inefacable (sic).
'- [a recours].
'^ B. (de la dialectique) [du raisonement]. — I. de la dialectique.