‹ La "Profession de foi du vicaire savoyard"Chapitre 101 sur 176 · Le passage de la métaphysique à la morale la conscience · texte numérisé non relu

Le passage de la métaphysique à la morale la conscience

Après avoir ainsi de rimpression des objets sensibles, & du sentiment inte- 1 rieur qui me porte à juger des causes selon mes lumières [97] naturelles, déduit les principales vérités qu'il m'importoit de connoître; il me reste à chercher quelles maximes j'en dois tirer pour ma conduite, & quelles régies je dois me prescrire pour remplir ma destination sur la terre, selon l'intention de celui qui m'v a placé i. En suivant toujours ma méthode -, je ne tire point ces régies des principes d'une haute philosophie, mais je les trouve au fond de mon cœur écrites par la Nature en caractères ineffaçables^. Je n'ai qu'à me consulter sur ce que je veux faire : tout ce que je sens être bien est bien, tout ce que je sens être mal est mal : le meilleur de tous les Casuistes est la cons-

l'infini :... étourdissante extase, à laquelle mon esprit se livrait sans retenue, et qui, dans l'agitation de mes transports, me faisait écrier quelquefois : O grand Etre ! ô grand Être! ô grand Être! sans pouvoir dire ni penser rien de plus ».

' Cette transition souligne une fois de plus le caractère pratique de cette philosophie. Toutes les discussions métaphysiques qui précèdent n'ont été instituées que pour amener le Vicaire à la morale. Cependant on pourrait être surpris, qu'après avoir annoncé qu'il allait «tirer» de ces principes fondamentaux les maximes de sa conduite, Rousseau fit bon marché de tous les « principes », et cherchât directement sa morale « au fond de son cœur », où il la trouve « écrite par la Nature en caractères ineffaçables ». La seule conclusion logique de l'exposé antérieur eût été, semble-t-il, de se rallier à une morale, dont les différentes prescriptions eussent traduit la volonté divine. Si la conscience se suffit à elle seule, toute la préface métaphysique peut paraître inutile; en tous cas, ce n'est pas d'elle que la morale sera « tirée ». .Mais la contradiction n'est qu'apparente : la morale garde son fondement divin, car c'est Dieu qui est la garantie de la conscience, qui en confirme les sentiments instinctifs, qui l'empêche, aux heures de doute, de reprendre la plainte de Brutus et de désespérer d'elle-même. Cf., plus loin, p. ii8 et note 2.

- Celle qu'il a exposée au début de la 1" Partie : cf. p. 34 et note 1.

' Cf. Turrettin, Pensées sur la Religion, Vlll et IX [161], 3o8-3og : « Il y a des principes de pratique ou de morale, dont tout homme, qui est dans son bon

sens, doit sentir l'évidence Ces sortes de principes ne dépendent pas de nous.

Ils subsistent invariablement, lors même que nous aurions quelque intérêt à les changer. C'est donc l'Auteur de la Nature qui tes a imprimés dans notre âme. Ce sont autant de lois, qui nous marquent assez clairement la volonté de Dieu. C'est cette loi naturelle, gravée dans le cœur de tous les hommes, dont parle S' Paul au ir Chapitre des Romains, v. 14 et i5 ».

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('le sentiment) intérieur nous dit qu'en faisant nôtre bien aux dépends d'autrui nous faisons mal. Nous cro\ons suivre l'impulsion de la nature et nous lui résistons. En écoutant ce qu'elle dit a nos sens nous (-négligeons) ce qu'elle dit à nos cœurs. ^ L'être actif obéit, l'être passif commande, j La conscience est la \oix de l'ame, les passions sont la voix du corps. Est-il étonant que « souvent » ces deux langages se contredisent ■* et alors lequel faut il écouter. Trop souvent la raison nous trompe nous n'avons que trop acquis le droit de la récuser, mais la conscience ne (nous) trompe jamais elle est le vrai guide de l'homme elle est à l'ame ce que l'instinct est au corps * f,

H, f° 236 ^° * â J'appelle instinct '' la force inconnue gui produit [' tous lesi] mouvemens [spontanés] i * des animaux « qui ont une fin » relative à eux i.

' [la voix] interieur[e].

- [méprisons].

^ (et il niot illisible).

* (et l'être actif).

'■' I. La philosophie moderne selon l'un de nos plus (]udicieu.x) [sages]

philosophes on doit conclure que les « enfans » [(bêtes)] réfléchissent (beaucoup) « plus que les hommes »; [(et les enfans plus que les grandes personnes)] paradoxe assez étrange... lui [ait] appris... ei je [ne] parlerai plus d'instinct.

'^ [dans les animau.x].

' (toutes) [en eux des].

' [dont (nous découvrons) [on voit] la fin sans en (appercevoir) [pouvoir trouver] le principe].

t Ici. dans le manuscrit, un espace de quelques lignes laissé en blanc.

t L'astérisque et la note qu'il amorce manquent dans F, B et M. Ils se trouvent bien dans I,' mais la rédaction en est si correcte et si voisine de l'édition originale, qu'on était en droit de supposer un texte antérieur. Il existe, en effet, à la fin d'un manuscrit de la Nouvelle Hélo'ise, mais, perdu dans le brouillon du grand développement qui termine le IV' Livre d'Em'ûe : Si j'étais riche, etc. Rousseau a utilisé le verso blanc des dernières pages pour écrire ces fragments destinés à prendre place dans son prochain ouvrage. — En tête du petit morceau que je publie ici. et qui est devenu une note de la Profession, // a consigné quelques idées isolées, qui s'y rattachent visiblement : Savoir le sentiment externe ou physique qui n'agit « qu'a travers nos »

EDITIOX ORIGINALE 233

cicnce, «S: ce n'est que quand on marchande avec elle, qu'on a recours aux subtilités du raisonnement. Le premier de tous les soins est celui de soi-même; cependant com-jbien de fois la voix intérieure nous dit 98]

qu'en faisant notre bien aux dépens d'autrui, nous faisons mal! Nous croyons suivre l'impulsion de la Nature, & nous lui résistons : en écoutant ce qu'elle dit à nos sens, nous méprisons ce qu'elle dit à nos cœurs ; l'être actif obéit, l'être passif commande '. La conscience est la voix de lame, les passions sont la voix du corps -. Est-il étonnant que souvent ces deux langages se contredisent, <& alors lequel faut-il écouter ? Trop souvent la raison nous trompe, nous n'avons que trop acquis le droit de la récuser: mais la conscience ne trompe jamais, elle est le vrai i;uide de 1 homme : elle est à lame ce que l'instinct est au corps * ; | qui le suit, obéit à la Nature, [99]

* La Philosophie moderne qui n'admet que ce qu'elle explique, n'a garde d'admettre cette obscure faculté appellée instinct, qui paroît guider, sans aucune connoissance acquise, les animaux vers quelque fin. L'instinct, selon l'un de nos plus sages philosophes ', n'est qu'une habitude privée de réflexion, mais acquise en réfléchissant; &. de la manière dont il explique ce | progrès, on [99]

doit conclure que les enfans réfléchissent plus que les hommes; paradoxe assez étrange pour valoir la peine d'être examiné. Sans entrer ici dans cette discussion, je demande quel nom je dois donner à l'ardeur avec laquelle mon chien ' fait

' Encore une reprise, et à peine variée; cf., plus haut, p. 69 : « Non, l'homme

n'est point un Je suis actif quand j'écoute la raison, passif quand mes passions

m'entraînent Si se préférer à tout est un penchant naturel à l'homme, et si

pourtant le premier sentiment de la justice est inné dans le cœur humain, que celui qui fait de l'homme un être simple lève ces contradictions ».

' Cf., plus haut, p. 74 et note 2 : « Le sentiment de ma liberté ne s'eftace

en moi que quand j'empêche la voix de l'âme de s'élever contre la loi du

corps ».

' C'est Condillac : cf. Traité des animaux. II, 5 ^214], 553-555 : « Il v a en quelque sorte deux moi dans chaque homme : le moi d'habitude et le moi de réflexion. C'est le premier qui touche, qui voit; c'est lui qui dirige toutes les facultés animales...; le second, lui abandonnant tous ces détails, se porte à d'autres objets..., la curiosité le meut sans cesse: l'industrie fait son caractère... Le moi d'habitude suffit donc aux besoins qui sont absolument nécessaires à la conservation de l'animal. Or l'instinct n'est que cette habitude privée de réflexion. A la vérité, c'est en réfléchissant que les bêtes l'acquièrent ; mais, comme elles ont peu de besoins, le temps arrive bientôt où elles ont fait tout ce que la réflexion a pu leur apprendre ».

' C'est sans doute celui dont il parle dans les Confessions, L\, 9, qu'on lui avait donné « presque à son arrivée à l'Ermitage », qu'il avait d'abord appelé Duc, puis qu'il avait rebaptisé Turc, « par une pusillanimité fort sotte », quand il

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qui la suit obéit à la nature etj ne [^ craint point de s'jegarer.

j (A la première action bonne ou mauvaise au premier sentiment

du bien ou du mal s'eléve le cri de la conscience. Elle n'est point

f° 235 '° [Nos (-' philosophes nous apprennent à) tout (expliquer). Quand en viendra-

t-il de moins dogmatiques qui i ' nous apprennent à ignorer quelque chose. [^ J'ignore et j 'admire ! ' autant que personne les beaux génies de notre siècle *]. Je ne sais par quelle i7 fantaisie i la philosophie de leiu* école est devenue la plus

' (pourroit? point d') égarer.

^ [prétendus sceptiques [savent tout] expliquent].

' [sachent].

■* (Je ne peux pas m'empecher de croire que la plus sote et la plus presompteuse de toutes les philosophies est celle de notre siècle. [11 y a dans ce siècle de 1res beau.x génies qui lui font honneur]).

^ [très sincèrement].

*= [(mais)].

' [fatalité].

sensations et le sentiment interne ou moral (que nous ne connoissons) [qui ne nous est connu] que par la conscience que nous avons du notre ; puis : [Pour moi j'axoue que] de toutes les sortes d'orgueil l'orgueil philosophique qui prétend tout expliquer me paroit le plus bête; enfin cette réflexion, relative à la définition de Condillac. qu'il ne cite pas encore, mais à laquelle il songe déjà : D'où il suit qu'il n'v a que les enfans qui refiechissent et que des que les hommes raisonnent ils ne réfléchissent plus.

t Ici. en marge, d'une autre encre et d'une autre plume, senible-t-il, l'indication suivante : N B S'il est vrai que le bien soit bien. Lettre 5^ à Sophie; et. au-dessus, la formule de transition dont il se servira pour introduire le morceau qu'il veut utiliser : Ce point est important. Souffrez que (j'étende un peu plus mes) [je m'arrête un peu plus à l'examiner]. La formule sera reprise et légèrement modifiée au début du f" 164''". — Les deux paragraphes qui suivent sont barrés comme toutes les pages de la Profession dans F; mais partout ailleurs c'est une façon pour Rousseau de se rappeler à lui-même que le morceau a été repris et utilisé dans la copie suivante, c'est-à-dire dans B, Ici. au contraire, il a voulu, en barrant, supprimer tout ce passage. .Aussi a-t-il dressé une accolade devant les deux paragraphes et écrit en marge : non pris mais effacé : Cf.f" 161 »"'.

<S; ne | craint point de s'égarer. Ce point est miportant, poursuivit mon [100]

la guerre aux taupes qu'il ne mange point, à la patience avec laquelle il les guette quelquefois des heures entières, & à l'habileté avec laquelle il les saisit, les jette hors terre au moment qu'elles poussent -, & les tue ensuite pour les laisser-là, sans que jamais personne l'ait dressé à cette chasse, & lui ait appris qu'il y avoit-là des taupes? je demande encore, & ceci est plus important, pourquoi la première fois que j'ai menacé ce même chien, il s'est jette le dos contre terre, les pattes repliées, dans une attitude suppliante, & la plus propre à me toucher; posture dans laquelle il se fût bien gardé de rester, si, sans me laisser fléchir, je l'eusse battu dans cet état ? Quoi ! mon chien tout petit encore, & ne faisant presque que de naitre ^, avolt-il acquis déjà des idées morales, savoit-il ce que c'étoit que clémence & générosité? sur quelles lumières acquises esperoit-il m'appaiser en s'abandonnant ainsi à ma discrétion ? Tous les chiens du monde font à-peu-près la même chose dans le même cas, & je ne dis rien ici que chacun ne puisse vérifier. Que les Philosophes, qui rejettent si dédaigneusement l'instinct, veuillent bien expliquer ce fait par le seul jeu des sensations & des connoissances qu'elles nous font acquérir : qu'ils l'expliquent d'une manière satisfaisante pour tout homme sensé : alors je n'aurai plus rien à dire, & je ne parlerai plus d'instinct ■•.

connut les Luxembourg, et qu'il craignit la susceptibilité ducale : « Ce chien, non beau, mais rare en son espèce, duquel j'avais fait mon compagnon, mon ami, et qui certainement méritait mieux ce titre que la plupart de ceux qui l'ont pris, était devenu célèbre au château de Montmorency par son naturel aimant, sensible et par l'attachement que nous avions l'un pour l'autre ». Turc était mort pendant l'impression de l'Emile : « Les pertes de cette espèce ne se remplacent point », écrit Rousseau à M"' de Lu.xembourg, le 19 Février 1762, X, 314. Cette partie de la note peut donc être considérée comme une page de souvenirs personnels sur l'Ermitage et .Montmorency.

' C'est-à-dire, quand elles s'approchent de l'air libre, en soulevant la terre qui les recouvre. Cet emploi du verbe pousser, dans ce sens, est très rare, et parait emprunté à la langue rurale. Je trouve dans un texte de Daubenton sur les taupes, texte contemporain de celui-ci {1760), quelques formules précises, qui font voir la genèse de l'expression; cf Histoire naturelle [186], VIU, 83-85 : « Elles commencent par pousser, par élever la terre... La taupe dort si peu pendant tout l'hiver, qu'elle pousse la terre comme en été, et que les gens de la campagne disent, comme par proverbe : les taupes poussent, le dégel n'est pas loin ».

' Confessions, IX, 9 : « J'avais un chien qu'on m'avait donné tout jeune ».

* Sur l'instinct considéré comme une manifestation « mystérieuse » de la Providence, comme une « obscure faculté » qui « s'élève d'un côté au-dessus de la raison et qui de l'autre en est infiniment éloignée », Rousseau trouvait deux dissertations (Discours XXI et XXllI dans \e Spectateur [mj], ]], iiS-i32.

'l'ouvrage des préjugés (comme le disent les philosophes), elle leur est antérieure. Mais souvent ils s'élèvent contre elle (-' éto uFFiiNT)

sote et la plus -^ pin's omptueuse (de toutes celles) çiui 1* ont) encore existé], [iJe demande qu'on m'explique intelligiblement cette seule action 1. Mon chien a une addresse extrême a prendre les taupes, il aime cette chasse a la passion : [prien n'égale?) sa patience à ("laisser pousser lai taupe quelquefois diuant plusieurs heures]. Cependant [on ne l'y a point dressé [et] de sa vie il n'a vu prendre de taupe il 'n'en] mange point et aucun animal ('"ne les) mange, qu'on m'expUque donc pourquoi ''il) les prend).

[Je voudrois bien que (Messieurs) les philosophes prissent la peine '" d'expUquer par la seule sensibiUté le mouvement du chien qui se couche [et s'étend sur le dos] devant son maître qui veut le battre. Ce mouvement est si touchant et [si] sur qu'il n'y a presqu 'aucun maitre si féroce qu'il ne desarme. Les jeunes chiens le font presque en naissant et il ne leur faut pour cela d'autre expérience que de savoir que les coups suivent la menace. " Si vous ne voulez donc pas ['- attribuer à] l'instinct le principe de ce mouvement '-'■> il faut que vous preniez le parti ( " de donner i au chien la connoissance de la moraUté des actions humaines. Il faut que vous lui fassiez faire ('■ tout lei raisonnement suivant). L'homme est un animal généreux qui s'irrite contre la résistance, mais qui pardonne quand on se soumet. 1° n est plus fort que moi, si je résiste [infailliblement] je serai '' batu ; mais si je me ['^ soumets] peut être il me fera grâce. Prenons donc le parti le plus sur : remarquez encore que le chien ne se couche que devant l'homme

' [comme disent les philosophes].

- [couvrent].

■' plus omptueuse (sic).

' [ait].

^ (la taupe... il... des les premières taupes qu'il a prises il a eu leur [il a une ? patience]).

" [attendre que la],

' (ne) mange point (de taupes).

" [n'en].

" [celui-ci].

"' (d'appliquer leurs).

" (Je ne saurois).

'- (appeller).

'■' (je ne vois).

'■* [d'attribuer?].

'^ [à peu près ce].

'" (Si je résiste).

" (pas).

'" (remets).

bienfaiteur, voyant que j'allois l'interrompre; souffrez que je m'arrête un peu plus à i l'éclaircir -.

' Sur cet emploi de à au sens de pour après s'arrêter, cf. Haase, 124 '273', 347-348.

- Ici s'ouvre le débat sur la conscience et son autorité, qui se terminera par la fameuse invocation : « Conscience ! Conscience » ! Rousseau pose d'abord sa thèse, puis il la défend contre ses contradicteurs contemporains, et, la victoire gagnée, pousse enfin son cri de triomphe. — Ce recours à la conscience, comme au « juge infaillible du bien et du mal », n'était pas nouveau chez les moralistes, quoique, suivant la juste remarque de Puffendorf. Droit de la nature, I, m, 4 [107 B], 44-45, « le terme de conscience ne se trouve pas employé en ce sens [au sens moral] ni dans l'Écriture Sainte, ni dans les anciens auteurs latins ». « Les scolastiques, ajoute Putfendorf, l'ont introduit les premiers; et ce sont des ecclésiastiques fourbes et intéressés qui, dans ces derniers siècles, ont inventé les cas de conscience, comme on parle, pour tourner à leur gré les esprits des hommes ». .Mis à la mode par les casuistes, le mot avait été surtout retenu par les théologiens protestants, qui exaltaient dans la « conscience » une puissance d'affranchissement religieux, et par les philosophes, qui voyaient en elle un moyen de laïciser la morale. Cf. Calvin, Institution chrétienne, m, XIX, i5 l74j> 692 • * Comme nous disons que les hommes savent ce que leur esprit a compris, dont vient le mot de Science : aussi quand ils ont un sentiment du jugement de Dieu, qui leur est comme un second témoin, lequel ne souffre point d'ensevelir leurs fautes, mais les ajourne devant le siège du grand Juge et les tient comme enferrés : un tel sentiment est appelé Conscience ,■ Car c'est comme une chose moyenne entre Dieu et les hommes » ; Abbadie, Religion chrétienne, I, 11, 6 [92], I, i3i-i32 : « La Conscience, qui enferme la loi naturelle, puisqu'elle agit sur ses principes, est naturelle à l'homme dans le même sens que la connaissance de Dieu. Car de même que Dieu, en nous donnant d'un côté un esprit capable de connaissance et de l'autre se manifestant avec tant de lumière dans l'univers, nous a mis dans la nécessité de le connaître : ainsi Dieu, en nous donnant d'un côté une raison qui ne peut s'empêcher d'approuver certains devoirs et de nous les prescrire, et de l'autre un cœur qui ne peut s'empêcher de craindre lorsque nous nous reprochons de ne les avoir pas remplis, nous met dans la disposition et dans la nécessité naturelle de concevoir les remords, lorsque nous faisons le mal »: Clarté, Existence de D eu. Il, 3 125 , 11, 80; Barbeyrac. Xotes du Droit de ta Xature 107 B], I, 45; Haller, Origine du mal. Il "200, 57: Cumberland, Lois naturelles. II, 12 [169J, 126-127; Duclos, Considérations sur les moeurs 197", 108-1 10. Cf. encore Claville, Traité du frai mérite '144], 11, 49-5o; Pluche, Spectacle de la Nature [>3jl, V, 167-170. .Mais pour ces différents moralistes, comme on peut le voir, par exemple, dans le texte d'.\bbadie, la conscience s'identifie avec la raison, et ils accepteraient volontiers cette définition que Rousseau avait lue dans Vernet, Instruction chrétienne. II, 3 [2i3], I, 41 : « Le sentiment de la conscience, c'est la raison même en tant qu'elle s'applique à la morale, pour discerner les idées du bien et du mal, du juste et de l'injuste ». ou encore cette maxime du P. Lami, Morale chrétienne. II, 22 [106], II, 3oo : « La conscience est une connaissance de ce que dicte la raison ». Rousseau, se rapprochant en cela de .Marie Huber et de .Murait, fait de la conscience une faculté distincte de la raison et supérieure à elle ; cf. Le Monde fou préféré au monde sage, I [140], I, 10 : « N'attendez pas de moi des définitions sur la Conscience; je laisserai ce soin là à .M. .M. les Théologiens, s'ils s'en croient capables. Pour moi, je me contente de la connaître par le sentiment et l'expérience que j'en ai. Vous me demandiez l'autre jour, Criton, de quel habile maître j'étais devenu écolier; je vous le dirai aujourd'hui :

sa voix (et) prennent sa place et (' commandent) en son nom au superstitieux tous les forfaits qu'elle (-nous défend à tous). L'opinion change tout, elle déprave la nature elle] altère la conscience et c'est alors que nôtre vaine raison fondant ^ ses travaux sur ces sables mouvans ^n'eleve que des édifices qui croulent et (livre) au vent les sistémes des philosophes. Il est bien comode de parler par sentences cela dispense de rien prouver. Quand ils f/îont naitre la conscience des préjugés de l'éducation, (ils l'affirment) et leur hautaine affirmation fait toute leur preuve et cependant ils ne voyent pas que (tous) leurs paradoxes « ne » sont que des préjugés nouveaux substitués aux préjugés receus. Quand ils disent le sentiment intérieur qui vous ("montre) un être suprême et une autre vie "est l'effet de l'amour propre qui ( ' voudroit) étendre vôtre être (au delà de la mort) et vous faire croire ce que vous desirez ils l'affirment (>"et ne) le prouve (nt point) et cependant ils ne voyent pas qu'on " peut rétorquer leur sentence et leur dire '-vôtre incrédulité n'est qu'un effet de vôtre amour propre qui cherche à vous dérober au souverain juge et vous fait nier ce que vous craignez. — Vérité sainte, tous ces vains discours faits pour briller aux yeux d 'autrui ne mènent point (« '^ à ton sanctuaire » [auguste ). Il ne faut point

et jamais devant aucun autre animal quoiqu'il se sente à sa merci, (ili sait il* bien alors qu'il n'est pas question de clémence] .

' [font faire].

- [improuve].

' (son).

' (ne).

■'' [jette].

" (disent que la conscience... l'origine de la [fait naitre des... donnent aux préjugés]).

' [annonce].

" (n'est [n'est qu'un]).

" [veut].

'" [sans] le prouve[r].

" (leur peut dire).

'- (l'incr ÉDULiTÉ).

'■' [(jusqu'à toi) dans tes voves].

'* [il donc].

240 REDACTIONS MANUSCRITES

t 'aller chercher si loin, tu n'es point au bout des argumens et des sillogismes. ' Ton - temple est le cœur de l'homme juste c'est là qu'il trouve la régie de ('ces) devoirs et toutes les connoissances dont il a besoin pour se conduire avec ses semblables selon les préceptes de la raison et les loix de l'auteur de son être.

^J'ai senti que la conscience avoit besoin d'être cultivée et qu'elle avoit moins à craindre les sistémes des philosophes que les fo 164'" sophismes || du vice et des passions).

t Ce point est important, poursuivit '^ -il voyant que j'allois l'interrompre. Souffrez que je m'arrête un peu plus à l'éclaircir. [Toute la moralité de nos actions est dans le jugement que nous en portons nous-mêmes]. S'il est vrai que le bien soit bien il doit l'être au fond de nos cœurs comme dans nos œuvres "et le premier prix de la justice est de sentir qu'on la pratique. Si la bonté morale est conforme à notre nature, l'homme ne sauroit être sain d'esprit ni bien constitué qu'autant qu'il est bon. Si elle ne l'est pas et que l'homme soit méchant naturellement [' il ne peut cesser de Fêtre] sans se corrompre [et] la bonté (*ne seroit) en lui qu'un \ice contre nature. Fait pour nuire à ses semblables comme " le loup pour égorger sa p^o^■e, un homme humain seroit [i" un animal] aussi dépravé qu'un loup pitoyable, et la vertu seule nous laisseroit des remords.

' (C'est dans le cœur que).

- (san ctuaibe).

' [ses].

■" (Mais mon bon ami la conscience a besoin d'être cultivée) ■'' B. mon (maiire) [Bienfaiteur] en voyant. '■' M. nous devons le taire comme tel, et le premier. • (nous laisserons ? des remords).

" [n'est].

" B. (un) [le]. — M. un.

'" M. < un animal >.

t On rt ini plus haut,/" 164''". une première esquisse de cette/ormule de transition. — C'est ici que commencent les emprunts aux 5'^ et 6<^ Lettres à Sophie : cf.. aux Appendices, I, le texte de ces Lettres, OM J'ai souligné tous les passages qui ont été utilisés pour la Profession de foi.

Toute la moralité ' de nos actions est dans le jugement que nous en portons nous-mêmes *. S'il est vrai que le bien soit bien, il doit l'être au fond de nos cœurs comme dans nos œuvres; & le premier prix de la justice est de sentir quon la pratique. Si la bonté morale est conforme à notre nature, l'homme ne sauroit être sain d'esprit ni bien constitué, qu'autant qu'il est bon. Si elle ne l'est pas, & que l'homme soit méchant naturellement, il ne peut cesser de l'être sans se corrompre, & la bonté n'est en lui qu'un vice contre Nature. Fait pour nuire à ses semblables comme le loup pour égorger sa proie, un homme

ce maître est la conscience, je n'en connais et n'en veux point avoir d'autre »; cf. surtout les textes de Murait qui seront cités plus loin, p. 114, note 2. 11 faut, du reste, remarquer que le vocabulaire philosophique de Rousseau n'est pas fixé. Il parle ici de la raison comme d'une faculté trompeuse, que nous devons récuser pour écouter la conscience; ailleurs, au contraire, raison signifie exactement conscience, comme, par exemple, p. 69 : « Je suis actif quand j'écoute la raison, passif quand mes passions m'entraînent ». C'est le contexte qui. chez lui, donne à chaque terme dans chaque passage son exacte valeur. Cf.. plus loin, la note 4 de la p. i2t5. — Rapprocher toute cette dissertation du petit traité de Formey, De la Conscience "211 '■'»]. 11. 151-196. où il s'élève par avance contre la théorie de Rousseau. Il se refuse, p. i53. à « faire de la conscience une espèce d'empreinte originaire, naturelle, essentielle, immuable, que chaque homme porte gravée dans son âme, qui s'oft're à lui sans aucun secours étranger, et dont rien ne saurait détruire les impressions » ; et il définit la conscience, p. 168 : « le développement de la raison, relatif et proportionnel à la connaissance des devoirs ».

• Le développement qui vient ici dans la Première Rédaction peut être regardé comme un schéma plus sec de la longue dissertation sur la conscience qui a pris sa place dans l'édition originale. L'apostrophe « Vérité sainte » prépare et annonce l'invocation « Conscience, conscience »! (Comparer avec la note de la Lettre à D'Alembert, I, 267: «Sainte et pure Vérité, à qui j'ai consacré ma vie», etc.). Mais, après avoir rédigé ce bref paragraphe, Rousseau l'a trouvé un peu rudimentaire : « Ce point est important », se dit-il, en songeant à toutes les attaques contemporaines contre l'autorité de la conscience; et, se rappelant qu'il avait traité la question avec ampleur dans ses 5'' et 6<" Lettres à Sophie, il se décida à employer ces morceaux non utilisés. Même en les abrégeant, l'exposé restait très long. M s'en excusa par l'importance du débat : « Souffrez que je m'arrête un peu plus à l'éclaircir ». Cette parenthèse a, en outre, l'avantage de couper la discussion et de rappeler la présence du disciple, qu'on serait peut-être tenté d'oublier.

* 11 dira encore plus précisément dans un passage qu'il a supprimé sur sa dernière copie (cf., plus loin, F, f" i66'°l : « Pour être juste, je n'ai qu'à vouloir l'être, puisque tout le bien que j'ai voulu faire est réputé fait ».

242 REDACTIONS MANUSCRITES

Rentrons en nous mêmes, ô mon 'bon ami, - Examinons tout intérest personnel à part à quoi nos penciians ^ naturels nous portent. Quel spectacle nous flate le plus, celui des tourmens ou du bonheur d'autrui; qu'est-ce qui nous est le plus doux à faire et nous laisse une impression plus agréable après l'avoir fait, d'un acte de bienfaisance ou d'un acte de méchanceté ? Pour qui ^ nous ^ intéress(ons-nous) sur (nos) théâtres, est-ce aux forfaits que '■ nous 'pren(ons) plaisif, est ce à leurs auteurs punis que ("nous donnons) des larmes. ^ Entre le Héros malheureux et le Tyran triomphant duquel des deux vos vœux i" secrets vous raprochent-ils sans cesse, et qui de vous forcé de choisir n'aimeroit pas mieux encore être le bon qui souffre que le méchant qui ' ' le tourmente? Tant l'horreur de faire le mal '-' l'emporte naturellement (en nous) sur celle de l'endurer 1

B, f° 147 *° t [['^Tout nous est indiffèrent disent-ils hors nôtre intérest]. ('*Non)

' B. jeune.

- M. Cherchons, l'inlerest personel mis à part. "' B. < naturels >.

* B. vous (intéressez) [affectionez].

^ interess[ez-vous] sur [vos].

' B. vous.

' pren[ez].

" [vous donnez].

" B. (Entre le Héros malheureu.x... sur celle de l'endurer). — I. Entre le Héros malheureu.x et le tiran triomphant duquel des deux vos voeux vous rapprochent-ils sans cesse Tant l'horreur de faire le mal l'emporte quelquefois sur

celle de l'endurer! (Texte de B conservé). '" B. < secrets >.

" B. (prospère! [le tourmente].

''' B. ([peut]) remporte([r], même) (naturellement) «. quelquefois » sur celle. '^ (Mais dira-t-on). — I. < Tout nous est indifférent... l'innocent soit protégé >.

" TEt tout au contraire].

t En têle de ce paragraphe : N R de suite (?).

humain seroit un animal aussi dépravé qu'un loup pitoyable, & la i vertu 101] seule nous laisseroit des remords '.

Rentrons en nous-mêmes, à mon jeune ami ! examinons, tout intérêt personnel à part, à quoi nos penchans nous portent. Quel spectacle nous flatte le plus, celui des tourmens ou du bonheur d'autrui ? Qu'est-ce qui nous est le plus doux à faire, & nous laisse une impression plus ai^réable après l'avoir fait, d'un acte de bienfaisance ou d'un acte de méchanceté? Pour qui vous interessez-vous sur vos théâtres 2? Est-ce aux forfaits que vous prenez plaisir: est-ce à leurs auteurs punis que vous donnez des larmes^? Tout nous est indiffèrent, disent-ils *, hors notre intérêt; & tout au contraire, les douceurs de l'amitié, de l'humanité, nous consolent dans nos peines ; &. même dans nos plaisirs.

' La théorie de la bonté de la nature se présente ici sous un aspect un peu adouci : Là bonté humaine est moins une réalité qu'un idéal, mais un idéal qui nous est présenté par la Nature: nous ne sommes peut-être pa". bons, mais la Nature nous destine à l'être.

- Cet arjjunient emprunté au.\ émotions du théâtre se trouve déjà dans la 3' Lettre à Sophie, et a donc dû très vraisemblablement être rédigé un peu avant la Lettre à D'Alembert. Il reparait dans ce dernier ouvrage, 1, 193-194, mais cette fois au service d'une thèse assez différente de celle qui est soutenue ici : « Au l'ond, quand un homme est allé admirer de belles actions dans des Tables et pleurer des malheurs imaginaires, qu'a-t-on encore à e.xiger de lui ? N'est-il pas content de lui-même? Ne s'applaudit-il pas de sa belle âme? Ne s'est-il pas acquitté de tout ce qu'il doit à la vertu par l'hommage qu'il vient de lui rendre ? Que voudrait-on qu'il fit de plus ? Qu'il la pratiquât lui-même ? il n'a point de rôle à jouer : il n'est pas comédien »: et, en effet, quelques pages plus loin, pp. 200-208, ce que Rousseau reproche au théâtre, c'est de nous « intéresser malgré nous à des misérables » et de nous rendre ainsi « complices dans le fond de notre cœur des crimes que nous avons vu cominettre ». En reproduisant ici l'argument qu'il avait jadis employé pour « Sophie », il ne se souvenait plus sans doute qu'il l'avait depuis lors singulièrement énervé.

^ Venaient ensuite, dans la 5' Lettre à Sophie et dans la Première Rédaction, quelques lignes que Rousseau a supprimées, lorsqu'il en eut utilisé le contenu sous une autre forme dans sa riposte à Helvetius : cf. la note suivante.

* C'est Helvetius: cf. De L'Esprit, 11, 1 [225 .4], 47-48: «On peut ranger les idées, ainsi que les actions, sous trois classes différentes. Les idées utiles... Les idées

nuisibles Les idées indifférentes ; de pareilles idées n'ont presque point

d'existence, et ne peuvent, pour ainsi dire, porter qu'un instant le nom d'indifférentes : leur durée ou leur succession, qui les rend ennuyeuses, les fait bientôt rentrer dans la classe des idées nuisibles... Je prouverai qu'en tout temps, en tout lieu, tant en matière de morale qu'en matière d'esprit, c'est l'intérêt personnel qui dicte le jugement des particuliers, et l'intérêt général qui dicte celui des nations... je considérerai la probité et l'esprit à différents égards, ... et prenant toujours l'expérience pour guide dans mes recherches, je montrerai que sous chacun de ces points de vue, l'intérêt est l'unique juge de la probité et de l'esprit ». La ■ riposte de Rousseau a été ajoutée dans B. après la lecture du livre d'Helvetius.

244 REDACTIONS MANUSCRITES

les douceurs ' de l'humanité nous consolent de nos (propres) peines [2 et même dans nos plaisirs] nous serions trop [seuls trop] misérables « 3 si nous » (■• ne nous y trouvions qu'avec nous). S'il n'v a rien de moral dans (^ les actions des hommesi [d"où lui] viennent [donc] ces transports d'admiration ("au récit des) actions héroi'ques id'où lui viennent) ces ravissements d'amour « pour » {'ce qui est grand et beaui. Cet enthousiasme de la vertu quel ^ rapport a-t-il avec notre interest privé ? ^ Voudrois-je être Caton qui déchire ses entrailles plus tost que César triomphant. (Oui). Otez ['"de nos cœurs cet ii amour du beau] vous otez tout le charme '-de la vie. Celui dont les viles passions ont étouffé dans son ame étroitte ces sentimens délicieux '^ celui qui à force de se concentrer '* au dedans de lui vient à bout de n'aimer que lui-même me jouit plus de rien il) n'a plus ['^ de] transports '''son cœur (" îroid) ne palpite plus (['** d'attendrissement] ses yeux ne savent plus verser des larmes, il ne vit plus il est déjà mort). B, f" 148'" Il Mais quel (que grandi que soit le nombre des méchans sur la

terre, il est peu i' d'ames cadavéreuses (-"parvenues à ce degré d'indiffe-

' M. de l'amitié, de l'humaniié.

■ (deux mots illisibles).

•' [(nous?... dans nos tristes plaisirs)].

■* [n'avions avec qui les partager].

^ [le cœur « de l'homme »].

" [pour les].

' [les grandes âmes].

" (inte rest).

" [Pourquoi (si le cœur de l'homme borne)].

"• (l'amour du vrai s'il n'y avoit).

" M. attrait.

'- (beau).

■■' (ne).

'* M. en lui.

" (ni).

" (il*-

■' (ne) [glacéj.

"* [de joye un dou.\ attendrissement n'humecte jamais ses yeu.x ; (de quoi jouit-il donc) [il ne jouit plus de rien] (eti le malheureux ne sent plus, ne vit plus: il est déjà mort].

" [de ces].

" [devenues (indifférentes et froides pour) insensibles à tout ce qui est juste et bon].

nous serions trop seuls, trop misérables, si nous n'avions avec qui

les partager. S'il n'v a rien de moral dans le coeur de l'homme, d'où | lui 102]

viennent donc ces transports d'admiration pour les actions hero'i'ques.

ces ravissemens d'amour pour les grandes âmes •? (^et enthousiasme

de la vertu, quel rapport a-t-il avec notre intérêt privé? Pourquoi

voudrois-je être Caton qui déchire ses entrailles -, plutôt que César

triomphant ? Otez de nos cœurs cet amour du beau, vous ôtez tout

le charme de la vie. Celui dont les viles passions ont étouffé dans

son ame étroite ^ ces sentimens delicieu.x ; celui qui, à force de se

concentrer au-dedans de lui, vient à bout de n'aimer que lui-même,

n'a plus de transports, son cœur glacé ne palpite plus de joie, un

dou.\ attendrissement n'humecte jamais ses yeu.x, il ne jouit plus de

rien : le malheureux ne sent plus, ne vit plus ; il est déjà mort.

Mais quel que soit le nombre des méchans sur la terre, il est peu de ces âmes cadavéreuses, devenues insensi- | blés, hors leur intérêt, à 103] tout ce qui est juste & bon. L'iniquité ne plaît qu'autant qu'on en profite : dans tout le reste on veut que l'innocent soit protégé '. Voit-on

' Comparez Nouvelle Hélvïse ill, xn, 1\', 132 : « Songe où l'intérêt nous porte en lisant l'histoire. T'avisas-tu jamais de désirer les trésors de Crésus, ni la gloire de César, ni le pouvoir de Néron, ni les plaisirs d'Héliogabale ? Pourquoi, s'ils étaient heureux, tes désirs ne te mettaient-ils pas à leur place? C'est qu'ils ne l'étaient pas, et tu le sentais bien... Quels hommes contemplais-tu donc avec le plus de plaisir? Desquels adorais-tu les exemples? Auxquels aurais-tu mieux aimé ressembler? Charme inconcevable de la beauté qui ne périt point! C'était l'Athénien buvant la ciguë, c'était Brutus mourant pour son pays », etc.

' « Caton qui déchire ses entrailles ». c'est la formule chère à Rousseau, quand il parle du suicide de Caton : cl". Nouvelle Héloïse, IV, i52, 272. De tous les héros célébrés par Piutarque, le « grand et divin Caton » (Nouvelle Héloïse, IV, 2051 est celui auquel Rousseau a donné la plus fidèle admiration ; cf., plus haut, p. 83. note 4, les textes que j'ai cités; cf. encore. De l'Économie politique, III, 288. le parallèle entre Socrate et Caton, où visiblement Rousseau penche vers ce dernier.

' Le mot est heureux pour détinir. par contraste et négativement, l'âme de celui qui a dit, 3'' Lettre à M. de Malesherbes, X, 3o6 : « J'aimais à me perdre en imagination dans l'espace ; mon cœur, resserré dans les formes des êtres, s'y trouvait trop à l'étroit, j'étoulTais dans l'univers, j'aurais voulu m'élancer dans l'infini ».

' Le fait avait été souligné bien des fois par les moralistes ; et Locke le rappelle encore, pour en contester, du reste, la valeur. Entendement humain, I, ii, 2 fio2j, 25 : « C'est un principe qui est reçu, à ce qu'on croit, dans les cavernes mêmes des brigands et parmi les sociétés des plus grands scélérats ; de sorte que ceux qui détruisent le plus l'humanité sont fidèles les uns aux autres et observent entre eux les règles de la justice»; cf. aussi Hutcheson, II. 4 "iqiI, II, 217; «Si

rence pour ce qui est juste et bon. ' Chacun pour son interest veut être

inique). L'iniquité ne plait qu'autant qu'on en profite, dans tout le reste -on veut que ■'^ l'innocenp] soit protégé ■"].

F, f" 164 "' \'oit-on dans une rue ou sur un chemin quelqu acte de

violence et d'injustice, à l'instant un mouvement de colère et d'indignation * s'élève au fond du cœur et nous porte à prendre la deffense de l'opprimé ? mais un devoir plus puissant nous retient et les loix nous ôtent le droit de '' protéger l'innocence. Au contraire si quelque acte de clémence "et de générosité frape nos veux, quelle admiration, quel amour il nous inspire! Qui est-ce qui ne se dit pas à lui-même j'en voudrois avoir t'ait autant?

B, f° 148 '" [* Il nous importe [sûrement fort] peu qu'un homme ait été méchant

ou juste il y a deux mille ans. Et cependant le même interest nous « affecte » dans l'histoire ancienne que si tout cela s'étoit passé de nos jours. ({" J'ai la même horreur pour les crimes de Catilina que si je craignois d'en être la victime. Nous ^^ voulons être heureux mais 'i nous voulons

' (tous sont iniques pour leur interest)].

- M. on la hait, et l'on veut.

' rinnocen(ce).

* iJe pen se ?).

' B. (s'élêve au fond du coeun "nous saisit]. — I. (del s'élève.

" B. (protéger) [secourir\

' B. ou.

" I. < 11 nous importe... on en souffre >.

■' (On a) [que (m'importent) [me font] a moi les crimes de Catilina. Ai-je peur d'(en) être la victime. Pourquoi donc ai-je de lui la même horreur que s'il étoit mon contemporain]. — M. ai-je peur d'être sa victime.'' Pourquoi donc ai-je de lui la même horreur que si j'étois (sénateur romain) [son contemporain].

'° [(avons besoin ? de bonheur)].

" [(nous voulons qu'on soit heureux avec nous)].

dans une rue ou sur un chemin quelque acte de violence & d'injustice : à l'instant un mouvement de colère & d'indignation s'élève au fond du cœur, & nous porte à prendre la défense de l'opprimé; mais un devoir plus puissant nous retient, & les loix nous ôtent le droit de protéger l'innocence -. Au contraire, si quelque acte de clémence ou de générosité frappe nos yeux, quelle admiration, quel amour il nous inspire! Qui est-ce qui ne se dit pas; j'en voudrois avoir fait autant? il nous importe sûrement fort peu * qu'un homme ait été méchant ou juste il v a deux mille ans; & cependant le même intérêt nous affecte dans l'Histoire ancienne, que si tout cela s'étoit passé de nos jours. Que me font | à moi les crimes de Catilina '? Ai-je peur d'être sa [104]

nous pouvions entrtr en liaison avec les voleurs qui nous donnent des marques de sentiment moral dans la division équitable et proportionnelle de leur proie, et dans la fidélité qu'ils observent les uns envers les autres, nous reconnaîtrions qu'ils ont des idées morales de leur profession aussi sublimes que s'ils avaient en partage la vraie générosité, le vrai courage, l'honneur réel et même la vraie probité » : le P. Lami, Morale chrétienne, 11. 14 îro6], lyS, etc. Cf., plus loin, la note 3 de la p. 104.

- Il ne faut pas voir l.i une protestation d'esprit anarchique; c'est la constatation d'un théoricien du « Contrat social » ; la loi étant l'expression de la volonté générale, un simple citoyen n'est pas juge de l'opportunité qu'il peut y avoir ou non à l'appliquer : cf. les chapitres IV à VI dans le Livre II du Contrat Social, m, 321-32/. Remarquez, du reste, que la première rédaction de la 5*' Lettre à Sophie était ici plus précise : elle mettait cette impuissance à faire individuellement la justice parmi les tourments de « l'état civil ». — Cependant, au Livre IV d'Emile, II, 221, il avait paru permettre à son disciple des initiatives d'une générosité plus hardie : « Combien d'opprimés, qu'on n'eût jamais écoutés, obtiendront justice, quand il la demandera pour eux avec cette intrépide fermeté que donne l'exercice de la vertu ; quand 11 forcera les portes des grands et des riches: quand il ira, s'il le faut, jusqu'au pied du trône faire entendre la voix des infortunés, à qui tous les abords sont fermés par leur misère, et que la crainte d'être punis des maux qu'on leur fait, empêche même d'oser s'en plaindre » !

' Nouvelle réponse à Helvetius, qui a été ajoutée, comme les précédentes, dans la rédaction de B : cf. De L'Esprit, II, 6 [225 A], 82 : « Qu'importe au public la probité d'un particulier? Cette probité ne lui est de presqu'aucune utilité. Aussi juge-t-elle les vivants, comme la postérité juge les morts : elle ne s'informe point si Juvénal était méchant, Ovide débauché, Annibal cruel, Lucrèce impie, Horace libertin, Auguste dissimulé ; c'est uniquement leur talent qu'elle juge ».

' Cf. Pluche, Spectacle de la Nature [iSy], V, 170 ; « Toutes les histoires qui nous restent des différents peuples et des hommes célèbres sont un tissu de reproches faits aux crimes et d'applaudissements donnés à la vertu. Qu'est-ce que l'intérêt qu'on prend à ces lectures si éloignées de nos usages et de nos .affaires -^ Ce n'est autre chose que le jugement secret qu'en porte la conscience »: Hutcheson. II, i [191J. "' 21- 23 : « D'où procède cet amour, cette compassion, cette indignation, cette haine que l'on conçoit pour des caractères feints et imaginaires, malgré l'éloignement des siècles et des pays, selon qu'ils paraissent bienfaisants, fidèles, compatissants ou d'une dispo-

aussi le bonheur ^ des autres. [- On a] malgré soi pitié des infortunés, on souffre de leur mal quoiqu'on fasse '')].

F, f° 164 ™ Les ^ âmes les plus corrompues ne sauroient perdre tout à

fait ce ^premier penchant. '^ Le voleur qui dépouille les passans couvre ■ pourtant la nudité du pauvre et (où est) le ** féroce assassin (^ qui n'accoure pas pour soutenir) un homme tombant en défaillance ?

' jd'autruir.

- (Deux mots illisibles : On a ?).

' [Nous ne haïssons pas seulement les méchans parce qu'ils nous nuisent, mais parce qu'ils sont méchans; non seulement nous voulons [être heureu.x ; nous voulons] aussi le bonheur d'autrui, et quand ce bonheur ne coûte rien au nôtre il l'augmente. « Enfin (nous voulons) l'on a malgré soi pitié des infortunés : quand on est témoin de leur mal on en souffre].

a| M. Nous voulons qu'on soit juste, non seulement avec nous, mais avec tout le monde. Enfin l'on a.

* B. (ames les; plus pervers(es|.

° B. < premier >.

" B. [Souvent il les met en contradiction avec eu.x-mémes]. — I.< Souvent il... avec eu.\-mêmes >.

' B. encore.

» [plus].

' [soutient].

EDITION OKI(;iNALE 249

victime ? Pourquoi donc ai-je de lui la même horreur que s'il étoit mon contemporain ? Nous ne haïssons pas seulement les méchans parce qu'ils nous nuisent; mais parce qu'ils sont méchans. Non-seulement nous voulons être heureux, nous voulons aussi le bonheur d'autrui ; & quand ce bonheur ne coûte rien au nôtre, il l'augmente. Enfin l'on a, malgré soi, pitié des infortunés; quand on est témoin de leur mal, on en souffre ^. Les plus pervers ne sauroient perdre tout-à-fait ce penchant : souvent il les met en contradiction avec euxmêmes 3. Le voleur qui dépouille les passans, couvre encore la nudité

sition opposée? Pourquoi n'aimons-nous point le Sinon ou le Pyrrhus de V Enéide?

Pourquoi sommes-nous touchés du sort de Priam ? C'est que nous avons un

sentiment secret qui détermine notre approbation indépendamment de notre intérêt personnel. Sans cela nous nous rangerions toujours du côté que la Fortune favorise, sans aucun égard pour la vertu et sans nous intéresser pour elle ». Il est assez vraisemblable que Catilina a été choisi par Rousseau pour répondre à Helvetius, qui en avait parlé avec une sympathie trop visible; cf. De L'Esprit, IV, 2 [22b A], 495 et 5oo : « Quel chef de conjurés qu'un homme assez maître de lui pour être à son choix vertueu.x ou vicieu.x »! et 5i3 : « Qu'on représente au théâtre la conjuration de

Rome; je dis que l'audacieux Catilina emportera presque toute notre admiration:

la grandeur de son entreprise se réfléchira sur son caractère, l'agrandira toujours k nos veux ». — Tout ce développement rejoint celui de la Lettre ci D'Alembert, 1, 192.

' Cf. Addison. Spectateur j 17], VI, ]45 : « La pitié qu'on ressent k la vue des personnes qui souffrent ou qui sont dans la misère, et le plaisir qu'on goûte de les avoir délivrées de ce malheureux état, sont une preuve convaincante, qui en vaut mille autres, qu'il y a une bienveillance désintéressée », etc. ; Burlamaqui, Droit naturel, 2 '179], i65 : « A la vue d'un homme qui souffre, nous avons d'abord un sentiment de compassion », etc. Cf. encore ce passage d'.-\bauzit. qui peut servir, d'ailleurs, à commenter toute cette dissertation sur la conscience, instinct de l'âme. Religion naturelle i36], 54-55 : « Nous ne saurions voir sans douleur une personne qui soutire, nos entrailles en sont émues, et ce vif sentiment nous porte à la soulager, tant il est vrai que la nature nous sollicite k la compassion... Ce sont là des eftéts admirables de la sagesse de Dieu, qui nous a faits les uns pour les autres, et qui, pour suppléer k la lenteur du raisonnement, a voulu nous conduire tout d'un coup k notre devoir. Il serait k souhaiter qu'un habile homme expliquât en détail tout ce mécanisme par rapport à la morale ; il rendrait un service considérable au public, et c'est ce qu'on pourrait appeler la Religion de l'instinct: mais il faut prendre garde qu'elle ne saurait guère avoir lieu dans ceux k qui des habitudes contraires ont gâté le tempérament, ou qui, par une mauvaise éducation dont ils n'ont pas été les maîtres, ont dépouillé toute sorte d'humanité. Alors il faut recourir à la voie du raisonnement ».

' Cf. Vernet, Vérité de la Religion, I, 2 [162], I, 5o : « Il reste toujours dans les cœurs même les plus vicieux, une empreinte de la loi naturelle, qui s'efface difficilement. Personne ne peut refuser son approbation k des préceptes de justice. On admire les beaux exemples ; et ceux même qui ne pratiquent pas la vertu ne peuvent s'empêcher de l'honorer ». Cf., plus haut, à la note i de la p. io3, les textes de Locke et de Hutcheson sur la justice des voleurs. Rousseau n'avait pas oublié cet exemple traditionnel, puisque dans la première rédaction de la 5' Lettre <j Sophie, il l'utilisait, et précisément ici-méme : « Il n'v a point de féroce assassin qui ne coure

250 REDACTIONS MANUSCRITES

On parle du cri des remords qui punit en secret les crimes cachés et les met si souvent en évidence. Helas ! qui de nous 1 ne connût jamais cette voix importune. On parle par expérience, et l'on voudroit - effacer ce sentiment -^ involontaire qui nous donne tant de tourment. Obéissons à la nature, nous connoitrons avec quelle douceur elle ^approuve ce qu'elle a commandé et quel charme on trou\e ^à se rendre un bon témoignage de soi. Le méchant se craint et se fuit, il s'égaye en se jettant hors de luimême, il tourne autour de lui des \eux inquiets, et cherche un objet qui l'amuse, sans ''la raillerie insultante il seroit toujours triste. Le ris moqueur est ("toujours dans '^ les yeux du méchant). Au contraire la sérénité du juste est intérieure; son ris n'est point de malignité mais de jo\"e, il en porte la source en lui même; il est aussi gai seul qu'au milieu d'un cercle, il ne tire pas son contentement de ceux qui l'aprochent, il le leur communique.

' B. (ne connut) ^n'entendit].

- B. étouffer.

■■ B. (involontaire) [tiranniquej. — I. involontaire.

■• B. (approuve ce qu'elle a commandél [régne]. — I. approuve ce qu'elle a commandé.

■' B. [après l'avoir écoutée] à se rendre. — I. < après l'avoir écoutée >. ° B. [la satire amére sans].

' [son seul plaisir].

» [(ses)].

du pauvre ; & le plus féroce assassin soutient un homme tombant en défaillance *.

On parle ^ du cri des remords, qui punit en secret les crimes cachés, & les met si souvent en évidence. Hélas! | qui de nous n'en- 105] tendit jamais cette importune voix? On parle par expérience, & l'on voudroit étouffer ce sentiment tiranniquc qui nous donne tant de tourment. Obéissons à la Nature, nous connoitrons avec quelle douceur elle régne. & quel charme on trouve après l'avoir écoutée, à se rendre un bon témoignage de soi. Le méchant se craint & se fuit; il s'égaye en se jettant hors de lui-même '; il tourne autour de lui des yeux inquiets. & cherche un objet qui l'amuse: sans la satyre amere.

soutenir un homme tombant en défaillance: les traîtres mêmes et les perfides, en méditant entre eux leurs complots, se touchent dans la main, se donnent leur parole et respectent leur foi ».

■* Rousseau avait-il donc alors oublié ce qu'il racontera plus tard? Cf. Confessions, VIII. QE : « Deux jours après notre arrivée à Lvon, comme nous passions dans une petite rue non loin de notre auberge. Le Maître fut surpris d'une de ses atteintes ■^d'épilepsie] ; et celle-là fut si violente que j'en fus saisi d'effroi. Je fis des cris, appelai du secours, nommai son auberge et suppliai qu'on l'y lit porter; puis, tandis qu'on s'assemblait et s'empressait autour d'un homme tombé sans sentiment et écumant au milieu de la rue, il fut délaissé du seul ami sur lequel il eût dû compter... Je tournai le coin de la rue, et je disparus ».

* Il ne saurait s'agir de préciser à qui Rousseau fait ici allusion. 11 est probable que lui-même ne mettait aucun nom particulier derrière cet on, car l'idée qu'il rappelait était fort banale. Si pourtant. — comme le feront voir les notes suivantes, — dans cette dissertation sur la conscience, le poème de Voltaire sur La Loi Xaturelle semble avoir été présent à l'esprit de Rousseau, soit pour le confirmer, soit pour le réfuter, on pourra admettre que Rousseau ait ici songé à ces vers de la I' Partie 22 T, 144-145 :

C'est la loi de Trajan, de Socrate et la vôtre. De ce culte éternel la nature est l'apôtre ; Le bon sens la reçoit, et les remords vengeurs, \és de la conscience, en sont les défenseurs. Leur redoutable voix partout se fait entendre.

' Dans ce portrait du « méchant », il y a un désir visible de riposter au mot fameux de Diderot, qui avait si fort troublé Rousseau, Fils Naturel, VI, 3 [222], 66 : « Vous renoncez à la société! J'en appelle à votre cœur; interrogez-le, et il vous dira que l'homme de bien est dans la société et qu'il n'y a que le méchant qui soit seul »; cf. Confessions, VllI, 327. Déjà, dans une note du II" Livre d'Emile. Il, 73, il avait fait une allusion à la maxime de Diderot : « Un auteur illustre dit qu'il n'y a que le méchant qui soit seul ; moi je dis qu'il n'y a que le bon qui soit seul » ; Cf. encore IV' Livre, II, 191 : « L'n être vraiment heureux est un être solitaire »; maxime qui paraît mal s'accorder avec celle de \a*Leltre à DWlembert, I, 237 : « Le plus méchant des hommes est celui qui s'isole le plus ». .Mais, comme nous l'avons vu souvent chez Rousseau, la contradiction n'est qu'apparente ; et la diriérence des contextes le montre facilement : cf., plus haut, la note 2 de la p. 100.

252 REDACTIONS MANUSCRITES

Jeitez les yeux sur toutes les nations du monde, parcourez toutes les histoires. Parmi tant de cultes inhumains et bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères, vous trouverez par tout les mêmes idées de justice et d'honnêteté, par tout les mêmes principes de morale, par tout les mêmes notions du bien et du mal. L'ancien paganisme enfanta des Dieux abominables qu'on eut punis ici bas comme des scélérats et qui n'offroient pour tableau du bonheur suprême que des forfaits à commettre et des passions à contenter. Mais le vice armé d'une autorité f° 165 ''° sacrée descendoit en vain du séjour éternel; lia 'nature indignée le repoussoit du cœur des humains. (-On celébroit) les -'débauches de Jupiter (mais) on (^ respectoit) la 'tempérance de Xénocrate ; la chaste lucréce adoroit l'impudique Venus l'intrépide Romain sacrifioit à la peur ; ^ [(" il servoit) le Dieu qui mutila son père, (*il recevoit) sans murmurer (la mort) de la main du » père ]. '"Jamais de si méprisables di\'inités "ne furent servies par '-de si grands

' B. (la nature indignée) riconscience univ erselle ?1 l'instinct moral].

- [En célébrant].

' (Die ux).

■* [admiroii].

■'' B. (tempera nce) [continence].

" [(il réveroit son père en servant le fils de Saturne qui ou jupiier fut il

en vain... ou le (Dieu) [fils] Le fils de Saturne avoit mutilé Les enfans

mouroient sans murmurer... Jupiter avoit en vain le Dieu (parricide) qui

mutila son père étoit... ceux... en recev(ant) [oir] sans murmurer la mort de la main (paternelle) [d'un père] il... isoumis) en recevant sans murmurer)]. — B. il invoquoit.

■ [en invoquant].

" [et (soufFroitt mouroit]. — B. et (recevoiti [mouroit] sans murmure (la mort) de la main.

° B. sien.

'" B. (Jamais de sil [Les plus méprisables. " B. (nei.

■^ B. les plus.

sans la raillerie insultante, il seroit toujours triste; le ris moqueur est son seul plaisir. Au contraire, la sérénité du juste est intérieure'-; son ris n'est point de malignité, mais de joie : il en porte la source en lui-même; il est aussi gai seul qu'au milieu d'un cercle; il ne tire pas son contentement de ceux qui l'approchent, il le leur communique.

I Jettez les yeu.x sur toutes les Nations du monde, parcourez toutes 106 les Histoires. Parmi tant de cultes inhumains & bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de mœurs & de caractères, vous trouverez par-tout les mêmes idées de justice et d'honnêteté (^), par-tout les mêmes notions du bien & du mal '. L'ancien paganisme enfanta des Dieux abominables - qu'on eût punis ici-bas comme des scélérats. & qui n'oftroient

laj C, D : honnêteté; partout les mêmes principes de morale, partout les mêmes notions.

' Nouvelle Héloïse ilV. iii, IV, 3^0 : « La jouiss.ince de la venu est toute intérieure et ne s'aperçoit que par celui qui la sent. »

' Cf. Vernet. Instruction chrétienne. Il, 3 et 4 [2i3 , I. 5o-3i : « D. Tous les peuples ont-ils connu les règles de morale dont vous venez de parler? — R. Tous les peuples les connaissent plus ou inoins selon qu'ils sont plus ou moins accoutumés

à réfléchir On convient asse^ des principes généraux, quoiqu'on ne s'accorde pas

touiours dans l'application que l'on en fait » ; Pluche. Spectacle de la S'ature [liy], V, 170 : « Le cri de la conscience est entendu partout; il est le même dans tous les siècles et dans toutes les nations »; Abauzit, Religion naturelle [i36 , 35-38; etc.

' Ce tableau de toutes les turpitudes morales, consacrées officiellement par les ditTérentes religions païennes, était devenu un tableau banal, mais que les apologistes ou les philosophes reprenaient complaisamment. quoiqu'avec un dessein opposé : Cf., parmi les livres qu'avait lus Rousseau, Abbadie, R<:ligion chrétienne, I, 11, 7 [92]. I, 141-142. Mandeville, Origine de la vertu morale' lîg]. II, i2-i3, Saint-Aubin, Traité de l'opinion [141^, II, 6, La Chambre, Véritable religion, I, 7 [149], 1, 393. Fréret, Lettre de Thrasybule [189], 75, etc. Il faut s'arrêter de préférence à ceu.x qui, comme Rousseau, ne se contentent pas de rappeler ces bizarreries cultuelles, mais mettent en opposition la conduite infâme des dieux et celle des âmes honnêtes qui les invoquaient; cf. Bossuet. Histoire universelle, II, 16 '88], 442: «Toute la Grèce était pleine de temples consacrés à ce Dieu 'l'amour impudique], et l'amour conjugal n'en avait pas un dans tout le pavs. Cependant ils détestaient l'adultère dans les hommes et dans les femmes, la société conjugale était sacrée parmi eus»; Barbeyrac. Pré/ace du Droit de la Sature [107 .A], 19-20; D'Espiard de la Cour, Pensées philologiques [188]^ 83-84 • * " 6St étonnant que les Athéniens qui adoraient des dieux scélérats aient été de si honnêtes gens. 11 n'est aucun crime qui ne put être justifié par l'exemple de quelque divinité. Jupiter devait être le protecteur des adultères et des incestueux, Vénus présidait à la prostitution, etc.. Est-il possible que Cimon, qu'.A.ristide, que Conon aient adoré de pareilles divinités? Les préjugés de l'enfance sont-ils donc si puissants sur l'esprit de l'homme qu'il soit impossible de les vaincre»? Le P. Lami, Morale chrétienne, II, 17 ]io6], II, 223-226: « ]Les philosophes et poètes païens] professaient une religion dont les dieux adultères et impudiques, ivrognes, homicides, voleurs, ne leur donnaient point d'idée de la vertu qui fût favorable à cette doctrine [de l'existence d'une loi naturelle: et

254 REDACTIONS MANUSCRITES

hommes. 'L'immortelle \oix de la nature plus forte que celle des Dieux "mêmes se ^ faisoit * respecter sur la terre et sembloit reléguer dans le ciel le crime a\^ec les coupables.

11 est donc au fond des âmes un principe inné de justice et de ■' vérité, sur lequel malgré nos propres maximes nous jugeons nos actions et celles d'autrui comme bonnes ou mauvaises, et c'est à ce principe que je donne le nom de conscience.

' B. (L'immortelle voix de) [(les droits sacrés de) [la sainte voix de] la nature plus & forte » [(forts)].

- B. ( mêmes I.

•* B. « faisoit « [(faisoienl)).

■* (ho NOBEP).

^ B. vertu.

EDITION ORU.IXAI.1-: 255

pour tableau du bonheur suprême, que des forfaits à commettre & des passions à contenter. Mais le Vice, armé d'une autorité sacrée, descendoit en vain du séjour éternel, l'instinct moral le repoussoit du cœur des humains. En célébrant les débauches de Jupiter, on admiroit la continence de Xénocrate ■'; la chaste Lucrèce adoroit l'impudique Vénus; l'intrépide Romain sacrifioit à la Peur*: il invoquoit le Dieu qui mutila son I père ', & mouroit sans murmure de la main du sien : les plus .107] méprisables Divinités furent servies par les plus grands hommes. La sainte voix de la Nature '^, plus forte que celle des Dieux, se faisoit respecter sur la terre, & sembloit reléguer dans le ciel le crime avec les coupables -^

Il est donc au fond des âmes un principe inné de justice & de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions & celles d'autrui comme bonnes ou mauvaises; & c'est à ce principe que je donne le nom de conscience *.

cependant ils parlent tous avec éloquence de la force de ces sentiments intérieurs qui nous font estimer la vertu et mépriser et haïr le vice » ; Toussaint, Discours préliminaire des Sfœurs [184]. p. xxxvii : « Jesuis sûr qu'à Rome, où l'on adorait, comme à Sparte, un Jupiter impudique, l'adultère passait pour un crime ■».

• La continence de Xénocrate était rappelée dans .Montaigne, Essais. Il, 33 jd, II, 536. dans Saint-.Aubin, Traité de l'opinion 141], V, 82. '

■* Cette constatation antithétique lui a été probablement suggérée par Saint-Aubin

!i4i], II, 6 : « Les Lacédémoniens ont élevé des autels à la crainte les Romains à

la terreur ».

' Cet exemple manque dans la Lettre à Sophie: il provient certainement d'une lecture faite par Rousseau entre les deux rédactions, lecture dont il n'a pas dû tirer parti immédiatement, car il se trompe en croyant que c'est Jupiter qui a mutilé Saturne (cf. les nombreuses variantes de F qui montrent l'erreur de Rousseaui. Il a pu noter le fait dans les. Mémoires de l'Académie des Inscriptions qu'il dépouillait très soigneusement icf. l'un de ses cahiers de notes 5], 1-21. On trouve, en effet, tout le récit de la mutilation de Saturne dans les Mémoires pour servir à l'histoire de la Religion de la Grèce, par M. de la Barre [43], XVIII, 4. Je crois cependant plus vraisemblable que ce trait a été emprunté à Fréret, précisément dans son réquisitoire contre les mœurs des dieux antiques, Lettre de Thrasybule [189], j5 : * Elianus mutilé par Saturne et dépouillé de sa couronne, le même Saturne chassé de son trône par son fils Jupiter ». Rousseau a confondu et fusionné les deux exemples.

- Souvelle Héloïse illl, xviiii, IV, 249 : « La douce voix de la Nature, qui réclame au fond de tous les coeurs contre une orgueilleuse philosophie ».

•■' Il est assez piquant de remarquer que Mandeville, Recherches sur l'origine de la vertu morale lâo]. 11, i2-i3, après avoir signalé le même contraste entre les vices des « dieux de l'ancien paganisme » et les vertus des hommes illustres de l'Antiquité, y voyait une preuve évidente, non point de « la sainteté de la voix de la Nature », mais de la toute puissance de l'intérêt.

' Comparez cette définition avec celle de Puffendorf, Droit de la Satwe, I, m. 4 107 Bj, 1, 44 : « On appelle en particulier du nom de conscience, le jugement

Mais à ce mot j'entens s'élever ' de toutes parts la voix des philosophes, erreurs de l'enfance, préjugés de l'éducation, s'ecrient-ils tous '^ comme de concert : Il n'\ a rien dans ''l'entendement humain que ce qui s'\' introduit par l'expérience, et nous ne jugeons d'aucune chose que sur des idées acquises. Ils font plus, cet accord évident et universel de toutes les nations, ils l'osent rejetter et contre ■* cette éclatante uniformité du jugement des hommes ils vont chercher dans les ténèbres quelque exemple obscur et connu d'eux seuls comme [sij tous les penchans de la nature étoient anéantis par la dépravation ^de quelques hommes, et que sitôt qu'il est des monstres (* 1') espèce ne fut plus rien. Mais que servent au sceptique Montagne les tourmens qu'il se donne pour déterrer en ' un coin du monde une coutume opposée aux notions de la justice? Que lui sert de donner au plus "méprisable et suspect voyageur -'une autorité qu'il refuse aux écrivains les plus célèbres? Quelques usages incertains et bizarres fondés sur des causes ('" particulières) qui nous sont inconnues detruirontils l'induction générale tirée du concours de tous les peuples opposés en tout le reste et d'accord sur ce seul point? ô Montagne, toi qui te piques de franchise et de vérité sois sincère et vrai si un philosophe peut l'être et dis moi s'il est quelque " climat sur la terre où ce soit un crime de garder sa foi, d'être clément, bienfaisant, généreux, où l'homme de bien soit méprisable et le scélérat honoré ?

' B. (de toules parts 1 la clameur des prétendus sages; erreurs de Penfance. - B. [(corn me)].

^ B. l'esprit.

'^ B. (de quelques hommes) [d'un peuple].

'^ [une]. — B. l'espèce.

' (quel que). — B. (quelque) [un[.

" B. < méprisable et >.

'" [locales].

" B. pays.

Mais à ce mot j'entends s'élever de toutes parts la clameur des prétendus sages ^ : erreurs de l'enfance, préjugés de l'éducation, s'écrient-

inlérieur que chacun porte des actions morales, en tant qu'il est instruit de la loi, et qu'il agit comme de concert avec le législateur dans la détermination de ce qui est bon ou mauvais, et par conséquent ce que l'on doit faire et ne pas faire ». Pédantisme en moins, la définition de Rousseau équivaudrait à celle de Puflendorf, si la réserve « en tant qu'il est instruit de la loi » ne supposait chez Puffendorf, dans la constitution de la morale, tout un travail de réflexion que Rousseau remplace par les intuitions de l'instinct. Cf., plus haut, la note 2 de la page 100. ' .Même transition chez Voltaire, Loi naturelle, 11 22r], 446 :

J'entends avec Cardan Spinoza qui murmure : Ces remords, me dit-il, ces cris de la nature, Ne sont que l'habitude, et les illusions Qu'un besoin mutuel inspire aux nations.

On insiste, on me dit : l'enfant dans son berceau

N'est point illuminé par ce divin flambeau;

C'est l'éducation qui forme ses pensées;

Par l'exemple d'autrui ses mœurs lui sont tracées;

// n'a rien dans l'esprit, il n'a rien dans le cœur;

De ce qui l'environne il n'est qu'imitateur.

Cf. encore chez .\bbadie. Religion chrétienne, I, 11, 8, dans un chapitre qui est intitulé : « Où l'on établit qu'il y a une distinction nécessaire et naturelle entre le bien et le mal » '92^, 1, 145 : « C'est un préjugé de l'éducation, dira quelqu'un, qui nous fait regarder ces actions comme des crimes. Non, ce n'est point un préjugé », etc. Rousseau, lui-même, quelques années auparavant, semble avoir eu. sur ce sujet, des hésitations ; cf. le passage suivant du I" Contrat Social, où. sans adhérer formellement à l'empirisme moral, il parait moins certain de la valeur absolue de la conscience [39], 253 : « [L'hommej écoutera-t-il la voix intérieure ? Mais cette voix n'est, dit-on, formée que par l'habitude de juger et de sentir dans le sein de la société et selon ses lois ; elle ne peut donc servir à les établir. Et puis il faudrait qu'il ne se fut élevé dans son cœur aucune de ces passions qui parlent plus haut que la conscience, couvrent sa timide voix et font soutenir aux philosophes que cette voix n'existe pas ». .\ ces théories de scepticisme moral, Rousseau va opposer ici les arguments traditionnels. Si elles n'étaient pas toutes si longuement développées, on pourrait mettre en regard de sa réponse, celles de Cumberland, Lois naturelles, I, 1 169, 38 sqq, Clarke, Existence de Dieu, 11, 3, « Réponse à l'objection prise de l'ignorance entière de quelques nations barbares en fait de morale » 'i25]. II, 68-69 ^t 126-128, .Marivaux, Spectateur français [129], I, 323-324, Pluche, Spectacle de la Sature 'i3f, V, 142-143, Barbeyrac, Préface du Droit de la Nature, | IV : « Examen d'une autre objection tirée de la grande diversité de sentiments qu'il y a parmi les hommes en matière de vertus et de vices » [^107 A], 13-14. Je transcris en partie cette page de Barbeyrac, dont la contexture et le mouvement final sont identiques chez Rousseau : « C'est dans cette vue que les Pyrrhoniens autrefois

faisaient une longue énumération des contrariétés qu'ils remarquaient là-dessus

C'est le raisonnement de .Montaigne qui, parmi un grand nombre de belles et judicieuses pensées, a trop laissé voir un esprit de pyrrhonisme poussé au-delà de ses justes

bornes .'Vlais tournons la chose autrement: et de cette objection même nous verrons

sortir une preuve assez forte, ou, pour le moins, un préjugé favorable de l'évidence naturelle des principesde la morale... Il parait par l'histoire, que les peuples, qui

REDACTIONS MANUSCRITES

ÉDITION ORIGINALE 25g

ils '' tous de concert ' ! 11 n'v a rien dans l'esprit humain que ce qui s'y

introduit par l'expérience; & nous ne jugeons d'aucune chose que sur

des idées acquises *. Ils ] font plus ; cet accord é\ ident & universel de 108]

toutes les Nations, ils l'osent rejetter; & contre l'éclatante uniformité

du jugement des hommes, ils vont chercher dans les ténèbres quelque

exemple obscur & connu d'eux seuls, comme si tous les penchans de

la Nature étoient anéantis par la dépravation d'un peuple, & que si-tôt

qu'il est des monstres, l'espèce ne fût plus rien. .Mais que servent au

semblent n'avoir eu aucun senliment de vertu sont en très petit nombre. De l'aveu même de .M. Bavle, les régies les plus générales des mœurs se sont conservées presque partout et, pour le moins, elles se sont maintenues dans toutes les sociétés où l'on cultivait l'esprit. Y a-t-il quelque nation, disait autrefois un grand orateur et philosophe païen, où l'on n'aime pas la douceur, la bonté, la reconnaissance ? et où l'on ne regarde pas avec mépris et avec horreur les orgueilleu.x, ceux qui prennent plaisir ji faire du mal à autrui, les cruels, les ingrats? (Cicer., De Lefç., I, ii) ».

* .Même mouvement dans la Lettre à D'Alembert, 1, 233 : « Préjugés populaires, me crie-t-on. petites erreurs de l'enfance ! tromperie des lois et de l'éducation » !

' « Tous », c'est-à-dire tous les pyrrhoniens de la morale, qui se résument, pour ainsi dire, en Montaigne. Rousseau songe aussi à Locke, Entendement humain, I, 2 fi02], 24-42, à Mandeville, qu'il avait lu, et qui lui était si antipathique, ai. Recherches sur la société [iSg], II, 149-151, et sans doute encore à Fréret ; cf. Lettre de Thrasybute, le paragraphe qui se termine par cette déclaration '189], 228 : « Les idées de justice et d'injustice, de vertus et de vices, de gloire et d'infamie sont absolument arbitraires et dépendantes de l'habitude ». (Je ne cite pas ici Helvetius, le livre De L'Esprit ayant paru, quand ces pages étaient déjà rédigées sous leur première formel. Montaigne est le seul interpellé, parce qu'il est le plus connu et. de l'avis de tous, le plus représentatif. C'est lui aussi que Barbeyrac avait nommé, lui encore sur qui Helvetius s'appuiera pour démontrer qu' « une action vertueuse au nord est vicieuse au midi » et que « l'idée de la vertu est purement arbitraire » : cf. De L'Esprit, II, i3 [225 A], |33-. Il est inutile de rappeler ici tous les textes de Montaigne où s'étale avec joie ce scepticisme moral. Voici du moins les plus frappants, dont Rousseau s'est peut-être souvenu. Essais, I, 23 [76], I, 146 : « Les lois de la conscience que nous disons naître de nature naissent de la coutume»; II, 12 [76], II, 336-337; « Ils sont plaisants, quand, pour donner quelque certitude aux lois, ils disent qu'il y en a aucunes fermes,

perpétuelles et immuables qu'ils nomment naturelles Le meurtre des enfants,

meurtre des pères, communication de femmes, trafic de voleries, licence à toutes sortes de voluptés, il n'est rien en somme si extrême qui ne se trouve reçu par l'usage de quelque nation ». On sait, d'ailleurs, combien Rousseau avait pratiqué .Montaigne, et quelle est l'influence des Essais sur les deux premiers Discours, et même sur Emile : cf. le livre de .M. Pierre Villey >88\ Si l'on en croit sa fille. M"' Corancez aurait possédé une édition de Montaigne que Rousseau aurait annotée tout exprès pour elle : cf., à la Bibliographie, la note du n° 76.

* Cette dernière formule vise évidemment Locke et ceux qui combattent les idées innées, même en morale; cf. le titre du Chapitre II cité à la note précédente : « Qu'il n'y a point de principes de pratique qui soient innés ». Rousseau expliquera plus loin (cf. p. 1 12 et note 3i ce qu'il croit pouvoir admettre d'inné dans le sentiment moral.

ÉDITION ORUilNALK 201

sceptique Montaigne ' les tourmens qu'il se donne pour déterrer en un coin du monde une coutume opposée aux notions de la justice? Que lui sert de donner aux plus suspects voyageurs l'autorité qu'il refuse aux Ecrivains les plus célèbres - ? Quelques usages incertains & bizarres, fondés sur des causes locales qui nous sont inconnues, détruiront-ils l'induction générale tirée du concours de tous les peuples, opposés en tout le reste, & d'accord i sur ce seul point? O Montaigne! toi qui te piques [109] de franchise & de vérité, sois sincère & vrai ^ si un Philosophe peut l'être, & dis-moi s'il est quelque pavs sur la terre où ce soit un crime de garder sa foi. d'être clément, bienfaisant, généreux : où l'homme de bien soit méprisable, & le perfide honoré -?

■ Le nom de jMontaigne se trouve deux fois dans ce paragraphe. Rousseau a écrit Montagne les deux fois dans F et dans .M, Montagne et Montaigne dans B, Montaigne les deux fois dans I. Mais dans ce dernier manuscrit, qui est la copie à main reposée pour l'impression, il hésite encore entre les deux orthographes : cf. Montagne, I, 126, i33, 274, II, 79, 102, et Stontaigne , II, 3/, 38. Pourtant Rousseau semble s'être rallié définitivement à l'orthographe Montaigne. Sur l'exemplaire corrigé d'Emile, partout où il avait laissé dans la première édition Montagne, il a corrigé en Montaigne, I, 325, 344, II, 283, 111, 217, 283. Cf. les remarques qu'avait déjà faites M. Théophile Dufour '38], 274.

' Même remarque chez Saint-.\ubin, Traité de l'opinion ' 141 . Il, 73 : « Croirons-nous si légèrement, sur un article de cette importance, des relations auxquelles souvent on ajoute si peu de foi en ce qui concerne les choses les plus indifférentes? un récit incertain et superficiel balancera-t-il le témoignage qui est au-dedans de nous » ?

' Cf. Féraud, Dictionnaire critique [256], III, 840 ; « Vrai... .Autrefois on ne le disait point des personnes dans le sens de sincère, qui aime et qui dit la vérité. Du temps de M"" de Sévigné, il était si peu employé qu'elle s'en sert comme d'un mot heureux qu'elle hasarde ». C'est, au contraire, un emploi fréquent chez Rousseau-: Cf., plus loin, dans la Profession, pp. 197 et 199 (« sincère et vrai »); cf. encore, Emile, 11, 78, 290. 357, Nouvelle Héloïse. \\. 288 l« sincère et vrai »i. 347, 413 (« sincère et vrai »), V, 66, etc.

'La question avait déjà été posée par les plus illustres tenants de la morale universelle ; cf. Voltaire, Loi naturelle, I '221], 445 :

Jamais un parricide, un calomniateur, N'a dit tranquillement dans le fond de son cœur : Qu'il est beau, qu'il est doux d'accabler l'innocence. De déchirer le sein qui nous donna naissance.

L'affirmation de Rousseau est encore plus prudente, précisément, je crois, parce que Montaigne a rangé le parricide parmi les crimes qui ne révoltaient point certaines nations. Il préfère donc s'en tenir à la formule plus générale de Barbeyrac {c(. le texte cité à la note 5 de la p. 107) ou de Hutcheson, II, 4 ^igi], 11, 197 : « Il faudrait pouvoir nous montrer des hommes, chez qui \a trahison, l'ingratitude et la cruauté fussent vues du même ceil que la générosité, l'amitié, la fidélité et l'humanité ». Même

B, f° 152 ''° Chacun dit-on concourt au bien public pour son intérest; mais d'où

vient donc que le juste y concourt à son préjudice? Qu'est-ce qu'aller à la mort pour son intérest ? Sans doute nul n'agit que pour son bien; mais (' c'est qu'il) est un bien moral dont il faut tenir [(Compte] (sans quoi 1') on n'expliquera j'amais] par l'interest propre que les fo -£5^ vo a(.fiQps jg^ méchans. || [ ^ Il est [même] à croire qu'on ne tentera (■^ jamais! serieusementj d'aller plus loin. « * Ce seroit une» ^ philosophie C' bien abominable) « que » celle où « l'on seroit » embarrassé des (exemples d') actions vertueuses (et) où l'on ne pourroit se tirer d'affaire qu'en leur controuvant des intentions basses et des motifs sans vertu, ou l'on seroit forcé fd'avilir Socrate et] de calomnier Regulus. ('' Abandonnons 8 ces vaines doctrines) à l'horreur ('qu'elles font à) leurs propres ('"sectateurs. Jamais) '^ le cri de la nature qui i'- reclame) contre elles ne [leur] (1^ laissera) un seul « sectateur » de bonne foi].

F, f° 165 ''° '4 Je n'ai pas dessein d'entrer ici dans des discussions meta-

phisiques qui " ne mènent à rien. Je vous ai déjà dit que je ne

' [s'il n'].

' (Et).

' [point].

■* [(et quelle abominable)].

'" [trop abominable] philosophie.

" [(trop abominable... seroit)].

' (Pour justifier la doctrine.... Laissons s'élever le cri des cœurs). [Si jamais de pareilles doctrines (s'elevenl) pouvoient germer parmi nous il suffiroit de les abandonner] à l'horreur.

» [les].

» [de].

'" [auteurs (et) à la contradiction de leur (propre) conduite (jamais) sans que jamais] le cri de. — M. sûr que jamais.

" (la voi.x).

'" [s'élève],

" [(en) peut laisser].

" B. (Je) Mon dessein n'est pas d'entrer. — I. Mon dessein (de) n'est pas.

'■'' B. passent (ma portée) [vôtre portée et la mienne] et qui dans le fond ne mènent.

Chacun, dit-on ^. concourt au bien public pour son intérêt; mais d"où vient donc que le juste y concourt à son préjudice ? Qu'est-ce qu'aller à la mort pour son intérêt? Sans doute nul n'agit que pour son bien : mais s'il n'est un bien moral dont il faut tenir compte, on n'expliquera jamais par l'intérêt propre que les actions des méchans. Il est même à croire qu'on ne tentera point d'aller plus loin. Ce seroit une trop abominable philosophie que celle où l'on seroit embarrassé des actions vertueuses, où l'on ne | pourroit se tirer d'affaire qu'en leur [110] controuvant * des intentions basses & des motifs sans vertu, où l'on seroit forcé d'avilir Socrate & de calomnier Regulus 2. Si jamais de pareilles doctrines pouvoient germer parmi nous, la voix de la Nature, ainsi que celle de la raison, s'éleveroient incessamment ^ contr'elles, & ne ■ laisseroient jamais à un seul de leurs partisans l'excuse de l'être de bonne foi.

Mon dessein n'est pas d'entrer ici dans des discussions métaphysiques

argumentation dans Burlamaqui, Droit naturel, III, 5 [179. 167-168, Cumberland, Lois naturelles, 1, 26 j6g], 77. Le texte de Cumberland était cité par Clarke. Existence de Dieu, U, 3 [i25], H. 127-12S.

• Ce paragraphe a été ajouté dans B après la lecture d'Helvetius ; Cf. De L'Esprit, III, 4 [225 A], 276-277 : «Je découvre facilement la source des vertus humaines : Je vois que, sans la sensibilité à la douleur et au plaisir physique, les hommes, sans désirs, sans passions, également indifférents à tout, n'eussent point connu d'intérêt personnel ; que sans intérêt personnel, ils ne se fussent point rassemblés en société, n'eussent point fait entr'eux de convention, qu'il n'y eut point eu d'intérêt général, par conséquent point d'actions justes ou injustes: et qu'ainsi la sensibilité physique et l'intérêt personnel ont été les auteurs de toute justice. Cette vérité, appuyée sur cet axiome de jurisprudence, l'intérêt est la mesure des actions des hommes, et confirmée d'ailleurs par mille faits, me prouve que, vertueux ou vicieux, selon que nos passions ou nos goûts particuliers sont conformes ou contraires à l'intérêt général, nous

tendons nécessairement à notre bien particulier ». Helvetius ajoutait en note :

« On ne peut nier cette proposition 'que la sensibilité phvsique et l'intérêt personnel ont été les auteurs de toute justice] sans admettre les idées innées ». Et c'est, en elfet. on le verra, sur l'innéité de certaines idées morales que le débat va bientôt porter.

' Cf. Féraud, Dictionnaire critique [256], I, 576 : « Controuver, inventer une fausseté pour nuire à quelqu'un ». Cf. 111* Livre d'Emile, II, 175 : « Celui qui conlrouve des rapports imaginaires » ; IV' Livre, 209 : « L'historien m'en donne une [cause des événements], mais il la conlrouve»; Lettre à Saint-Germain, du 26 Février 1770. XII, 181 : « C'est à qui me controuvera le plus de crimes ».

' On sait l'antipathie de Rousseau pour La Rochefoucauld ; cf. Confess ons, Vlil, 78; Nouvelle Héloïse illl, xx), iV, 258, note : « Jamais son triste livre ne sera goûté des bonnes gens ».

' Le mot était déjà un peu vieilli dans le sens où l'emploie Rousseau, c'est-à-dire :

voulois 'point disputer avec les philosophes, mais 2 parler à vôtre cœur. Quand tous les philosophes ■' du monde prouveroient que j'ai tort, si vous sentez que j'ai raison, je n'en veux pas davantage.

Il ne faut pour cela que vous faire distinguer nos (* perceptions) acquises de nos sentimens naturels : car nous sentons nécessairement avant de connoitre, et comme nous n'apprenons point à vouloir nôtre bien ^personnel et à fuir ''nôtre mal, mais ["que nous] tenons cette volonté de la nature, de même l'amour du bon ** et la haine du mau\ais nous sont aussi naturels que "nôtre propre existence. Ainsi quoique les idées nous viennent du dehors les sentimens qui les apprécient sont au dedans de nous '"et c'est par eux seuls que nous "connoissons la convenance ou disconvenance qui existe entre nous et les choses que nous devons rechercher ou fuir.

Exister pour nous c'est sentir, '-et nôtre sensibilité est incontestablement antérieure à nôtre '■'' raison même. Quelle que soit

' B. pas philosopher avec vous, mais.

- B. (parler à) [Vous aider à consulter] votre cœur.

^ I. < du monde >.

* [idées].

^ B. < personnel >.

" (même ?).

' B. (que nous).

" B. (moral 1.

'■' B. (notre propre existence I [l'amour de nous-mêmes. Les actes de la conscience ne sont pas des jugemens mais des sentimens]. (Ainsi) quoique (les) [toutes nos] idées.

'" B. ([ils sont innés]).

" M. jugeons de la.

'■ B. (et).

" B. (raison même) [intelligence], et nous avons eu des sentimens avant des idées *.

* [en note]. .\ certains égards les idées sont des sentimens et les sentimens sont des idées. Les deux noms conviennent à toute perception qui nous occupe, et de son objet et de nous-mêmes qui en sommes alïectés : il n'y a que l'ordre de cette affection qui détermine le nom qui lui convient. Lorsque premièrement occupés de l'objet nous ne pensons à nous que par réflexion, c'est une idée ; au contraire quand l'impression reçue excite nôtre première attention, et que nous ne pensons que par réflexion à l'objet qui la cause, c'est un sentiment.

qui passent ma portée & la vôtre, & qui, dans le fond, ne mènent à rien. Je vous ai déjà dit que je ne voulois pas philosopher avec vous, mais vous aider à consulter votre cœur. Quand tous les Philosophes prouveroient que jai tort, si vous sentez que jai raison, je n'en veux pas davantage *.

11 ne faut pour cela que vous faire distinguer nos idées acquises de nos sentimens naturels, car nous sentons avant de connoître : & lIH] comme nous n'apprenons point à vouloir notre bien & à fuir notre mal, mais que nous tenons cette volonté de la Nature, de même l'amour du bon & la haine du mauvais nous sont aussi naturels que l'amour de nous-mêmes. Les actes de la conscience ne sont pas des jugemens, mais des sentimens '; quoique toutes nos idées nous viennent du dehors, les sentimens qui les apprécient sont au-dedans de nous, & c'est par eux seuls que nous connoissons la convenance ou disconvenance qui existe entre nous & les choses que nous de\ons rechercher ou fuir.

Exister pour nous, c'est sentir.- notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence. & nous avons eu des sentimens avant

« sans cesse » : cf. Féraud. Dictionnaire critique 25o\ II, 444 : « Incessamment = au plutôt, sans délai. Il ne s'emploie que pour désigner le futur... Autrefois, on le faisait modirier tout au;re temps des verbes dans le sens de continuellement », C'est un emploi fréquent chez Rousseau: cf. Lettre à DWIembert, 1, 187, Sourelle Hélotse. \\, 227, 228, 314, etc.

* Nouvelle application de la régie formulée plus haut, p. 42 : « me livrer au sentiment plus qu'à la raison ». — Dans les fragments qui accompagnent la 5' Lettre à Sophie (Cf., aux .Appendices, Ii. on lit une déclaration analogue pour le fond, mais plus violente encore dans la forme: «J'ai déjà dit que je voulais parler à voire cœur et que je n'entreprenais pas de disputer avec les philosophes. Ils auraient beau me prouver qu'ils ont raison, je sens qu'ils mentent et je suis persuadé qu'ils le sentent aussi ».

' Cf., dans La Souyelle Héloïse iV'l, vin, V, 33. la note de Rousseau sur un passage de Saint-Preux que j'aurai bientôt à citer : « Saint-Preux fait de la conscience morale un sentiment, et non pas un jugement: ce qui est contre la définition des philosophes. Je crois pourtant qu'en ceci leur prétendu confrère a raison ».

la cause de nôtre ' existence elle a pourvu à nôtre conservation en nous donnant des sentimens convenables à nôtre nature et l'on ne sauroit nier qu'au moins ceux là ne soient innés. Ces sentimens quant à l'individu sont l'amour de soi, la crainte de F 165 ™ la douleur, || l'horreur de la mort 2 et le désir du bien être. Mais si, comme on n'en peut douter l'homme est ^^un animal sociable par sa nature ^ ou du moins fait pour le devenir, il ne peut l'être que par d'autres sentimens innés relatifs à son espèce ». Et c'est du C' sentiment) formé par ce double raport à soi même et à ses semblables que nait l'impulsjon ' naturelle de [la] conscience. Connoitre le bien ce n'est pas l'aimer, [l'homme * n'en a pas la connoissance innée] mais sitôt que ^ la raison ('"nous le) fait connoitre, ^^ la conscience ('- nous) porte à l'aimer ".

' B. (existence) [être]. — I. (existence) [être], ^ B. < et >.

' B. (un animal).

■* I. (c'est à dire) [ou] du moins.

^ B. car à ne considérer que le besoin pliysique il doit certainement disperser les liommes au lieu de les rapprocher. Or c'est. " [svstême moral].

' M. < naturelle >. — I. (naturelle).

" B. (n'i [n'en] a pas (cette) [la] connoissance innée. ■' B. sa.

"> [le lui].

" B. sa.

" B. C'est (donc) ce sentiment qui est inné.

des idées (^) 'K Quelle que soit la cause de notre être, elle a pourvu à

notre conserva- | tion en nous donnant des sentimens convenables à 112]

notre nature, & l'on ne sauroit nier qu'au moins ceux-là ne soient innés.

Ces sentimens, quant à l'individu, sont l'amour de soi, la crainte de la

douleur, l'horreur de la mort, le désir du bien-être. Mais si, comme

on n'en peut douter, l'homme est sociable ' par sa nature, ou du moins

'«) C cl D rétablissent la note suivante, qui apparaît pour la première fois dans B, qui avait été conservée dans M, et n'avait sans doute été omise dans 1 que par distraction : A ■certains égards les idées sont des sentimens et les sentimens [sont] des idées. Les deux noms omi'iennent à toute perception qui ntius occupe et de son objet, et de nous mêmes qui en sommes a^Tectés : il n'y a que l'ordre de cette affection qui détermine le nom qui lui confient. Lorsque, premièrement fD : premièrement] occupés de l'objet, nous ne pensons à nous que par réflexion, c'est une idée: au contraire quand l'impression reçue [D : reçue] excite notre première [D : première] attention, et que nous ne pensons que par réflexion à l'objet qui la cause, c'est un sentiment '. [Les cinq derniers mots ont été coupés dans C à la reliurej.

' La Nouvelle Hélo'ise (VI, 11, V, 3, présente une fortnule, en apparence, contradictoire : « Nos sentiments dépendent de nos idées »; mais, dans ce dernier passage, le mot idées n'a pas. comme dans la Profession, un contenu pureinent intellectuel.

' Toutes les idées de cette note, sinon sous leur forme actuelle, au moins en substance, se trouvent déjà dans un des cahiers de notes de Rousseau [5T, 34'" (je ne donne pas les variantes du textei : « La perception nous fait apercevoir l'objet plutôt que riinpression qu'il fait sur nous. Au contraire, par le sentiment, nous pensons à l'impression plus qu'à l'objet qui la cause. Dans ce cas la sensation se passe tout entière en nous-mêmes; dans l'autre, nous la transportons, pour ainsi dire, hors de nous. — Perceptions intérieures et purement affectives, perceptions extérieures, quelquefois seulement représentatives ». Comme on peut le conjecturer par la place que ces remarques occupent dans le cahier, elles ont dû être suggérées à Rousseau par la lecture de Fréret. et le chiffre qui est inscrit en marge doit être le n' de la page du manuscrit oit il lisait la Lettre de Thrasybitle à Leucippe. On trouve, en effet, dans ce dernier ouvrage ^189^, i38-i39, sur le sentiment et la perception simultanés les lignes suivantes, qui peuvent être, je crois, considérées comme la source certaine de la note de Rousseau dans la Profession : « Ce sont néanmoins deu.x choses différentes ; la perception nous fait penser principalement à l'objet que nous considérons ; et ce n'est que par conséquence que nous pensons à l'impression agréable ou désagréable qu'elle fait sur nous; quelquefois même la perception de l'objet est si vive et l'émotion si faible, que nous n'y pensons presque pas. Le sentiment, au contraire, nous fait penser d'abord et principalement à nous;- et ce n'est que par réfle.xion que nous pensons à l'objet qui nous cause l'impression agréable ou désagréable que nous ressentons ». Comme Fréret, Rousseau, dans son cahier, emploie le mot « perception » au lieu d' « idée »; mais on remarquera que dans la 5' Lettre à Sophie et dans la Première Rédaction, au lieu de la formule qui a passé dans tous les autres manuscrits et dans l'édition originale : « distinguer nos idées acquises de nos sentiments naturels », — on lit : « distinguer nos perceptions acquises ».

' Dans la 5' Lettre à Sophie et dans F, Rousseau avait écrit : « un animal sociable » ; il a sans doute suppriiné le mot, en songeant à Helvetius, pour ne point paraître lui faire une concession même verbale : cf. la note suivante.

lait pour le devenir, il ne peut l'être que par d'autres sentimens innés, relatifs à son espèce; car à ne considérer que le besoin physique, il doit certainement disperser les hommes au lieu de les rapprocher '-. Or c'est du système moral, formé par ce double rapport, à soi-même & à ses semblables, que naît l'impulsion de la conscience. Connoitre le bien, ce n'est pas l'aimer: l'homme n'en a pas la connoissance innée; mais si-tôt que sa raison le lui fait connoftre, sa conscience le porte à l'aimer: c'est ce sentiment qui est inné ^.

- Cette courte parenthèse a ete introduite dans B, pour répondre à Helvetius ; cf. De L'Esprit, III, 4 [223 .V, 322-324 : «Supposons que le ciel anime tout-à-coup

plusieurs hommes : leur première occupation sera de satisfaire leurs besoins [De

ces besoins sortira la société et tous ses organes: par exemple: «Le besoin de la faim, en leur découvrant l'art de l'agriculture, leur enseignera bientôt après l'art de

mesurer et de partager les terres », etc.] De là naîtront, selon la forme différente

des gouvernemen s, des passions criminelles ou vertueuses: telles sont l'envie, l'avarice, l'orgueil, l'ambition, l'amour de la patrie, la passion de la gloire, la magnanimité, et même l'amour, qui, ne nous étant donné par la nature que comme un besoin, deviendra, en se confondant avec la vanité, une passion factice, qui ne sera, comme les autres, qu'un développement de la sensibilité physique ». Cf., pour le fond. Discours sur l'Inégalité, I, 96-103.

' Dans ce paragraphe et le précédent, Rousseau essaie de concilier sa théorie de la conscience spontanée et instinctive avec le principe général, communément admis par presque tous les philosophes du XVIII' siècle, et qu'il ne semble pas lui-même rejeter formellement : qu'il n'y a point d'idées innées. Comme je l'ai déjà rappelé (cf., plus haut. p. 107, note 81, Locke avait employé tout un chapitre de son 1" Livre à appliquer ce principe à la morale; c(. Entendement humain, I, 11. « Qu'il n'y a point de principes de pratique qui soient innés » ^102 . 24-42, et, en particulier, le 5 8 (p. 281 : « La conscience ne prouve pas qu'il y ait aucune règle de morale innée ». Ces théories de Locke avaient été acceptées presque unanimement. Cf.. par e.xemple, D'Argens, Philosophie du bon sens, IV, 2 et 3 J47 '■'■ , 3iô-322 : « Que nous n'avons point d'idées innées. — Qu'il n'y a aucune règle de morale qui soit innée »; etc. Sans doute il y avait des opposants : non seulement un polémiste comme Chaumeix consacrait deux volumes à défendre les idées innées it. V et VI des Préfugés légitimes 223j, mais des métaphysiciens, comme l'abbé Roche, y restaient fidèles (cf. Traité de la nature de l'âme, II, vi, 3 ^227'''«], II, 299-3211, et des juristes, comme D'Aguesseau, pareillement: cf., de ce dernier, l'ouvrage suivant, dont le titre renseigne assez sur le contenu : Méditations métaphysiques sur les vraies ou les fausses idées de la just.ce, où l'on essaie d'éclaircir et de résoudre cette question importante, si l'homme peut trouver en lui des idées naturelles du 1. juste ■» ou de «■ l'injuste »: et si c'est par la conformité avec ces idées qu'il juge de la justice ou de l'injustice des actions morales, ou seulement par la conformité de ces actions avec la volonté positive d'un supérieur légitime et nécessaire, ou avec le désir naturel de sa conservation. La VI' de'ces dix Méditations bi', XIV, 164-253 est une apologie des idées innées. .Mais ces rares opposants étaient sans prise sur la partie vivante de l'opinion publique: et, parmi ceu.x-là mêmes qui accordaient le plus à l'autorité de la conscience dans la vie morale, beaucoup ne contestaient plus la doctrine de Locke : cf. Cumberland, Lois naturelles, Disc, prél., II-V jôgj, 4-8 (avec les notes de

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' Ne pensez donc pas [mon ami | qu"il (- soit) impossible d'expli- 'quer par des conséquences de nôtre nature le (^ principe actif intérieur) * indépendant de la raison même. Et quand cela seroit impossible encore ne seroit-il pas nécessaire. Car puisque ceux qui nient ce principe "^ ne prouvent point qu'il n'existe pas mais se contentent de l'affirmer, quand nous affirmons qu'il existe nous sommes aussi "avancés qu'eux et nous avons de plus 'toute la force du témoignage intérieur et la voix de la conscience qui dépose pour elle-même.

« Si les » ^premières] lueurs du jugement nous éblouissent et confondent d'abord *• tous les objets à nos regards, attendons que nos foibles veux se rouvrent se '■' raffermissent, et bientôt nous reverrons ces mêmes objets aux lumières de la raison tels que nous les montroit d'abord la nature. Ou plus tôt soyons plus simples et moins vains, bornons nous aux premiers sentimens que nous trouvons en nous mêmes; puisque c'est toujours à eux que l'étude nous ramène quand elle ne nous a point égarés.

' B. Je ne crois donc pas.

- [fut]. — B. (fut) [soit]. ♦

■' [(sentiment intérieur) principe actif de la conscience]. — B. principe immédiat de la conscience.

' M. indépendament.

■' B. [admis et reconnu par tout le genre liumain]. • — M. < admis et... genre humain >. — I. [admis et reconnu par tout le genre humain].

" B. avancés [bien fondés]. — I. (avancés) [bien fondés].

' B. < toute >. — M. < toute la force du > le témoignage.

" B. (tous). — M. (tousl. — I. (tous).

'■' (for TIFIENT).

I Je ne crois donc pas, mon ami, qu'il soit impossible d'expliquer [113] par des conséquences de notre nature, le principe immédiat de la conscience indépendant de la raison même; & quand cela seroit impossible, encore ne seroit-il pas nécessaire : car puisque ceux qui nient ce principe admis et reconnu par-tout le genre humain, ne prouvent point qu'il n'existe pas, mais se contentent de l'affirmer ; quand nous affirmons qu'il existe, nous sommes tout aussi bien fondés qu'eux, & nous avons de plus le témoignage intérieur, & la voix de la conscience qui dépose pour elle-même. Si les premières lueurs du jugement ' nous éblouissent & confondent d'abord les objets à nos regards, attendons que nos foibles yeux se rouvrent, se raffermissent, & bientôt nous reverrons ces mêmes objets aux lumières de la raison, tels que nous les montroit d'abord la Nature: | ou plutôt, sovons plus simples & moins vains: bornons- [114] nous aux premiers seniimens que nous trouvons en nous-mêmes, puisque

Barbeyraci ; Hutcheson, 11. i 191 , 11, 47: «Ce sentiment moral ne présuppose aucune proposition qui soit innée » : Barbeyrac, Préface du Droit de la Sature, 5 4 [107 A], 14; cf. encore Puffendorf. Devoirs de l'homme et du citoyen. 1, m, 12 [log], 72-73 : « On dit ordinairement que cette loi est naturellement connue à tout le monde: ce qui ne doit pas s'entendre comme si elle était née, pour ainsi dire, avec nous, et imprimée dans nos esprits, dès le premier moment de notre existence, en forme de propositions distinctes et actuellement présentes à l'entendement : mais elle est connue de chacun naturellement, ou, comme s'e.\priment les écrivains sacrés, gravée dans les cœurs des hommes, en tant qu'elle peut être découverte par les seules lumières de la raison. D'ailleurs, les maximes les plus générales et les plus importantes en sont si claires et si manifestes, que ceux à qui on les propose les approuvent aussitôt, et que, quand on les a une fois conçues, elles ne sauraient plus être effacées de nos esprits >. C'est, à peu de chose près, la position adoptée par Rousseau : Il n'y a pas, même en morale, d' « idée innée », mais il y a en nous un « sentiment inné », un instinct, qui nous porte vers le bien et nous détourne du mal, dès qu'ils se présentent à nous. Cependant, dans les exposés où il surveille moins son expression. Rousseau est plus formel, et fait de l'instinct moral chez l'homme un « principe inné »; c'est, d'ailleurs, le terme dont il s'est servi plus haut, p. 107; cf. Lettre a D'Alembert, I, 192: « Quoiqu'en disent les philosophes, cet amour [du beau moraf est inné dans l'homme, et sert de principe à la conscience »; II' Livre d'Emile, II, 68 note : « Quand ce devoir de tenir ses engagements ne serait pas atBrmé dans l'esprit de l'enfant par le poids de son utilité, bientôt le sentiment intérieur, commençant à poindre le lui imposerait comme une loi de la conscience, comme un principe inné, qui n'attend pour se développer que les connaissances auxquelles il s'applique ». Il semble même insinuer (V Livre, 38ol que le travail de la réflexion est un dissolvant de la conscience, bien loin qu'il aide à la former. On trouvera plus loin, p. 126 et note 4, une nouvelle formule, où il a essayé de préciser les rapports de la raison et du sentiment moral.

' Dom Cajot avait déjà signalé. Plagiats de J. J. Rousseau [247], 280, l'analogie des considérations qui terminent ce paragraphe avec ces vers de La Loi naturelle.

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Conscience, conscience! instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d'un être ' ignorant et borné, mais intelligent et libre, juge infaillible du bien et du mal qui rends l'homme semblable -aux Dieux, c'est toi qui fais l'excellence de (^la) nature ■•. Sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au dessus des bétes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs, à l'aide d'un entendement sans régie et ' d'une raison sans principe.

' I. (intelligent) [ignorant].

- B. à Dieu.

' [sa].

* B. et la moralité de ses actions.

•' B. « d'une ».

EDITION ORIC.INALE 273

c'est toujours à eux que l'étude nous ramené, quand elle ne nous a point éf,'arés '.

Conscience! conscience! instinct divin; immortelle & céleste voix; guide assuré d'un être ignorant & borné, mais intelligent & libre; juge infaillible du bien & du mal, qui rends l'homme semblable à Dieu; c'est toi qui tais l'excellence de sa nature & la moralité de ses actions; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans régie. & d'une raison sans principe ^.

11 [22 ij, 44H-4^g, où Voltaire, après avoir rappelé les déviations du sens moral, conclut ainsi :

Mais tout est passager, le crime et le malheur.

De nos désirs fougueux la tempête fatale

Laisse au fond de nos cœurs la règle et la morale.

C'est une source pure : en vain dans ses canaux

Les vents contagieux en ont troublé les eaux ;

En vain sur sa surface une fange étrangère

.\pporte en bouillonnant un limon qui l'altère,

L'homme le plus injuste et le moins policé

S'y contemple aisément quand l'orage est passé.

Tous ont reçu du ciel avec l'intelligence

Ce frein de la justice et de la conscience.

De la raison nai -santé elle est le premier fruit.

Seulement il n'y a chez Voltaire aucune réserve dans cette confiance en la raison, tandis que Rousseau ne semble y faire appel que pour la rabaisser davantage : cf. la note suivante.

' Je croirais volontiers que ces derniers mots sont une réponse à Fréret. car dans un de ses cahiers de notes [5j, 34", après avoir copié cette phrase de la Lettre de Thrasybule ip. 180 du manuscrit qu'il avait sous les yeux, p. i25 de l'édition imprimée [iHg]) : « Si la raison pouvait nous tromper, il n'y aurait plus de règle constante parmi les hommes ». — Rousseau inscrivit en-dessous de cette maxime, la réflexion suivante, qui est visiblement apparentée avec celle du Vicaire : « A/01 'formule fréquente dans les notes de Rousseau, pour opposer sa pensée à celle de l'auteur qu'il vient de lire]. Au fond, tout dans les connaissances humaines se rapporte au sentiment intérieur comme à son principe, puisque nous n'avons nulle autre démonstration des vérités primitives appelées axiomes, desquelles découlent toutes les autres, que ce sentiment même ».

' Quoique Rousseau ait tenu à déclarer, Nouvelle Héloïse (\'I, vnl, V. 35, qu'il ne partageait pas le mysticisme de Murait, et particulièrement de son Instinct divin, il est indéniable que cette invocation à la Conscience est toute pénétrée de l'esprit de Murait. L'expression même d'instinct divin semble contenir comme un aveu de cette influence; cf. dans YInstinct divin [i2y]. 23 sqq. les pages oii Murait conseille à l'homme de n'avoir d'autre maître que la conscience, d'écouter seulement cette « parole intérieure... à laquelle nous devons nous tenir dans ce lieu de ténèbres et de /<7»sif,ç lumières, dans ce pays du Raisonnement et des incertitudes. où. sans un guide assuré, et qui ne nous quitte point, nous ne saurions manquer de

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