‹ La "Profession de foi du vicaire savoyard"Chapitre 103 sur 176 · La Vertu et le Bonheur · texte numérisé non relu

La Vertu et le Bonheur

Grâce au Ciel, nous voilà délivrés de tout cet effravant appareil de philosophie ; nous pouvons être hommes sans être savans : dispensés de consu- | mer notre vie à l'étude de la morale, nous avons à moindres [115] fraix un guide plus assuré dans ce dédale immense des opinions humaines >. Mais ce n'est pas assez que ce guide existe, il faut savoir le reconnoitre & le suivre. S'il parle à tous les cœurs, pourquoi donc y en a-t-il si peu qui l'entendent? Eh! c'est qu'il nous parle la langue de

nous égarer et de nous perdre». Cf. encore Lettres fanatiques, VI fi56], I, I23 : « Tout homme a au-dedans de soi la conscience qui lui parle; c'est à quoi il en faut toujours revenir. Cette voix a tout le caractère d'une voix divine»; et c'est sans doute sous l'influence de Murait que Rousseau se laisse entraîner à parler de la raison sur ce ton méprisant qu'il semblera avoir oublié quelques pages plus loin, pp. i39 et i5o ; cf. la note 3, de la p. 91. Cependant cette exaltation du sentiment aux dépens de la raison traduit bien la pensée profonde de Jean-Jacques, et on la trouverait exprimée chez lui, à plusieurs reprises, dans des formules moins mystiques, mais tout aussi précises; cf. IV' Livre d'Emile, II, 203 et note: «Par la raison seule, indépendamment de la conscience, on ne peut établir aucune loi naturelle... Le précepte même d'agir avec autrui comme nous voulons qu'on agisse avec nous n'a de vrai fondement que la conscience et le sentiment.,. Il n'est pas vrai que les préceptes de la loi naturelle soient fondés sur la raison seule, ils ont une base plus solide et plus sûre »; 294 : « Jamais 'la raison] n'a rien fait de grand »: Souvelie

Héloïse (III. xv), IV. 23i : « Nature, ô douce Nature! les penchants que tu m'as

donnés seront-ils plus trompeurs qu'une raison qui m'égara tant de fois »? cf. encore IV, 233, 261, 3^9, etc. Il est vrai qu'on trouve dans cette même Souvelie Héloïse (III, XXI, IV, 256. les maximes suivantes qui semblent dire précisément le contraire de tous ces postulats sentimentaux : « Le cœur nous trompe en mille manières, et n'agit que par un principe toujours suspect ; mais ia raison n'a d'autre fin que ce qui est bien; ses* règles sont sûres, claires, faciles dans la conduite de la vie, et jamais elle ne s'égare que dans d'inutiles spéculations qui ne sont pas faites pour elle ». Mais on peut remarquer que, dans ce passage, le cœur n'est pas un équivalent exact du sentiment, au sens philosophique du mot, que la raison n'est pas le raisonnement et semble se fondre avec la conscience, enfin que c'est Julie qui pose ces principes en faisant un éloge de M. de Wolmar plus volontaire peut-être qu'instinctif, et au moment même où elle vient de reconnaître qu'elle « admire tant ». comme Saint-Preux, « les gens à sentiment ». Cf. encore la note 4 de la p. 126.

' Cf. Nouvelle Héloïse (I. xiii, IV, 3j : « N'allons donc pas chercher dans des livres des principes et des règles que nous trouvons plus sûrement au-dedans de nous. Laisson . là toutes ces vaines disputes des philosophes sur le bonheur et la vertu: employons à nous rendre bons et heureux le temps qu'ils perdent à chercher comment on doit l'être, et proposons-nous de grands exemples à imiter plutôt que de vains svstèmes à suivre ».

Combien de fois (rebuté de la sécheresse que ie sentois en moi-même) je me suis lassé dans mes recherches S combien de fois la tristesse et l'ennui versant leur poison sur mes premières méditations me les rendirent ^ insuportable s. Mon cœur aride ne (^ prétoit) qu'un zélé languissant et tiède à l'amour de la vérité. * Combien de fois je me ('suis dit je) me tourmente \'' k chercher ce qui n'est pasj, le bien moral n'est qu'une chimère, il n'y a rien de bon que « "les plaisirs » des sens. O quand une fois on a perdu le goût des plaisirs intellectuels, qu'il est >* difficile de le reprendre! Qu'il est plus ^difficile encore de le prendre quand on ne l'a jamais eu! S'il éxistoit (au monde) un ('"être) assès misérable pour n'a\'oir rien fait dans tout le cours de sa vie dont le souvenir le rendit content de lui-même et bien aise d'avoir vécu, cet homme seroit ("hors d'état) de jamais se connoitre et faute de sentir '^ quelle '-^ est la bonté '* qui convient à sa nature il resteroit méchant par force et seroit éternellement mal-

' [de la froideur que je sentois en moi].

- insupportable (sic).

•'' [(portoil) donnoit]. — B. (savoit) [donnoit].

* (Je me disois). — B. < Combien de fois >.

^ [disois pourquoi] me tourmenie[r].

'^ (pour des chimères).

' (la).

' I. (malaisé) [difficile].

' I. (pénible) [difficile].

'" [homme]. — I. [seul] homme.

" [incapable].

'- (en quoi).

'■' B. < est la >.

'* B. < qui >.

la Nature, que tout nous a fait oublier. La conscience est timide -, elle aime la retraite & la paix : le monde & le bruit l'époux antent ; les préjugés dont on la fait naître sont ses plus cruels ennemis, elle fuit ou se tait devant eux; leur voix bruyante étouffe la sienne, & l'empêche de se faire entendre; le fanatisme ose la contrefaire, & dicter le crime en son nom. Elle se rebute enfin à force d'être éconduite; elle ne nous parle plus, elle ne nous répond plus; & après de si longs mépris pour elle. il en coûte autant de la rappeller qu'il en coûta de la bannir '.

I Combien de fois je me suis lassé dans mes recherches do la froideur [116] que je sentois en moi ! Combien de fois la tristesse & l'ennui, versant leur poison sur mes premières méditations, me les rendirent insupportables! iMon cœur aride ne donnoit qu'un zèle languissant & tiède à l'amour de la vérité. Je me disois, pourquoi me tourmenter à chercher ce qui n'est pas? Le bien moral n'est qu'une chimère: il n'y a rien de bon que les plaisirs des sens. O quand i^) on a une fois perdu le goût des plaisirs de l'ame, qu'il est difficile de le reprendre i. Qu'il est plus difficile encore de le prendre quand on ne l'a jamais eu! S'il existoit un homme assez misérable pour n'avoir rien fait en toute sa vie dont le souvenir le rendît content de lui-même, & bien-aise d'avoir vécu, cet homme seroit incapable de jamais se connoître ; & faute de sentir quelle | bonté convient à sa nature, il resteroit méchant par force, & [HT] seroit éternellement malheureux. Mais croyez-vous qu'il y ait sur la terre entière un seul homme assez dépravé, pour n'avoir jamais livré

-' CD: tjuand une fois on a perdu.

- En définissant les qualités essentielles de la conscience, c'est son propre tempérament que Rousseau analyse, comme s'il se semait la conscience la plus conforme à la Nature.

• Comparez Sourelle Héloïse dll, xviin, IV, 248 : « Ne saitMDn pas que les affections désordonnées corrompent le jugement a'msi que la volonté, et que la conscience s'altère et se modifie insensiblement dans chaque siècle, dans chaque peuple, dans chaque individu, selon l'inconstance et la variété des préjugés »? et encore Id. (II, xxviil, IV, 208, où il nous montre « la voix de la conscience étouffée par la clameur publique ». — Rousseau répond peut-être ici aux remarques de Vauvenargues. qui, d'accord avec lui sur le fond, trouvait pourtant qu'on décorait trop facilement du nom de conscience les fantaisies et les désirs de chacun ; cf. Réflexions et Maximes [178], 282-283 : « La conscience est la plus changeante des règles... La conscience est présomptueuse dans les saints, timide dans les faibles et les malheureux, inquiète dans les indécis, etc., organe obéissant du sentiment qui nous domine et des opinions qui nous gouvernent ».

' Derrière les paroles du Vicaire, on entend la confession de Rousseau lui-même, qui s'est efforcé sur le tard, et si douloureusement, de remonter à la vie morale.

heureux. Mais croyez vous qu'il y ait sur la terre un seul homme assés dépravé pour n"a\oir jamais li\Té son cœur à la tentation de bien faire. Cette tentation est si naturelle et si douce qu'il est impossible de lui résister [toujours^i ' et le souvenir du plaisir qu'elle a produit ^une fois suffit pour la rappeller sans cesse. Malheureusement elle est d'abord pénible à satisfaire, on a [(d'abord)] mille raisons pour se refuser au penchant de son cœur, la fausse prudence le resserre dans les bornes du moi humain, il faut mille efTorts de courage pour ^ s'exercer à ^ franchir ses bornes. Se plaire à bien faire est le prix d'avoir bien fait et ■'ce prix ne s'obtient qu'après l'avoir mérité. Rien n'est plus aimable que la vertu, mais (*elle ne se montre ''ainsi qu'à ceux qui la possèdent). Quand on la veut embrasser semblable au protée de la fable elle ("se montre) d'abord (sous) mille formes effrayantes, et ne se montre enfin sous la sienne qu'à ceux qui n'ont point lâché prise.

fo igg ro ''Combatu > sans cesse] par mes sentimens naturels "qui

me ramenoient 'i au bien commun et par ma raison qui raportoit tout '-à moi j'aurois flotté toute ma vie dans cette continuelle perplexité, '^ faisant le mal aimant le bien et (i-'n'étant jamais d'accord avec) moi-même si de nouvelles lumières n'eussent éclairé mon cœur (et) si (^^ le sentiment) qui fixa mes opinions n'eut encore ^'^ assuré ma conduite et ne m'eut mis d'accord avec

' (elle).

- B. oser les franchir.

^ (les).

* (se).

-'' [il faut en (savoir) jouir pour la trouver telle]. — B. il en faut jouir.

" [(sous ses traits)].

■ [prend]. — B. « prend ».

" (Après avoir longtems).

" (contre moi-même|.

'" I. qui (me) parloient.

" B. (au bien) [à l'intérest commun].

'- B. << à moi » [(au mien)].

'■■' (si).

'■* [toujours contraire à].

''- [la vérité].

'" B. (éclairé) [assuré].

son cœur à la tentation de bien faire? Cette tentation est si naturelle & si douce, qu'il est impossible de lui résister toujours; & le souvenir du plaisir qu'elle a produit une fois, suffit pour la rappeller sans cesse. Malheureusement elle est d'abord pénible à satisfaire; on a mille raisons pour se refuser au penchant de son cœur; la fausse prudence le resserre dans les bornes du moi humain ; il faut mille efforts de courage pour oser les franchir. Se plaire à bien faire est le pri.x d'avoir bien fait, & ce prix ne s'obtient qu'après l'avoir mérité. Rien n'est plus aimable que la vertu, mais il en faut jouir pour la trouver telle. Quand on la veut embrasser, | semblable au Prothée (») de la Fable, elle prend d'abord [118] mille formes effrayantes, & ne se montre enfin sous la sienne qu'à ceu.\ qui n'ont point lâché prise '.

Combattu sans cesse par mes sentimens naturels qui parloient pour l'intérêt commun, & par ma raison qui rapportoit tout à moi, j'aurois flotté toute ma vie dans cette continuelle alternative, faisant le mal, aimant le bien, & toujours contraire à moi-même, si de nouvelles lumières n'eussent éclairé mon cœur; si la vérité qui fixa mes opinions, n'eût encore assuré ma conduite & ne m'eût mis d'accord avec moi -. On a beau vouloir établir la vertu par la raison seule, quelle solide base peut-on lui donner? La vertu, disent-ils ', est l'amour de l'ordre : mais

1". C, D : l'roUe^

' Il est probable qu'il y a dans cette comparaison une réminiscence de Mirabeau, L'Ami des hommes, II, 4 [219], II, i55-i56 : « Mais, semblables au Protée de la Fable, les mœurs s'échappent des mains qui les veulent forcer, et se transforment en représentations vaines pour éviter les chaînes dont on les voulait étreindre ». Cette comparaison est, d'ailleurs, le dernier emprunt que Rousseau ait fait aux Lettres à Sophie. Elles ne contiennent plus en effet que des conseils de vie intérieure et de reploiement sur soi, qui sans doute ont paru à Rousseau hors de place dans un discours où il prêche le dévouement à « l'intérêt commun », et où il reproche précisément à la raison de « rapporter tout à soi » : cf. le début du parajjraphe suivant.

' C'est ici que reparait l'idée de Dieu, qui pouvait sembler abandonnée : elle se présente au terme de la recherche morale pour j^arantir les affirmations de la conscience et pour placer définitivement la conscience au-dessus de la raison : cf., plus haut, p. 97. note 1.

' On serait peut-être tenté de croire que Rousseau songe à Malebranche, dont la Morale est, tout entière, une Morale de « l'ordre »; cf. Traité de Morale, passim, et surtout I, 11, 1 [91", 404 : « L'amour de l'ordre n'est pas seulement la principale des

28o RÉDACTIONS MANUSCRITES

moi. 'On [^ a beau \ouloir] établir la vertu par la raison seule ^ quelle solide base peut-on lui donner. La vertu disent-ils est l'amour de l'ordre, j^que signifie ce mot?] moi je dis que le vice est aussi l'amour de l'ordre ' mais pris dans un sens différent ". 11 V a quelque ordre moral par tout où il y a sentiment et intelligence. 'Toute la différence est que le méchant ordonne le tout par raport à lui, et que le bon s'ordonne par raport au tout. L'un se fait le centre de toutes choses l'autre mesure son ra\on et se tient à la circonférence. Alors il est ordonné par raport au centre commun qui est Dieu, et par raport à tous les cercles concentriques qui sont les créatures. Si la di\inité n'est pas, il n"v a que le méchant qui raisonne le bon n'est qu'un insensé.

' (Quand).

- (veut).

^ (Il est impo ssible).

* B. [Mais cet amour est-il donc plus fort en moi que celui de mon bienêtre ? Qu'ils me donnent une raison claire et suffisante pour le préférer. Dans le fond leur prétendu principe est un pur ]eu de mots : car] (moi) je dis aussi [moi] que le vice est. — I. [Sur une étroite bande de papier, intercalée entre les pp. 222 et 223 : addition p. 222. Mais cet amour peut-il donc et doit-il l'emporter en moi sur celui... pur jeu de mots; car] (moi) je dis aussi [moi] que le vice.

^ B. (mais). — I. (mais).

" (et).

' B. (Toute).

cet amour peut-il donc <!<: doit-il l'emporter en moi sur celui de mon bien-être? Qu'ils me donnent une raison claire & suffisante pour le préférer. | Dans le fond, leur prétendu principe est un pur jeu de mots; l119] car je dis aussi moi, que le vice est lamour de Tordre, pris dans un

vertus morales, c'est l'unique vertu, c'est la vertu mère, l'ondamentale, universelle », et I. MI, 20, p. 411 : « L'amour de l'ordre qui nous justifie devant Dieu est un amour habituel, libre et dominant de l'ordre immuable»; mais celte dernière épithète fait voir à elle seule que ce n'est pas la théorie malebranchiste qui est visée par Rousseau. Malebranche souscrirait volontiers à la formule de Rousseau : «Je dis aussi, moi, que le vice est l'amour de l'ordre », car tout ordre qui n'est pas conforme à la raison universelle, mais à la raison particulière, ne saurait servir de règle à la morale. Pour Rousseau, comme pour Malebranche, il n'y a d'ordre véritable que celui dont Dieu est le centre. Ici donc, comme dans le reste de la Profession, « ils » désigne les « philosophes ». Cf. Le Philosophe, fragment attribué à Dumarsais. dans les Souvelles libertés de penser [168^. 189 : « Ce qui fait l'honnête homme, ce n'est point d'agir par amour ou par haine, par espérance ou par crainte, c'est d'agir par esprit d'ordre ou par raison. Tel est le tempérament du philosophe; or il n'y a guère à compter que sur les vertus du tempérament »; Cf. encore Bonnet, Essai de psychologie, LVII [208], 172 : « L'homme vertueu.\ est celui qui se conforme à l'ordre, l'homme vicieux est celui qui trouble l'ordre ». Mais je crois que celui qui est ici surtout visé, c'est Diderot; cf. Le Fils Xalurel, IV, 3 [222], 67 : « L'effet de la vertu sur notre âme n'est ni moins nécessaire, ni moins puissant que celui de la beauté sur nos sens. Il est dans le cœur de l'homme un goût de l'ordre plus ancien qu'aucun sentiment réfléchi, c'est ce goût qui nous rend sensibles à la honte » ; et Entretiens sur « Le Fils Xalurel », Il [222], 127 : «Je définis la vertu le goût de l'ordre dans les

choses morales S'il pouvait jamais être étouffé, il y aurait des hommes qui

sentiraient le remords de la vertu, comme d'autres sentent le remords du vice ». Ces principes de Diderot, Rousseau les avait mis dans la bouche de .Milord Edouard, cf. Nouvelle Héloïse ill, 21, IV, i3i : « non par un sentiment de commisération qui peut n'être qu'une faiblesse, mais par la considération de la justice et de l'ordre», — et surtout de Wolmar (IV, xiil, IV, 342-343 : « Mon seul principe actif est le goût naturel de l'ordre *: et il les avait déjà fait combattre par Julie illl, xviiil, IV, 247 : « De la considération de l'ordre je tire la beauté de la vertu, et sa bonté de l'utilité commune. .Mais que fait tout cela contre inon intérêt particulier»? — Dans sa Lettre à M. d'Offreville, du 4 octobre 1761, .\. 267, Rousseau songe sans doute à ce passage de la Profession, quand il range parmi les « questions dont la discussion passe les bornes d'une lettre » celle de savoir «si nous avons un amour naturel pour l'ordre, pour le beau moral, si cet amour peut être assez vif par lui-même pour primer sur toutes nos passions ». Mais il traitera la question avec toute l'ampleur désirable, en reprenant d'ailleurs les arguments du Vicaire, dans la Lettre à l'abbé ^de Carondelet], du 4 Mars 1764, XI, 121, où il conclut comme ici : « Point de vertu possible par le seul amour de l'ordre ». On trouverait sans doute, chez Rousseau, et dans l'Emile même, des te.\tes qui semblent prôner la morale de « l'ordre »; Cf. V Livre, II, 416 et 445 : « Qu'est-ce donc que l'homme vertueux ? c'est celui qui ;ait vaincre ses affections, car

alors il suit sa raison, sa conscience, il fait son devoir, il se trouve dans l'ordre Les

lois éternelles de la Nature et de Vordre existent; elles tiennent lieu de lois positives au sage; elles sont écrites au fond de son cœur par la conscience et par la raison ». Mais, dans ces dernières formules, l'amour de «l'ordre» est pris avec son'sens le plus général ; il est, en quelque sorte, l'expression de la conscience et ne fait qu'un avec elle. C'est, du reste, comme un équivalent de la morale de la conscience que

O mon enfant, puissiez vous * sentir un jour de quel poids on - a le cœur ■''soulagé quand après avoir * épuisé la vanité des opinions liumaines et * goûté l'amertume des passions on trouve enfin la route de la sagesse, le prix des travaux de cette " vie, et la source du bonheur dont on a desespéré. Tous les devoirs de la loi naturelle presque effacés de mon cœur par l'injustice des hommes s'y retracent au nom de l'éternelle justice qui me les impose et qui me les \oit remplir. (Bientôt) je ne (' vois) plus en moi qu'(*un) instrument p'du] grand être qui veut le bien qui le fait "'et qui me donna la liberté pour le faire à son exemple. Je

' B. [sentir] un jour (sentir) [de quel] p>iids. — I. (éprouver) [sentir].

- I. (a le cœur) [est] soulagé.

^ (est).

•* M. sondé.

■"' I. (senti) [goûté].

" M. (courte).

' [sens].

" qu'[e l'ouvrage et 1'].

'■' (des œuvresU

'" B. (et qui me donna la liberté... de se sentir bien ordonné) [fera le mien par (mon concours au bien des autres) [le concours de mes volontés au.x siennes] et par le bon usage de ma liberté. J'acquiesce à l'ordre qu'il établit, sûr de joijir moi-même un jour de cet ordre et (dans) d'y trouver ma félicité. Car quelle (plus) félicité plus douce que de se sentir ordonné « dans un sistéme où tout est bien »]. (Si... Quand) en proye (au.x douleurs de toute espèce) [à la douleur] je la supporte. . — M. et qui fera le mien par mon concours au bien des autres. Je tiens ma volonté dans l'ordre qu'il établit afin de jouir de cet ordre, car quel est alors le vrai sentiment du bien-être si ce n'est de se sentir. — I. (et) qui (me donna la liberté pour le faire à son exemple. Je tiens ma volonté dans l'ordre qu'il établit, afin de jouir de cet ordre; car quel est le vrai sentiment [permanent] du bien-être, si ce n'est de se sentir bien ordonné ?) [fera le mien par (mon) le concours de... et d'y trouver (mon bonheur) [ma félicité] : car quelle... où tout est bien ?]. « En prove à la douleur, je la » supporte.

sens différent. Il va quelque ordre moral par-tout où il y a sentiment & intelligence. La différence est, que le bon s'ordonne par rapport au tout, & que le méchant ordonne le tout par rapport à lui. Celui-ci se fait le centre de toutes choses, l'autre mesure son rayon ' & se tient à la circonférence. Alors il est ordonné, par rapport au centre commun, qui est Dieu. & par rapport à tous les cercles concentriques -, qui sont les créatures. Si la Divinité n'est pas, il n'y a que le méchant qui raisonne, le bon n'est qu'un insensé ■'.

O mon enfant! puissiez-vous sentir un jour de quel poids on est

plusieurs philosophes avaient prêché la morale de « Tordre » : cf., par e.\emple, Cumberland. Lois naturelles, V. 8 [169], 223. — Quelques mois avant l'apparition d'Emile, Robinet, dans son livre De la \attire, faisait aussi le procès de la morale de l'ordre, III. i-3 [235], 337-344 : « Quand je lui demandais "à la raison] en quoi consistait le mérite réel de nos actions et leur démérite moral, elle me parlait alors d'une conformité abstraite avec l'ordre et la raison universelle, sur quoi elle fondait tout le moral de la conduite des hommes. .Métaphvsique bien peu à la portée du

vulgaire Tout cela me semblait si peu conforme à l'expérience, si au-dessus de

l'imbécillité humaine, que je conclus qu'il n'appartenait pas au raisonnement d'établir la moralité de nos actions et je pris le parti d'avoir recours aux décisions du sentiment ». -Mais « l'instinct moral » que Robinet, à la suite d'Hutcheson, regarde comme le guide certain de la moralité, « cette inclination naturelle, involontaire, indépendante de toute considération humaine et sacrée, des subtilités de la raison et des promesses de la religion, des lois pénales et rémunératrices, de l'amour et de l'honneur, des préjugés et des vues intéressées de l'amour-propre » — ne ressemble que de loin à cet « instinct divin » de la conscience, proclamé par Jean-Jacques. Cf. la note 2 de la p. 120.

' Rousseau, qui s'était initié tout seul à la géométrie icf. Confessions, VIII, 1701, lui empruntait volontiers des comparaisons: cf. V' Livre d'Emile, II, 440: « C'est à

ces grandes distances que les bons et les mauvais effets du gouvernement se font

mieux sentir, comme au bout d'un plus grand rayon la mesure des arcs est plus exacte >: et. Il' Livre, 48, dans une formule, dont la contradiction n'est qu'apparente avec celle du Vicaire : « iMesurons le rayon de notre sphère et restons au centre comme l'insecte au milieu de sa toile ». Reconnaissons, d'ailleurs, que la pensée de Rousseau n'est pas ici très claire. Il semble avoir voulu dire que « le bon » mesure « le rayon », qui va de la circonférence « où il se tient » au « centre », qui est Dieu ; en d'autres termes, que l'idée de Dieu donne à son action un centre et le sens de l'ordre véritable.

' Je serais tenté de supposer, mais sans pouvoir en fournir la preuve, que, derrière cette formule, il doit y avoir le souvenir d'une représentation graphique, de quelque tableau schématique et symbolique de Dieu et du .Monde, On peut s'aider à imaginer ce tableau, grâce, par exemple, au Hiéroglyphe sur les attributs divins qui termine chez .Marie Huber le t, IV de sa Religion essentielle J3i, ou à la Carte générale du Royaume de Dieu et de celui du monde, qu'un anonyme envoya plus tard à Rousseau [7''"], 55.

' Toutes les idées de ce paragraphe ont été reprises, d'ailleurs sous une forme plus explicite et plus claire, dans la page qui suit la Profession, ce qui semblerait prouver une fois de plus que la Profession et le reste d'Emile ont été primitivement

tiens ma volonté dans Tordre (' établi par lui-même) afin (- d'en) jouir, car quel est] le [vrai] sentiment du bien être si ce n'est de se sentir bien ordonné. (' Quand) je souffre une injustice, je la souffre avec patience sachant que j'en serai dédomagé, (' quand) la douleur (me poursuit et) m'accable je ('■ m'en console) en songeant "qu'elle est passagère et qu'elle "dépend d'un corps (*que je n'aurai pas toujours). •' Si je fais une bonne action secrète je me dis elle n'est pas sans témoin elle ne sera pas sans recompense. N'est-on pas 1" payé du bien qu'on fait sitôt qu'il est vu, il ne nous manque pour être toujours justes que d'être toujours regardés et qu'est-ce que l'œil impuissant d'un million de spectateurs auprès de l'œil actif de l'être suprême qui voit, veut, agit d'un seul acte et rend " active la volonté de l'homme même en voyant ('"-comme « ''fait » tout le bien) qu'il a voulu. " Je suis ïoible, il est vrai, mais qu'importe, si ce sont mes intentions et non mes actions qui sont comptées : fpour être juste je n'ai qu'à vouloir l'être puisque tout le bien que j'ai

' [qu'il établit].

- [de] jouir [de cet ordre].

» [Si].

■* [si quelquefois ?].

■• [la supporte]. — B. la supporte avec patience.

'' [(qu'elle ne dure?)].

' B. vient.

" [qui n'est point à moi].

' [En faisant une bonne action sans témoin je prends acte pour l'autre vie de ma conduite en celle-ci. En souffrant une injustice je me dis l'être « juste qui II gouverne toutes choses saura bien m'en dédomager les besoins de mon corps, les misères de (mon état) [ma vie] me rendent [l'idée de] la ruort (moins redoutable... affreuse) [<' plus suportable] ce seront autant de liens de moins à rompre quand il faudra tout quiter]. — B. < Si je fais une bonne action secrète... ce qu'il a voulu >. Si je fais une bonne action sans témoin [je sais qu'elle est vue et] je prends acte.

n) M. < juste > .

'•) B, (gouvernei [régit] tout saura.

c) M. moins affreuse.

'" (rec OM PENSÉ).

" (actif les).

■2 [ce].

'■'' & accompli ».

''' B. (Je suis foible, il est vrai... le méchant seul sera puni). — I. (Je suis foible, il est vrai... le méchant seul sera puni).

ÉDITION Ol^K.IXAI.K 285

soulagé, quand. aprù.s avoir épuisé la vanité des opinions humaines

& goûté l'amertume des passions, on trouve enfin si près de soi la |120]

route de la sagesse, le prix des travau.x de cette vie, & la source du

bonheur dont on a désespéré. Tous les devoirs de la loi naturelle, presque

effacés de mon cœur par Tinjustice des hommes, s'y retracent au nom

de l'éternelle justice, qui me les impose & qui me les voit remplir. Je

ne sens plus en moi que l'ouvrage & l'instrument du grand Etre qui

veut le bien, qui le fait, qui fera le mien par le concours de mes volontés

au.x siennes ', & par le bon usage de ma liberté : j'acquiesce à l'ordre

qu'il établit, sûr de jouir moi-même un jour de cet ordre & d'v trouver

ma félicité; car quelle félicité plus douce que de se sentir ordonné dans

un système où tout est bien -? En proie à la douleur ■', je la supporte avec

patience, en songeant qu'elle est passagère & qu'elle vient d'un corps qui

n'est point à moi *. Si je fais une bonne action sans témoin, je sais qu'elle

rédigés k part; cl. II. 288 : « C'est alors absolument ^quand l'homme s'est élevé jusqu'à Dieu] qu'il trouve son véritable intérêt à être bon... et à porter dans son cœur la vertu, non-seulement pour l'amour de l'ordre, auquel chacun préfère toujours l'amour de soi, mais pour l'amour de l'auteur de son être, amour qui se confond avec ce même amour de soi, pour iouir enfin du bonheur durable que le repos d'une bonne conscience et la contemplation de cet Être suprême lui promettent dans l'autre vie, après avoir bien usé de celle-ci. Sortez de là, je ne vois plus qu'injustice, hypocrisie, et mensonge parmi les hommes : l'intérêt particulier, qui, dans la concurrence, l'emporte nécessairement sur toutes choses, apprend à chacun d'eux à parer le vice du masque de la vertu. Que tous les autres hommes fassent mon bien aux dépens du leur; que tout se rapporte à moi seul; que tout le genre humain meure, s'il le faut, dans la peine et dans la misère pour m'épargner un moment de douleur ou de faim : tel est le langage intérieur de tout incrédule qui raisonne. Oui, je le soutiendrai toute ma vie; quiconque a dit dans son cœur: // n'\- a point de Dieu, et parle autrement, n'est qu'un menteur ou un insensé ».

• J'ai déjà remarqué plus haut, p. 79, note 1, que les méditations religieuses de Jean-Jacques aboutissaient presque toujours à des déifications plus ou moins inconscientes.

' Ces dernières formules nous permettent de mieux comprendre l'attitude de Rousseau à l'égard de la morale de « l'ordre ». Il ne la rejette pas, mais il la déclare insuffisante, ou plutôt, il accepte l'idée d' « ordre », à condition que l'âme « s'ordonne » par rapport à un centre, et que ce centre soit Dieu, Dieu se manifestant par la conscience. C'était déjà l'attitude de Pluche qui disait, Spectacle de la Sature [137], V, 167. que, pour donner à l'homme le frein de la moralité « Dieu lui avait uni la conscience et le sentiment de tordre » .- celle aussi de Barbeyrac, Préface du Droit de la Sature, % VI [107 A], 18-19, 1"' reconnaissait que « les idées d'ordre, de convenance, de conformité avec la raison, ont sans doute quelque réalité », mais que, pour conférer à ces idées « toute leur force », « pour établir le devoir », il fallait recourir à Dieu.

' Rousseau avait d'abord écrit dans B : « en proie aux douleurs de toute espèce », ce qui laissait trop clairement apercevoir derrière le Vicaire la personnalité de Jean-Jacques.

* C'est la même conception, chrétienne dans son fond, — que i'ai déjà signalée plus haut. pp. 74. note 2, et 98, note 2, — du corps instrument de servitude et de péché.

' voulu ïaire est réputé îait. Les bons veulent - toujours le bien et font quelqueîois le mal par îoiblesse. [Alors la clémence divine est justice. Dieu 'tel qu'un injuste maître] « ne demande» pas plus qu'il n'a donné]. Le méchant seul ' veut le mal et le prémédite, le méchant seul sera puni.

Pourquoi mon ame est elle ^enchaînée à ce corps qui ''li gène et l'assujîtiti je n'en sais rien. Suis-je entré dans les décrets de Dieu. Mais ('que m'importe d'en raisonner sur ce que j'en puis connoltre). Je me dis si l'esprit de l'homme fut resté libre et pur quel mérite auroit il d'aimer et suivre l'ordre qu'il \'erroit établi et qu'il n'auroit nul intérest à troubler. '^ Mais unis a (•' ce) ' -^"^ corps II mortel i" le soin de la conservation i' de ce corps (les) '- porte '■■'à raporter tout à lui et lui donne un intérest contraire à l'ordre général qu'elle est ''capable devoir et d'aimer, c'est alors que le bon usage de sa liberté devient '■'•un mérite et quelle se prépare

' B. véritablement. — I. < véritablement >.

- I. (quel QUEFOis).

•' B. < tel qu'un injuste maitre >.

* B. (fait) [veut].

'•' B. «soumise» [(asservie)] à mes sens, et enchaînée.

" B. I'(assujeiit) [« asservit » (emprisonne)] et la gêne.

' [(par) ne puis-je sans témérité former de modestes conjectures], — B. je puis sans témérité.

" B. [11 seroit heureu.x, il est vrai, mais il manqueroit à son bonheur le degré le plus sublime; la gloire de la vertu et le bon témoignage de soi: il ne seroit que comme les anges et sans doute l'homme vertueux sera plus qu'eu.xl. Mais unie. ^ M. Il ne seroit (heureu.x) que comme les anges... plus qu'eux. Unie à un corps. — I. [sur une ctroite bande de papier, intercalée entre les pp. 224 et 225 : addition p. 224. Il seroit heureu.x, il est vrai... vertueu.x sera plus qu'eux]. (Mais unie à) [Unie à] un corps.

■■' [uni.

'" B. [par des liens [non moins] puissans (mais) [qu']incompréhensibles].

" B. |de ce corps].

'- B. (porte) [excite].

'■' [l'ame].

'■• B. pourtant.

'■',M. (un) [à la fois le] mérite [et la récompense]. — I. (un mérite) [à la fois le mérite et la récompense].

est I vue, (Si: je prends acte pour l'autre vie de ma conduite en celle-ci. Kn ^121] souffrant une injustice, je me dis, l'Etre juste, qui régit tout, saura bien m'en dédommager ': les besoins de mon corps, les misères de ma vie me rendent l'idée de la mort plus supportable. Ce seront autant de liens de moins à rompre, quand il faudra tout quitter -.

Pourquoi mon ame est-elle soumise à mes sens & enchaînée à ce corps qui l'asservit & ta gène? Je n'en sais rien; suis-je entré dans les décrets de Dieu ? .Mais je puis, sans témérité, former de modestes conjectures. Je me dis, si l'esprit de l'homme fût resté libre &; pur, quel mérite auroit-il d'aimer & suivre l'ordre qu'il verroit établi & qu'il n'auroit nul intérêt à troubler? il seroit heureux, il est vrai ; mais il manqueroit à son bonheur le degré le plus sublime; la gloire de la vertu & le bon | témoignage de [122] soi ' ; il ne seroit que comme les Anges, & sans doute l'homme vertueux sera plus qu'eux -. L'nie à un corps mortel, par des liens non moins

' Cf. Souvelle Héloïse (111. .xviin, 1\', 248 : « C'est lui [Dieu] qui donne un but à la justice, une base à la vertu, un prix à cette courte vie employée à lui plaire; c'est lui qui ne cesse de crier aux coupables que leurs crimes secrets ont été vus, et qui sait dire au juste oublié : Tes vertus ont un témoin ».

' Il y avait ici; dans la Première Rédaction, un développement d'allure très personnelle, qui pourrait servir à commenter et à expliquer certaines déclarations fameuses du « meilleur de tous les hommes ». Si personne ne « fut meilleur que cet homme-là » (cf. Confessions, VIII, 1), c'est que l'Être suprême aura considéré comme « fait » tout le bien que Jean-Jacques aura « voulu » : « Pour être juste, il n'a eu qu'à vouloir l'être. Il a été faible, il est vrai, mais qu'importe, si ce sont ses intentions et non ses actions qui ont été comptées ». Il y a des affirmations analogues dans l'œuvre de Rousseau: cf. Épitre à Parisot, VI, 18 : « De mes égarements mon cœur n'est point complice »; Lettre à .M. Dupin, du 10 Avril 1743 [29], SSg : « 11 est des retours sur nos fautes qui valent mieux que de n'en avoir point commis ». On voit maintenant quelle signification précise avait la maxime qu'on a lue plus haut, p. 100 : « Toute la moralité de nos actions est dans le jugement que nous en portons nous-mêmes ». On remarquera aussi, à la fin de ce paragraphe supprimé, que Rousseau est redevenu moms mdulgent à l'égard des « méchants », des vrais « méchants », et qu'il semble même se complaire dans l'idée de leur châtiment : « Le méchant seul veut le mal et le prémédite, le méchant seul sera puni ». Cf., plus haut, p. 90 et note 1, et plus loin, p. 123 et note 2.

' Sur le « bon témoignage de soi », degré suprême du paradis rousseauisle, cf., plus haut. p. 88 et note i.

- On a déjà vu plus haut. p. 65 et note 2, que dans sa conception de l'univers, Rousseau semble avoir admis l'existence des .\nges ; cf. aussi il" Livre d'Emile, II, 48 : « L'ange rebelle, qui méconnut sa nature, étoit plus faible que l'heureux mortel qui Vil en paix selon la sienne ». Ici le texte est encore plus affirmatif : mais il parait y avoir eu, sur ce point, des hésitations dans la pensée de Rousseau; cf. IV' Livre d'Emile, II. 189 : « Ce sont les erreurs de l'imagination qui transforment en vices les passions de tous les êtres bornés, même des anges, s'ils en ont ». Tel est le texte de l'édition originale (11. 204); mais la censure avait imposé à Rousseau un carton, et l'exemplaire sans carions porte : « s'il y en a ». Cf. Introduct on, 11' Partie, chap. 11. 5 i, 2 et 6.

un bonheur inaltérable en ' combatant ses passions terrestres et se maintenant dans sa première (-indépendance), j

Que si même dans l'état d'abaissement où nous sommes 3 réduits durant cette vie [tous nos premiers penchans sont légitimes ^ et si tous] nos \ ices 'sont (encore) nôtre ouvrage et (non celui de la nature). Pourquoi nous plaignons-nous d'être ("vaincus par des ennemis) que nous nous "sommes faits et '*que nous (-'avons armé) contre nous « mêmes » : ('" « hommes » mortels), ne (" gâtez) point (1- l'ouvrage de Dieu. Vous serez) toujours bons sans peine et toujours heureux sans remords. Le « s » coupable « s » qui se « " disent » forcés au crime « ^* sont aussi » (^^ mauvais raisonneurs que méchans «. hommes »). Comment ne " vo\ent ils point que la foiblesse dont ils se plaignent est leur propre ouvrage, que

' ^resi STANTi.

- [liberté]. — B. (liberté) [volonté].

^ B. < réduits >.

' B. iet).

■■ B. (sont notre ouvrage) [nous viennent de nous] pourquoi nous. " [subjugués par eu.x pourquoi reprochons nous à la nature les maux], — B. reprochons-nous à l'auteur des choses les mau.x.

• B. (sommes faits) [faisons].

* [les ennemis].

^ [armons].

'" [ah].

" [gâtons].

'- [l'homme nous serons]. — B. (son œuvre) [l'homme], il sera touiours bon.

'' [(dit)].

'■* [(me semblent... me paroit)].

'' [menteur que méchant].

"^ M. verroient-ils.

Il Ici. en marge, l'indication suivante qui n'a pas été utilisée : son souverain bonheur n'est pas de s'assujettir à l'ordre mais de (ce que l'ordre est son ouvrage) [produire].

puissans qu'incompréhensibles, le soin de la conservation de ce corps exciie Famé à rapporter tout à lui. & lui donne un intérêt contraire à l'ordre gênerai qu elle est pourtant capable de voir & d'aimer: c'est alors que le bon usage de sa liberté devient à la fois le mérite & la récompense, & qu'elle se prépare un bonheur inaltérable, en combattant ses passions terrestres & se maintenant dans sa première volonté.

Que si ^ même {^<, dans l'état d'abbaissement ■• où nous sommes durant cette vie, tous nos premiers penchans sont légitimes, si tous nos vices nous viennent de nous, pourquoi nous plaignons-nous d'être subjugués par eux ? Pourquoi reprochons-nous à l'Auteur des | choses, [123] les mau.x que nous nous taisons. & les ennemis que nous armons contre nous-mêmes '? Ah! ne gâtons point l'homme; il sera toujours bon sans peine -. & toujours heureux sans remords ! Les coupables qui se disent

(a) C : fjue si. même dans : D : Que si même, dans

' Sur cette lormule de transition, familière à Rousseau, cf.. plus haut, p. 95 €t note 2. Cf. encore p. 202. note, et f° 172 " de F, vers la fin.

* Voilà encore une expression qui trahit plus ou moins consciemment une mentalité chrétienne, familière à l'idée de corruption orijjinelle. « L'état de nature » serait-il donc un « état d'abaissement »?

'■ Cette argumentation rejoint la défense de la Providence que Rousseau a présentée plus haut à propos de la liberté, pp. 80-81.

' Cette lormule transpose, en quelque sorte sous son aspect pratique, le fameux principe si souvent affirmé par Rousseau : « L'homme est naturellement bon »; cf. Réponse à M. Borde, 1. 53, Discours sur l'Inégalité, 1, i33. II' Livre d'Emile, II, 60, Lettre à M. de Beaumonl, III, 64, etc. Remarquez que Rousseau dit « bon » et non pas « vertueux »; c'est une distinction essentielle dans sa pensée, et sur laquelle il est revenu à plusieurs reprises: cf. Dialogues, IV, 209-210, Rêveries, IX, 367-368; cf. surtout V Livre d'Emile. Il, 416 : « Il n'y a pas de vertu sans combat... quoique nous appelions Dieu bon, nous ne l'appelons pas vertueux... Je t'ai fait" plutôt bon que vertueux ». De même. Saint-Preux écrit à Julie, Nouvelle Hélo'tse illl, xvi|. IV, 234 : « Hé bien! nous serons coupables, mais nous ne serons pas méchants; nous serons coupables, mais nous aimerons toujours la vertu; loin d'excuser nos

fautes, nous les rachèterons à force d'être bons ». Autrement dit, l'homme de la

Nature se contente d'être bon, mais il appartient seulement à l'homme civil d'être vertueux: cf. IV' Livre d'Emile, II, ib5 : « Heureux les peuples chez lesquels on peut être bon sans effort et juste sans vertu » ; et V' Livre, 445 : « Né dans le fond d'un bois [l'homme de bien] eût vécu plus heureux et plus libre; mais, n'ayant rien à combattre pour suivre ses penchants, il eût été bon sans mérite, il n'eût point été vertueux »; ou encore, pour prendre une formule plus concise que je trouve dans un manuscrit de VÉmile, IV Livre [iij, II, 204^" : « Il suffit à l'homme naturel d'être bon, mais l'homme social doit être vertueux ». Rousseau, qui est, par excellence, « l'homme de la Nature », est « bon », « bon comme Dieu » (cf., plus haut, p. 79). et « bon sans peine»; mais, s'il est «le meilleur de tous les hommes», il est loin de prétendre qu'il est le plus « vertueux » : cf., plus haut, p. 121, note 2.

290 REDACTIONS MANUSCRITES

(1 l'habitude seule (- donne) la îorce de leurs penchans) qu(e c'est) à force de vouloir céder à leurs tentations (qu')ils (■'' les rendent irrésistibles et qu'ils y) cèdent enfin ' malgré eux ^ il ne (" tient) plus (à) eux de n'être pas méchans et foibles ' mais " il |" dépend(oit) d'Jeux de ne le pas devenir '". O "que |nous| resterions aisément maitres de nous et de nos passions même durant cette vie si lorsque '-nos habitudes ne sont point encore ('^ prises), lorsque notre esprit commence à s'ouxrir nous sa\ions l'occuper des objets qu'il doit connoitre ("et l'élever aux sublimes contemplations). Si nous voulions sincèrement nous éclairer, non pas pour briller aux yeux des autres mais pour (^■' nous instruire de nos devoirs). Cette étude nous paroit ennuyeuse et pénible parce que nous n'\' songeons que déjà corrompus par le vice "= et déjà livrés à nos passions. [Nous ('"avons déjà fixé) nos jugemens et nôtre estime -avant de connoître le bien 'et le mal] et puis ('* appréciant) tout (sur) celte fausse mesure nous ne donnons à rien sa juste valeur]. Il est un âge où le cœur libre encore mais ardent inquiet avide du bonheur qu'il ne connoit pas, le cherche avec une curieuse

' [leur première dé pr avation ? vient de leur volonté].

- [(a rendu... fait... est venue)].

■' [(finissent par... et) leur].

■* B. (par force) [malgré eu.x].

' [« et les ■» rendent irrésistibles]. — B. irrésistibles. Sans doute il.

" [dépend] plus [d"]eu.\.

' (il).

" B. [(la preuve qu'il)].

" (est... de PENDOiT.. ne tenoit) [dépendit].

'" B. (qu'il dépend d'eu.x encore de ne le pas devenir davantage).

" (si lors [que nos habitudes ne sont point encore prises et lors] que nôtre esprit commence à s'ouvrir, nous).

'^ (notre esp bit). — B. (nous) [nos].

'■' [acquises].

'* [pour apprécier ceu.x qu'il ne connoit pas].

'" [être heureu.K et bons selon nôtre nature et (faire) pour nous rendre heureux en pratiquant nos devoirs]. — B. être (sages et bons) [bons et sages] selon nôtre nature, pour. — M. sages et bons. — I. sages et bons.

'" B. < et >.

" [fixons].

'" [raportantl tout [à].

forcés au crime, sont aussi menteurs que méchans ; comment ne voyent-ils point que la foiblesse dont ils se plaignent, est leur propre ouvrage ; que leur première dépravation vient de leur volonté; qu'à force de vouloir céder à leurs tentations, ils leur cèdent enfin malgré eux & les rendent irrésistibles? Sans doute il ne dépend plus d'eux de n'être pas méchans & foibles : mais il dépendit d'eux de ne le pas devenir i^). O que nous resterions aisément maîtres de nous & de nos passions, même durant cette vie, si, lorsque nos habitudes ne sont point encore acquises, lorsque notre esprit commence à s'ouvrir, nous savions l'occuper | des objets qu'il [124] doit connoître. pour apprécier ceux qu'il ne connoît pas ; si nous voulions sincèrement nous éclairer, non pour briller aux yeux des autres, mais pour être bons & sages selon notre nature, pour nous rendre heureux en pratiquant nos devoirs! Cette étude nous paroit ennuveuse & pénible, parce que nous n'y songeons que déjà corrompus par le vice, déjà livrés à nos passions. Nous fixons nos jugemens & notre estime avant de connoître le bien & le mal ; & puis rapportant tout à cette fausse mesure, nous ne donnons à rien sa juste valeur •.

Il est un âge, où le cœur libre encore, mais ardent, inquiet, avide du bonheur qu'il ne connoît pas, le cherche avec une curieuse incertitude, & trompé par les sens, se fixe enfin sur sa vaine image, & croit le trouver où il n'est point. Ces illusions ont | duré trop long-tems pour moi. [125] Hélas ! je les ai trop tard connues. & n'ai pu tout-à-fait les détruire ; elles dureront autant que ce corps mortel qui les cause i. .\u moins elles ont beau me séduire, elles ne m'abusent plus: je les connois pour ce qu'elles sont, en les suivant je les méprise. Loin d'y voir l'objet de mon bonheur, j'y vois son obstacle. J'aspire au moment où, délivré des entraves du corps, je serai moi sans contradiction, sans partage, & n'aurai besoin que de moi pour être heureux ^: en attendant je le suis dès cette vie. parce

i»i C, D : rfe ne pas le devenir.

' Cette discipline morale n'est pas une discipline strictement « négative ». Au reste, il y a dans tout ce paragraphe un certain flottement de pensée et presque de nncohérence. On nous dit que « tous nos premiers penchants sont légitimes » ; et pourtant, si « nous fixons nos jugements et notre estime avant de connaître le bien et le mal », nous les fixons le plus souvent à faux.

' En d"autres termes, le Vicaire n'est pas encore « trop bien corrigé du défaut qui avait attiré sa disgrâce ». Ceci confirme l'indication du Prologue, mais ne la rend pas plus facile à expliquer : cf., plus haut, p. i5 et note 2.

' J'ai déjà noté que Jean-Jacques suffirait à remplir son Paradis et qu'il en serait lui-même la principale et presque l'unique félicité : cf., plus haut, p. 88 et note 1. La formule qui lui échappe ici est encore plus précise dans sa hardiesse spontanée, probablement inconsciente.

2g2 RÉDACTIONS MANUSCRITES

incertitude, et trompé par ['les sens] se fixe enfin sur sa vaine image et croit le trouver où il n'est '-pas. ^ Les illusions (de cet âge) ont duré trop longtems pour moi. Helas ['^ je les ai trop tard] connues et n'ai pu tciut à fait les détruire, elles dureront autant que (moi et ne finiront qu'avec) ce corps mortel qui les cause. {'" Du) moins ("si je m'en laisse toujours) séduire [elles ne m'abusent plus] je les connois pour ce qu'elles sont, • en '' les suivant je les méprise (^je n'y vois point) l'objet de mon bonheur j'y vois son obstacle; 1" et [11 j'aspire] au moment ou délivré des entraves (^-de la chair) je serai moi sans contradiction sans partage et n'aurai besoin que de moi seul pour '^ être heureux ^*.

i'' Pour m'élever '^autant qu'il se peut *" des cette vie à cet état de 18 force et de liberté je m'exerce aux sublimes contemplations. Je médite sur l'ordre de l'univers non pour l'expliquer par de vains systèmes mais i-' pour ('^^ benir) le sage auteur qui s'y « fait »

' (sa vaine image).

- B. (pas) [point].

' (Trompé par). — B. Ces illusions.

"* (faute d'avoir été plus tôt).

= [Au].

" (je) [(mais) elles ont beau me].

' tie).

" (leur).

■' [loin d'y voir].

" (je soupire).

'■-' [du corps].

'•' (viv re).

''' B. [En attendant je le suis dés cette \ie, parce que j'en compte pour peu tous les mau.\ que je la regarde comme presque étrangère à mon être et que [(tout)] le [vrai] bien que j'en peu.x retirer dépend de moi].

'■' (Pour donner... étouffer... Je m'efforce).

'" B. [d'avance].

" B. (dès cette vie).

'" B. [bonheur de]. — I. bonheur (et) de.

''■' M. pour l'admirer sans cesse, pour adorer. — I. mais [pour l'admirer sans cesse,] pour adorer.

'" [adorer].

que j'en compte pour peu tous les maux, que je la regarde comme presque étrangère à mon être. & que tout le vrai bien que j'en peux retirer dépend de moi.

Pour m'élever d'avance autant qu'il se peut à cet état de bonheur, de force & de liberté, je m'e.xerce aux sublimes contemplations \ Je médite sur I l'ordre de l'Univers, non pour l'expliquer par de vains systèmes, mais pour l'admirer sans cesse, pour adorer le sage Auteur qui s'y fait sentir. Je converse avec lui, je pénétre toutes mes facultés de sa divine essence ; je m'attendris à ses bienfaits •, je le bénis de ses dons, mais je ne le prie pas ^■. que lui demanderois-je ? qu'il changeât pour moi le cours des choses, qu'il fît des miracles en ma faveur? .Moi qui dois aimer

• Cf. Souvelle Héloïse lUl, x.\ii, IV, 264; « Le seul moyen qu'ail trouvé la raison pour nous soustraire aux maux de Ihumanité, n'est-il pas de nous détacher des objets terrestres et de tout ce qu'il y a de mortel en nous.... de nous élever aux sublimes Lontemplations » ?

' C'est une tournure rare que la construction de s'attendrir avec la préposition à. L'usage contemporain aurait plutôt demandé sur . cf. Féraud, Dictionnaire critique 25o\ I. igo.

' Le mot prier est ici équivoque, ou plutôt, il a le sens restreint de demander. mais la prière d'hummage et d'adoration n'est pas condamnée par cette formule (cf. le premier texte de I" : « ie converse avec lui, /e le prie »i. C'est ce qui permet à Rousseau dans la 111' des Lettres de la Montagne, 111, i63-r64, de présenter ainsi la défense de ce passage : « Ils m'accusent, par exemple, de rejeter la prière. Voyez le livre, et vous trouverez une prière dans l'endroit même dont il s'agit. L'homme pieux qui parle ne croit pas, il est vrai, qu'il soit absolument nécessaire de demander à Dieu telle ou telle chose en particulier; il ne désapprouve point qu'on le fasse. Quant à moi, dit-il, je ne le fais pas, persuadé que Dieu est un bon père, qui sait mieux que ses enfants ce qui leur convient. .Mais ne peut-on lui rendre aucun autre culte aussi digne de lui ? Les hommages d'un cœur plein de zèle, les adorations, les louanges, la contemplation de sa grandeur, l'aveu de notre néant, la résignation à sa volonté, la soumission à ses lois, une vie pure et sainte ; tout cela ne vaut-il pas des vœux intéressés et mercenaires ? Près d'un Dieu juste, la meilleure manière de demander est de mériter d'obtenir. Les anges qui le louent autour de son trône le prient-ils ? Qu'auraient-ils à lui demander? Ce mot de prière est souvent employé dans l'Écriture pour hommage, adoration : et qui fait le plus est quitte du moins ».

294 REDACTIONS MANUSCRITES

(' admirer). Je -converse avec lui (^ je le prie). (Non que j'espère) qu'il ^ change(ra) pour moi le cours ^ de la nature "et ('fera) des miracles (*pour me protéger). [■• Moi qui dois lo aimer "l'ordre qu'il ("fait '^ voudrois-|e qu'il) fut troublé (" pour moi). Ce vœu téméraire '•' meriteroit d'être plustot puni qu'exaucé]. Je ne lui demande pas non plus le pouvoir de bien faire. Pourquoi lui demander ce qu'il m'a '"déjà donné? Ne m"a-t-il pas donné la conscience pour (" vouloir) le bien, la raison pour le connoitre, " et la liberté pour le choisir. [« '■' Non » si je fais ^o mal je n'ai point d'excuse je le fais parce que je ^il'ai voulu. Lui demander de changer 22 ma

' « sentir ».

■' B. (ne).

' [je m (humilie) [anéantis] devant sa divine essence, je le bénis de ses dons mais je ne le prie pas. Que lui demanderois-je]. — B. Je pénétre toutes mes facultés de sa divine essence, je (le bénis) m'attendris à bes bienfaits, je le bénis de ses dons ; mais.

■• change [a].

■' M. des choses.

" B. < et >.

' [qu'il fit].

" [en ma faveur].

" (Qu'il me donnât).

'" B. (agir?) [aimer]. — I. (par) aimer par dessus.

" B. par dessus toutes choses l'ordre — M. par dessus tout l'ordre.

'^ [établit (dans)]. — B. (qu'il daigne établir) [établi par sa sagesse et maintenu par sa providence]. — M. qu'il daigne établir. — 1. (qu'il) établi(t) par (son pouvoir) [sa sagesse] (et qu'il maintient) [et maintenu] par sa providence.

'■■' [(veu.x-je) que cet ordre]. — B. voudrois-je que cet ordre.

'* [voudrois-je cette mot illisible]. — B. pour moi? « Non », ce vœu.

'" B. (meriteroit d'être) [seroit]. — I. (seroit) [méritéroit d'être] plus tôt [(d'être)] puni.

'" B. < déjà >.

" [aimer].

'" M. < et >.

'" B. (Non).

-" B. le.

-' B. le veu-x.

-- B. (ma volonté, c'est ne vouloir plus être homme); [c'est lui demander ce qu'il me demande, c'est vouloir qu'il fasse mon œuvre et que j'en recueille le salaire ; n'être pas content de mon état, c'est ne vouloir plus être homme]. — M. ma volonté, c'est lui demander. — I. ma volonté, c'est (renoncer au prix qu'il met à ma portée) [lui demander ce qu'il me demande... content de mon état] c'est ne vouloir.

par-dessus tout Tordre établi par sa sagesse & maintenu par sa providence, voudrois-je que cet ordre fût troublé pour moi ? Non, ce vœu téméraire meriteroit d'être plutôt puni qu'exaucé. Je ne lui demande pas non plus le pouvoir de bien taire; pourquoi lui demander ce qu'il m'a donné-'? Ne m'a-t-il pas donné la conscience pour aimer le bien, la raison pour le connoître ^. la liberté pour le choisir? Si je fais le | mal, je n'ai point [127J d'excuse: je le fais parce que je le veux: lui demander de changer ma volonté, c'est lui demander ce qu'il me demande; c'est vouloir qu'il fasse mon œuvre, & que j'en recueille le salaire; n'être pas content de mon état

' Rousseau n'a pas toujours pensé ainsi. Dans sa jeunesse on le voit faire encore la prière de demande; cf. sa première Lettre à M"' de Warens. Il prie pour la santé de ♦ Maman », pour obtenir d'éviter un ennui, X, 6, 18. Si l'on en croit les Confessions, VIII, 168-169, les prières qu'il faisait aux Charmettes «se passaient plus en admiration et en contemplation qu'en demandes ». Cependant il reconnaît lui-même, VIII, 85, que quelques années auparavant, il avait joint ses « plus ardentes prières » à celles de iVl. de Berne.ï pour obtenir le miracle de l'incendie éteint. D'ailleurs, nous avons encore les prières qu'il composait aux Charmettes; elles contiennent des demandes, et très précises [36], 223-229 ; « Donnez-nous les lumières

et la volonté de vous servir de la manière qui vous est le plus agréable Daignez

avoir pitié de mes faiblesses, daignez détruire en moi tous les vices où elles m'ont

entrainé .\ccordez-leur [a « Maman » et à son père] tous les secours dont ils ont

besoin, pardonnez-leur tout le mal qu'ils ont fait, inspirez leur le bien qu'ils doivent faire, et leur donnez la force de remplir les devoirs de leur état et ceux que vous exigez d'eux ». Seule, la « prière » qu'on a recueillie dans ses Oeuvres, .\II, SSg, comme ayant été composée par lui pour .M*' de Warens. correspond au type de prière qu'il présente ici; mais son authenticité est douteuse. Plus tard, il réduira encore son idéal, et se bornera à \'0! ému et admiratif de la bonne vieille, qu'il a vanté dans les Confessions, IX, 72. — En mettant dans la bouche du Vicaire, le petit réquisitoire qu'on vient de lire contre la prière de demande, Rousseau savait fort bien les arguments qu'une âme pieuse pouvait lui opposer, puisqu'il a chargé Julie de les faire valoir : cf., dans la Souvelle Héloïse {VI, vi et vu), V. 26-34.

* Pour ne pas se méprendre sur la signification de cette formule, et ne pas y voir une amende honorable à cette « raison sans principe », qu'il dédaignait tout à l'heure, il faut se rappeler ce que Rousseau a dit plus haut, p. 112 : « Connaître le bien, ce n'est pas l'aimer ». .^ vrai dire, dans la pensée de Rousseau, la raison ne « connait » pas le bien, à proprement parler, elle « le fait connaître », comme il le dit plus précisément dans ce passage auquel je renvoie, ou mieux encore, elle le présente; et c'est la conscience qui, mise en « présence » de ce bien, le « reconnaît », pour ainsi dire, et va vers lui. Il avait déjà mis dans la bouche de Saint-Preux la formule du Vicaire; cf. Souvelle Héloïse (VI, vin, V, 33: « Il nous a donné la raison pour connaître ce qui est bien, la conscience pour l'aimer, et la liberté pour le choisir ». La première rédaction de ce texte ([8 .V, 3oil disait déjà la même chose en termes un peu dirtérents : « Il nous adonné la liberté pour suivre notre volonté, la conscience pour vouloir ce qui est bien, et la raison pour le connaître ». Au reste, pour tous ces textes de Rousseau, oii reviennent les grands mots généraux de raison, sentiment, cœur, conscience, cf., plus haut, note 2 de la p. 100, et note du II' Livre d'Emile, II, 76 : «J'ai fait cent fois réflexion, en écrivant, qu'il est impossible dans un long ouvrage de donner toujours les mêmes sens aiix mêmes mots .... .Malgré cela, je suis persuadé qu'on

volonté c'est ' vouloir (ç[ue je ne sois) plus homme c'est vouloir autre chose que ce qui est c'est \ouloir le desordre et le mal. Source de justice et de vérité Dieu clément et bon -que ta volonté soit faite. En \' joignant la mienne je fais ce que tu fais (^ je gouverne avec toi l'univers et je partage ta) félicité (suprême) qui en est le ^ prix ^].

''Mais dans la juste défiance de moi-même, 'je lui demande jo jgY r.y ^jg m'éclairer) si je m'(' abuse) de redresser mon erreur. || (''Je suis de) bonne foi je ne (*" suis) pas infaillible. Mes opinions qui me semblent '^ claires sont peut être autant de mensonges ^" et l'illusion qui m'abuse a beau \enir de moi c'est lui seul qui (^^ la) peut ("détruire), (je sais bien qu'il ne me ('-'guérira) pas d'une erreur involontaire). J'ai fait ce que j'ai pu pour "^ découvrir la vérité

' [ne] vouloir plus [être] |homme.

- B. (que ta volonté soit faite, voila) [dans ma confiance en (ton) toi] le suprême vœu de mon cœur [est que ta volonté soit faite]. En y joignant. — M. Que ta volonté soit faite ; voila le suprême vœu de mon cœur. En y joignant. — I. dans ma confiance en toi, (je dis; que ta volonté soit faite; voila) le suprême voeu de mon cœur [est que ta volonté soit faite] : « En » y joignant.

' [j'acquiesce à ta bonté et je crois partager d'avance la suprême] félicité. — B. ta bonté: je crois. — I. la « suprême v> félicité.

* I. (l'ouvrage) « le prix ».

^ B. [(En attendant je suis heureux dés cette vie parce que j'en compte pour peu tous les maux. Je suis heureux parce que je me confie en la justice divine)].

^ B. < Mais >.

' B. la seule chose que je lui demande (et celle là comprend tout le reste) [ou plus tôt que j'attends de sa justice] est de redresser mon erreur si je m'égare [et si cette erreur m'est dangereuse]. Four être de bonne foi. — M. < et si cette erreur est dangereuse >. — I. ou plutôt que j'attends de « sa justice» (lui) est de et si (cet égarement) [cette erreur] m'est dangereu(x) [se].

" [égare].

'■' (Si mes opinions). [Pour être de].

'" (me crois].

" M. [les plus] vraies sont peut-être. — I. (claires) [les plus vraies].

'^ (mais). — B. car quel homme ne lient pas aux siennes (« comme » [il tiendroit] à la vérité même) [et combien d'hommes sont d'accord en tout ?] L'illusion. — M. quel homme ne tient pas.

'" [m'en].

'* [guérir].

'■"' [punira].

'" B. (découvrir) [atteindre à].

c"est ne vouloir plus èire homme, c'est vouloir autre chose que ce qui est, c'est vouloir le désordre & le mal. Source de justice & de vérité. Dieu clément & bon ! dans ma confiance en toi, le suprême vœu de mon cœur est que ta volonté soit faite '. En y joignant la mienne, je fais ce que tu fais, j'acquiesce à ta bonté 2; je crois partager d'avance la suprême félicité qui en est le prix.

Dans la juste défiance de moi-même la seule chose que je lui demande, ou plutôt que j'attends de sa justice, est de redresser mon erreur si je m'égare, & si cette erreur m'est dangereuse. Pour être de bonne foi je ne me crois | pas infaillible : mes opinions qui me semblent les plus 1281 vraies sont peut-être autant de mensonges; car quel homme ne tient pas au.K siennes, & combien d'hommes sont d'accord en tout? L'illusion qui m'abuse a beau me venir de moi, c'est lui seul qui m'en peut guérir. J'ai fait ce que j'ai pu pour atteindre à la vérité: mais sa source est trop élevée : quand les forces me manquent pour aller plus loin, de quoi puis-je être coupable ? c'est à elle à s'approcher 1.

peut être clair, même dans la pauvreté de notre langue, non pas en donnant toujours les mêmes acceptions aux mêmes mots, mais en faisant en sorte, autant de fois qu'on emploie chaque mot, que l'acception qu'on lui donne soit suffisamment déterminée par les idées qui s'v rapportent, et que chaque période où ce mot se trouve lui serve,

pour ainsi dire, de définition Je ne crois pas en cela me contredire dans mes idées,

mais je ne puis disconvenir que je ne me contredise souvent dans mes e.xpressions ».

' Cf. Charron, De la Sagesse, 11. v. 22 [77 A], 366 : « Nos vœux et nos prières à Dieu doivent être toutes réglées et sujettes à sa volonté ; nous ne devons rien désirer ni demander, que suivant ce qu'il a ordonné, ayant toujours pour notre refrain. jiat riiluntas tua. Demander chose contre sa Providence est vouloir corrompre le juge et gouverneur du monde; le penser flatter et gagner par des promesses, c'est l'injurier ». — Dans la lll* des Lettres de la Montagne. 111, 163-164, no:e, Rousseau a commenté ce passage de la Profession : « De toutes les formules, l'Oraison dominicale est. sans co.ntredit, la plus parfaite: mais ce qui est plus parfait encore est l'entière résignation aux volontés Je Dieu : .Non point ce que je veux, mais ce que tu veux. Que dis-je ? c'est l'Oraison dominicale elle-même. Elle est toute entière dans ces paroles : t^ue ta volonté soit faite. Toute autre prière est superflue, et ne fait que contrarier celle-là ». Et. de f.iit, on la retrouve souvent dans ses Lettres : cf. à Vernes. 1758, -\, 189, à D'Ivernois, 17 Janvier 1765. XI, 200, etc. Ce sentiment se fondait en son âme avec celui de la soumission à la nécessité. Aussi a-t-il pu écrire dans les Dialogues, IX. 233 : « Je doute que jamais morte! ait mieux et plus sincèrement dit à Dieu : que ta volonté soit faite ».

- «J'acquiesce à ta bonté, je fais ce que tu fais,... je converse avec lui », toujours cette assimilation avec Dieu, qui est comme l'allure spontanée de la méditation religieuse chez Jean-Jacques : cf., plus haut, p. 79 et note i.

' Julie avait déjà dit de -M. de Wolmar. Nouvelle lléloïse iVI. vint. V. 44 : « En

quoi mon mari peut-il être coupable devant Dieu ? 11 ne fuit point la vérité, c'est la

vérité qui le fuit ». Suivant la juste remarque de Dom Cajot. Plagiats de ./. J. Rousseau [247]. 3o5, Diderot a fait valoir cette même excuse pour son incrédulité; cf. Pensées philosophiques. .\X1X 177 . 140 ; « On doit exiger de moi que je cherche la vérité.

1 mais sa source est trop « 2 élevée » 'pour que j'y puisse atteindre. [Je me suis efforcé d'aller jusqu'à elle (^ pour moi) les forces me manquent] * c'est à elle à s'approcher ". f

ir PARTIE : LA RÉVÉLATION 1. La Religion naturelle et les Religions révélées.

Le bon prêtre ' avoit parlé a\ec véhémence il étoit ému, je l'étois aussi. * Cependant t J<2 voyois ''une îoule d'objections à lui faire '"et je n'en fis '^ pas une parce ''^qu'elles etoient moins ('-''sincères) qu'embarrassantes et que '^ la persuasion intérieure étoit pour lui. A mesure qu'il me parloit selon sa conscience la mienne

' (po ub).

'' [(sublime)].

' B. (pour que j'y puisse atteindre. Je me suis efforcé d'arriver jusqu'à elle; et) quand les forces.

'' [quand].

■' B. (de quoi) pour aller plus loin de quoi puis-je être coupable ? C'est à elle.

'■■ B. [(En attendant je suis heureux parce que je compte pour peu tous les maux de la vie et que le prix qui les rachette est en mon pouvoir)].

' (etoit).

' B. [Je crovois entendre (la voix du) [le] divin Orphée (lorsqu'il chanta) [chanter] les premières hymnes et (apprit) [apprendre] aux hommes le culte des Dieux]. — I. [Je croyois entendre... le culte des Dieux].

'■' B. des foules.

" M. aucune.

'- M. que je les sentois moins.

" [solides].

'■* B. « la persuasion » (intérieure) [(l'assentiment)].

t Ici. dans le manuscrit, un espace de plusieurs lignes laissé en blanc.

t Ici. dans le manuscrit, un espace d'environ deux lignes laisse' en blanc.

EDITION" OKIGIXAI.E 2Ç)9

ir PARTIE : LA RÉVÉLATION 1. La Religion naturelle et les Religions révélées.

Le bon Prestre (») avoit parlé avec véhémence: il étoit ému. je l'étois aussi Je croyois entendre le divin Orphée - chanter les premières '

(•I C, D : Piètre

mais non que je la trouve. L n sophisme ne peut-il m'ati'ecter plus vivement qu'une preuve solide »? Cf. encore la profession de foi de Julie mourante (VI, xil, V, 55-56 : « J'ai pu me tromper dans ma recherche ; je n'ai pas l'orgueil de penser avoir toujours eu raison ; j'ai peut-être eu toujours tort, mais mon intention a toujours été pure, et j'ai toujours'cru ce que je disais croire. C'était sur ce point tout ce qui dépendait de moi. Si Dieu n'a pas éclairé ma raison au-delà, il est clément et juste : pourrait-il me demander compte d'un don qu'il ne m'a pas fait »?

* Cette comparaison a été introduite après coup dans B et dans I. pour faire plaisir à Duchesne, qui voulait illustrer ['Emile: cf. Lettre à Duchesne, du 12 Février 1762 ^o"»"], 121 : « Depuis que les dessins sont faits, vous ne m'avez plus parlé des planches Serait-il possible que vous les eussiez oubliées, ainsi que l'édition que vous aviez promise? En ce cas vous seriez d'autant plus inexcusable que c'est vous qui les avez demandés et que cela m'a obligé d'insérer des additions dans le texte pour en amener les sujets ». — Je croirais volontiers que l'attention de Rousseau a été attirée sur Orphée par la Dissertation sur les Hymnes des Anciens de l'abbé Souchav, qui a paru en deux parties dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions '.]3', XI 1 {1740I, 1-1 5 et XVI (17511, gS-ioS. On voit par l'un des cahiers de Rousseau "5], i, qu'il a fait précisément des extraits du T. XVI. On lit dans ce dernier volume, p. 102 : « Si Orphée a été un sage, un théologien, un législateur sacré, et que les hymnes qui portent son nom renferment sa doctrine, qui pourra les regarder avec Heinsius, comme une liturgie de Satan, ou, avec l'auteur de la Bibliothèque universelle, comme des évocations magiques ? C'est avoir détruit une opinion si peu fondée que d'avoir établi qu'Orphée était un sage, et que sa doctrine est contenue dans les hymnes qui portent son nom ».

• Les manuscrits sont d'accord avec l'édition originale sur ce féminin : cf., d'ailleurs. Dictionnaire de musique, VU. 187 : « Hymne, s. f., chant en l'honneur

des dieux ou des héros ; Orphée et Linus passaient chez les Grecs pour l'auteur

des premières hymnes ». Cependant l'abbé Souchay, dans la Dissertation que j'ai citée à la note précédente, écrivait, XVI, 98 : «Je passe donc aux hymnes philosophiques, réservant pour la fin les hymnes théurgiques ou religieux parce que

300 REDACTIONS MANUSCRITES

me ('répétoit) ce qu'il m'a\oit dit. (-La profession de îoi que vous venez de faire) « lui » (' répondis)-ie me (^ paroit) « plus » '■ nouvelle par (''les choses que) \ous avouez ignorer que par ("celles) que vous dites croire. J'y vois à peu de choses près le Théisme ou la religion naturelle que '' les chrétiens ("confondent) avec l'atheïsme 1" et 11 l'impiété ; mais '-'dans l'état actuel de ma foi i^" j'ai plus à remonter qu'à descendre pour adopter vos opinions et je trou\-e difiicile de ('^s'en tenir) précisément au point où vous êtes à moins d'être aussi sage que vous. Pour être *'' du moins aussi sincère, je veux consulter avec moi. C'est le sentiment intérieur qui doit me conduire à \'ôtre exemple et xous m'avez appris vous même qu'après lui avoir longtems imposé silence le rappeller n'est pas l'alTaire d'un moment. J'emporte vos discours dans mon cœur il faut que je les médite, si après m'être bien consulté j'en demeure aussi convaincu que vous, vous serez mon dernier apôtre et je serai vôtre proselite jusqu'à la mort. Continuez cependant à m'instruire. Vous ne m'avez dit que la moitié de ce que je dois savoir. Parlez-moi de la ré\élation, des écritures i" des dogmes [(divers ?)] sur lesquels je vais errant des mon enfapce, sans pouvoir « ni les concevoir » l^~ ni les rejeter).

' [(confirmoit) semhloit me confirmer]. — B. (confirmoit) [sembloit me confirmer].

- [Les sentimens que vous venez de m'exprimer . — B. de m'exposer.

■' [dis].

■" [semblent]. — B. (semblent) [au cravon, repassé à t'encre : paroissent].

■' [nouveaux].

'' [ce que].

'■ [ce].

" M. nos.

'•' [atTectent de confondre].

'" M. ou. —I. (et) [ou].

" B. (l'incrédulité) [l'irréligion], qui est la doctrine directement (contraire^ [opposée]. Mais dans.

'^ (vous).

'■' (vous) [(pour adopter)].

'■• [rester], "> B (du) [au].

"' I. (des) [de ces] dogmes [obscurs].

'' ni les croire (ni les entendre) [et sans savoir les admettre ni les rejetter].

Hvmnes, & apprendre aux hommes le culte des Dieux. Cependant je vovois des foules d'objections à lui faire: je n'en fis pas une, parce qu'elles étoient moins solides qu'embarrassantes, & que la | persuasion 129]

éloit pour lui. .A mesure qu il me parloit selon sa conscience, la mienne sembloit me confirmer ce qu'il m'avoit dit '.

Les sentimens que vous venez de m'exposer, lui dis-je, me paroissenl plus nouveaux par ce que vous avouez ij^norer, que par ce que vous dites croire ^. J'y vois, à peu de choses près, le théisme ou la religion naturelle,

la matière est plus intéressante et plus étendue»: et il rangeait les hymnes d'Orphée parmi les hymnes religieu.x. Féraud, Dictionnaire critique [25oJ. Il, 413, établit une distinction : « Ce mot est féminin quand on parle des cantiques de l'Église dans l'office divin, et masculin quand on parle de ceux des Anciens en l'honneur de leurs dieux »; mais il semble oublier cette distinction dans les exemples qu'il cite [peut-être y a-t-il une faute d'impression] : « Santeuil a fait de très belles hymnes ; les hymnes sacrées d'Orphée ».

' Rousseau a analysé cet état d'esprit avec plus de détail dans la III' « Promenade » des Rêi'eries, l.\, 3^2, où il raconte précisément comment «il se décida pour toute sa vie sur tous les sentiments qu'il lui importait de connaître » : « J'avoue... que je ne levai pas toujours à ma satisfaction toutes ces difficultés qui m'avaient embarrassé, et dont nos philosophes avaient si souvent rebattu mes oreilles. .Mais, résolu de me décider enfin sur des matières où l'intelligence humaine a si peu de prise, et trouvant de toutes parts des mystères impénétrables et des objections insolubles, j'adoptai dans chaque question le sentiment qui me parut le mieux établi directement, le plus crovable en lui-même, sans m'arréter aux objections que je ne pouvais résoudre, mais qui se rétorquaient par d'autres objections non moins fortes dans le système opposé. Le ton dogmatique sur ces matières ne convient qu'à des charlatans ; mais il importe d'avoir un sentiment pour soi, et de le choisir avec toute la maturité de jugement qu'on y peut mettre. Si malgré cela nous tombons dans l'erreur, nous n'en saurions porter la peine en bonne justice, puisque nous n'en aurons point la coulpe. Voilà le principe inébranlable qui sert de base à ma sécurité ». Cf., plus haut, p. 33 et note 5.

' Cependant Rousseau a insisté à plusieurs reprises sur le caractère « affirmatif et démonstratil » de cette I" Partie de la Profession : cf. 1' et II" Lettres de la Montagne, III, 123, 142. .Mais ces « affirmations » ne sont pas « nouvelles »: ce sont au contraire les affirmations traditionnelles. Ce qui lui parait « nouveau », c'est l'indifférence du Vicaire à l'égard de certaines questions « oiseuses », questions de pure spéculation et sans rapport avec la pratique; ce qui est « nouveau », c'est la façon dont il s'arrête au milieu de certains problèmes, en refusant de les pousser jusqu'au bout, parce qu'il sent l'impuissance de sa raison à y atteindre et l'inutilité de cette tentative : cf., plus haut, p. 61. .\utrement dit, Rousseau laisse entendre que la principale « nouveauté » de la Profession, c'en est la méthode et l'accent. Marie Huber disait de même. Religion essentielle [iSi], («Lettre introductive » du T. III, non paginéei, que l'originalité de son ouvrage « ne consistait pas à présenter de nouveaux dogmes ou de nouveaux préceptes de morale », mais seulement « à écarter ce qu'il y a de confus, d'embarrassé, ou peut-être de contradictoire à l'un et à l'autre égard... Il parait de là, ajoutait-elle, que cet ouvrage est plus négatif que positif >. Cette formule a l'air directement opposée à celle de Rousseau dans les Lettres de la Montagne, mais on voit par cette remarque du Vicaire que l'esprit en est au fond identique.

('Oui, me dit-il), j'achèverai de vous dire ce que je pense, je ne veux point vous ouvrir mon cœur à demi. - Mais le désir que vous me témoignez etoit nécessaire pour m'autoriser à n'avoir aucune reserve avec vous, (et) je ne vous ai rien dit jusqu'ici que je ne crusse [pouvoir] vous être utile et dont je ne fusse intimement persuadé; 'l'aveu qui me reste à ^ vous faire ^ est bien différent; je n'y vois qu'embarras, •'doute obscurité, je n'y porte qu'incertitude et défiance. Je ne me détermine qu'en tremblant et je vous (' fais) plus tôt (l'histoire de) mes doutes que *je ne vous dis mon opinion. Si ^ vos sentimens étoient plus stables j'hesiterois de vous '" communiquer les miens mais dans l'état où vous êtes " vous gagnerez *-à

' [Oui mon enfant dit-il en m'embrassant]. — M. me dit-il en m'embrassant. - (Mais ce qu'il me reste à vous).

■' (mais dans) — B. (l'aveu) [l'examen]. * B. [(vous)].

■• (tout me).

" B. (doute) [mistére].

' [expose]. — B. (e.xpose) [dis].

' B. (je ne vous dis) mon (opinion) [avis]. " [(je)].

'" B. e.xposer.

" B. [(je suis bien sur que)].

'- B. [(toujours)].

que les chrétiens affectent de confondre avec l'athéisme ou l'irréligion, qui est la doctrine directement opposée*. Mais dans l'état actuel de ma foi j'ai plus à remonter qu'à descendre ■* pour adopter vos opinions, & je trouve difficile de rester précisément au point où vous êtes, à moins d'être aussi sage que vous. Pour être, au moins, aussi sincère, je veux consulter avec moi. C'est le sentiment intérieur qui doit me conduire à votre e.xemple. & vous m'avez appris vous-même ^ | qu'après lui avoir long- [130] tems imposé silence, le rappeller n'est pas l'affaire d'un moment. J'emporte vos discours dans mon cœur, il faut que je les médite. Si, après m'étre bien consulté, j'en demeure aussi convaincu que vous, vous serez mon dernier apùtre, & je serai votre prosélvte jusqu'à la mort. Continuez, cependant, à m'instruire; vous ne m'avez dit que la moitié de ce que je dois savoir. Parlez-moi de la révélation, des écritures, de ces dogmes obscurs, sur lesquels je vais errant dès mon enfance, sans pouvoir les concevoir ni les croire, & sans savoir ni les admettre ni les rejetter.

Oui, mon enfant, dit-il en m'embrassant, j'achèverai de vous dire ce que je pense; je ne veux point vous ouvrir mon cœur à demi : mais le désir que vous me témoignez étoit nécessaire, pour m'autoriser à n'avoir aucune réserve avec vous. Je ne vous | ai rien dit jusqu'ici '^tSV que je ne crusse pouvoir vous être utile, & dont je ne fusse intimement persuadé. L'examen qui me reste à faire est bien différent; je n'v vois qu'embarras, mistere (^), obscurité ; je n'v porte qu'incertitude & défiance.

(a) C, D : myfitere.

' Dans les milieux « philosophiques », on avait pris grand soin de distinguer le théisme du déisme. Ce dernier terme avait une fâcheuse réputation : il s'agissait qu'elle n'atteignit point le théisme; cf. la note de Diderot dans VEssai sur le mérite et la vertu [174], i3 : « jM. S[haftesburyl a soigneusement prévenu la confusion qu'on pourrait faire des termes de déiste et de théiste. Le déiste, dit-il, est celui qui croit en Dieu, mais qui nie toute révélation; le théiste au contraire est celui qui est près d'admettre la révélation et qui admet déjà l'existence d'un Dieu... pour devenir chrétien, il faut commencer par être théiste. Le fondement de toute religion, c'est le théisme », etc. — Au reste, tous les « chrétiens n'affectaient pas de confondre le théisme avec l'athéisme »; cf. Lignac, Sens intime [23 ij. Préface (non paginée) : « On est étonné de la différence que je mets entre le déiste et le théiste, et on désirerait que je la fi.xasse. Le déiste reconnaît un Dieu oisif, qui ne se mêle de rien de ce qui se passe dans le monde. 11 nie l'immortalité de l'âme et toute attente de récompenses ou de peines après la mort. Les théistes croient la Providence; ils pensent que Dieu est attentif sur les actions des hommes, qu'il doit les récompenser éternellement dans l'autre vie, lorsqu'elles sont conformes à l'ordre de la société », etc.

' Parce que le jeune homme n'est ni théiste, ni même déiste. « L'oubli de toute religion » a fait pratiquement de lui un « athée » : cf., plus haut, pp. 7-8.

' Cf., plus haut, p. ii5 : « Elle [La conscience] se rebute enfin à force d'être éconduite; elle ne nous parle plus, elle ne nous répond plus, et après de si longs mépris pour elle. Il en colite autant de la rappeler qu'il en coûta de la bannir ».

304 REDACTIONS MANL^SCRITES

penser comme moi. Au reste ne donnez ' à mes discours que l'autorité de la raison; j'ignore si je suis dans l'erreur. -Cherchez la \'érité nous même, pour moi je ne vous promets que de la ■■' bonne foi.

jo jgy vo II \-QU5 pg vovez dans mon exposé que la Religion naturelle.

' Par ou connoitrai-je C* qu'il en îaut une autre) ide quoi "^serai-je coupable en servant Dieu selon les lumières qu'il ('m'a données) et selon les sentimens qu'il "* imprime en mon cœur|. |Et] quelle '•'morale (plus pure), quels dogmes ('"plus nécessaires) à l'homme 11 et honorables à la divinité puis-je '- tirer d'C'Uin culte) '^ artificiel ('5 que je ne trouve pas dans celui) que me prescrit la raison seule. KiDe grâce montrés moi ce qu'on peut ajouter pour la gloire de Dieu pour le bien de la société et pour mon propre avantage aux

' B. (ici).

' B. [II {'■< nesl pas possible) de ne pas prendre [au crayon, repassé à l'encre : quelquefois] le ton alTirmalif ('' quand on raisonne) : mais souvenezvous que toutes mes affirmations ne sont que des raisons de douter].

a) [est difficile quand on discute]. — M. Il n'est pas possible, quand on discute. — I. 11 est difficile [quand on discute]. >>) I. quand on raisonne.

' I. (sincérit É) [bonne foi].

* [Il est bien étrange qu'il en faille une autre]. ^ [cette nécessité].

•^ B. puis-je être.

■ [donne à mon esprit].

" B. (imprime) [inspire] à.

' [pureté de].

'" [utiles].

" B. [et honorable à son auteur].

'- [len)].

" [une Religion] ariificiel[le]. —I. (religion artificielle) [doctrine positive]. '^ B. (naturelle) [(artificielle) positive].

'■' [(qui ne soit pas déduit) [que je ne déduise aussi bien] de celle]. — B. que je ne puisse tirer (du) sans elle du bon usage de mes facultés. Montrez-moi. '^ (.\lontrés-moi).

Je ne me détermine qu'en tremblant, & je vous dis plutôt mes doutes que mon avis. Si vos seniimens éloient plus stables, j'hésiterois de ' vous exposer les miens; mais dans l'état où vous êtes, vous gagnerez à penser comme moi ^ *. Au reste, ne donnez à mes discours que l'autorité de la raison •'' ; j'ignore si je suis dans l'erreur. 11 est difficile, quand on discute, de ne pas prendre quelquefois le ton affirmatit ; mais souvenez-vous qu'ici toutes mes affirmations ne sont que des raisons de douter *. Cherchez la I vérité vous-même ; pour moi je ne vrfus promets que de la bonne foi '. [132]

Vous ne vovez dans mon e.xposé que la religion naturelle : il est bien €trange qu'il en faille une autre-! Par où connoîtrai-je cette nécessité? De quoi puis-je être coupable en serxant Dieu selon les lumières qu'il donne à mon esprit. & selon les sentimens qu'il inspire à mon cœur? Quelle pureté de morale, quel dogme utile à l'homme, & honorable à son auteur, puis-je tirer d'une doctrine positive, que je ne puisse tirer sans

* Voilà, le crois, ce que le bon Vicaire pourroit dire à présent au public.

' Sur cette construction, cf. Haase, Syntaxe française du W'II' siècle, 112 [275], 3oi. Féraud, Dictionnaire critique [25o^, i, 390, ne connaît plus cette construction : « Hésiter... régit à devant les verbes ».

' Comme le montre la note de Rousseau, le ieune disciple est devenu un auditeur svmbolique; et, par-dessus lui. c'est à toute la génération contemporaine que le Vicaire s'adresse. La note fait une brève allusion au discrédit général que la propagande philosophique avait ieté sur toutts les confessions chrétiennes. Rousseau a développé sa pensée sur ce point dans une page très mtéressante de la \" des Lettres de la Montagne, III, 199 : « Considérez l'état religieu.x de l'Europe au moment où je publiai mon livre, et vous verrez qu'il était plus que probable qu'il serait partout accueilli. La religion, discréditée en tout lieu par la philosophie, avait perdu son ascendant jusque sur le peuple. Les gens d'Église, obstinés à l'étayer par son côté faible, avaient laissé miner tout le reste ; et l'édifice entier, portant à faux, était prêt à s'écrouler. Les controverses avaient cessé, parce qu'elles n'intéressaient plus personne; et la paix régnait entre les différents partis, parce que nul ne se souciait plus du sien ». Cf. encore, plus loin, p. 191 et note i.

* Si on interprétait cette déclaration d'après celle de la I" Partie, 1' « autorité » serait médiocre, « d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe »; mais la discussion semble rendre à Rousseau toute sa confiance en la valeur de l'instrument.

' Toutes ces précautions oratoires traduisent peut-être sincèrement l'état d'esprit personnel de Rousseau ; mais la suite de la Profession, sauf les pages finales, laissera au lecteur l'impression d'une pensée très affirmative et très décidée sur certaines questions.

' Comme Marie Huber, Rousseau fait de la « bonne foi » un article essentiel de sa méthode; cf., par exemple. Religion essent elle [iSi], II, 198 : « Quoi donc! La bonne foi pourrait-elle suffire à tout? Envers Dieu, envers le prochain, envers soi-même? La chose me parait très possible; et ce qu'il y de bien vrai encore, c'est que la bonne foi envers soi-même est l'introduction à tout le reste ».

- .Marie Huber. Religion essentielle [i5i], I, 62 : « La Religion naturelle, dit-on, est de beaucoup inférieure il la Religion révélée. Cette proposition me parait louche, et je doute que l'on entende bien soi-même ce que l'on dit. En voici une qui sera équivalente : le naturel dans les enfants est de beaucoup inférieur à l'éducation ».

devoirs de la loi naturelle, et quelle vertu vous ferez naitre d'un nouveau culte qui ne soit pas une conséquence du mien. 1 Je vois que tous (^vos divers cultes) rendent l'homme orgueilleux intolérant inhumain, persécuteur, que loin d'eclaircir les notions 3 de la divinité, * ils les embrouillent, [■" qu'aux mistéres inconcevables! qui l'environnent ils ajoutent ^ des récits cent îois) plus inconcevables "qu'au lieu d'éclairer la raison ils l'abrutissent, qu'au lieu d'établir la paix sur la terre ils y (» font 'couler des '"torrens de sang humain) je (>• cherche en vain ce qu'on gagne à tout cela), je n"\' \ois que Iles crimes des hommes et. '-'les calamités ('^ de mon espèce).

' B. (Toutes) Les plus grandes idées de la divinité (se) nous viennent par la raison seule. [Voyez le spectacle de la nature, écoutez la voix intérieure. Dieu n'a-t-il pas tout dit à nos yeu.x à notre conscience, à nôtre jugement ? et qu'est-ce que les hommes nous diront de plus?] (Jamais) [Toutes] les révélations ne font que dégrader Dieu. (Je vois que les dogmes particuliers rendent l'homme orgueilleu.x. intolérant, cruel, que) loin d'eclaircir. — M. ne font que dégrader Dieu [en lui donnant les passions humaines]; loin d'eclaircir. — I. Toutes les révélations ne font que dégrader Dieu [en « lui » donant les passions (des hommes) [humaines]]. Loin d'eclaircir.

- [(religions e.xclusives... dogmes) les vôtres].

■' B. du grand Etre.

^ B. (ils) [je vois que les dogmes particuliers] les embrouillent, que loin de les ennoblir ils les avilissent, qu'au.x mistéres.

■' (qu'ils l'environnent de mistéres inconcevables).

" [mille contradictions]. — B. (mille) [des] contradictions absurdes. — I. (mille) [des] contradictions absurdes.

' B. (qu'au lieu d'éclairer la raison ils l'abrutissenii qu'ils rendent l'homme orgueilleux, intolérant crilel, qu'au lieu d'établir.

" .[portent [sans cesse] le fer et le feu toutes les horreurs des meurtres les plus affreux et des guerres les plus cruelles], — B. portent (sans cesse) le fer [et] le feu (les horreurs de tous les crimes). Je me demande. — I. portent (sans cesse) le fer et le feu.

'■' [verser].

'" [flots].

" [« me demande à quoi » bon tout cela sans savoir me repondre].

'- B. (la désolation) [les misères].

'■' Idu genre humain].

elle du bon usaue de mes facultés ? Monirez-moi ce qu'on peut ajouter, pour la gloire de Dieu, pour le bien de la société, & pour mon propre avantage, aux devoirs de la loi naturelle, & quelle vertu vous ferez naître d'un nouveau culte, qui ne soit pas une conséquence du mien ? Les plus grandes idées de la Divinité nous viennent par la raison | seule. Voyez le spectacle [133] de la Nature, écoutez la voix intérieure. Dieu n'a-t-il pas tout dit à nos yeux, à notre conscience, à notre jugement '? Qu'est-ce que les hommes nous diront de plus? Leurs révélations ne font que dégrader Dieu, en lui donnant les passions humaines. Loin d'éclaircir les notions du grand Etre, je vois que les dogmes particuliers les embrouillent: que loin de les ennoblir ils les avilissent; qu'aux misteres («) inconcevables qui l'environnent ils ajoutent des contradictions absurdes; qu'ils rendent l'homme orgueilleux, intolérant, cruel : qu'au lieu d'établir la paix sur la terre, ils y portent le fer & le feu. Je me demande à quoi bon tout cela, sans savoir me répondre 2. Je n'v vois que les crimes des hommes & les misères du genre humain ^.

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