LES PRECURSEURS DE JEAX-JACQUES XXI
.Morus. dont VUlopie, vite populaire en France, présentait au lecteur un Christianisme épuré, intellii^ible. proche de hi Nature et tolérant ', — sans même s'arrêter au bon Jean Barclav, dont les Rois siciliens et les prêtres sardes, quelques centaines d'années avant le Christianisme, {glorifiaient la Providence chrétienne et célébraient les douceurs de la vie monastique -, — est-ce que Mentor n'abusait pas un peu de la docilité de son élève pour lui insinuer la doctrine du pur amour ^?
Quelques années avant Télémaque. dès 1676. Jacques Sadeur, qui avait découvert la « Terre Australe » et y avait vécu « trente-cinq ans », en revenait avec une « description de ce pavs inconnu jusqu'ici, de ses mœurs et de ses coutumes » : il s'v était particulièrement renseigné sur les crovances des Australiens. « dont la grande religion est de ne point parler de religion », parce que. comme l'expliquait à Sadeur. dans un discours très métaphysique, un philosophe de là-bas, si Dieu existe — et il existe sans doute. — il est « Y Incompréhensible ». et « la raison nous oblige de n'en point parler » *. L'année suivante, le capitaine Sirden découvrait une région encore plus ignorée, le pays des Sévarambes. Denis Vairasse. qui racontait les aventures de ce hardi navigateur, exposait avec indulgence la religion de « ces peuples heureux », qui. « si elle n'est pas la plus véritable de toutes, est du moins la plus conforme à la raison humaine » : il laissait deviner qu'il penchait, comme les héros de son histoire, vers une religion « raisonnable » ; et les prêtres giovannites, dont il précisait complaisamment les hérésies, lui étaient des porte-paroles commodes pour chercher noise au dogme catholique '.
.Au début du .Wilh' siècle, le baron de la Hontan s'était contenté d'explorer le Canada ; mais il y avait été aussi favorisé que Sadeur ou Sirden dans leurs expéditions plus périlleuses. Il avait rencontré en pleine forêt vierge un « chef de sauvages ». « fin et politique », auquel il avait essayé de « découvrir les grandes vérités du Christianisme »; mais le sauvage avait une dialectique si subtile et si embarrassante dans sa
' Des différentes religions de l'i'topie, uô"'-, 2S2-34N.
-' Cf. Argents, IV et VI [78], II, SSo-Sgo, III, 3io-320, B^i-Stx).
^ Cf. les rapprochements entre le Télémaque et les Maximes présentés par .M. .\Ibert Cherel dans son édition critique des Maximes des Saints, Paris, Bloud, lyii, in-i2, pp. Q0-Q2.
* La Terre Australe, VI 86''' , 112, 119-120 sqq.
" Histoire des Sévarambes 'x-;\ IV, 204. 3ki sqq.
XXII INTRODUCTION
simplicité, que La Hontan, déconcerté, renonçait à ses projets de conversion, ne demandait plus qu'à « se faire Huron », à vivre innocemment de la vie de la Nature sous « les lois de l'Instinct » et le rei,'ard « du Grand Ksprit » i.
Jacques Massé, lui aussi, avait vovagé de par le monde. Kn 1710, il livrait au public le récit de ses « aventures ». .\ l'une de ses étapes, il avait rencontré un bon vieillard chinois, qui avait e.vpérimenté bien des religions, et qui se reposait finalement dans un Christianisme très peu dogmatique, mais très tolérant, ou. pour mieux dire. « uni\ersaliste ». Esclave chez des Turcs, parmi ses compagnons de chaîne. .Massé avait trouvé « un préposant gascon, qui était bien le plus hardi athée ou déiste qu'il eût vu de ses veux », au reste d'une douceur angéliqiie. quoique admirable ironiste ''. Et le Gascon, comme le Chinois, développaient devant l'innocent Massé bien des théories hétérodoxes ou libertines, avec une ampleur satisfaite qui aurait été inattendue dans un récit de vovage, si le lecteur n'avait senti que ces exotiques philosophes n'étaient, entre les mains de polémistes prudents, que des truchements dociles.
Tous ces vovages aux pavs des rêves théologiques furent fort goûtés ; et les romanciers, en quête de succès, étaient sûrs de l'obtenir, s'ils glissaient, parmi les aventures de leur héros, les discours de quelque vieux sage, qui. dans la solitude d'une ile déserte, avait su retrouver la simplicité des lumières primitives, ou ceux d'un voyageur philosophe, exilé chez de « pauvres sauvages superstitieux », qui se contentait discrètement de leur prêcher la religion naturelle. Qu'on se rappelle, par exemple, les sermons du .Fredelingue de Marivaux (lyaS) aux sauvages de son ile : « C'est cet Etre, leur dis-je, qui a fait tout ce que vos yeux vous font voir: il est l'admirable ouvrier de toute la nature, de ce ciel, parsemé d'éternelles clartés, et de ce soleil qui réchauffe les entrailles de la terre et qui donne la vie aux moindres plantes. — Ils écoutaient ces discours avec un sentiment intérieur qui leur faisait connaître que j'avais raison. Je leur dis après : ... Cette àme qui vous anime, qui vous fait maintenant sentir les vérités que je vous apprends, cette àme qui a jugé qu'il v avait une puissance au-dessus de vous, et qui ne s'est trompée
' Xoui'eiîiix Vo\-iiges ,.iu Baron de la Hontan 104, II, 121. Dialogues de M. de la Hontan 'lo.SJ, 1, ïy sqq.
- Vin-age.i et aventures de Jacques Massé iiT, 4i3-4;^.°i. 455-468.