‹ La "Profession de foi du vicaire savoyard"Chapitre 119 sur 176 · Relîgion personnelle et religions traditionnelles · texte numérisé non relu

Relîgion personnelle et religions traditionnelles

Je viens, mon jeune ami, de vous reciter de bouche ma profession de foi telle que Dieu la lit dans mon cœur : | vous êtes le premier à qui je l'ai faite; vous êtes le seul peut-être à qui je la ferai jamais. Tant qu'il reste quelque bonne croyance parmi les hommes, il ne faut point troubler les âmes paisibles, ni allarmer la foi des simples par des difficultés qu'ils ne peuvent résoudre & qui les inquiettent sans les éclairer. Mais quand une fois tout est ébranlé, on doit conserver le tronc aux dépens des branches; les consciences agitées, incertaines, presque éteintes, & dans l'état où j'ai vu la vôtre, ont besoin d'être affermies & réveillées; & pour les rétablir sur la base des vérités éternelles, il faut achever d'arracher les piliers flottans, auxquels elles pensent tenir encore 1.

' Rousseau venait de mettre ces conseils en pratique. A M. Ribote, qui le priait d'intervenir, dans l'affaire Rochette, en faveur de ses « frères » réformés, il répondait d'abord par une fin de non-recevoir (Lettre du 28 Septembre 1761 [23 I, puis par un refus motivé (Lettre du 24 Octobre. X, 273 ; cf. [47]. 543-546) : « Je sens combien il est dur de se voir sans cesse à la merci d'un peuple cruel, sans appui, sans ressource, et sans avoir même la consolation d'entendre en paix la parole d Dieu. Mais cependant. Monsieur, cette même parole de Dieu est formelle sur le devoir d'obéir aux lois des princes La défense de s'assembler est incontestablement dans leurs droits; et, après tout, ces assemblées n'étant pas de l'essence du Christianisme, on peut s'en abstenir sans renoncer à sa foi », etc.

' Il semble que le Vicaire considère son disciple comme un représentant fidèle de l'esprit contemporain. 11 avait déjà indiqué d'un mot, p. i3i, - le rappro:hement est de Rousseau : cf. Lettre à J. Burnand, du 28 Mars 1763, XI, 55 — qu'il voyait en lui un symbole : « Voilà, je crois, disait-il en noie, ce que le bon vicaire pourrait dire à présent au public »; et ici même, dans M. il souligne cette attitude : « Vous saurez bien remarquer, cher Moultou, que cet écrit ne serait pas bon à publier en tout temps, mais que. dans celui-ci, le public ne peut plus qu'y gagner ». Ainsi, par-dessus la tête du jeune homme, c'est à toutes les âmes de son temps que Rousseau s'adresse, car, elles aussi, pour la plupart, sont «agitées, incertaines, presque éteintes». 11 avait eu plus de scrupules quelques années auparavant, lorsqu'il se proposait d'écrire à Voltaire

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peut se faire (' qu'en achevant) d'arracher les piliers rtotan s - auxqu ELS elles pensent tenir encore, f ï ^7'* Il \'ous êtes dans l'âge ^critique [ou l'esprit s'ouvre (* encore)

à la certitude, fou] le cœur reçoit (son caractère et) sa forme ' ci] « où l'on se » détermine pour toute la \'ie soit en bien soit en mal. Plus tard la substance est durcie et les fnou\'ellesj empreintes , ne marquent plus. Jeune homme recevez dans \ôtre ^ame encore flexible le cachet de la vérité. Si j'étois plus sur de moi-même i'aurois pris un ton dogmatique "et décisif. Mais je suis homme *et sujet à l'erreur que pouvois-je faire. Je vous ai ouvert mon cœur sans reser\e. Ce que je tiens pour sur, je vous l'ai donné (" comme) tel, ^^ je vous ai donné mes doutes pour des doutes, mes opmions pour des opinions, je vous ai dit mes raisons de « douter et » de croire ". Maintenant c'est à vous de juger. [Vous 12 avez pris du tems (pour penser). Cetie précaution est sage et me !•'* donne bonne opinion de vous. Commencez par mètre votre conscience en état de vouloir être éclairée. Soyez sincère avec vous-même]. « Appropriez vous de » mes sentimens ce qui vous ('^ a) persuadé rejetiez le reste. « Vous n' » êtes pas encore assez '* corrompu par le vice pour risquer de mal choisir. Je vous proposerois d'en conférer entre nous : mais sitôt qu'on

' [sans achever].

- flotan aux quelles (sic). — 1. aux quel(le)s.

" B. « critique ».

■* B. [(où se forme)].

'' [et son caractère].

'' I. [àme].

' B. (de?) [et].

* B. [ignorant] (et).

" [pour].

'" M. < je vous ai donné mes... pour des opinions >.

" [(et de douter)].

'^ B. (donne bonne opinion) [fait bien penser] de vous.

'* [aura].

" B. dépravé.

t Ici, dans le manuscrit, la fin de la page est laissée en blanc.

Vous êtes dans l'âge critique où l'esprit s'ouvre à la certitude, où le cœur reçoit sa forme & son caractère. & où l'on se détermine pour toute

ces lignes, qu'il supprima finalement [12 0,5" : « [Il ne faut pas] désoler les hommes à pure perte, quand ce qu'on veut leur apprendre n'est bon à rien. Ainsi je ne saurais approuver qu'on raisonne publiquement sur ces matières en langue vulgaire ». Les considérations qu'il présente ici rapidement ont été développées par lui dans une page très importante, à laquelle j'ai déjà fait un emprunt, p. i3i, note, et dont voici la conclusion, V des Lettres de la Montaigne, 111, 199 : « Quel moment plus heureux pour établir solidement la paix universelle, que celui où l'animosité des partis suspendue laissait tout le monde en état d'écouter la raison? A qui pouvait déplaire un ouvrage où. sans blâmer, du moins sans exclure personne, on faisait voir qu'au fond tous étaient d'accord;... que chacun devait rester en repos dans son culte, sans troubler celui des autres: que partout on devait servir Dieu, aimer son prochain, obéir aux lois, et qu'en cela seul consistait l'essence de toute bonne religion? C'était établir à la fois la liberté philosophique et la piété religieuse; c'était concilier l'amour de l'ordre et les égards pour les préjugés d'autrui : c'était, sans détruire les divers partis, les ramener tous au terme commun de l'humanité et de la raison : loin d'exciter des querelles, c'était couper la racine à celles qui germent encore, et qui renaîtront infailliblement d'un jour à l'autre, lorsque le zèle du fanatisme, qui n'est qu'assoupi, se réveillera : c'était, en un mot, dans ce siècle pacifique par indifférence, donner à chacun des raisons très fortes d'être toujours ce qu'il est maintenant sans savoir pourquoi ». — • C'est à peu près de la même façon que Marie Huber avait envisagé le problème religieux contemporain. H y a des cas, disait-elle. Religion essentielle [i5i], 111, 12, où il faut avoir des ménagements pour les préjugés religieux ; mais, quand les esprits sont prêts « à recevoir une nourriture plus solide ». les ménagements deviennent inutiles. « Notre siècle ne serait-il point dans ce dernier cas » ? Cf. encore IV, 1 1 8-1 19 : « On dirait que tout concourt à sa ruine |de la religion]; d'un côté l'irréligion, l'incrédulité gagne une bonne partie des hommes, et même ceux d'entre eux qui passent pour les plus sensés : de l'autre la division déchire les différents partis et sociétés chrétiennes plus que jamais. Encore un coup, ne voilà-t-il pas d'étranges acheminements à ce mieux, ou à ce retour d'harmonie que vous espérez! Il faut avouer que la situation de notre siècle par rapport à la religion, a quelque chose d'assez paradoxe c u d'indéfinissable ; car enfin, malgré tous les coups qu'on lui porte, on dirait qu'elle regagne d'un côté ce qu'elle perd de l'autre; et il se peut que cette confusion actuelle devienne lumineuse pour la génération naissante : c'est que ces mêmes coups n'atteignent pomt jusqu'à la religion; ils ne portent pour l'ordinaire que sur ce qui n'est point elle-même, sur le faux qu'on lui prête ». — Quant à la comparaison du « tronc » et des « branches », Rousseau s'en est servi plusieurs fois. Dans le passage cité plus haut des Lettres de la Montagne, III, 199, parlant de l'indilTérence religieuse qui envahissait l'Europe, il dira : « Pour oter les mauvaises branches, on avait abattu l'arbre; pour le replanter, il fallait n'y laisser que le tronc ». Cf. encore Notes a M. de Malesherbes (1761). V, 89 : « Les catholiques, qui s'obstinent à vouloir jouer quitte ou double, ont grand tort; ils ne trouveront sûrement pas leur compte à ce marché; or, pourquoi serions-nous tenus d'avoir le même tort qu'eux? Les réformés commencent à sentir la nécessité de sacrifier quelques branches pour conserver le troncs: Lettre à Duclos, vraisemblablement de Décembre 1760 (cf. la minute de Neuchàtel [12 A]). X, 235 : « Je serai ce croyant-là ; et. si je n'ai pas le talent nécessaire, j'aurai du moins l'intrépidité. A Dieu ne plaise que je veuille ébranler cet arbre sacré que je respecte, et que je voudrais

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dispute, on s' ' opiniâtre la vanité - s'en mêle, la bonne foi n'\ est plus. Mon ami ne disputez jamais ; car on n'éclaire par la dispute ni ^ soi ni les autres. Pour moi, [ce n'est qu'après bien des années de méditation que] « j'ai pris » {* ma forme et) je m'\' tiens, ma conscience est tranquille mon cœur est content; si je vouiois recommencer un nou\el examen de mes (''opinions) je [® n'v ' porterois pas ' plus d'amour (■' de) la vérité] (que je n'ai déj : fait) et mon esprit déjà moins actif seroit moins en état de la connoitre. Je '"resterai comme "je suis de peur qu'insensiblement le goût de la contemplation i- ne m'attiédit sur la pratique de mes devoirs et [de peur de retomber dans mon premier pvrrhonisme ("et de n'avoir plus) la force d'en sortir ^'J. Plus de la moitié de ma vie est écoulée '^ il ne me reste que le tems qu'il '"faut pour agir. "Si je me trompe Dieu me le pardonnera sans doute, je tâcherai d'effacer mes erreurs par mes vertus.

' I. (opiniâtre) [(?not inachevé illisible) échauffe].

- B. [robstination].

■' ni soit {sic) ni les autres.

■" [mon parti].

' [sentimens].

" (ne ferois peut-être que me rejeter dans un nouveau pyrrlionisme).

' B. (preterois) [porterois].

* B. « un » plus pur amour.

■■' [pour].

'" (serai).

" comme suis (sic).

'- B. (ne devint) [devenant] une passion oiseuse (et) ne m'attiédit sur.

■'' [sans retrouver].

" (et de peur).

'' I. il ne me reste que le tems.

'" B. me faut pour en mettre à profit le reste. — M. me faut pour mettre à profit.

" B. (Si je me trompe Dieu erreurs par mes vertus) [et pour effacer mes

erreurs par mes venus. Si je me trompe c'est malgré moi. Celui qui lit au fond de mon cœur sait bien que je n'aime pas mon aveuglement. Dans l'impuissance (•■> d'en sortir) par mes propres lumières le seul moyen qui me reste pour en sortir est une bonne vie et si des pierres mêmes Dieu peut susciter des enfans à Abraham tout homme a droit d'espérer d'être éclairé lorsqu'il s'en rend digne].

a) [de m'en tirer]. — M. (d'en sortir) [de m'en tirer].

la vie, soit en bien, soit en mal. Plus | tard la substance est durcie ', & les [192] nouvelles empreintes ne marquent plus. Jeune homme, recevez dans votre ame, encore flexible, le cachet de la vérité. Si j'étois plus sur de moi-mèmï, j'aurois pris avec vous un ton dogmatique & décisif; mais je suis homme, ii^norant, sujet à l'erreur, que pouvois-je faire? Je vous ai ouvert mon cœur sans réserve; ce que je tiens pour sûr, je vous l'ai donné pour tel ; je vous ai donné mes doutes pour des doutes, mes opinions pour des opinions; je vous ai dit mes raisons de douter & de croire. Maintenant c'est à vous de juger : vous avez pris du tems; cette précaution est sage, & me fait bien penser de vous. Commencez par mettre votre conscience en état de vouloir être éclairée. Soyez sincère avec vous même. Appropriez-vous de mes scntimens ce qui vous aura persuadé, rejetiez le reste. Vous n'êtes | pas encore assez dépravé par le vice, [193] pour risquer de mal choisir. Je vous proposerois d'en conférer entre nous; mais si-tôt qu'on dispute, on s'échauff'e; la vanité, l'obstination s'en mêlent, la bonne-foi n'y est plus. Mon ami, ne disputez jamais; car on n'éclaire par la dispute ni soi, ni les autres. Pour moi ce n'est qu'après bien des années de méditation que j'ai pris mon parti; je m'y tiens, ma conscience est tranquille, mon cœur est content. Si je voulois recom-

cimenier de mon sang; mais j'en voudrais bien ôter les branches qu'on y a greffées, et qui portent de si mauvais fruits ». D'ailleurs, cette comparai>on ne lui appartient pas; il la trouvait dans Marie Huber. Religion essentielle fi5i], IV. 5-6 : « La Religion toute entière tient à un seul principe, comme toutes les branches d'un arbre tiennent au tronc. Prenez-le par les branches, elles se laissent détacher de l'arbre, mais vous ne tenez rien. Saisissez-vous du tronc, vous avez tout, rien ne vous échappe»; et dans Vernet, Vérité de la Religion [162], I, 180 (à propos des Mœurs de Toussaint) : « L'auteur, choqué de divers abus, n'a pas su séparer ces abus accidentels d'avec le fond du christianisme. Quelques branches le blessent, il coupe l'arbre et met en sa place une partie de ce même branchage, destitué de ses racines ». Cf. encore, dans le P. Castel, à propos de la physique de Descartes, Système de Newton, Discours préliminaire [167]. i5 : « Je m'attachai fortement, et avec une sorte d'àpreté, au corps de l'arbre, au tronc, aux racines, et, tout au plus, aux quatre ou cinq maîtresses branches, qui ne peuvent se soutenir ou tomber, sans entraîner tout ce menu branchage, qui ne mérite pas, en vérité, qu'on s'amuse à l'éplucher en détail ».

' Quelle « substance »? L'adjectif employé semble indiquer qu'il s'agit du cerveau; mais la phrase suivante pourrait laisser un doute : « Recevez dans votre âme encore flexible ■». La formule est équivoque et peu claire. Voici pourtant un texte qui ne laisse aucun doute sur la pensée de Rousseau, Lettre au .Marquis de Mirabeau, du 26 Juillet 1767 : « Je sens que les traces de mes vieilles idées, racornies dans mon cerveau, ne permettent plus à des idées si nouvelles d'y faire de fortes impressions». Cf. encare 11* Livre d'Emile, 11, 7D ; « Leur cerveau [des enfants], lisse et poli, rend comme un miroir les objets qu'on lui présente »; et Souvelle Héloîse (V, iii|. IV, 406 ; « La nature a donné au cerveau des enfants cette souplesse qui le rend propre à recevoir toutes sortes d'impressions ».

mencer un nouvel examen de mes sentimens, je n"y porterais pas un plus pur amour de la vérité, & mon esprit déjà moins actif serait moins en état de la connoître i. Je resterai comme je suis, de peur qu'insensiblement le goût de la contemplation devenant une passion oiseuse, ne m'attiédît sur l'exercice de mes devoirs, & de" peur de retomber dans mon premier pyrrhonisme, sans re- | trouver la force d'en sortir. Plus de la moitié de [194] ma vie est écoulée; je n'ai plus que le tems qu'il me faut pour en mettre à profit le reste, & pour effacer mes erreurs par mes vertus. Si je me trompe, c'est mali,'ré moi. Celui qui lit au fond de mon cœur sait bien que je n'aime pas mon aveuglement ^ Dans l'impuissance de m'en tirer par

' Toutes ces affirmations ne sont pas seulement des formules littéraires pour clôturer une discussion embarrassante. Elles traduisent exactement la réalité : cf. le récit de cette crise décisive dans la 111" « Promenade » des Rêveries, IX, 3-ii-342, récit que j'ai déjà utilisé plus haut, pp. 27, ote 6 et 129, note 1. pour commenter les confessions du Vicaire : «Je me dis enfin : me laisseraije éternellement balloter par les sophismcs des mieux disants?... Leur philosophie est pour les autres; il m'en faudrait une pour moi. Cherchons-la de toutes mes forces, tandis qu'il est temps encore, afin d'avoir une règle fixe de conduite pour le reste de mes jours. Me voilà dans la maturité de l'âge, dans toute la force de l'entendement : déjà je touche au déclin : si j'attends encore, je n'aurai plus, dans ma délibération tardive, l'usage de toutes mes forces; mes facultés intellectuelles auront déjà perdu de leur activité ; je ferai moins bien ce que je puis faire aujourd'hui de mon mieux possible: saisissons ce moment favorable; il tst l'époque de ma réforme externe et matérielle; qu'il soit aussi celle de ma réforme intellectuelle et morale. Fixons une bonne fois mes opinions, mes principes : et soyons pour le reste de ma vie ce que j'aurai trouvé devoir être après y avoir bien pensé. J'exécutai ce projet lentement, et à diverses reprises, mais avec tout l'efl'ort et toute l'attention dont j'étais capable. Je sentais vivement que le repos du reste de mes jours et mon sort total en dépendaient. Je m'y trouvai d'abord dans un tel labyrinthe d'embarras, de difficultés, d'objections, de tortuosités, de ténèbres, que vingt fois tenté de tout abandonner, je fus près, renonçant à de vaines recherches, de m'en tenir, dans mes délibérations, aux règles de la prudence commune, sans plus en chercher dans les principes que j'avais tant de peine à débrouiller; mais cette prudence même m'était tellement étrangère, je me sentais si peu propre à l'acquérir, que la prendre pour mon guide n'était autre chose que vouloir, à travers les mers et les orages, chercher, sans gouvernail, sans boussole, un fanal presque inaccessible, et qui ne m'indiquait aucun port. Je persistai : pour la première fois de ma vie. j'eus du courage, et je dois à son succès d'avoir pu soutenir l'horrible destinée qui dès lors commençait à m'envelopper, sans que j'en eusse le moindre soupçon. Après les recherches les plus ardentes et les plus sincères qui jamais peut-être aient été faites par aucun mortel, je me décidai pour ^oute ma vie sur tous les sentiments qu'il m'importait d'avoir; et, si j'ai pu me tromper dans mes résultats, je suis siir au moins que mon erreur ne peut m'être imputée à crime, car j'ai fait tous mes efforts pour m'en garantir ».

' Au moment de conclure, Rousseau revient encore sur ce principe de « bonne foi », qui est, dans sa pensée, le principe « antiphilosophique » par excellence, et qui a été pour lui, comme pour Marie Huber (cf., plus haut, p i32, note i). l'àme même de ses recherches. Aussi, d'un bout à l'autre de la Profession, les protestations de < bonne foi », les appels à la « bonne foi », ont-ils reparu de loin en loin, comme des refrains ■

(Que) si * vos reflexions vous amènent à penser comme * je pense, que mes sentimens soient les vôtres et que nous a\ons la même profession de foi voici le conseil que je vous donne. N'exposez plus vôtre ['vie] aux (■'tentations) de la misère et du desespoir. ^ Ne la trainez plus avec ignominie à la merci des étrangers [et cessez de manger le \il pain de l'aumonej. Retournez dans vôtre patrie, reprenez la religion de vos pères, suivez la dans la 6 simplicité de vôtre cœur et ne la quitez plus '. [Ne soN^ez * point en peine du voyage, on » vous trouvera quelque argent pour cela. Ne craignez pas non plus la mauvaise honte d'un retour ('^^ ignominieux), " il faut rougir >'- d'une faute et non i^pas de "la reparer. Vous êtes '•' encore dans l'âge où (^Ton les) pard(jnne. Quand vous voudrez (l' sincèrement) écouter vôtre conscience mille '* vains

' B. mes.

- M. (moi) je pense.

■' (misère).

■* B. tentations.

^ (Retour nez).

° I. (simplicité) [(pureté) sincérité].

' I. elle est très simple et très sainte, je la crois de toutes les religions qui sont sur la terre celle dont la (conscience et) [morale est la plus pure et dont] la raison se contente(nt) le mieu.x.

' B. pas.

' B. y pourvoira.

'" [humiliant].

" M. c'est de la faute qu'il faut rougir et non de la réparation.

'■-' B. (des) [d'une] faute(s). — I. de (commettre) [faire] « une» [(des)] faute(s).

'^ B. < pas >.

» I. (les) [la].

'= (d ans).

'" [tout se]. — I. tout(es) se pardonne(nt) mais où l'on ne (retombe) [pèche] plus impunément.

" [bien]. — M. < bien >. — I. (bien).

" M. < vains >.

mes propres lumières, le seul moyen qui me reste pour en sortir est une bonne vie; & si des pierres mêmes Dieu peut susciter des enfans à Abraham -, tout homme a droit d'espérer d'être éclairé lorsqu'il s'en rend digne.

Si mes réflexions vous amènent à penser comme je pense, que mes sentimens soient les vôtres, & que nous ayons la même profession de toi, voici le conseil que je vous donne. N'exposez plus votre vie aux tentations de la misère & du désespoir, ne la traînez plus avec ignominie à la merci des I étrangers, & cessez de manger le vil pain de l'aumône. Retournez [195] dans votre patrie, reprenez la religion de vos pères i, suive/.-la dans la sincérité de votre cœur. & ne la quittez plus; elle est très-simple & trèssainte; je la crois de toutes les religions qui sont sur la terre, celle dont la morale est la plus pure, & dont la raison se contente le mieux -. Quant aux fraix du voyage n'en soyez point en peine, on y pourvoira. Ne

cf. pp. 21 : » Si je me trompe, c'est de bonne foi » ; 69 : « Jeune homme, écoutez avec confiance, je serai toujours de bonne foi »: 127-128 : « Pour être de bonne foi, je ne me crois pas infaillible » ; i32 : « Je ne vous promets que de la bonne foi ».

* Allusion à la parole de Jean-Baptiste aux foules qu'il baptise : cf. Matlh., 111. g; Luc. 111. 8.

' Cf. Confessions, VIII, 64 : « Ses sentiments [de l'abbé Gaime], ses avis furent les mêmes [que ceux du Vicaire]; et, jusqu'au conseil de retourner dans ma patrie, tout fut comme je l'ai depuis rendu au public ». Si intimement liés que fassent à Genève le civisme et le calvinisme, il y a pourtant une légère différence entre « conseiller de retourner dans sa patrie » tt « conseiller de reprendre la religion de ses pères ».

• On remarquera que cet éloge de la religion de Genève manque dans tous les manuscrits, sauf le dernier. Il a été ajouté dans la révision finale, comme un témoignage du lovalisme religieux de Jean-Jacques à l'égard de Genève. Au prix d'un peu plus d'invraisemblance. Rousseau a trouvé peut-être piquant de faire faire l'éloge du calvinisme par un prêtre catholique. Mais, en ajoutant cette phrase, il a sans doute oublié que c'était le V'icaire qui était censé parler; et sa déclaration a une valeur toute ptrsonntlle. Elle s'accorde, du reste, assez mal avec les principes posés plus haut par le Vicaire, p. 184 : « Je regarde toutes les religions particulières comme autant d'institutions salutaires qui prescrivent dans chaque pays une manière uniforme d'honorer Dieu par un culte public, et qui peuvent loutes avoir leurs raisons dans le climat, dans le gouvernement, dans le génie du peuple ou dans quelque autre cause locale qui rend l'une pré/érable à l'autre, selon les temps et les lieux. Je les crois toutes bonnes quand on y sert Dieu convenablement ». Dans la V" des Lettres de la Montagne. III, 198-199, Rousseau reconnaît que la Profession est une apologie indirecte de la théologie genevoise de son temps : « Pour moi, dit-il, je regardais comme la gloire et le bonheur de la patrie d'avoir un clergé animé d'un espnt si rare dans son ordre, et qui, sans s'attacher à la doctrine purement spéculative, rapportait tout à la morale et aux devoirs de l'hcmme et du citoyen. Je pensais que. sans faire directement son apologie, justifier les max mes que je lui supposais et prévenir les censures qu'on en pourrait fa're. c'était un service à rendre à l'État. En montrant que ce qu'il négligeait n'était ni certain, ni utile, j'espérais contenir ceux qui voudraient lui en faire un crime : sans le

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obstacles disparoitront « 'à sa voix». Vous ^sentirez que] dans l'incertitude ou nous sommes c'est une inexcusable présomption (■^ de suivre) une autre Religion que * celle ou l'on est * né *. Si l'on s'égare on s'ôte une grande 'excuse au tribunal du *juge (suprême 'qui sûrement pardonnera) plus ('» aisément) l'erreur où l'on fut nourri que celle qu'on (>' choisit) soi-même.

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