LA « PROFESSION » ET LES « CONFESSIONS » XXVII
/bi peut être considéré comme un fragment anticipé de « Mémoires ». Sont-ce des mémoires exacts, et peut-on les annexer aux Confessions en guise de supplément. — le problème devient ici plus délicat et mérite examen.
Si Ion compare le récit de VÉmile au récit des Confessions, on s'apercevra que les deux récits, là où ils concordent, ne s'accordent pas toujours, et que celui des Confessions est à la fois moins dramatique et plus vraisemblable. Le « calviniste expatrié » de l'Emile. « fugitif, sans ressources », entre chez les catéchumènes « pour avoir du pain »; le Jean-Jacques des Confessions n'est venu, très librement et très gaillardement. d'Annecv à Turin que pour y entrer. « L'hospice pour les prosélytes » est une manière de mauvais lieu, dont les directeurs semblent des proxénètes ; l'hospice de Jean-Jacques n'est certes pas le séjour de la vertu, et l'administration y est même indulgente au vice : mais, si l'on y voit des gestes malpropres, ce sont des camarades polissons qui les provoquent. Le prosélvte. pour s'être refusé à des propositions « infâmes », est traité en « criminel »: on se contente de rendre à Jean-Jacques « le séjour de l'hospice désagréable ». Le prosélyte finit par s'évader, et le bon prêtre savovard, qui s'intéresse à lui, « n'hésite pas à favoriser son évasion »; Jean-Jacques, qui ne connaîtra l'abbé Gaime qu'au sortir de l'hospice, fait une sortie très régulière, dûment converti et rebaptisé, emportant avec lui les quelque « vingt francs en petite monnaie qu'avait produits sa quête » '.
.\u reste, le récit des Confessions, pour être moins romanesque, n'offre pas beaucoup plus de sécurité; et il est très vraisemblable que le drame de l'hospice a été moins atroce que l'imagination de Jean-Jacques se l'est figuré plus tard; en tous cas. il fut court, et au prix d'une conversion promptement bâclée, Jean-Jacques le réduisit au minimum, car il quittait l'hospice onze jours après v être entré '-.
' Confessions, VllI, 41-4S. Cf., plus loin, dans cette édition de la Profession, pp. 3-7. la comparaison détaillée des textes.
' Depuis T878, où le pasteur Jean Gaberel avait publié un soi-disant « fac-similé de l'acte d'abjuration de Jean-Jacques Rousseau à l'archiconfrérie du San-Spirito en 1728» [263. j55, les historiens de Rousseau admettaient qu'il était resté quatre mois et onze jours à l'hospice, du 12 .\vril au 23 .\oùt 1728 : cf., par exemple, G, Valleite '287 ■>'«], 49 et note 2. Mais le texte du registre avait été mal lu. J'en ai donné une reproduction photographique dans mon article : Le séjour de Jean-Jacques Riiusseau à l'hospice du San Spirilo 3oi'. On v verra qu'au lieu de lire .\gosto, il faut lire .iple. I barré (= Aprilei et que Jean-Jacques, entré ;i l'hospice le 12 .\vril, abjura
INTRODUCTION
Cependant, il n'est pas impossible que tel renseignement, fourni par le seul prologue de la Profession, puisse être utilisé pour la biographie de Rousseau, et. par exemple, je serais tenté de croire que .lean-Jacques, comme « le jeune homme » de VEinile, a pu demander à l'abbé Gaime d'être inscrit parmi les pauvres qu'on avait charité le prêtre de secourir i; je croirais vraisemblable aussi que. dès cette époque, Rousseau avait pris l'habitude de « faire des extraits de livres choisis » - : mais, si ces petits détails portent avec eux leur probabilité, on a vu qu'il serait imprudent d'écrire la \ie de Jean-.lacques à Turin en acceptant comme authentiques toutes les indications de l'Emile. A plus forte raison, ne faut-il pas chercher dans ces mémoires remaniés une biographie exacte du « Mcaire Savoyard ».
Si 1 on en croit Rousseau lui-même, le personnage aurait un double modèle : « Réunissant .M. Gàtier a\ec J\l. Gaime. je fis, dit-il. de ces deux dignes prêtres l'original du Vicaire Savovard » '■'. Ce serait M. Gaime qui aurait tourni pour ce portrait les éléments les plus nombreux et les plus
le 21. el tut baptisé lu 23 du même mois, \oici. d'ailleurs, la transcription de la partie du registre qui le concerne.
[Aniio (liilherumîni | Ella | Ariuo
Parlenza St>n» AhjiiiM it.illes
jlticpri'he dello H.if jlf f Strcnf
Rosso
l.\éant]
Caluinista
1 Sig. Giuseppe
(iioGiacomo
.\prille
Aple
Aplc
Andréa Ferrero
di Oeneua
Sig. Franca
(^aiuinista
(^hristina Rocca
Ce registre nous apporte aussi des renseignements très intéressants sur les compagnons de Jean-Jacques et nous permet de contrôler par le menu le récit des Confessiims : ci., à ce sujet, mon article cité. — Sur l'hospice même du San-Spirito, son histoire et son organisation, cf. l'ouvrage de Marocco 1264].
• Cf., plus loin, dans cette édition de la Profession, p. 21 et note 2.
- Id., p. ig et note 2.
' Confessions. VIII, 84