‹ La "Profession de foi du vicaire savoyard"Chapitre 16 sur 176 · LA « PROFESSION » ET LES « CONFESSIONS » X.XIX · texte numérisé non relu

LA « PROFESSION » ET LES « CONFESSIONS » X.XIX

caractéristiques. Comme le Vicaire, il était prêtre, et prêtre savoyard. Précepteur des enfants du comte de .Mellarèdc, le jeune .lean-Jacques lit sa connaissance à Turin: et c'est à lui qu'il dut de ne pas sombrer irrémédiablement dans Timmoralité et l'irréligion qui guettaient sa vie vagabonde. .Modeste, instruit, dédaigneux de l'intrigue et sans crédit mondain, nature élevée et généreuse, esprit profondément religieu.v sans étroitesse. — cet abbé Gaime que font revivre les Confessions, nous apparaît, sous tous ces aspects, comme le Sosie du Vicaire '. Mais le Vicaire a « une figure intéressante»; et ici l'on se rappelle plutôt « la physionomie touchante » de l'abbé Gàtier. « ses grands yeux bleus », dont Rousseau trouvait si impressionnant « le mélange de douceur, de tendresse et de tristesse ». Le Vicaire a eu « une aventure de jeunesse »: il n'a pas su résister à « la voix de la Nature » ; sa probité trop scrupuleuse, lui défendant les dissimulations hvpocrites, « a laissé ses fautes à découvert»: on lui a fait « e.fpier le scandale »; et il a été arrêté, interdit, chassé ». C'est l'histoire même de l'abbé Gàtier, telle, du moins, que Rousseau l'a entendu raconter. Victime de « son cœur trop tendre ». le jeune et candide prêtre se laissa prendre au même piège et causa le même scandale: lui aussi, «il fut mis en prison, diffamé chassé » ■-.

Cette seule compénétration des deux personnages, si l'on peut ainsi parler, nous inviterait déjà, il me semble, à ne pas chercher, pour tous les épisodes de la biographie idéale du Vicaire, des identifications impossibles. Le schéma général peut rester vrai, mais la fantaisie doit se retrouver dans les détails : le travail d'idéalisation était, d'ailleurs, légitime dans un ouvrage qui n'avait rien d'historique, et dont ce morceau, en particulier, devait prendre aux veux de tous les lecteurs une valeur de symbole. Essavons donc de démêler, dans le Prologue de la Profession, ce qui appartient aux deux prêtres savovards, et ce qui appartient à la fiction.

L'abbé Gaime est connu. Les recherches de M. .Mugnier ont permis de le suivre dans les principales étapes de sa vie '•. .Aussi me contenterai-je de résumer brièvement ce qui est aujourd'hui acquis, et d'y ajouter quelques indications nouvelles. Jean-Claude Gaime ou Gaymoz, était né à Hérv-sur-.\lbv. en Savoie, le 2 Septembre i6q2; c'est dire que. comme

'- Id., S3-84.

' J. J. Ruiisseau et Mme de Warens [272]. 46-55 et 424-42Q.

XXX IXTRODUCTIOX

le Vicaire. « il était né pauvre et paysan, destiné par son état à cultiver la terre ». 11 fit, sans doute, ses études ecclésiastiques au séminaire des Lazaristes d',\nnecy. En AntII 172-2. il se trouvait à Turin depuis déjà quelque temps, et avait passé Texamen de .Maitre-ès-arts à l'L'niversité de cette \ille. Le 22 .\vril 1723 et le 24 Février 1724, il recevait d'.\nnecv une double lettre dimissoire. lautorisant à se faire ordonner sous-diacre et diacre en Piémont '. Kn 1725, il était prêtre, et toujours à Turin. C'est à ce moment, semble-t-il. qu'il entra comme précepteur chez le Comte de .Mellarède. De 173s à 1745, nous savons qu'il fut professeur de français et sous-prieur à l'.Vcadémie royale des jeunes nobles; mais, très vraisemblablement, il \- enseignait dès 1730. En 1745. il quitta Turin, et revint en Savoie, à Rumiih'. 11 s'v trouvait encore quand Rousseau composait la Profession de foi : et c'est là qu'il mourut, le i3 Mai 17G1. après avoir passé dans ce petit villai^e quinze années d'une vie « autant édifiante qu'intérieure » -. On jugera, sans doute, inutile de vouloir, avec M. Mugnier, le disculper « d'une aventure de jeunesse » que Housseau ne lui a jamais imptitée. .Mais a-t-il été le « protestant déguisé » et le chrétien émancipé qui nous est présenté dans ÏEmile? On est moins à l'aise pour répondre. Qu'il ait eu une théologie accommodante, faisant assez bon marché des dogmes les plus spéculatifs, pour s'attacher surtout à la morale et au.v « devoirs de pratique ». — la chose est possible, mais je douterais fort qu'il eût été aussi hardi que Rousseau dans ses affirmations rationalistes, je douterais surtout qu'il les eût faites avec cette àpreté d'accent qui est la marque propre de Jean-Jacques. A s'en tenir, d'ailleurs, au seul récit des Confessions, on peut apporter quelques retouches au portrait de VÉmile : l'abbé Gaime n'a pas offert ce spectacle piquant d'un prêtre catholique « faisant évader » un calviniste d'un hospice de catéchumènes, puisque Jean-Jacques, on l'a vu. ne s'évada point de Ihospice, et que les relations entre le jeune homme et le prêtre ne semblent avoir commencé que chez .Mme de N'ercellis. L'abbé Gaime conseilla peut-être à son protégé de « retourner dans sa patrie » ^, mais il \- a une nuance entre ce conseil et cet autre du \'icaire : « Reprenez

' .lu dois ce renseignement ;i l'oblif^eance de M. le Chanoine Rebord, qui prép.nre un Dictionnaire biographique du clergé savoisien. M. Rebord a recueilli ces indications dans le registre des titres cléricau.x, ordinations et dimissoires, qui se trouvait à l'évêché d'Annecy avant la Séparation, mais qui ne semble pas avoir passé, avec les autres documents épiscopaux. dans les Archives départementales de la Haute-Savoie.

- .\cte de décès de .M. Gaime. dressé par .M. Bugnard. curé de Rumillv |^272J, 428» Confessions, VIII, ('14.

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