LA « PROFESSION )) ET LES « CONFESSIONS » XXXI
la religion de vos pères » '. Rousseau reconnaît lui-même que, « la prudence lohligeant à parler avec plus de réserve, il s'expliqua moins ouvertement sur certains points ». Ne cherchons donc dans la Profession du Vicai>-c. comme Rousseau nous y invite encore, que « la substance des entretiens » de M. (jaime -.
Les renseignements sur .M. Gàtier restaient jusqu'ici plus rares. « C'était, disent les Con/essions ^. un jeune abbé Faucigneran », et M. Mugnier avait retrouvé la trace de deux abbés Gàtier, tous deux du Faucigny, sur lesquels il apportait la brève note que voici : « L'un était vicaire à Cluses, et y est mort en 1725, après une vie exemplaire; Tautre était professeur au collège de la même ville en 1/35. Ce dernier a pu se trouver au séminaire en 172Q ou jySo: mais certainement il n'a pas été le héros ou la victime de l'aventure imaginée par Jean-Jacques »*. C'est effectivement ce second abbé Gàtier, qui a dû être, au séminaire d'Annecv, le guide et l'ami de Rousseau. Je suis parvenu à fixer avec quelque précision les principales étapes de sa carrière. Ces documents tout secs et ces dates toutes brutes n'ajoutent aucune touche nouvelle au portrait esquissé par Rousseau : ils permettent, du moins, d'hésiter fortement devant les on-dit qii'il rapporte.
Jean-Baptiste Gàtier ■' naquit à Cluses le i5 Avril lyoS ''. Par délibération du conseil de Cluses, en date du 2 Octobre 172g, il était désigné comme boursier de la ville au collège des provinces, récemment fondé à Turin. L'acte de délibération du conseil, qui le qualifie de « bourgeois de Cluses » et de « sous-diacre », rappelle qu'il a déjà « étudié pendant trois ans la théologie au Collège Roval des Pères de Saint Dominique de Chambérv »\ 11 est plus que probable qu'après ces trois ans de collège.
' et"., plus loin, dans cette édition de la Profession, p. 43g.
- Confessions, VIII, 64. Il avoue encore. Lettres de la Montagne. III, 141, qu'il a fait parler son Vicaire « comme jamais prêtre catholique n'a parlé ».
' Confessions, VIII, 83.
' J. ./. Rousseau et Mme de Warens [272^, 59.
° On trouve, dans les documents ofliciels que je vais utiliser, les orthographes : Gattier, Gatthier, Gatier.
^ Voici son acte de baptême, dont je dois la communication à .M. Joseph Serand, archiviste-adjoint de la Haute-Savoie : « Die i5 Aprilis 1703 natus et baptisatus fuit Joannes Baptista filius Claudi Gattier et Franciscae Raclez conjugum. Susceptores Jacobus Franciscus Gattier et Maria Gerva ». Ce document a été copié par .M. Perroud, instituteur à Cluses.
' Archives municipales de Cluses, te.xte communiqué par .M. Joseph Serand, d'après une copie de .M. Perroud. instituteur à Cluses. Ce texte avait déjà été publié, mais fautivement, par l'abbé Lavorel I271], 203-204. ^-'^ texte de M. Lavorel parle du
XXXII INTRODUCTION
(il pour devenir sous-diacre, il passa par le Grand Séminaire d'Annecy. « FactLis sacerdos, an. 1728 », a écrit en marge de son acte de baptême une main inconnue. Sacerdos doit être entendu ici au sens large, et signifie sans doute l'entrée au séminaire pour recevoir les ordres. Tonsuré le 12 Mars 1729, il dut devenir sous-diacre à l'automne, avant de partir pour Turin, d'où il revint à Annecy, l'année suivante, recevoir la prêtrise des mains de M. de Bernex (4 mars 1730) '. Ces dates concordent fort bien avec le récit des Confessions pour l'année 1729 : « Le temps des ordinations étant venu, M. Gàtier s'en retourna diacre dans sa province » '-. On a vu qu'il n'v resta pas longtemps, puisqu'en Octobre de cette même année, il était choisi par le conseil bourgeoisial de Cluses pour représenter la ville au collège des provinces. Son séjour à Turin dura un an à peine, et encore tut-il interrompu par le vovage d'Annecy pour la cérémonie de l'ordination. Le 28 Octobre 1730, le conseil de Cluses le nommait régent au collège de Cluses « pour enseigner la jeunesse et la pousser jusqu'en troisième inclusivement » ''. Le 29 Avril 1750, il était nommé curé de Saint Pierre de Curtille ', où il mourait toujours curé, en Février i7(")o ■''. Resttt-t-il au collège de Cluses jusqu'à sa nomination à la paroisse de Curtille, la chose n'est pas sûre, mais elle est vraisemblable. En tous cas, les actes épiscopaux, registres des ordinations et des institLitions. restent muets sur son compte durant cette période. Aiicune aventure de jeunesse dans sa vie jusqu'en 1730, cela parait certain : la nomination de régent de collège, à défaut d'autre document, semblerait le garantir. .\près 1730. aucune trace de « scandale », et, sans doute, une existence régulière. Jusqu'à nouvelle découverte, il faut donc regarder le récit de Rousseau comme très suspect. Non pas certes que l'on soit en droit de soupçonner Rousseau d'une invention calomniatrice; et, s'il disait avoir été le témoin de « l'aventure ». je le croirais très volontiers : mais il ne le tut pas : « (^)uelques années après, dit-il. j'appris. qu'étant vicaire, etc le ne sais s'il aura pu, dans la suite, rétablir ses
« collèj;e royal des RR. PP. Dominicains à Annecy-^, alors que les Dominicains n'ont jamais enseigné à Annecy. C'est à Chambéry qu'était leur collège.
' Ces dates d'ordination m'ont été fournies, pour Gatier comme pour Gaime. par M. le Chanoine Rebord. Elles proviennent de la même source.