LA RÉDACTION ET LES SUGGESTIONS CONTEMPORAINES
J'ai essavé de montrer pour quelle raison la Profession de foi avait été insérée par Rousseau dans VEiiiile. Elle en est devenue, dans l'état définitif du livre, une partie, je ne dirais pas essentielle, mais intégrante, puisque c'est elle qui doit fournir la réponse à l'une des questions les plus graves qui soit impliquée dans le problème de l'éducation : Faut-il une religion à l'enfant, et quelle doit-elle être? Cependant, si les deux oeuvres ne forment qu'un tout bibliographique, une lecture attentive permettra de remarquer que, primitivement du moins, elles n'ont pas été écrites l'une pour l'autre. La Profession semble parfois contredire le reste de VÉmile. et sur des points qui ne sont pas négligeables. Nous voulons, écrit Rousseau à la page qui suit la Profession, « que l'homme
' Confessions. VIII. 84.
XXXIV INTRODUCTION
soit toujours un. le plus qu'il est possible » '; et telle doit être, en eH'et. la conséquence pratique d'une philosophie qui proclame la bonté de la nature : rétablir dans l'homme l'unité primitive détruite par la vie sociale. Or le Vicaire n'a rien affirmé plus fortement, ni avec une éloquence plus émue, que la dualité de l'être humain : « Non, l'homme n'est point un ! Je veux et je ne veux pas: je me sens à la fois esclave et libre.... J'ai toujours la puissance de vouloir, non la force d'exécuter...; le sentiment de ma liberté ne s'efface en moi que quand je me déprave et que j'empêche enfin la voix de l'âme de s'élever contre la loi du corps » -. En formulant ces affirmations, le Vicaire n'est plus un philosophe de la Nature, il redevient un prêtre chrétien.
On dira peut-être que les contradictions, ou, si l'on veut, les apparences de contradictions, sont si nombreuses chez Rousseau, non seulement entre ses difî'érentes œuvres, mais dans l'intérieur de chacune d'elles, qu'il serait imprudent d'en tirer une conclusion quelconque, pour ou contre leur unité de comp(jsition. .Mais il \' a d'autres arguments internes qui témoignent de l'indépendance de la Profession par rapport au reste de VÉmile. Comme tous les prédicateurs, Rousseau ne craint pas de se répéter; et c'est précisément l'une de ses forces, de pouvoir lancer, avec l'énergie d'un paradoxe tout neuf, des principes qu'il a déjà soutenus plusieurs fois ; mais ce sont alors des retours et des sursauts d'idées plutôt que des répétitions proprement dites; et. en artiste soucieux d'éviter la monotonie, il s'ingénie toujours à en varier les formules. Au contraire, lorsqu'on arrive à la Profession après avoir lu les deux premiers volumes d'Emile, on v retrouve jusque dans le détail — je dirais même : surtout dans le détail. — des idées qui ont déjà été exprimées et dans des termes tout voisins : « .\percevoir c'est sentir, affirme. le Vicaire, comparer c'est juger; juger et sentir ne sont pas la même chose... Je cherche en vain, dans l'être purement sensitif. cette force intelligente qui superpose- et puis qui prononce ; je ne la saurais voir dans sa nature. Cet être passif sentira chaque objet séparément, ou même il sentira l'objet total formé des deux : mais n'ayant aucune force pour les replier l'un sur l'autre, il ne les comparera jamais, il ne les jugera point... C'est que je suis actif quand je juge » 3, etc. .\u III*^ Livre d'Emile. Rousseau avait déjà dit : « .Notre élève n'avait d'abord que des sensations, main-
1 Livre IV d'Emile, 11. 287.
' Cf., plus loin, pp. 167-169, I 85 de cette édition, et les notes qui s'y rapportent.
' Cf.. plus loin, pp. 79-89 de cette édition.