LA REDACTION EL LES SUGGESTIONS CONTEMPONKAINES XXXVII
si discutée et dune célébrité si tapageuse. Autrement il lui eût été difficile d'écrire dans les Lettres de la Montagne : « Il y a quelques années, qu'à la première apparition d'un livre célèbre, je résolus d'en attaquer les principes que je croyais dan t;ereux. J'exécutais l'entreprise quand j'appris que l'auteur était poursuivi. A l'instant je jetai mes papiers au feu. jugeant qu'aucun de\oir ne pouvait autoriser la bassesse de s'unir à la foule pour accabler un homme d'honneur opprimé » •. L'affirmation de Rousseau, prise à la lettre, est inexacte, puisque la condamnation de L Esprit est du lo Août lySS, et, qu à cette date, il n'avait pas encore lu le livre: mais elle prouve, semble-t-il. que Rousseau gardait le souvenir de l'avoir lu peu après son apparition, .^insi cette Rédaction primitive de la Profession, où Helvetius est encore ignoré, serait antérieure à la fin de i/SS -. .Mais je crois possible de préciser davantage.
On lit dans la Profession de foi : « Si la suprême justice se venge.
vous et vos erreurs, ô nations ! êtes ses ministres ». Ces deux lignes
sont empruntées textuellement à un livre de Morelly, aujourd'hui complètement oublié ; Le Naufrage des i les flottantes '^ : et tout le développement qui accompagne cette formule est pénétré des idées de .Morellv sur les sanctions ultra-terrestres. Réminiscence ou citation, la phrase manque dans le plus ancien Brouillon ; mais elle apparaît dans le second .Manuscrit, celui de la Chambre des Députés ii . Or nous savons, par une Lettre de Rousseau à Mme d'Houdetot. et par la réponse de celle-ci'*, quand il a lu les Iles flottantes pour la première fois : ce fut en .Mars ou Avril 1/58. On peut vraisemblablement conjecturer que le texte de .Morelly fut utilisé par Rousseau peu de temps après sa lecture, et que, par conséquent, la Rédaction où il manque est antérieure à Avril lySS. J'inclinerais donc a penser que la Profession de foi, sous sa forme primitive, a été écrite vers la fin de lySy ou plutôt au début de lySS^.
- Pour le détail de cette démonstration, cf. mon étude Rousseau a>ntrc Helrelius[2ift et l'étude .M. Schinz sur le même sujet [286].
* Cf., plus loin, dans cette édition de la Profession, pp, 2i5 et note 2, 217 et note I, où l'on trouvera les références au poème de .Morelly. Cf. encore ma note sur Rousseau et Morelly ^290.
* Lettre du 23 .Mars 1758 [34j, 24g ; réponse de .Mme d'Houdetot [26,, I, 411.
° La Lettre à Vernes, du 18 Février 1758, X, 179-181, qui est comme une « Profession de foi » en raccourci, offre avec le te.xte même de la Profession de si
XXXVHI IXTRODCCTIOX
Je ne reculerais pas aussi loin la composition de VEmile proprement dit. J'ai t'ait remarquer précédemment que le plus ancien texte de la Profession de foi ne contient aucune allusion à Helvetius. 11 n'en est pas de même pour VÈmile. Le même Brouillon, qui nous a conservé une Profession de foi. d'où la pensée d'Helvetius est absente, nous fournit une variante du II' Livre de VÈmile, critique formelle et nominative de L'Esprit. Voici ce passasse : « Quand on imagine, on ne fait que voir: quand on coni;oit. on compare. Nos sensations sont purement passives, au lieu que toutes nos perceptions naissent d'un principe actif qui juge. Si l'auteur de L Esprit eût fait ces distinctions, je doute qu'il eût réduit au seul sentiment toutes les opérations de l'entendement humain >> '. Cette lin de paragraphe a été supprimée plus tard -: mais elle implique déjà, conçue et formulée, toute la théorie du jugement que le Vicaire exposera en détail dès le second ^Manuscrit de la Profession, et qui n'est même pas amorcée dans celui-ci. Je me crois en droit d'en conclure que le texte de la Profession, tel qu'on le lit aujourd'liui dans ce premier Brouillon, est antérieur au texte de VÈmile. tel qu'on le lit dans ce même Brouillon : je veux dire, qu'antérieurement à ce Brouillon complet de l'Emile, on est invité à supposer une Rédaction. — peut-être fragmentaire, mais déjà cohérente, — de la Profession de foi. qui aurait été ainsi méditée et composée avant VEmile. C'est à cette Rédaction primitive, aujourd'hui perdue, que j'attribuerais volontiers la date de 1757-1738. Un peu plus tard, Rousseau l'aurait transportée presque telle quelle dans VÈmile — . qu'il commençait à rédiger. — en y faisant quelques retouches de détail, mais sans en modifier la doctrine et l'organisation des arguments; et c'est seulement lors d'une transcription nouvelle qu'il aurait jugé nécessaire d'introduire dans la Profession des discussions qu'il avait amorcées déjà dans VEmile, mais qui lui semblaient mieux à leur place dans la bouche du Vicaire •^.
ll■appa^lc•^ analogies d'argumentation et même d'eNpression, qu'on est en droit, semble-t-il, de supposer que les formules de la Première Réda c arrêtées : cf.. en particulier, dans cette éd[tion. pp. 129 et 177.
' Manuscrit Favre [loj, 81'". — Notez que ce passage n'est pas une addition marginale, mais qu'il se trouve dans le corps même du texte.
' Cf. au ir Livre d'Emile, 11. 76. I.e passage manque déjà dans le .Manuscrit du Palais-Bourbon ^11]. I, 65.
' Pour le détail de la démonstration, cf. mon article Sur les snurces ife Roii.'!.':eau [292J, 6^2-646. Cf. encore, dans cette hilroductiun, le chapitre I de la 11" Partie sur Les Manuscrits.