LA REDACTIONS ET LES SUGGESTIONS CONTEMPORAINES XXXIX
(]c premier Brouillon de VÉmile. comparé à ceux qui le suivent, nous est encore précieux pour nous permettre d'assister chez Rousseau à la transformation des idées entre lySy et 1762. Le texte de la Profession qu'il nous otîre est, par certains côtés, plus conforme au tempérament profond de Jean -Jacques. Le spectacle de la Nature, la voix de la Conscience, tels étaient les deux seuls maîtres auxquels le Vicaire faisait d'abord appel. Point de discussions subtiles, et d'une philosophie technique. Les dissertations qu'il a insérées plus tard sur la sensation, le jugement, la substance, la matière et le mouvement sont encore absentes. Ainsi allégée, il faut reconnaître que la Profession du Vicaire avait une allure plus émouvante, plus populaire, et. en un certain sens, plus rousseauiste, quoique toute cette métaphysique laborieuse et candide témoigne à sa façon de l'effort courageux tenté par Rousseau pour se mettre en règle, une bonne fois, avec les difficultés proprement intellectuelles du problème de Dieu. Sous sa forme première, la Profession était aussi moins agressive, et nous montrait peut-être moins nettement jusqu'où pouvait conduire le Rousseauisme religieux. Certes, ce n'était point l'œuvre d'un « philosophe » et les « philosophes » en titre v étaient malmenés : mais ces déclamations contre la philosophie et les philosophes, traditionnelles chez les moralistes, restaient chez Rousseau d'une généralité imprécise. Aucune allusion à V Encyclopédie, à Diderot, à Helvetius. à D'Holbach. Rousseau sent déjà autrement qu'eux, mais l'amitié qu'il leur garde rend encore discrète l'opposition qu'il leur fait. Sa critique de la Révélation trahissait un théiste respectueux, qui pourtant ne semblait pas \ouloir se laisser attendrir par la « sainteté de l'Evangile ». Mais le texte définitif est d'un tout autre ton : les « philosophes » sont devenus des « philosophistes », qu'il attaque àprement. Il ne les nomme pas, mais les citations qu'il en fait les rendent reconnaissablés. Plus ils sont injustes pour le Christianisme, plus il multipliera en\ers Jésus les témoignages d'admiration et de tendresse. Il écrit en marge de son Brouillon : « Parler de la beauté de l'Évangile » '. amorce du grand développement où il lancera la formule fameuse : « la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu ». .'Xprès avoir songé un instant à rétablir l'équilibre entre « les deux partis » en renvovant dos à dos les « dévots » et les faux « interprètes de la nature », il supprime son réquisitoire contre les premiers, conserve celui qu'il a écrit contre les seconds et leurs « désolantes doctrines », et l'aggrave encore par une longue note linale. où il
' Cf.. dans cette édition, p. JiqS, note.
XL INTRODUCTION
prend la défense du « t'anarisme » et détaille com plaisamment les ruines accunuilées par « l'esprit philosophique » '.
Ainsi les deux rédactions, sans se contredire, disent pourtant des choses un peu différentes, avec un accent surtout très dirterent. C'est, qu'entre elles deux, un grand déchirement s'est produit dans la vie de Rousseau. « Trahi » par ses amis, il a rompu publiquement avec eux. C'est en 1758 qu'il insère dans la I.cttre à lïAlembert la cruelle citation de r Ecclésiastique'-, qui dénonce à tous la lorf'aiture de Diderot. Mais cette « trahison » le libère en quelque sorte, et lui permet d'être pleinement lui. La Profession de foi. commencée par un ami des Enc3'clopédistes, finit, en se transformant, par sembler avant tout un anathèmc contre eux. L'examen des Manuscrits nous a rendu sensible, dans la pensée de Rousseau, ce mouvement d'affranchissement ■^.