‹ La "Profession de foi du vicaire savoyard"Chapitre 25 sur 176 · L IMPRESSION ET LA CONDAMNATION XI.I · texte numérisé non relu

L IMPRESSION ET LA CONDAMNATION XI.I

qui rendit si angoissante pour Rousseau l'impression du livre, et qui faillit la terminer en trafrédie.

Depuis Tété de 1754. Marc-.Michel Rey, libraire à Amsterdam, était devenu l'éditeur de Rousseau. C'est lui qui avait publié le Discours sur l'Inégalité, la Julie, et qui allait bientôt recevoir le Contrat Social. Rousseau prisait « son exactitude, sa probité » et sa franchise: la façon délicate et ingénieuse dont il témoigna sa reconnaissance à Rousseau acheva de transformer en amitié cette liaison d'affaires '. Comme les autres ouvrages de Rousseau, V Emile « lui était d'abord destiné » 2, et c'est à lui certainement qu'il aurait été confié, si une brouille passagère n'était survenue entre les deu.\ amis au moment où se joua le sort d'Emile, et si la Maréchale de Luxembourg n'était alors inter\enue auprès de son hôte de Montmorencv, avec une insistance, qui ne fut, sans doute, qu'amicale, mais où Rousseau, dans les dernières années de sa vie, crut découvrir des intentions louches et je ne sais quelle manœuvre d'hypocrite vengeance 3 : <' Au second voyage de .Montmorency de l'année 1760, écrit-il dans les Confessions*, la lecture de la Julie étant finie, j'eus recours à celle de l'Emile, pour me soutenir auprès de Mme de Luxembourg; mais cela ne réussit pas si bien, soit que la matière tût moins de son goût, soit que tant de lecture l'ennuvàt à la fin. Cependant, comme elle me reprochait de me laisser duper par mes libraires, elle voulut que je lui laissasse le soin de faire imprimer cet ouvrage, afin d'en tirer un

' Confessions, IX. 12-1 3.

- .\ Duchesne, Lettre du 3o Octobre 1761, X, 277. Cf. surtout la Lettre du 12 Décembre 1760 ;i la .Maréchale de Lu-iiembourj;. X. 245 : « Mon libraire doit arriver dans peu de jours à Paris: si, comme je le désire, il a la préférence, permettez-vous qu'il aille vous porter notre accord et vous en demander la ratification » ?

" G. H. Morin. dans son livre sur /. J. Rousseau 26e J, 84-120, a repris, en la précisant, l'accusation, ou plutôt, l'insinuation de Rousseau. — car nulle part, dans les Confessions, la Maréchale de Luxembourg n'est accusée formellement d'avoir voulu servir les vengeances du parti holbachique — : et il arrive, après une longue discussion, aux conclusions suivantes, dont je crois impossible de rien accepter : « 1" l'obstination de la Maréchale à vouloir que VÈmile fût imprimé en France, cachait une intention malveillante, qui s'explique par les offenses involontaires de Rousseau; 2' la complaisance de M. de .Malesherbes. les eftorts pour obtenir de Rousseau une concession dont il connaissait le danger, sa conduite pusillanime et peu généreuse dans le reste de l'artaire. prouvent à quel point un honnête intimidé peut servir la cause de l'iniquité puissante; 3 l'action du Parlement dans l'artaire du décret est un fait mi.xte, dans lequel on doit reconnaître une cause apparente et une cause secrète...: 4" il est extrêmement probable, sinon démontré, que ceux que Rousseau appelle les Holbachiens fournirent le plan de l'intrigue et se chargèrent de l'exécution des détails ».

* X- Livre, VllI, 383-3K4.

XLII INTRODUCTION

mL'illeur parti. J'v consentis, sous l'expresse condition qu'il ne s'imprimerait point en France; et c'est sur quoi nous eûmes une longtie dispute; moi, prétendant que la permission tacite était impossible à obtenir, imprudente même à demander, et ne voulant point permettre autrement l'impression dans le royaume: elle, soutenant que cela ferait pas même une difficulté à la censure, dans le système que le gouvernement avait adopté. Elle trouva le moyen de faire entrer dans ses vues M. de Malcsherbes. qui m'écrivit à ce sujet une longue Lettre, toute de sa main, pour me prouver que la Profession de foi du Vicaire Savoyard était précisément une pièce faite pour avoir partout l'approbation du genre himiain. et celle de la cour dans la circonstance, .le fus surpris de voir ce magistrat, toujours si craintif, devenir si coulant dans cette affaiie. Comme l'impression d'un livre qu'il approuvait était par cela seul légitime, je n'avais plus d'objection à faire contre celle de cet ouvrage. Cependant, par un scrupule extraordinaire, j'exigeai toujours que l'ouvrage s'imprimerait en Hollande, et même par le libraire .Néaulme, que je ne me contentai pas d'indiquer, mais que j'en prévins, consentant, au reste, que l'édition se fît au profit d'un libraire français, et que, quand elle serait faite, on la débitât, soit à Paris, soit où l'on voudrait, attendu que ce débit ne me regardait pas. Voilà exactement ce qui tut convenu entre .Mme de Lu.xembourg et moi, après quoi je lui remis mon Manuscrit ».

Il ne nous est plus possible aujourd'hui de vérifier toutes ces affirmations de Rousseau. Celles, du moins, que nous pouvons contrôler sont exactes, et tout le récit me parait vraisemblable. On peut regretter de ne plus avoir l'éloge de la Profession de foi par le Directetir de la librairie, mais il ne faut pas s'étonner de ne point retrouver cet éloge dans les papiers de Rousseau, parmi les autres Lettres qu'il a reçues de Malesherbes. « Avant la publication de VÈmile. écrit-il dans les Confessions '. .\L le Maréchal me redemanda toutes les Lettres de .^L de Malesherbes qui se rapportaient à cet ouvrage... .le rendis les Lettres, hors une ou deu.x qui. par mégarde, étaient restées dans des livres ». Le compte est trop modeste : Rousseau a gardé huit Lettres de Malesherbes concernant VEmile -'. mais toutes les huit parlent du

' \l' Livre, l.\, 22.

- Sept de ces Lettres ont été publiées par Streckeiscn-Moultou [26J. U, 417-42^, mais avec bien des fautes de lecture, et surtout une chronologie ine.\acte. M. Théophile lUilour a rétabli sur les originau.x [14" les dates certaines ou vraisemblables ; et les huit Lettres (toutes de 17IH 1 se trouvent ainsi classées : 22 Novembre |N" X de

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