L IMPRESSION ET LA CONDAMNATION XI.III
livre en cours d'impression, aucune de l'opportunité de lu publication ou du choix de l'éditeur '. Il semble bien que celles-là aient été rendues. C'est à elles, sans doute, que Rousseau faisait allusion, quand il écrivait à Moultou au lendemain de sa fuite : « Je n'ai rien fait en tout ceci contre les lois; non seulement j'étais parfaitement en règle, mais j'en avais les preuves les plus authentiques; et, avant de partir, je me suis défait volontairement de ces preuves pour la tranquillité d'autrui » -'.
Nul doute, en etfet. que le désir de Rousseau eût été de faire imprimer VEmile à l'étranger. Il sentait bien que la Profession de foi était inacceptable par le gouvernement français : tout au plus, pensait-il, pourrait-on tolérer la réimpression du livre en France, quand « il aurait fait son premier effet » ". Mais Mme de Luxembourg, espérant obtenir pour son protégé des conditions plus avantageuses à Paris, se mit en quête d'un éditeur. Il semble bien que ce fut par l'intermédiaire de .Malesherbes qu'elle entreprit ses recherches. Par ses fonctions officielles. .Malesherbes se trouxait en relation avec les principau.x libraires. L'un d'eux. Guérin, était particulièrement bien en cour à la Direction de la librairie : il imprimait pour la police, et a\ait l'inspection de la Bibliothèque de la Bastille. Riche, « lettré, aimable, et de la haute volée dans son état », bien pensant, d'ailleurs, et favorablement connu dans les milieux ecclésiastiques, « il jouissait — c'est Rousseau lui-même qui le reconnaît — de l'estime universelle et la méritait » *. Comme il avait
Streckeisen-.Moultoui, 24 Novembre iXli. i Décembre (inédite]. 7 Décembre (.\lii, 14 Décembre iXV), t6 Décembre (XVIi, 18 [?] Décembre (XIIIi. 25 Décembre (XIV).
' H est vrai que Streckeisen-.Moultou a cru voir une allusion à ['Emile dans deux Lettres de Malesherbes, du 25 Octobre et du 18 Novembre 1761 [26]. Il, 415-416 : « Mme la Maréchale de Lu.xembourg m'a remis, Monsieur, l'ouvrage que vous voulez
bien me conlier Je peux dès à présent répondre à l'article de votre Lettre par
lequel vous me consultez sur le projet de donner cette dissertation séparément du recueil de vos ouvrages... Je crois que vous feriez grand tort au public de l'en priver ou d'attendre l'édition entière de vos œuvres pour la donner ». Outre que la date deces Le'tres indique assez qu'il ne s'agit point de VF.mile, déjà remis à Duchesne, et en cour-, d'impression, nous avons la Lettre de Rousseau à laquelle .Malesherbes répond. Elle est du 25 Septembre 1761 269 , 5qS ; Rousseau y annonce à .Malesherbes l'envoi d'un « petit écrit » : « Je souhaiterais, dit-il, qu'il put être donné à part, à cause de ce Rameau qui continue à me tarabuster vilainement ». Ce « petit écrit » est y Essai sur l'origine des langues, où. en ell'et, Rameau est pris à partie, I, Sgg. Les Cun/essions. IX, 12. confirment la conjecture. Cf. mes Questions de chronologie rousseauiste [3oo],
- Lettre du i5 Juin 1762, -\, 337.
■' .\ Guérin. Lettre du 21 Décembre 17Ô0. X. 247.
■• Lettres à .Moultou. du 12 Décembre 1761 et du 18 Janvier 1762 datée par erreur dans l'édition Hachette de 17^)1., X, 287 et 248: Livre X des Confessions, X'Ili, 36i.
XLIV INTRODUCTION
une maison de campagne à Saint-Brice, tout près de Montmorency, il lui était l'acile d'entrer en relations a\ec Rousseau. C'est ce qui se fit sous les auspices de Malesherbes. Quand le moment fut \cnu de chercher un éditeur à VÈmile — c'était dans l'été de 1761 — , Guérin se trouva donc fort à propos pour négocier la chose. Rousseau put regretter plus tard de n'avoir pas traité avec Re\ — et, sans les suggestions de ses amis, il est infiniment probable, qu'il aurait fini, cette fois encore, par s'adresser à lui — , mais il n'était pas fâché de pouvoir s'en passer, car les dernières relations avaient été plutôt aigres ^ Aussi se laissa-t-il faire plus volontiers qu'il se le ligurera rétrospectivement, (juérin ne de\ait pas se charger lui-même de l'impression, mais il proposa Duchesne et Guy, deu.x libraires associés qui travaillaient pour lui et « dépendaient de lui » -. In projet de traité fut soumis à Rousseau, puis communiqué à Malesherbes. pour que celui-ci pût se rendre compte par lui-même des conditions faites à son protégé. Malesherbes introduisit de sa main sur la minute du traité des clauses avantageuses pour Rousseau : deu.x copies en furent faites par l'un de ses secrétaires ^ ; et ce fut Guérin. semble-t-il ■•, qui les porta le lendemain à Rousseau, pour les lui faire signer. Par ce traité du 29 Août 1761 '^, Duchesne acquérait pour
' Cf. sa Lettre à Rey du 9 Août 1761 [24], responsabilité :'mais IMaiesherbes la lui rappelle dans sa Lettre du 16 Décembre 1761 [l'IV, II, ^jft. « Vous savez qu'effectivement, et Guérin, et moi, et vous-même, n'avons point voulu qu'il fDuchesne] conclût avec Rey ».
^ Rousseau à Moultou, Lettre du 12 Décembre i7t')i, X, 2H7.
» Livre X.I des Confessions, W. r 1,
* ,1e le conjecture, parce que la minute du traité accepté par Rousseau est du 2C| .Août, et que le 3o .\oût (juérin écrit à Malesherbes pour lui rendre compte de sa visite à .Montmorency [-lO"''], 257.
'' De ce traité, il reste deux minutes dans le dossier de VEmile [13 A], f" 5i-53. La seconde porte en haut, de la main de Rousseau : Projet communiqué à M' Rousseau le 2g Août I/60 \sic\ et qu'il approuve. Il y a évidemment là un lapsus de plume, comme le montre le te.xte du traité, et il faut lire : lyOï. Voici le texte [avec orthographe modernisée! de la première minute ; <^ .le soussigné, Jean-Jacques Rousseau. Citoyen de Genève, reconnais avoir vendu et livré au Sieur Nicolas- Bonaventure Duchesne, Libraire à Paris, un JVlanuscrit de ma composition intitule Emile, ou Traité d'Éducation, pour en jouir par lui et ses ayant causes comme de chose qui leur appartient en propriété, et ce, moyennant le prix et somme de si.x mille livres, dont je reconnais avoir maintenant reçu moitié comptant, et les trois mille livres restantes en trois billets du dit Sieur Duchesne. payables à mon ordre, aux termes d'avril, juillet et octobre de l'année prochaine, mil sept-cent-soixante-deux; en outre, ii la charge, par le dit Sieur Duchesne, de me livrer cent exemplaires brochés de mon dit ouvrage, aussitôt qu'il sera imprimé, et avant de le mettre en vente. Et moi, Nicolas-Bonaventure Duchesne, ai accepté ce que dessus; en conséquence de quoi, j'ai