‹ La "Profession de foi du vicaire savoyard"Chapitre 30 sur 176 · L IMPRESSION ET LA CONDAMNATION XLIX · texte numérisé non relu

L IMPRESSION ET LA CONDAMNATION XLIX

Diichesne ; depuis que je sais les raisons de votre retard, je vous excuse: même je vous plains. Quand Leurs Révérences en auront fait l'usage qu'elles souhaitent, vous pourrez procéder à l'impression, si elles y consentent-: en attendant, restez tranquille, aussi bien que moi » '. Comme on devine le désarroi tragique de ce pauvre homme derrière ces quelques lignes d'un sang-froid apparent, qui \eulent être amères et quine sont que folles ! D'autres déjà - ont raconté cette crise de démence, terminée par la vision soudaine et cruelle de la paisible vérité et par le plus humble des aveux. 11 n'y a rien de plus émouvant que les terreurs de Jean-Jacques, sinon ses remords : « Depuis plus de six semaines, avoue-t-il à Malesherbes, ma conduite et mes lettres sont un tissu d'iniquités, de folies, d'impertinences... J'ouvre, en frémissant, les yeux sur moi et je me vois tout aussi méprisable que je le suis devenu » ^. La crise passée, il redevint ce qu'il était normalement, défiant, inquiet, mais sans extravagance. Duchesne reçut encore des Lettres discourtoises et soupçonneuses^, mais où le soupçon gardait, au moins dans la forme, une certaine mesure, et d'où le spectre des Jésuites était absent. Soyons sûrs que, dans le fond, Jean-Jacques n'était qu'à demi rassuré. Tant que le livre ne fut pas paru, il dut continuer à craindre qu'on abusât de son .Manuscrit, et qu'on ne falsifiât son œuvre. 11 n'osait plus, sans doute, l'avouer, mais il le redoutait peut-être autant.

.\u plus fort de ses accès de folie, .Malesherbes et les Luxembourg restaient indulgents et pitovables, sans irritation ni impatience. -Malesherbes écrivait à la Maréchale de Luxembourg, en lui envovant précisément les pénibles aveux dont j'ai détaché quelques lignes : « J'ai reçu. Madame la .Maréchale, une nouvelle Lettre du malheureux Jean-Jacques.. : vous v verrez... le fond de son àme. et le mélange d'honnêteté, d'élévation et quelquefois de désespoir '■ qui fait le tourment de sa vie. mais qui

' Lettre du 16 Novembre, X, 282.

- Brunetière et .\laugra.s '265 et 269.

^ Lettre du 23 Décembre 1761. X, 295.

' Cf. les Lettres des 4 et 26 Mars 1762, X. 3i5-3i.S. — Xu moment le plus aigu de la crise, Rousseau avait t'ait parvenir à Duchesne les propositions suivantes [2119], 5gg : ou rendre le Manuscrit et reprendre l'argent, ou accepter en échange le Dictionnaire lie Musique, ou garder YÈniile en s'engageant ferme pour une date, passée laquelle Rousseau serait en droit de retirer son .Manuscrit. Ces Propositions de ./. ./. Rousseau au Sieur Duchesne étaient insérées dans sa Lettre à .Malesherbes. du 29 Novembre 1761 3o], 160, et doivent dater de la même semaine.

' .Malesherbes avait d'abord écrit sur la minute de sa Lettre 40"'' 41') : « et souvent de fureur ».

L INTRODUCTION

prodiiil ses oiivratjcs. Je lui ai fait la réponse la plus consolante que j'ai pu » '. Rien n'est, en effet, plus touchant que les « consolations » de .Malesherbes. et son inlassable ingéniosité pour rassurei' et réconforter « le malheureux Jean-Jacques ». 11 lui écrit longuement, lui expose minutieusement la situation, répond une à une à toutes ses folles questions, le remet avec beaucoup de douceur en lace des évidences -'. La Maréchale de Luxembourg s'associe de son mieux à cette œuvre d'apaisement : « Vous êtes plein de bonté et d'humanité. Monsieur, écrit-elle à Malesherbes ; ce pauvre Rousseau en a grand besoin; mais il est aussi bien intéressant » ^. Comme Malesherbes, elle est « pleine de bonté » pour « ce pauvre Rousseau ». Klle va voir Duchesne. elle mande chez elle Guy, son associé; elle se fait certifier par eux qu'ils n'ont jamais montré le Manuscrit à cet intrigant abbé de Graves, que Rousseau croit être un émissaire des Jésuites; elle essaie de lui communiquer l'impression de confiance et de sécurité que la bonne foi et la candeur des libraires ont pi'oduit sLir elle ^. Malesherbes fait plus encore : il envoie chez Duchesne un des inspecteurs de la librairie; il le charge « de le suivre exactement, de convenir d'abord avec lui du temps dans lequel il peut achever l'impression, et de la quantité qu'il en peut faire chaqtie semaine, pour constater ensuite, semaine par semaine, s'il aura rempli la tâche à laquelle il se sera obligé » 5.

Pendant les six semaines d angoisses où il se crut trahi et son nom déshonoré. — n'avant plus son Manuscrit détlnitif, et voulant néanmoins défendre son œuvre contre des falsifications qu'il crovait certaines, — Rousseau « se remit sur son brouillon •» ", tout malade qu'il était, c'està-dire qu'il « travailla à le mettre en état », à y rétablir le texte auquel il s'était arrêté lors de la dernière revision, — « ce qui n'était pas une petite affaire, la copie étant mise dans un autre ordre et considérablement augmentée » '. Je ne sais s'il put taire poin- tout l'ouvrage ce travail de mise au point sur son « brouillon », mais il le fit, du moins, pour la Profession de foi. Il la recopia ensuite stir un mince cahier, et l'envova

' Lettre du 'b Décumbre) [301. 169-170.

' Cf., par e.xeniple, la Lettre du 16 Décembre [26], 11, 422-42S.

' Lettre du samedi [26 Décembre] [265], 224.

' Lettre du mardi [i5 Décembre] [26], 11, 447-4(S.

'■ Malesherbes à Rousseau. Lettre du 16 Décembre [26J, H, 426.

" Rousseau à Moultou, Lettre du 12 Décembre 1761, X, 287.

' Rousseau à Malesherbes, Lettre du 3o Novembre [3oj, 160.

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