L IMPRESSION ET LA CONDAMNATION II
par la poste à .Moultoii, afin de parer à toute éventualité ' : Il en\ isayeait dès lors comme possible la publication séparée du morceau '-'.
Cependant le livre s"imprimait. lentement sans doute, mais enfin il s'imprimait ■'. Le jour de Noël, Rousseau écrivait encore à Mme de \'erdelin qu' « il était bien loin d'avoir déjà un volume » ^ ; mais, au début do Février, semble-t-il, les deux premiers étaient à peu près achevés ^. On ne voit pas très clairement quelle avait été jusqu'ici l'attitude de l'auteur et des libraires à l'égard de l'administration. L'ne Lettre de .Malesherbes à Rousseau laisserait entendre que limpression fut toujours illégale, et que la police se contenta de fermer les yeux sur un ouvrage dont l'auteur avait refusé de lui soumettre le .Manuscrit •'. La déclaration de .Malesherbes, faite quatre ans plus tard \ et rédigée, à ce que je crois, par Rousseau, affirme que le libraire, sans l'aveu de l'auteur, demanda officiellement la permission de faire imprimer l'ouvrage en France, qu'on lui nomma un censeur, et que la liste des corrections nécessaires pour les premiers cahiers fut soumise à l'auteur, qui déclara la précaution superflue, car, aurait-il dit. le compromis ne pourrait pas durer jusqu'à la fin de l'impression, l'ensemble de l'ouvrage étant certainement inadmissible pour la police rovale. Enfin le li\re lui-même et la correspondance de Rousseau montrent bien que les libraires ne se découragèrent pas, qu'ils restèrent en contact avec l'administration durant l'impression des deux premiers volumes et qu'ils gardèrent longtemps l'espoir d'obtenir pour leur édition la permission tacite. Rousseau même se montra rela-
' Rousseau à Moultou, Lettres des 12 ei aS Décembre 1701, 1* Janvier 1762 date rectifiée], \, 287, 292, 248. Cf., plus loin, dans cette Introduction, p. lxix.
' Rousseau à Rey. Lettre du \i .Mars 1762 ^24], 147 : « Il y a, dans la dernière moitié, un morceau détaché, le plus considérable de tout l'ouvrage, qui. dans une absolue nécessité, peut très bien s'imprinner séparément et sous un autre titre ».
= Rousseau à Moultou, Lettre du 18 Janvier 1762 date rectifiée", .\, 247.
* Lettre du 25 Décembre 171Î1 [^22. 21.
' Rousseau à .Malesherbes, Lettre du 8 Kévrier 1762. \, 3n ; à Rey, Lettre du iS Février 1762 ^24. iiq.
" Lettre du 16 Décembre 1761 26]. Il, 423-424 : « Nous vous souvenez, .Monsieur, que vous-même ne pensiez pas que votre livre put être imprimé publiquement en France. Vous ne le désiriez pas même, parce qu'il aurait fallu pour cela le soumettre à la Censure, ce qui vous répujjnait e.vtrêmement. C'est pour cela qu'il a été nécessaire d'envelopper de quelques ténèbres l'édition qui se faisait en France, et c'est ce qui a donné lieu ii des malentendus. L'état cruel où vous êtes m'a obligé à avouer cette édition beaucoup plus que |e n'aurais voulu faire, puisqu'il a fallu en parler à Duchesne pour vous tranquilliser. Voilà tout le nœud de cette intrigue ».
' Cf.. plus haut. pp. .XLV-XLvi. note 3. le texte de cette déclaration.
LU INTRODUCTION
tivement accommodant, puisqu'il accepta de mettre quelques cartons '. De ces divers renseignements, qui ne concordent pas sur tous les points, un seul t'ait se dégage certain, c'est que les deux premiers volumes furent imprimés avec « l'aveu du magistrat » -.
Rousseau restait, d'ailleurs, persuadé que le texte même de sa Profession, impubliable en France, obligerait Duchesne à tenir ses premières promesses et à faire imprimer le reste de l'ouvrage à l'étranger -^ Plusieurs fois il proposa à Duchesne de résilier partiellement leur contrat et de traiter lui-même avec Rey pour éditer la fin de l'ouvrage *. 11 écrivit à Amsterdam pour amorcer cette combinaison, qui ne devait pas déplaire à Rey ^ : Les deux derniers volumes, lui disait-il, « encore mieux écrits et plus intéressants à la lecture, sont pleins de choses hardies et fortes, qui, malgré toute la faveur du magistrat, ne peuvent qu'élever des difficultés dans ce pays. En ne me prêtant point au moyen de lever ces difficultés, je les puis rendre insurmontables, auquel cas Duchesne n'a d'autre parti à prendre que de publier ces deux premiers volumes, et de faire imprimer les deux autres par Néaulme. Or, ce que je puis faire ici, pour que cette affaire vous revienne, c'est de résilier mon marché avec Duchesne pour la moitié de mon ouvrage et de vous substituer en son lieu et place pour cette même moitié. Alors Duchesne sera obligé de faire avec Néaulme la même résiliation » '% etc. Naturellement. Duchesne regimba; les arguments ne lui manquèrent pas"; il donna à Rous.seau les assurances les plus formelles que son texte serait scrupuleusement respecté. Et, puisqu'il devait renoncer à l'espoir de la permission tacite, il s'abriterait derrière le Privilège que demanderait Néaulme aux Etats
' Cf. ses Lettres des S Février, 4, aS Mars et 4 Avril 1762, X, 3ii, 3i.ï, 311) [40'»'', 123: et surtout la Lettre i> Malesherbes, du S .\vril 1762 [3 BJ ou '40"']. 5o : « Voici, Monsieur, les cartons que vous m'avez ordonné de faire; j'ai suivi fidèlement ce que vous m'avez prescrit, excepté que j'ai laissé les anges pour ne pas trop étrangler la période; mais j'ai fait tomber sur leurs passions le doute qui tombe sur leur existence, et je crois que c'est toute l'orthodoxie que l'Église peut raisonnablement exiger d'un hérétique. Si vous v trouvez encore quelques changements à faire, je vous supplie de vouloir bien m'indiquer ces changements en me renvoyant les cartons ». Cf., plus loin, dans cette Introduction, pp. lxxiii-lxxxi, les descriptions de l'édition originale et de l'édition Néaulme.
' Livre ."^il des Confessions, l\, 14.
' Cf. sa Lettre à Moultou, du 25 .^vril 17112. X, 320.
* Id.. id. : à .Malesherbes. Lettre du 8 Février 1762, X. 3ii.
^ Cf. sa réponse à Rousseau du 6 Mars 1762 [14 C], 160"'.
" Lettre du iS Février 1762 [24], i3g,
' Rousseau à la .Maréchale de Luxembourg, Lettre du kj Février 1762, X, 314.