L IMPRESSION ET LA CONDAMNATION LUI
de Hollande'. Ce Privilèi^e tut accordé le lo Mars. Dès lors, l'adminisiration bienveillante de Malesherbes ne pouvait plus qu'ignorer et fermer les yeux. La Censure, qui avait demandé des cartons pour des bagatelles dans les deux premiers volumes, ne s'occupa plus des deux derniers -. [.'impression tut poussée activement, pour le plus grand soulagement de Rousseau. Duchesne. qui avait mis près de six mois pour imprimer les tomes 1 et H. acheva l'ouvrage en moins de trois mois. A la mi-.\lai, tout était tîni. Le dimanche 23, les quelques cent personnes auxquelles Rousseau voulait ofïrir son livre reçurent leur exemplaire par les soins de Duchesne ou de la Maréchale de Luxembourg •^. Duchesne, lui-même, mettait en vente le lendemain ; et, durant toute la semaine qui précéda la Pentecôte, VÉmile se vendait au Palais-Roval pour i() livres*.
Tout de suite, le succès et l'émotion furent considérables. Le 26, Bachaumont notait déjà que VEmile « faisait grand bruit»; cinq jours plus tard, qu il « occasionnait du scandale de plus en plus » : « le glaive et l'encensoir, ajoutait le chroniqueur, se réunissent contre l'auteur ; et ses amis lui ont témoigné qu'il y avait à craindre pour lui ». Le 3 Juin, le li\re était confisqué 5; et. le 4, Duchesne écrivait à Rousseau ce billet mélancolique : « Je vous apprends avec peine que nous sommes arrêtés par la police et que je ne puis rien débiter. Si par hasard, on vous demandait quelque éclaircissement touchant notre traité, je vous prie de garder là-dessus un secret qui ne doit être su que de nous deux : Ne rendre aucun compte est le mieux. AL Guérin me rassure sur votre discrétion » ". Les quelques exemplaires qui pouvaient se vendre en fraude atteignaient « des prix exorbitants » — Rousseau le constatait non sans plaisir : « Quelqu'un m'a dit hier, écrivait-il à .Moultou. l'avoir vu paver 42 livres » '.
.Mais le scandale tut si bruvant et l'opinion si impérieuse que la
' Cf. les Lettres de Néaulme à Rousseau des 20 et 22 Mai 1762 'ij\ , ( ' 2 et i .
^ Livre XI des Confessions, IX, 17 et ig.
- Rousseau à la Maréctiale de Lu.xembourj;, Ltttre du 19 Mai. X, 326.
' Néaulme à Rousseau, Lettre du 2 Juin [14J, 2'". Pendant ces premiers jours, seuls les e.xemplaires de l'édition in-8 furent mis en vente : cf. Rousseau à Duchesne, Lettre du 16 Mai, X, 325. L'ne Lettre du 12 (id.) laisserait croire que Duchesne était décidé à ne pas mettre tout de suite en vente les deux derniers volumes. Je ne sais si Duchesne persista dans son idée ; mais, s'il y eut un intervalle entre les deu.\ lancements, il fut à peine de quelques jours.
= Mémoires secrets [46'"'*], 1, 94, 9.^. 97.
'' ["14 B], I. C'est Duchesne qui souligne.
' Lettre du 7 Juin 1762 '12 B, volume spégal pour les Lettres à .Moultou], 22' .
LIV INTRODUCTION
JListice fut ohlifi;ée de sévir '. Le Parlement, d'ailleurs, qui allait, deux mois plus tard, supprimer les .lésuites, n'était pas fâché de donner, pur a\'ance et en manière de compensation, une preuve de son zèle pour la religion. Il agit avec une promptitude et une décision significatives -. Les fêtes de la Pentecôte l'avaient mis en vacance jusqu'au 7 Juin. Le 9 Juin au matin, la Grand'Chambre se réunissait, décrétait l'auteur de prise de corps, et condamnait l'ouvrage au feu ■'. Le surlendemain. ïl-'inilc était hrùlé « avec le cérémonial accoutumé » ^. Mais on fut plus pressé de
' Nous avons un tL-nioit;n.if;e précis des exigences de l'opinion dans une Lettre à laquelle Rousseau fait allusion i.\[* Livre des Confessions, LK, 26I, et qui esl restée, ie crois, inédite iusqu'ici. C'est une Lettre du curé de Deuil, sans adresse, mais visiblement destinée au Maréchal de Luxembourg. Elle se trouve aujourd'hui avec les autres Lettres adressées à Rousseau '14J : « Monseigneur, quoique ie n'aie pas l'honneur d'être connu de N'otre Grandeur, i'espère qu'elle ne trouvera pas mauvais que je prenne la liberté de lui écrire pwur une alliiire que ie crois l'intéresser. \'oici le fait. Je reçois dans le moment une Lettre de Paris d'une personne digne de foi, qui nie dit : Je suis ù'isuré que Jean-Jacques Rousseau sera déféré aujourd'hui au Parlement Imis les avis sont au plus violent, il sera décrété, et il >■ a tout lieu de craindre qu'on ne s'en tienne pas Ui ; il n'a pas de temps il perdre pour se mettre à couvert, et pour prendre telle précaution qu'il jugera et propo'i... On dit tout haut au Palais qu'il est inutile de brûler les livres et que c'est aux auteurs qu'il faut s'adresser. Voilà les termes de la Lettre que je reçois: je serais parti sur le champ pour en aller faire part à Mr. Rousseau dont i'ai l'honneur d'être ami depuis son séjour dans ma paroisse '. mais réflexion faite, d'après la fermeté que je lui connais, j'ai craint de ne pas pouvoir le déterminer à prendre des précautions. C'est ce qui m'a engagé à m'adresser à Votre Grandeur, qui le déterminera à prendre un parti convenable. J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, Monseigneur, de Votre Grandeur, le très humble et très obéissant serviteur, .Martin, curé de Deuil » ij'ai modernisé l'orthographei.
'- M. Lanson [279] a justement mis en lumière cette prompte et énergique action du Parlement, et fait remarquer que les poursuites avaient été décidées et les jugements rendus, dans le minimum de temps. La liste des juges qu'il a publiée prouve aussi que Rousseau n'a été condamné que par onze juges — ce qui était le nombre strictement nécessaire pour la légalité de l'arrêt. Ces onze juges étaient tous de vieux magistiats très attachés à la tradition et peu tendres pour les nouveautés philosophiques. Les conseillers plus libéraux ou même franchement sympathiques à Rousse.iu, comme llénault, Malesherbes, Guébriant, etc., avaient cru plus sage de .s'abstenir, ne voulant pus s'associer à une condamnation qu'ils réprouvaient, mais sentant que l'opinion publique n'aurait pas supporté une défaillance du Parlement.
' A. Jansen a publié de soi-disant Moles de Rousseau sur l'Arrêt du Parlement [2SJ, 19-23; mais ces notes ne sont pas de Rousseau; elles sont d'un ami du Maréchal de Luxembourg et ont été communiquées par ce dernier à Rousseau '■2f)'. I. 4S1. Jansen l'a, d'ailleurs, reconnu lui-même dans la Gegenwart.
' Mémoires secrets [46'''»], I, 100. Bachaumont enregistre le fait sous l.i date du q; mais le post-scriptum de V Arrêt du Parlement, signé d'Étienne-Dagobcrt Lsabeau, « l'un des trois principaux commis pour la Grand'Chambre », est plus sur ^26o\ 8-9 : « Le Vendredi 11 Juin 1762, le dit écrit mentionné ci-dessus a été lacéré et brûlé au pied du grand escalier du Palais par l'exécuteur de la Haute-Justice ».