L IMPRESSION ET LA CONDAMNATION LV
s"assurer de Rousseau: et, si les huissiers du Parlement l'avaient trouvé à Montmorency, il est probable que « la prise de corps » aurait été effective : et nul ne peut dire aujourd'hui quels risques ultérieurs elle comportait. L ne seule chose est certaine, c'est que tout un parti puissant réclamait des sanctions énergiques i. L'anonvmat aurait pu sauver Rousseau, comme il en avait préservé bien d'autres. Voltaire et Diderot les premiers. Le nom qui s'étalait fièrement sur la première page de VEmile, et qui. dans la pensée de Rousseau, attestait surtout sa courageuse sincérité, parut aux magistrats une provocation et un défi à l'autorité. 11 leur parut que « l'auteur de ce livre, n'ayant point craint de se nommer lui-même, ne saurait être trop promptement poursuivi ; qu'il était important, puisqu'il s'était fait connaître, que la justice se mit à portée de faire un exemple » -. Quoi que semble insinuer Rousseau, il ne tint pas au Parlement que cet « exemple ne fût fait »^.
Je n'ai pas à suivre ici les infortunes de VEmile dans les difFérenis pavs où il essava de s'acclimater. Je rappelle simplement les quelques condamnations qui intéressent les destinées bibliographiques du texie français.
Le 19 Juin. YHmile est condamné par le Petit Conseil de Genève, sur le réquisitoire et conformément aux conclusions du procureur général Jean-Robert Tronchin ; le même jour, en compagnie du Contrat Social. il fut li\ré et brûlé par l'exécuteur de la Haute-Justice de\ant la porte de l'Hôtel de Ville*.
En Hollande, dès le 23 Juin, la vente du livre fut arrêtée, et les magistrats d'Amsterdam en confièrent l'e.xamen aux pasteurs de l'Eglise wallonne. Ceux-ci rédigèrent un Mémoire, le 29 du même mois, mémoire qui existe encore aux .Archives de La Hâve, et qui concluait à la révocation du Privilèee. Conformément à cet avis, les États de Hollande et de Westfrise, par une résolution datée du 3o Juillet i7f')2, révoquèrent le
' Cf. le propos que prête Bachaumont 4Ô ■'' , I. 102. au prince de Conli po ir décider Rousseau à prendre la fuite : « Le prince lui fit entendre qu'il y allait nonseulement de la prison, mais encore du bûcher ».
' Viridel "260J, .6-7.
' Cependant il convient de faire remarquer, en faveur de l'hvpothèse de Rousseau, que Tarrêt du Parlement ajoute qu'il faut faire « un exemple tant si.r l'auteur que sur ceux qu'on pourra découvrir avoir concouru, soit à l'impression, stit à la distribution d'un ouvrage digne, comme eux, de toute sévérité »: que Duchesiie n'a pas pris la fuite comme Rousseau, et qu'il ne semble pas avoir été inquiété.
* Viridet ^260 . i3-io.
LVI INTRODUCTION
Privilège, ordonnèrent la saisie des exemplaires, avec défense à quiconque de réimprimer, vendre, distribuer, ou traduire le dit ouvrage sous peine d"une amende de mille florins et même de prise de corps i.
La Sorbonne fut plus lente. Dans son assemblée du ■"'Juillet 1762, elle renvoya à la séance suivante Texamen de VEmile. Cette séance eut lieu le lundi 2 Août, et dura trois jours : il n'y fut guère question de Rousseau. On nomma quatre commissaires pour rédiger la censure de l'ouvrage, les docteurs Hoock, Bonhomme, Denans et Legrand. Le texte des commissaires fut lu et discuté aux assemblées des 17, 20 Août et 4 Novembre. La Censm-e de la Faculté de théologie [248] parut sans doute dans le courant de Novembre -. Par une Lettre aux Docteurs de Sorbonne du 26 Octobre 1763, le pape Clément XI 11 adhéra à la condamnation '*. D'ailleurs, le livre avait été mis à l'Index dès le g Septembre 176a ■'.
' Bossclia '24], ibS-iô/. Par arrùl du 27 Janvier 1765. la Cour dt- llollandi;. en condamnant les Lettres de la Montagne à être lacérées et brûlées sur l'échafaud par les mains du bourreau, rappela la condamnation de l'Emile et la maintint expressément. Id., 245.
- Cf. Lanson [279], io8-m3.
'^ Cf. le texte reproduit par B. Bouvier [279]. i37-i3S. Au lieu de : Dilecti filii, lire : Dilectis filiis.
^ Index librorum prohibiloruin Sanctissimi Domini nostri PU sexti, Pontijtcis \la.\iiiii. /Kssit editiis. Romae, T\ pof;rapliia Rev. Camerte Apostolicîe, 1786, in-8, p. 25?.