Les « cahiers » de brouillons
Ce .Manuscrit partiel n'a pas dû être le seul. l,e premier .Manuscrit complet de la Profession est déjà trop bien ordonné, certains morceaux à peine raturés sont déjà d'un style trop soigné et trop savant pour ne pas laisser supposer des rédactions antérieures : « Je n'ai jamais pu rien faire la plume à la main, écrit Rousseau dans les Confessions '. vis-à-vis d'une table et de mon papier. C'est à la promenade, au milieu des rochers et des bois, c'est la nuit, dans mon lit et durant mes insomnies, que j'écris dans mon cerveau : l'on peut juger avec quelle lenteur, surtout pour un homme absolument dépourvu de mémoire verbale, et qui. de la vie, n'a pu retenir si.\ vers par cœur. 11 y a telle de mes périodes que j'ai tournée et retournée cinq ou six nuits dans ma tète, avant qu'elle tut en état d'être mise sur le papier ». .\.vec une telle méthode de composition, un écrixain procède par morceaux séparés, qu'il groupe ei réunit plus tard après divers tâtonnements et transpositions. C'est ainsi, par exemple, qu'à l'époque où a été rédigé le premier .Vlanuscrit de VEmile. quelques-uns des principaux morceaux de la Profession n'avaient pas encore trouvé leur place définitive -. Il est donc vraisemblable que VÈmile a été composé comme les autres ouvrages de Rousseau. Si c'est en « s'enfonçant dans la forêt » de .Montmorencv que Rousseau cherchait et trouvait « l'homme de la nature » '•. c'est de même, sans doute, qu'il cherchait et trouvait le Dieu de la nature. Chacune de ces promenades et de ces méditations ambulantes devait se transposer le soir en quelques pages d'attente, qui ne trouvaient pas tout de suite leur emploi. L'abbé Gabriel Brizard. qui a été, comme on sait, le principal directeur de la grande édition Poingot 1 1788-1703 ), parle à plusieurs reprises de quinze ou seize cahiers de brouillons, qui se seraient trouvés en sa possession et qui auraient contenu « les idées premières et des fragments considérables » des principales oeuvres de Jean-Jacques : « Nous en avons, dit-il, où il y a des idées éparses et des passages entiers de VHéloïse. de VEmile.
' Vlll, 80.
' Cf.. dans la présente édition, pp. 122. 147 et 2211. ' Confessions, Vlll, 2711-277.
LX INTRODUCTION'
de la Lettre sur les spectacles, etc., avec des variantes et des corrections. Un \ voit, pour ainsi dire, le creuset où Rousseau jetait ses pensées, jusqu'au moment où elles en jaillissaient a\'ec réclut et la pureté qu'elles ont dans ses immortels écrits », etc *. Brizard écrivait ces lignes en 171)0. Seraient-ce ces mêmes cahiers, qui, cinq ans plus tard, se trouvaient aux mains de Lakanal? La chose ne serait pas impossible. Brizard étant mort en 1793, et les cahiers recueillis par Lakanal étant au nombre de quinze, comme ceux que possédait Brizard : « .le viens, disait Lakanal, dans la séance du 28 \'endémiaire. an 111, offrir à la Convention et à ma patrie le fruit de mes recherches sur les Manuscrits de .1. .1. Rousseau insérés jusqu'ici dans des portefeuilles particuliers. Voici quinze cahiers écrits en entier de la main de ce grand homme; ils renferment divers morceaux qLii n'ont jamais paru et les germes des principales productions de son génie : on y voit les premiers jets des pensées de ce philosophe, et les modifications qu'elles ont éprouvées, avant d'avoir cette perfection admirable de style qu'on découvre dans tout ce qui est sorti de sa plume ». Lakanal ajoute qu'il tient ces .Manuscrits de la citoyenne iMaugurier -. Si ce sont ceux de Brizard, comment seraient-ils venus échouer d'abord chez la dite citoyenne, je ne me l'explique pas. D'autre part, quelques années plus tard, (179(1 ou 1707), ce même Lakanal lançait le prospectus d'un recueil d'inédits de Rousseau, qui ne de\ait jamais paraître, et qui aurait contenu, semble-t-il. d'autres textes que ceux dont il avait parlé à la séance du 2S Vendémiaire, an 111. Ce prospectus disait : « J'ai été chargé, par divers arrêtés du Comité d'instruction publique de la Convention Nationale, de faire procéder au dépouillement d'un grand nombre de .Manuscrits autographes de J. J. Rousseau. Ce travail avait pour but d'extraire de ces Manuscrits réunis dans la Bibliothèque du Comité d'instruction publique et dans plusieurs autres dépôts littéraires, tout ce qLii n'avait pas été publié. Cinq hommes de lettres avantageusement connus ont été chargés pendant huit mois de lire ces nombreux Manuscrits, de les coUationner sur les éditions les plus complètes, de noter tout ce qui était inédit. Ce travail, fait avec un soin éclairé, a fourni dix-sept cihiers de vingt pages chacun. Deux renferment des additions considérables au Contrat Social : trois des additions à V Emile; trois à VHéloïse:
' [i(5], XVIII. 363, \TI, 240. Ces textes ont déjà été ,sit;n;ilés par M. Th. Dulbur [3/]. 182-184. Dans ses notes manuscrites inédites [253 j, 140. Brizard parie de « ses I li cayers mss >\
- Moniteur uniiicrsct. du pnniidi 1" Brumaire, an III iMercredi 22 octobre 1794. vieux style), n' 3i. p 228.