‹ La "Profession de foi du vicaire savoyard"Chapitre 94 sur 176 · La place de l'homme dans la Nature · texte numérisé non relu

La place de l'homme dans la Nature

Après avoir découvert ceu.x de ses attributs par lesquels je connois son I e.xistence, je reviens à moi ', & je cherche quel rang j'occupe dans [64] l'ordre des choses qu'elle gouverne, & que je puis examiner. Je me trouve incontestablement au premier par mon espèce ; car par ma volonté & par les instrumens qui sont en mon pouvoir pour l'e.xécuter, j'ai plus de force pour agir sur tous les corps qui m'environnent, ou pour me prêter ou me dérober comme il me plaît à leur action,

!■! En marge de C. à partir de cet endroit et jusqu'à la fin du paragraphe. Rousseau a mis un trait tremblé.

' Quelques pages avant la Profession de foi, II. 23o, Rousseau avait déià dit — et cette nouvelle répétition icf. note précédentei pourrait témoigner, elle aussi, de l'indépendance de la Profession par rapport au reste de VÉmile, si Rousseau s'interdisait plus soigneusement les redites — : « Il vaudrait mieu.\ n'avoir aucune idée de la Divinité que d'en avoir des idées basses, fantastiques, iniurieuses, indignes d'elle; c'est un moindre mal de la méconnaître que de l'outrager. J'aimerais mieux, dit le bon Plutarque, qu'on crût qu'il n'y a point de Plutarque au monde, que si l'on disait que Plutarque est injuste, envieux, jaloux, et si tyran, qu'il exige plus qu'il ne laisse le pouvoir de faire ». Ce texte de Plutarque était connu dans les milieux philosophiques : l'abbé Yvon l'avait cite' dans son article Athées de l'Encyclopédie [196], I, 802 b. Diderot s'en était aussi servi dans les Pensées philosophiques, XII [177], i3o. pour appuyer des considérations analogues à celles de Rousseau : « Oui, je le soutiens, la superstition est plus injurieuse à Dieu que l'athéisme : j'aimerais mieux, dit Plutarque », etc. Pour le fond, l'idée est apparentée à la théorie que Bavie a rendue célèbre, et que Rousseau rappellera à la fin de la Profession, p. 198. note : « le fanatisme est plus pernicieux que l'athéisme ». Mais il fera alors de telles réserves à ce principe « incontestable » que, tout en paraissant s'y rallier, il le renversera, ici au contraire, il semble l'accepter sans restriction.

' A vrai dire, il n'a point à y revenir. C'est ce sentiment du moi individuel, de son bonheur, de sa destinée, sentiment perpétuellement présent dans l'âme de Rousseau, qui donne à cette * profession de foi » l'unité, sinon de doctrine, du moins de ton.

154 REDACTIONS MANUSCRITES

('action) physique -. ['Je suis le seul encore qui sache considérer

tous les autres et 'jouir de l'existence commune ^ et particulière. Oui tout est fait pour moi seul si je ■'''suis; le seul qui sache raporter tout à ("moi-même)].

B f" 130 ''° ([Quoi je puis **connoitre ce que c'est qu'ordre (vertu) beauté

imoralei, [honnêteté)] •', je puis contempler l'univers et '"son auteur [je puis aimer le bien, le faire] et je me compare aux bétes ? Ame ('ivilei (i-tu n'avilis point ton espèce pan ta !• moire philosophie '* {^'■> tu) n'avili(s) que ("^ ton individu) '■]).

' [impulsion],

- B. [Et par mon intelligence je suis le seul qui ait inspection sur « le tout » (tous les autres)].

^ B. (Je suis le seul encore qui sache) [quel être ici bas hors l'homme sait] considérer.

■■ B. [étudier] (juger) [calculer] prévoir leurs mouvemens, leurs effets et (jouir) [joindre « pour » ainsi dire] (le sentiment de) l'existence. — I. (juger) mesurer leurs mouvemens.... et joindre le sentiment de.

'■ B. à (celui de mon., son existence particulière) [la sienne] .'' Qu'y a-t-il [(donc)] de si ridicule à (croire) [penser] que tout est fait.

" (puis).

' [lui-même].

' [(admirer, connoitre) observer (la nature entière) [(les êtres et leurs râpons)] [la nature et toutes ses productions ;] je puis sentir ce que c'est], f

^ [vertu] .

'" [connoitre (vénérer) honorerj.

" [abjecte].

'^ [(ne crois pas par la)].

'" [sombre].

'■* [(avilir ton espèce) n'avilit point ton espèce].

'* [elle] n'avili[t].

'" [toi seul].

" (O écartons de nos cœurs cette abjecte philosophie qui nous).

t Ces corrections et additions ont été faites par Rousseau, lorsqu'il a déplacé le morceau : Quoi je puis connoitre, etc., et qu'il l'a reporté après : admirer le soleil.

qu'aucun d'eux n'en a pour agir sur moi malgré moi par la seule impulsion physique, &. par mon intelligence, je suis le seul qui ait inspection sur le tout -. Quel être ici bas. hors l'homme, sait observer tous les autres, mesurer, calculer, prévoir leurs mouvemens, leurs effets, & joindre, pour ainsi dire, le sentiment de l'existence commune à celui de son existence individuelle ' ? Qu'v a-t-il de si ridi-

' La valeur qui prend ici cette formule est précisée par les lignes qui suivent. Rousseau veut dire : « ie suis le seul qui de son regard sache embrasser le tout » icf,, d'ailleurs, le te.tte de la Première Rédaction : «Je suis le seul encore qui sache considérer tous les autres »). 11 modifie ainsi arbitrairement, — car je n'en ai point trouvé d'autre exemple, — le sens de cette locution : « avoir inspection sur » .■

cf Féraud i25o^, II, 478 : « Inspection , charge et soin de veiller : On lui a donné

l'inspection sur, il a inspection ou l'inspection sur, etc. On sait a quel point les biens dépérissent, quand le maître n'a aucune inspection dessus (Cochin). Dans cette phrase, le mot me paraît impropre, car inspection se dit de la vigilance et de l'attention dont un autre nous charge, et non de celle que notre intérêt nous inspire ». Rousseau écrira plus tard, avec la signification traditionnelle, Lettres de la montagne, III, 216 : « Le pouvoir législatif consiste en deu.x choses inséparables, faire les lois et les maintenir, c'est-à-dire avoir inspection sur le pouvoir exécutif » ; et déjà, dans la Lettre à D'Alembert, I, 217 : « La police a sur tous une inspection facile». Mais, ailleurs encore, il emploie le mot inspection dans un sens très voisin de celui qu'il lu donne ici; cf. Institutions chimiques, 1\', Introduction [i], II, 16 : « Quoique les opérations de la nature soient peut-être purement mécaniques, cette mécanique, qui s'exerce sur des particules insensibles de la matière n'est point soumise à notre inspection ■». Cf. encore, Souveile Héloïse, IV, 38, Emile, II, 176, etc.; et, dans la Profession même, p. iSg.

' Cet éloge de l'espèce humaine est un thème classique dans l'apologétique spiritualiste (cf., sur le sens où je prends ce mot, la note de la page 48 . J'emprunte aux livres les plus familiers à Rousseau quelques textes caractéristiques, qui serviront de commentaire à ce passage, et qui pourront éclairer aussi les développements qui suivent. Je souligne les phrases qui me paraissent présenter avec celles de Rousseau le plus d'affinités de mots ou de pensée, .\bbadie, I. i2-i3 [92], I, 79 : « Il ne faut pas nous imposer comme font ordinairement les incrédules qui se croient en droit de railler de ces expressions que l'homme est le roi de iVnivers ou que le monde a été fait pour lui » ; et 82 : « [L'homme] assernble, quand il lui plaît, dans un atome la terre et les deux, ce que nous voyons et ce que nous ne voyons pas des immenses espaces qui nous environnent ; il parcourt toutes les parties de l'Univers sans se mouvoir, d'une manière plus admirable et plus surprenante que s'il se mouvait; il assemble dans la simplicité d'un même sujet le passé, le présent, et l'avenir, la vie et la mort, la lumière et les ténèbres, les éléments les plus contraires et les qualités les plus incompatibles, et, encore qu'il soit caché et enseveli dans un coin de l'I'nivers, il fait venir l'inivers che^ lui, quand il lui plaît f: Spectacle de la nature [iSy], 1, 53 2-535 : « Il n'est rien autour de "l'homme] qui n'obéisse à ses lois. Tout petit qu'il est, sa raison lui donne un pouvoir qui n'a point d'autres bornes que celles de la terre qu'il habite. Ses désirs s'accomplissent dans les deux bouts du monde. // en rapproche, pour ainsi dire, les extrémités, quand il lui plaît, et les

met en correspondance sans sortir de chez lui Il rapproche ainsi tous les êtres :

ils tendent tous à lui. Sa présence est un lien qui forme un tout de tant de parties

cule * à penser que tout est fait pour moi, si je suis ] le seul qui sache [35] tout rapporter à lui > ?

d fférenles. Il en est l'âme. Enfin, par la raison, l'homme non seulement est le centre des créatures qui l'environnent, mais il en est encore le prêtre »; Saint .Aubin. 111. 3 'i^r. II, 193 sqq, expose aussi les «sentiments partagés sur la question si le monde a été créé pour l'homme»; il se demande (p. 197! «sur quoi est fondée la vanité de Ihomme. Chaque espèce de bête peut se croire la plus favorisée de la nature. Pourquoi un oison ne dira-t-il pas : toutes les parties de l'univers sont faites pour moi»? etc.; et il conclut (p. 1981: «Mais nous pouvons nous assurer que l'homme n'est point déraisonnable dans cette prétention que l'univers a été créé pour lui, parce qu'il a été créé lui-même pour Dieu », etc. Cf. encore La Bruyère, XVI [98], II. 269-270. Clarke, II, 7 [i25], II, 211-212; Haller '200], iSS-iSg, etc. Ils étaient, d'ailleurs, légion, auï environs de 1760, les naturalistes, physiciens ou théologiens, qui pensaient avec Rousseau que « tout est fait pour l'homme » : cf. quelques textes significatifs ap. .Mornet, Les Sciences de la nature, II, 3 289 , i5o sqq.

♦ Rousseau se souvient sans doute des ironies de Pope et de Voltaire sur les Te Deum trop complaisamment anthropocentriques de la vanité humaine; cf. Essai sur ihomme, I et III [i3r, 29, 37-39, 91 : « Lorsque l'homme crie : voyez, tout est pour mon service, — Voyez l'homme qui est pour le mien, réplique l'oison qu'on

engraisse L'homme 'est] plus oison que l'oison, lorsqu'il prétend que le tout

soit fait pour un, et non pas un pour le tout »; Discours sur l'homme, VI '152], 417 :

L'homme vint et cria : je suis puissant et sage, Cieux, terres, éléments, tout est pour mon usage, etc.

Presque tout ce VI' Discours est consacré à remettre en sa modeste place « l'homme, ce roi du monde* '419). Cf. la note suivante.

' Il semblerait pourtant que quelques années auparavant Rousseau fut de l'avis contraire; cf. sa IV Lettre à Sophie [23], i58-i59 : « Soyons humbles de notre espèce, pour pouvoir nous enorgueillir de notre individu. Ne disons point, dans notre imbécile vanité, que l'homme est le roi du monde; que le soleil, les astres, le firmament, l'air, la terre, la mer sont faits pour lui ; que les végétaux germent pour sa subsistance, que les animaux vivent afin qu'il les dévore. Avec cette manière de raisonner, pourquoi chacun ne croira-t-il pas que le reste du genre humain fut créé pour le servir?.... Si nous étions privés de la vue. par où pourrions-nous apprendre qu'il existe des oiseaux, des poissons, des insectes presque insensibles au toucher? Plusieurs de ces insectes, à leur tour, paraissent n'avoir aucune idée de nous. Pourquoi donc n'e.xisterait-il pas d'autres espèces plus excellentes, que nous n'apercevrons jamais faute de sens propres à les découvrir, et pour qui nous sommes peut-être aussi méprisables que les vermisseaux le sont à nos yeux »? 11 est certain que l'état d'esprit de Rousseau n'était pas alors celui de la Profession, et que cette « humilité de l'espèce », qu'il prêchait à Sophie, se concilie mal avec cette affirmation qu'on lira dans le paragraphe suivant : « je ne vois rien, après Dieu;, de meilleur que mon espèce ». Néanmoins les deux sentiments ne sont pas absolument contradictoires. Dans la Lettre à Sophie, après cette invitation à « l'humilité », Rousseau ajoute : « c'est assez déprimer l'homme » ; et il commence à le « relever » par des arguments analogues à ceux de la Profession. Enfin, ici même. Rousseau ne dit pas que « l'homme est le roi du monde », mais « de la terre qu'il habite ». Il y a entre les deux formules une différence : cf. la note suivante.

F, f" 160 '" Il est donc vrai que l'homme est le roi de la nature (et de tous

les animaux) au moins sur la terre qu'il habite car 'il dispose des elemens par son industrie i-et) lui seul en sait disposer. [(^Enfin'i il s'approprie ^encore par la contemplation -''des corps célestes les ''êtres mêmes « "dont il ne peut approcher » "].

' [non seulemenl]. — B. [il dompte tous les (autres) animaux, non seulement] il.

- [mais].

= [et].

' M. < encore >.

^ B. < des corps célestes >.

" B. astres.

' [(sur lesquels il n'a point d'action)].

" B. Qu'on me montre un autre » animal sur la terre qui sache faire usage du feu ou qui sache admirer le soleil ? | [(!' C'est par un ingrat org'ueil que l'homme se déprise lui-même, il est petit parce qu'il veut l'être. C'est sa mutinerie (P) qui l'avilit); '' Ame abjecte! c'est ta ''sombre philosophie qui te rend semblable à elles, ou plus tôt tu veu.x en vain t'avilir, ton (<' noble) génie '' dépose (K contre lui-même), [ton coeur h bienfaisant dément ta doctrine] « et l'abus » même «. de tes facultés » prouve leur excellence en dépit de toi (et la primauté de ton espèce est décidée par l'inclination que t'a donné l'auteur de ton être, d'être comme lui le bienfaiteur de tout ce qui t'environne)].

n I ladm IRA" EUR).

^>) M. Quoi ! je puis observer la nature et toutes ses productions ie puis sentir ce que c'est qu'ordre, beauté, vertu ; ie puis contempler l'univers, connoitre fionorer son Auteur; )e puis aimer le bien, le taire, et je me compare aux bètes ? — I, contempler l'univers, (bénir) m'élcver... le faire, et je me (contemple) [comparerois] aux bètes.

c) (en méprisant).

d) I, (somt)rei [triste].

') [(propre, triste)].

f ; I. (dément ta doctrine) [dépose contre tes principes], p) [(en faveur de... contre tes dogmes... toi-même) contre tes principes].

h) L(noble)].

t Ici, dans l'interligne, au-dessus de la phrase barrée : c'est par un ingrat orgueil, etc.. Rousseau a écrit: Quoi je puis (étudien, ai'ec un signe de renvoi, qui attribue à tout ce passage qu on a lu plus haut sa place définitive : cf. la note précédente.

Il est donc \rai que l'homme est le Roi de la terre qu'il habite'^ ; car non-seulement il dompte tous les animaux, non-seulement il dispose des élémens par son industrie ; mais lui seul sur la terre en sait disposer, & il s'approprie encore, par la contemplation, les astres mêmes dont il ne peut approcher '*. Qu'on me montre un autre animal sur la terre qui sache faire usage du feu, & qui sache admirer le soleil. Quoi * ! je puis observer, connoître les êtres

■ Le texte de la Première Rédaction précisait davantage la pensée de Rousseau : « le roi de la nature, au moins sur la terre qu'il habite ». Rousseau réservait ainsi formellement la possibilité d'autres « royautés » pour d'autres êtres dans d'autres mondes. Il trouvait cette restriction chez ceux-là mêmes qui célébraient avec le plus de conviction la royauté humaine ; cf. Abbadie, I, 12 [92], I, 79 : « Lorsqu'on dit que toutes choses se rapportent à l'homme, on ne prétend préjudicier à la gloire des autres créatures intelligentes. Qui sait, disent quelques-uns, s'il n'y a pas dans les cieux, qui sont d'une beauté et d'une perfection si élevée au-dessus de ce globe, des intelligences sans comparaison plus parfaites que les nôtres ? Mais plutôt, qui est-ce qui conteste cette vérité ? On ne doit point objecter contre la Religion ce que la Religion même nous enseigne » ; Clarke, II, 7 [i25], 21 1-212 : « Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que cette partie inférieure de la création, à tout le moins, est faite pour eux fies hommes], et se rapporte à leur usage » ; cf. encore le 44' Discours du Tome V du Spectateur fi 17], 269- 276; Spectacle de la Xalure '137], II, 473-474, etc. Mais cette réserve même faite à la royauté humaine peut s'interpréter de deux façons, soit par l'existence des anges, soit par la pluralité des mondes habités. II ne semble pas que Rousseau répugne à l'une ou l'autre de ces hypothèses. Il a pleinement adhéré à la seconde dans sa Lettre à Voltaire du 18 Août 1756, X, 128 : «Si les planètes sont habitées comme il est probable, pourquoi vaudrais-je mieux à ses yeux [de Dieu] que tous les habitants de Saturne ? On a beau tourner ces idées en ridicule, il est certain que toutes les analogies sont pour cette population, et qu'il n'y a que l'orgueil humain qui soit contre ». Quant aux Anges, leur existence sera affirmée plus loin : cf. p. 122, et les textes cités à la note 2. Mais les Anges, dont il semble admettre l'existence, ne seraient pas relégués dans le ciel : « Pourquoi, disait-il dans sa III' Lettre à Sophie [25], 157, n'imaginerions-nous pas le vaste sein de l'univers plein d'une infinité d'esprits de mille ordres dilTérents, éternels admirateurs du jeu de la nature, et spectateurs invisibles des actions des hommes »? — A la suite de L'Art de jouir, dans une note d'un de ces cahiers [6], 11" (cf. [26], 355|, Rousseau avait écrit : « Le plus noble des êtres créés est l'homme; l'homme est (l'ornement) [la gloire] de la terre qu'il habite. Si Dieu se complaît dans quelqu'un de ses ouvrages, c'est certainement dans le genre humain ».

' Cf., plus haut, p. 64, note 2. le texte d'Abbadie, dont cette phrase semble être le résumé : « Il assemble, quand il lui plaît, dans un atome la terre et les cieux, etc. ».

* C'est à Helvetius que Rousseau s'adresse ; et toute cette fin de paragraphe a été ajoutée après la lecture de L'Esprit, vraisemblablement dans les dernières semaines de 1758 : « Il y a quelques années, écrit Rousseau dans les Lettres de la Montagne, m, 122, qu'à la première apparition d'un livre célèbre, je résolus d'en attaquer les principes que je croyais dangereux. J'exécutais l'entreprise, quand j'appris que l'auteur était poursuivi. A l'instant, je jetai mes feuilles au feu, jugeant qu'aucun devoir ne pouvait autoriser la bassesse de s'unir à la foule, pour accabler un homme d'honneur opprimé. Quand tout fut pacifié, j'eus l'occasion de dire mon sentiment sur le même

l60 RÉDACTIONS MANUSCRITES

ÉDITION ORIGINALE l6l

<S: leurs rapports; je puis sentir ce que c'est qu'ordre, beauté, vertu; je puis contempler l'Univers, m'élever à la main qui le gouverne ; je puis aimer le bien, le faire *, & je me comparerois aux bêtes " ? Ame abjecte, c'est ta triste philosophie qui te rend semblable à elles! ou plutôt tu veux en vain t'avilir ; ton génie dépose contre tes principes ", ton cœur bienfaisant dément | ta doctrine *, & rgg]

sujet dans d'autres écrits; mais je l'ai d t, sans nommer le livre ni l'auteur». On a vu plus haut, p. 37 sqq, les nombreuses ripostes de Rousseau aux théories sensualistes d'Helvetius. On en verra d'autres encore : cf. p. 101, 109-112. Ces réfutations partielles qui encadrent, pour ainsi dire, l'invective célèbre, la préparent ou la commentent ; ainsi, pour qui comprend toutes les allusions du texte, la violence indignée de l'anathème n'est plus si déconcertante, et cette brusque explosion de colère se trouve, sinon justifiée, du moins expliquée : cf. mon article, Rousseau contre Helvetius [287], et celui de M. Albert Schinz. La 1. Profession de foi du Vicaire Savoyard ■» et le livre * De L'Esprit » [286].

° Cette formule générale prépare l'allusion particulière à la bienfaisance d'Helvetius. Mais, si Rousseau avait voulu rester fidèle à la logique de sa démonstration, il n'aurait pas emprunté un argument à la beauté de la vertu, quand il n'avait pas encore parlé de la moralité humaine. — Ici le Rousseau de la Profession se retrouve pleinement d'accorJ avec celui de la IV Lettre à Sophie 25], lâg : « L'hommage que le méchant rend au juste en secret est le vrai titre de noblesse que la nature a gravé dans le cœur de l'homme ».

' Dès les premières pages de L'Esprit 225 X], 2-3. note. Helvetius avait attribué à des ditîérences purement physiques mains et doigts flexibles] la supériorité de l'homme sur les autres animaux : « Peut-être, disait-il, n'a-t-on pas assez scrupuleusement cherché dans la différence du physique de l'homme et de l'animal la cause de l'infériorité de ce qu'on appelle l'âme des animaux » ; et, venant à se demander « pourquoi les singes dont les pattes sont, à peu près, aussi adroites que nos mains, ne font pas des progrès égaux aux progrès de l'homme ». — il avait répondu par des considérations de ce genre : « C'est que les singes sont frugivores, qu'ils ont moins de besoins et par conséquent moins d'invention que les hommes ; c'est que d'ailleurs leur vie est plus courte...; c'est qu'enfin la disposition organique de leur corps les tenant, comme les enfants, dans un mouvement perpétuel, même après que leurs besoins sont satisfaits, les singes ne sont pas susceptibles de l'ennui, qu'on doit regarder... comme un des principes de la perfectibilité de l'esprit humain ».

' Helvetius avait dit lui-même dans sa Préface, p. Il : « Si je m'étais trompé

ce serait une erreur de mon esprit et non pas de mon cœur ».

' Dans une des Rédactions .Manuscrites. Rousseau avait rendu à la bienfaisance d'Helvetius un hommage encore plus précis et plus circonstancié : « La primauté de ton espèce est décidée par l'inclination que t'a donnée l'auteur de ton être, d'être, comme lui. le bienfaiteur de tout ce qui t'entoure ». S'il a réduit cet éloge, c'est sans doute pour ne pas accorder à un développement épisodique une importance disproportionnée. Dans sa Lettre à Deleyre, du 5 octobre 1758, X. 194, il avait déjà dit : « il est vrai, M. Helvetius a fait un livre dangereux et des rétractations humiliantes. Mais il a quitté la place de fermier général ; il a fait la fortune d'une honnête tille ; il s'attache à la rendre heureuse : il a, dans plus d'une occasion, soulagé les malheureux; ses actions valent mieux que ses écrits. .Mon cher Deleyre, tâchons d'en faire dire autant de nous » : et, quinze jours plus tard, à M. Vernes, X, 196 : «Je n'ai point lu le livre De L'Esprit: mais j'en aime et estime l'auteur ». Du reste, la bienfaisance d'Helvetius était célèbre. L'abbé Sabatier

B f°130^" [Pour moi, (mon ami) « qui n'ai point de sistême à soutenir, moi

homme simple » [et vrai] que la fureur d'aucun parti n'entraine et qui n'aspire point au triste honneur d'être chef de secte, content ['de la place ou Dieu m'a mis], je ne vois rien après lui de meilleur que mon espèce et, si j'avois à choisir (moi-même i ma place dans l'ordre des êtres f° 131 ro [(finis)] que pourrois-je choisir de plus || que d'être homme '^? Cette reflexion m'enorgueillit moins qu'elle ne me touche (•''puisque ce n'est pas moi qui me suis ainsi placé)].

' (d'être homme).

" (et de).

' car jamais (?) mon [cet] état.

l'abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi 2.

Pour moi, qui n'ai point de système à soutenir, moi, homme simple et vrai que la fureur d'aucun parti n'entraîne, & qui n'aspire point à l'honneur d'être chef de secte ^, content de la place où Dieu m'a mis, je ne vois rien, après lui, de meilleur que mon espèce; & si j'avois à choisir ma place dans l'ordre des êtres, que pourrois-je choisir de plus que d'être homme ^?

de Castres, lui-même, que Voltaire ([73], XXIX, 281) accusera « d'ingratitude » pour avoir écrit l'article Helvétius de ses Trois siècles de la Littérature française, reconnaît pourtant dans sa IV édition [249 B], II, 3o6, que « la candeur, la bienfaisance et les autres vertus de son âme faisaient pardonner par ceux dont il était connu les illusions de sa philosophie ». Les premières éditions [24g A], 11, 149, parlaient seulement de « la candeur et des autres vertus ». C'est, sans doute, l'opinion unanime du public qui a obligé Sabatier à rappeler « la bienfaisance ». De cette bienfaisance, on trouvera de nombreux exemples dans le livre d'.AIbert K.eim, Helvétius '283], 38-41 ; mais ie ne sais sur quels documents M. Keim s'appuie pour affirmer (p. 456) qu' « Helvétius était le bienfaiteur » de Rousseau.

' Saint-Aubin, III, 3 141], II, 199: «L'abus qu'il l'homme] fait de ses lumières n'en diminue pas l'excellence ». — Cette contradiction entre la doctrine et la personne d'Helvetius avait été longuement soulignée par l'abbé de Lignac ^226], 1, p. v-viii : « C'est un phénomène de notre siècle que le contraste de la personne avec l'auteur chez M. H... L'homme a des vertus, et l'auteur a brisé tous les liens de la société... L'homme est un ami généreux, et il en a donné des preuves uniques: l'auteur détruit toutes les notions de l'amitié et de la reconnaissance... Quand on a bien saisi tous les points de ce contraste, peut-on imaginer de meilleure censure de L'Esprit que la conduite de M. H.?... 11 faut donc rejeter sur quelque travers de l'esprit une doctrine qu'on ne peut attribuer à la perversité du cœur ».

' «Souvenez-vous toujours que je n'enseigne point mon sentiment, je l'expose » (p. 61-62).

* Ici encore Rousseau semble oublier ce qu'il a insinué plus haut (« roi de la terre qu'il habite ») et ce qu'il a formellement indiqué dans la IV Lettre à Sophie '25], 1 59 : « Pourquoi donc n'existerait-il pas d'autres espèces plus excellentes, que nous n'apercevrons jamais, faute de sens propres à les découvrir, et pour qui nous sommes peut-être aussi méprisables que les vermisseaux le sont à nos yeux » ? .Mais les deux passages ne sont pas absolument contradictoires : l'hypothèse de la Lettre à Sophie est une hypothèse toute rationnelle, qui laisse intacte la suprématie de l'âme humaine : quelques lignes après l'avoir présentée, il ajoute (p. 160) : « Si nous sommes petits par nos lumières, nous sommes grands par nos sentiments » ; et c'est surtout du point de vue du sentiment que Rousseau ose proclamer : « Je ne vois rien, après Dieu, de meilleur que mon espèce ». Remarquez, d'ailleurs, que cette constatation suscite en lui moins un «orgueil » intellectuel qu'un « attendrissement » bénisseur : cf. le paragraphe suivant.

F f° 160 *'° Puis-je me \oir ' ainsi distingué sans ['■' me feliciterj de

remplir ce poste •* honorable et sans bénir la main qui mN- a placé. [^ De la nait mon premier homage à la divinité bienfaisante. J'adore le pouvoir de l'être suprême et je m'attendris sur sa bonté ■' pour moi : je n'ai pas besoin qu'on m'enseigne ce culte, « il m' » est dicté par la nature elle même]. \'est-ce pas "un sentiment "immédiatement] dérivé de l'amour propre et par conséquent naturel au cœur humain d'honorer ce qui nous protège et d'aimer ce qui nous (" fait) du bien, j

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