‹ La profession médicale au commencement du XXe siècleChapitre 7 sur 27 · II. — DE 1874 A · texte numérisé non relu

II. — DE 1874 A

Depuis 1874, un mouvement humanitaire analogue à celui de 1848 a entraîné le Parlement,

sous une poussée d’opinion irrésistible, à étudier et promulguer des lois ayant pour but la protection [des travailleurs et le relèvement de la condition sociale des ouvriers. Il est, vous le savez, des maladies évitables, mais elles sont beaucoup plus évitables pour le riche que pour le pauvre ; le législateur en a eu la conception très nette, je n’en donnerai qu’une preuve, selon moi très démonstrative.

Quand dans un même milieu ou dans un milieu à peu près identique, au point de vue de l’habitation et du travail, la santé d’un homme ou de sa famille est ou n’est pas surveillée, la mortalité se traduit par les chiffres suivants :

Mortalité générale en France, dans ces dernières années : 22 pour 1000.

Mortalité dans les Sociétés de secours mutuels, c’est-à-dire dans des Sociétés dont les membres se surveillent et reçoivent les soins et les conseils médicaux pendant ces mêmes années : 16 pour 1000.

Si on accepte, et cela ne me semble pas contestable, que les personnes aisées sont dans des conditions aussi favorables que les membres des

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Sociétés de secours mutuels, n’est-on pas effrayé en pensant que l’économie de ces six vies sur 1000 se reporte, en la chargeant d’autant, sur la classe pauvre, qui lutte sans secours et sans protection contre la maladie.

Nous pouvons estimer cette influence de la misère si nous nous reportons aux chiffres de mortalité tuberculeuse, que j’ai relevés pour les différents quartiers de Paris : Plaisance, quartier pauvre, mortalité 105 pour 10000 habitants; Champs-Elysées, quartier riche, 11 pour 10000.

Si bien que, dans une même ville, la mortalité varie, pour ces maladies évitables, dans la proportion de 1 à 10 suivant la protection qu’une aisance, même très relative, assure ou refuse à chacun.

Ajoutez que, pour le pauvre, la misère, dans ce qu’elle a de plus effroyable, est la compagne inséparable de la maladie.

J’ai déjà montré comment les familles ouvrières disparaissent par la tuberculose et j’y reviens, car on ne saurait trop insister (1).

(1) P. Brouardel, la Lutte contre la tuberculose, 1901.

Un ouvrier gagne largement sa vie, il est marié et vit assez à Taise, dans une ou deux chambres, avec sa femme et ses enfants. Le père de famille prend froid, tombe malade et cherche d’abord à se soigner en continuant à travailler, mais bientôt son appétit le quitte, il maigrit, ses forces diminuent, il est obligé de s’arrêter. Sa femme le soigne avec un dévouement, qui, je le dis avec fierté, est une règle dans tous les milieux de notre Société. Elle lutte avec courage pour subvenir aux besoins de la famille, mais les ressources s’épuisent, la maladie du mari s’aggrave, la misère s’abat avec ses privations, sur cette famille il y a quelques mois encore prospère. Bientôt, la femme affaiblie tombe, contagionnée par son mari. Tous deux prennent le chemin de l’hôpital, où ils achèvent de mourir. Les enfants restent à la charge de l’Assistance publique et quels enfants ! débiles, élevés dans un air confiné, ayant vécu et couché dans une atmosphère où pullulaient les bacilles, ils portent en eux le germe de la maladie, Tun meurt de méningite, l’autre d’ostéite tuberculeuse, un autre de tuberculose intestinale, si Tun d’eux résiste, il reste à

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la charge de la Société. En quelques années, la famille entière a disparu.

En présence de cette misère, le médecin s’est encore mis à la tête de ceux qui revendiquaient le droit à la santé et à la vie; le législateur s’est ému ; on a fait des lois pour la protection des travailleurs; je ne les étudierai pas toutes, cela nous entraînerait dans des discussions trop étendues, je me bornerai à signaler les actes législatifs dans lesquels le médecin a été visé et je montrerai quelle influence ces lois ont sur l’exercice de notre profession.

Cette loi, promulguée le 23 décembre 1874, a pour but la protection des enfants du premier âge et en particulier des nourrissons.

Voici ses dispositions principales :

Tout enfant âgé de moins de deux ans, qui est placé moyennant salaire en nourrice ou en garde hors du domicile de ses parents, devient par ce fait même, de la part de l’autorité publique, l’objet d’une surveillance ayant pour but de sauvegar-

cler sa vie et sa santé. Cette surveillance est confiée aux Préfets assistés d’un Comité central, qui, dans les départements où l’industrie nourricière est particulièrement développée, a des ramifications dans les principaux centres.

Les personnes soumises à la surveillance légale sont les personnes ayant un nourrisson, un ou plusieurs enfants en sevrage ou en garde moyennant salaire, il en est de même des bureaux de placement et de toutes les personnes qui s’emploient au placement des nouveau-nés.

Une lacune de la loi est la suivante. L’enfant ! n’est sous la protection légale que s’il est élevé par une nourrice salariée hors du domicile de ! ses parents ; or, l’enfant soigné chez ses grandsparents, chez un frère, peut recevoir de mauvais soins qui échappent à toute surveillance. Espérons, puisqu’une loi nouvelle de protection des enfants en bas âge, destinée à remplacer la loi Roussel, est à l’étude, que les législateurs combleront cette grave lacune.

En vertu de l’article 5 de cette loi, un médecin est chargé de l’inspection des enfants placés en nourrice ; ce médecin est nommé par le Pré-

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fet ; le bénéfice qu’il en retire est minime, mais sa responsabilité peut se trouver parfois sérieusement engagée. Si la mortalité des nourrissons semble trop considérable, on accuse le médecin de négligence, sa responsabilité est engagée visà-vis de l’administration; de plus, le médecin peut se trouver compromis, sans qu’il y ait aucune faute de sa part, notamment dans les cas d’hérédosjphilis.

Les manifestations de la syphilis héréditaire ne paraissent pas toujours au moment de la naissance et d’après une statistique de Diday, les accidents se produiraient 50 fois sur 100 dans le premier mois, 30 fois sur 100 au cours du second et 20 fois entre le second et le quinzième. Les statistiques les plus récentes donnent à ce délai une durée encore plus longue. Le diagnostic est parfois difficile et ne peut être fait qu’à la suite de plusieurs examens. Je puis rapporter un exemple typique.

Le 5 avril 1886, je fus commis, avec MM. Fournier et Vibert, à l’effet de dire « si, d’après les do cuments de la cause et les données de la science, il peut être affirmé que l’enfant remis à la

femme Font-Renaud, le 5 janvier 1883, portait dès ce jour les signes révélateurs delà syphilis ou tout au moins des indices pouvant faire craindre l’existence de ce mal ; si notamment le muguet et le coryza dont il était atteint étaient de nature à éveiller l’attention des médecins ou s’ils constituaient, au contraire, un obstacle à la constatation du mal, si enfin un examen attentif et consciencieux eût dû déterminer l’homme de l’art à interdire, provisoirement ou définitivement l’allaitement, par une nourrice saine et eût ainsi prévenu la contagion ».

Or, cet enfant avait été examiné le 2 janvier 1883 par Parrot, alors médecin en chef de l’hospice des Enfants assistés, homme très consciencieux, qui avait écrit de nombreux travaux sur la syphilis héréditaire et était par conséquent très compétent en cette matière ; il ne découvrit aucun stigmate d’hérédo-syphilis.

L’enfant, envoyé en nourrice, est examiné le 3 janvier par le médecin inspecteur des nourrissons. L’enfant est noté comme chétif et présente un peu de coryza qui semble dû à un refroidissement survenu au cours du voyage.

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Quelques jours plus tard, le médecin constate la présence d’une plaque de muguet sur la langue; mais ce n’est que le 21 janvier qu’il découvre des signes évidents de syphilis héréditaire.

La nourrice prit la syphilis, la transmit à son mari, et un enfant né peu après succomba à la syphilis héréditaire.

Des poursuites furent engagées et on nous demanda de rechercher dans notre enquête quelle pouvait être la responsabilité du médecin.

Le médecin fut mis hors de cause et les indemnités réclamées furent payées par l’Assistance publique.

La question de la protection des enfants du premier âge est des plus intéressantes, puisque l’on peut estimer que chaque année il meurt 150,000 enfants de 0 à 1 an. D’après une statistique établie par MM. Balestre et Giletta Saint- Joseph, portant sur les décès s’étant produits dans 681 villes principales de France pendant six années de 1892 à 1897, sur 1000 décès il y a en moyenne, 167 décès de 0 àl an. Le chiffre le plus élevé est fourni par le département du Nord, 283,67 décès de 0 à 1 an sur 1000 décès de tout

âge, 1 S 1,15 dans la Seine et 80,51 dans le Gers (1).

Sur 100 décès de 0 à 1 an, 38,5 sont en moyenne occasionnés par la diarrhée et pendant les mois de chaleur, juillet et août, cette moyenne monte jusqu’à 60 p. 100.

Cette intéressante question vient d’être reprise par MM. Girard et Bordas. Il résulte de leurs recherches que la proportion des décès d’enfants de moins d’un an est la suivante (2).

Lille, 1 décès d’enfant de moins de 1 an sur 3,3 décès

Dunkerque

Rouen

Reims

Lyon

Paris

Berlin

Londres

Berne

Amsterdam

Stockholm

(1) Balestre et Gilelta de Saint-Joseph, Étude sur la mortalité de la première enfance dans la population urbaine de la France de 1892-1897, Paris, 1901.

(2) A. Girard et F. Bordas, Le lait et la mortalité infantile dans les principales villes de France [Annales d’hygiène publique et de médecine légale, 3* série, t. XLMII, 1902, p. 139).

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Or le taux de la mortalité infantile est en grande partie sous la dépendance de l’alimentation. C’est ainsi qu’à Lille, une des rares villes où la mortalité infantile atteint plus du quart des décès, la qualité du lait est particulièrement mauvaise. La statistique de l’Office sanitaire de Lille montre qu’en 1900 sur 694 échantillons exami- [ nés au Laboratoire 1 6 seulement furent reconnus j bons. La richesse en beurre des 694 échantillons 1 était la suivante :

21.4 p. 100 contenaient moins de 1 gr. de * beurre par litre (1).

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