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LES CHIRURGIENS A PARIS

La longue mésalliance de la chirurgie et de la barberie n’avait définitivement pris fin qu’en 1743, époque à laquelle Lapeyronie, premier chirurgien de Louis XV, avait par son caractère, par son talent, acquis auprès du souverain un crédit qu’il employait à relever la chirurgie de l’état de subalternité dans laquelle elle était maintenue jusque-là. Les chirurgiens, toujours exclus des Universités et des Facultés, avaient encore à soutenir avec les médecins des querelles

IL V A CENT ANS

relatives à la police des dissections, à la présence obligatoire de leurs rivaux aux réceptions en chirurgie, à l’hommage annuel à rendre à la Faculté, etc.; le Roi, le Parlement étaient tour à tour appelés à trancher leurs conflits de préséance ou de prééminence. Mais dans ces querelles, qui se rapetissaient sur les petits théâtres et descendaient jusqu’aux injures (Rennes, 1717), l’opinion publique ne donnait pas raison aux prétentions surannées et jalouses des docteurs. Depuis 1743 jusqu’en 1776, le roi avait conféré successivement la noblesse à cinq chirurgiens : Lamartinière, Morand, Pibrac, Puzos, Lecat. Le temps n’était plus où la Faculté de Paris pouvait s’opposer, devant le Parlement, à ce qu’un J.-L. Petit fît un cours de chirurgie théorique, et l’autorité royale multipliait les chaires de chirurgie aux titulaires desquels les Facultés pouvaient refuser le titre de professeurs , sans que cela tirât à conséquence. Ces démonstrateurs royaux recevaient 500 livres de traitement, tout comme les professeurs adjoints.

En 1776, la chirurgie était pratiquée à Paris par 223 maîtres, qui composaient l’Académie royale de chirurgie, et par 113 chirurgiens privilégiés. Les maîtres et les officiers de la famille royale jouissaient seuls du droit d’exercer publiquement et complètement la chirurgie ; leurs veuves héritaient de ce droit, qu’elles pouvaient céder, à titre de privilège, aux chirurgiens de second ordre. Ceux-ci n’avaient point fait l’apprentissage et subi les épreuves requises pour les maîtres; ils ne pouvaient pratiquer les opérations graves sans leur avis ou leur assistance. Ils devaient enfin, pour être admis à l’exercice de l’art, être agréés par le premier chirurgien du roi ou par son lieutenant en province. Ces conditions constituaient, comme on le voit, un ordre inférieur de praticiens fort analogue aux officiers de santé.

L’Académie de chirurgie avait pour président messire Pichault de la Martinière, conseiller d’Etat, chevalier de l’ordre du roi, premier chirurgien de Sa Majesté, chef de la chirurgie du royaume, en cour; et pour le suppléer sur le fauteuil présidentiel, Andouillé, premier chirurgien du roi en survivance. A La Martinière était attaché comme secrétaire officiel un avocat au Parlement nommé Leblond d’Olben. Le directeur de l’Académie était Bordenave, professeur au Collège royal de chirurgie; le vice-directeur, Dufouart, chirurgien-major des gardes françaises; Louis, le plus éminent, sinon le plus réputé des chirurgiens du temps, était secrétaire perpétuel. Docteur en droit, avocat au Parlement, professeur royal aux écoles de chirurgie, inspecteur des hôpitaux militaires, Louis avait reçu de la Faculté de médecine un honneur accordé pour la première fois par elle, le grade de docteur, sans avoir eu à subir de thèse ou d’examens. L’illustre chirurgien commençait dans notre pays, cette suite glorieuse d’historiens de notre profession continuée par Vicqd’Azyr, Pariset, F. Dubois (d’Amiens), J. Béclard. Peyrilhe (de Toulouse), qui entrait en 1776 en possession de la huitième chaire créée aux écoles de chirurgie, était commissaire pour les extraits; Sabatier l’était pour les correspondances. Déjà en possession de la renommée, membre de l’Académie des sciences, Sabatier avait succédé à son beau-père Morand comme chirurgien-major de l’hôtel des Invalides, où il demeurait; il avait de plus une chaire aux Ecoles de chirurgie. Goursaud, professeur comme les deux précédents, était le trésorier de l’Académie, et Dubertrand son bibliothécaire.

L’organisation de la Compagnie se complétait par un comité perpétuel et par un conseil adjoint composé de quarante maîtres, par une liste d’associés étrangers et d’associés regni-

coles, que nous retrouverons plus tard en leur lieu et place. D’autres chaires de chirurgie étaient occupées par Brasdor, Henry Didier, Ferrand; par Lafaye et par Hévin, deux classiques de la chirurgie enseignante; par J. -J. Sue, anatomiste distingué. C’est lui qui avait donné son nom à la traduction du Traité d'ostéologie de Monro, pour les gravures duquel la présidente d’Arconville avait dépensé 22000 livres, rare exemple de libéralité en ce temps-là comme au nôtre. Tenon, savant laborieux, philanthrope éclairé, dont le nom est resté attaché à la réforme des hôpitaux, était aussi titulaire d’une chaire de chirurgie.

L’étude de l’anatomie ne se faisait point sans difficulté. Pour avoir des cadavres, l’anatomiste devait s’associer aux fossoyeurs ; les élèves, à défaut d’argent, escaladaient les cimetières, volaient les corps déposés et ensevelis la veille. En hiver, les cadavres coûtaient 10 à 12 francs à l’anatomiste en chef qui les revendait 25 à 30 francs à ses élèves. L’Hôtel-Dieu refusant d’en livrer, on les achetait à la Salpêtrière ou àBicêtre, on les volait à Clamart. Les corps de ceux qui avaient « passé par les grands remèdes » servaient à la dissection publique dans les amphithéâtres (Mercier, loc. cit., passim). Le Collège des chirurgiens avait un hôpital de 22 lits pour l’enseignement clinique : 800 auditeurs suivaient ses cours. Au nombre des maîtres se trouvaient les hommes dont les noms suivent, et qui, à des titres et à des degrés divers, ont occupé ou occupent encore dans la science une place qui ne permet point de les passer sous silence. Ainsi le grand chimiste Berlhollet n’ayant point encore trouvé la voie où il devait s’illustrer, exerçait obscurément la chirurgie. Daran avait, par ses fameuses bougies, acquis une réputation fructueuse dans le traitement des maladies des

voies urinaires. Citons aussi Chopart, le collaborateur de Desault; Deschamps, le futur chirurgien de la Charité, qui a laissé un grand Traité de la taille; Fabre (d’Avignon), le syphilographe ; Faguer, honoré à sa mort d’un éloge de Louis; Laforêt, Lassus, l’un des plus érudits de la Compagnie, qui mourut l’un des chirurgiens de Napoléon Ier ; les deux frères Pipelet, dont le second prenait le titre « d’expert pour les hernies », spécialité aussi justifiée que beaucoup d’autres, et qui cependant a disparu quand les autres ont pris naissance, David gendre de Lecat. Pierre Sue ou Sue le jeune, chirurgien de la ville de Paris, plus tard professeur de bibliographie médicale puis de médecine légale, fut, par l’étendue de ses connaissances, à la hauteur de toutes les fonctions qu’il remplit, et, plus savant que praticien, doit être considéré comme le vrai fondateur de la bibliothèque de la Faculté de médecine. La pratique obstétricale était naturellement dévolue aux maîtres en chirurgie, et représentée par Barbaut, Coutouly, Deleurye, Lauverjat, et par celui qui était au premier rang dans cette branche de l’art, par Levret. On voit déjà figurer sur cette liste, vieille de plus d;un siècle, des noms honorés de nos jours dans la médecine parisienne : Anne Brun, Charles Devilliers, Michel Bousquet, Edmond Moutard-Martin, René Péan, premier chirurgien du roi de Naples, et deux Bottentuit. A côté des maîtres, car il en était bien un, citons enfin le frère Côme, qui, pour ne pas figurer sur leur liste officielle, n’en occupait pas moins la première place dans sa spécialité, et dirigeait, faubourg Saint-Honoré, son hospice decalculeux. Son neveu Pascal Baseilhac, membre de l’Académie de chirurgie, exerçait à la Charité.

On ne peut retenir qu’un nom dans la liste des chirurgiens

privilégiés, c’est celui de Méhée de la Touche. A leur suite se trouvaient inscrits les oculistes et les dentistes, reçus les uns et les autres au Collège de chirurgie ; puis les chirurgiens herniaires et les sages-femmes reçues aussi devant le même Collège. Le baron de Wentzel, oculiste de l’empereur d’Autriche, résidait à Paris (en 1776 du moins); mais le plus distingué de ces spécialistes était Demours. Simple bachelier en médecine, il ne pouvait figurer sur la liste des docteurs ou des maîtres, et avait sa place seulement parmi les médecins du roi. L’Académie de chirurgie, exempte de la morgue et de la mesquine jalousie de sa sœur aînée, avait nommé membres de son comité l’oculiste Deshayes-Gendrin et le dentiste Dupouy, maîtres en chirurgie l’un et l’autre. L’art dentaire comptait d’autres hommes non sans valeur : Bolot, Bourdet, Jourdain, dont le nom est encore cité aujourd’hui. Quant aux 14 chirurgiens herniaires, ils n’étaient autre chose que des bandagistes ayant le droit d’appliquer les bandages, droit que n’avaient pas les boursiers qui exerçaient la même industrie.

Les chirurgiens étrangers, officiers de la maison royale ou autres, qui voulaient être agrégés à la communauté des chirurgiens de Paris, payaient à la Compagnie une somme totale de 600 livres, réparties entre le premier chirurgien, les prévôts, le receveur, le greffier et la caisse. Les chirurgiens de Toulouse, Bordeaux, Rouen, Aix, Besançon avaient seuls le privilège d’agrégation à la communauté de la capitale.

L’art des accouchements était exercé à Paris par 305 sagesfemmes. Les épreuves à subir pour obtenir le brevet n’étaieni point toujours telles qu’on aurait dû l’exiger pour établir l’aptitude des postulantes. Il naissait alors à Paris environ 20000 enfants.

Si l’on récapitule le nombre de ceux qui, en 1776, y

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exerçaient l’art de guérir en ses diverses branches, on arrive au total suivant : 178 docteurs, 223 maîtres en chirurgie, 113 chirurgiens privilégiés, 5 oculistes, 35 dentistes, soit 554 individus. Il faut ajouter à ce nombre les gradués de Facultés de province ou de l’étranger, titulaires d’un certain nombre de postes officiels, tels que les médecins des corps militaires spéciaux résidant à Paris (Suisses, Mousquetaires, Chevau-légers, Gendarmes, etc.) et ceux des châteaux et établissements royaux. On en trouvait aussi quelques-uns dans le personnel médical attaché aux corps administratifs et judiciaires, tels que la grande prévôté, qui était dotée de 2 médecins et 9 chirurgieus; la cour du parlement, qui avait

1 médecin, 3 chirurgiens et 1 matrone; le grand conseil,

2 médecins (dont l’un portait encore le titre de spargirique), 1 chirurgien; la grande chancellerie, I médecin, 1 chirurgien; le Châtelet, 2 médecins, 4 chirurgiens, 6 matrones; rHôtel-de-Ville, l’officialité, la généralité de Paris chacun

I médecin et 1 chirurgien.

Ce n’est pas s’écarter beaucoup de la vérité que d’évaluer à 600 individus le nombre des chirurgiens et médecins ayant à Paris le droit d’exercice. Or, à ce moment, la population de la capitale étant de 600000 habitants environ, la proportion était d’un médecin pour 1000 habitants.

La pharmacie était au second rang dans les six grands corps de métiers; elle comptait 77 maîtres en exercice et

II veuves tenant officine. Beaumé et Louis-Claude Cadet- Gassicourt, tous deux de l’Académie des sciences; Antoine Cadet de Vaux, frère puîné du second; Parmentier, Valmont de Bomare figurent avec honneur dans son personnel, où l’on trouve aussi quelques noms connus, ceux de Brongniard, Clérambourg, Guindre, etc.

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