LA CENSURE, LES CHARLATANS, LES REMÈDES
La censure, sous l’ancien régime, remontait à l’époque de la publication du livre de Calvin, De V Institution chrétienne , et avait été à ce moment instituée par arrêt du Parlement. Les livres de médecine n’avaient été, pendant longtemps, examinés que quand le Parlement ou le Prévôt de Paris le jugeait nécessaire, dans des cas particuliers. Pour remédier à ce que cette façon d’agir avait d’arbitraire, Louis XV confia l’examen de ces écrits à des censeurs choisis par le Chancelier. Si la liberté ne trouvait pas son compte dans l’organisation régulière de la censure, l’égalité devait se trouver satisfaite. Les censeurs avaient, avant la Révolution, une mission que Beaumarchais a plaisamment définie dans le Mariage de Figaro. Ceux qui étaient spécialement chargés de l’examen des livres de médecine avaient pour devoir d’examiner les doctrines ou les principes de nature à porter préjudice à la santé publique. La censure donnait trois sortes de permissions d’imprimer : 1° la permission tacite, qui était gratuite, mais avec laquelle on ne pouvait imprimer l’approbation du censeur, ni désigner sur le titre Paris comme lieu d’origine du livre, non plus que faire des prospectus, des affiches ou poursuivre les contrefacteurs ; 2° la permission du sceau, qui coûtait 7 livres, était valable pour trois années, et autorisait ce qui était interdit dans la permission tacite; 3° le privilège, qui coûtait 32 livres et était valable six ans.
Au nombre des dix-neuf censeurs pour la médecine figuraient Malouin, Lassonne, Poissonnier, Venel, Macquer, Barthez,
Descemet, Raulin, Adanson le naturaliste et V. de Bornare. Les quatre censeurs pour la chirurgie étaient Louis, Sue, Le Bas Sabatier. Ce n’était point aux premiers venus, on le voit, que la monarchie confiait cette délicate mission.
Tandis que la censure exerçait son action sur les livres, la Commission royale de médecine s’occupait des charlatans dangereux, leur interdisait l’affichage, etc., et elle avait, sans doute fort à faire, car la littérature vénérienne notamment s’épanouissait dans toutes ses variétés, et chaque spécialiste vantait sa méthode et ses drogues dans des écrits plus ou moins sérieux, comme cela se voit aujourd’hui. La Commission royale approuvait certains remèdes secrets qui se vendaient dans des dépôts tenus chez toute espèce de gens étrangers à la médecine et à la pharmacie : parfumeurs, sergents des gardes de la ville, congrégations religieuses, etc.
Le Lieutenant de police permettait , de son côté, avec l’approbation du vice-président de la Commission, des remèdes externes dont l’usage ne pouvait être dangereux; épiciers, cordonniers, pâtissiers, horlogers, liquoristes, religieux en étaient dépositaires. C’est pitoyable de voir à quels ineptes et ridicules médicastres s’étendait le patronage de l’autorité ou du moins l’honneur de son approbation.
La Faculté avait, à son tour, le droit d 1 approuver des remèdes, mais, pour les vendre publiquement, leurs inventeurs devaient se pourvoir d’un brevet du Roi, que la Commission de médecine pouvait seule faire accorder. L’Académie des sciences était la quatrième porte à laquelle pouvaient frapper les vendeurs de spécifiques pour obtenir une approbation, fructueux appât pour la vente. Enfin, certains remèdes étaient directement autorisés par lettres patentes et privilèges du Roi ; tel était, par exemple, X orviétan , bien que la Faculté ait un
jour chassé de ses rangs douze docteurs qui avaient donné leur approbation publique à la fameuse drogue. Le secret de sa composition avait été acheté par Dionis des petites-filles de l’inventeur, pour la somme de 1000 livres de pension viagère. A côté du fameux électuaire aux 52 éléments, figurent sur la liste des remèdes honorés du privilège royal, quelques drogues qui ont eu leur heure de célébrité : la poudre d’Ailhaud, l’Irroé, les dragées de la veuve Keyser, l’élixir du général de Lamotte (teinture éthérée de chlorure d’or), etc.
Aux médicastres approuvés, permis ou patentés, il faut ajouter ceux qui se livraient à leur trafic sans l’être. L’un se donne comme médecin du pouls, et réside à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés ; un autre guérit les descentes par l’incision; un troisième traite la vérole par des lavements de sa composition; un de ces charlatans vend, sous un nom déguisé, la panacée mercurielle incorporée à de la mie de pain, etc. En parcourant la série de cette méprisable engeance, on reconnaît qu’il y a un siècle, autant, mais pas plus qu’aujourd’hui, le charlatanisme trouvait ses adeptes et ses dupes. C’est une pensée éternellement vraie que celle que formulait Horace il y a deux mille ans :
Vulgus vult decipi, decipiatur..