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PROCÈS ET POLÉMIQUES

On n’a vu à aucune époque naître, se multiplier et s’éterniser les procès entre médecins, chirurgiens et pharmaciens comme à celle dont nous nous occupons. Le dix-huitième

siècle assistait aux tentatives d’émancipation des individus contre les Corporations, aux luttes des Corporations d’ordre inférieur contre celles à qui, jusque-là, appartenait la primauté. On remplirait une bibliothèque avec les factums, mémoires, requêtes, jugements publiés ou rendus à propos des querelles qui divisaient les chirurgiens et les médecins, les médecins et les apothicaires, les Corporations et les individus, les médecins entre eux. Jetons rapidement un regard sur quelques-uns de ces épisodes, et félicitons notre temps d’avoir vu disparaître ces pitoyables conflits où les détracteurs de la médecine trouvaient contre elle un inépuisable fonds d’attaques et de railleries. A tout seigneur tout honneur, commençons par la Faculté de médecine de Paris. L’auguste dame n’avait point l’humeur endurante, si l’on en juge par le nombre de ses procès. Il n’y a point à revenir ici sur le plus fameux d’entre eux, celui des médecins et des chirurgiens, plaidé au dix-septième siècle ; depuis lors elle en avait soutenu beaucoup d’autres. Quand Dodart eut déterminé Louis XV, dont il était le premier médecin, à ordonner la création de la Commission royale de médecine pour l’examen des remèdes, secrets et brevets, la Faculté, jalouse de ce qu’elle regardait comme un empiètement sur ses droits, avait adressé au roi, sous forme de requête rédigée par un anonyme (lequel était, dit-on, Antoine Petit) les réclamations qui avaient eu pour résultat une organisation nouvelle de la Commission, dans laquelle, comme compensation, son doyen avait été appelé à la vice-présidence. Louis, commissaire lui-même, le plus lettré des chirurgiens du temps, à ce dernier titre peu sympathique à la Faculté, avait pris parti contre elle et publié des observations sur ladite requête. Ce ne fut point la seule fois où il rompit des lances contre l’esprit domina-

leur et plein de morgue des docteurs-régents, et on trouve dans le catalogue de ses œuvres plusieurs brochures et mémoires écrits dans ce but.

Aux attaques contre la Commission de médecine succédèrent celles que, quelques années après, la Faculté entama contre la Société et correspondance royales de médecine , au moment où l’arrêt du conseil du 29 avril 1776 lui donna l’existence.

Cette Société eut un rôle trop important dans le mouvement médical du siècle dernier pour qu’il n’en soit pas dit un mot. Etablie par l’arrêt susdit, elle fut organisée par le ministre le 29 juillet 1776. Lieutaud etLassone en furent les premiers présidents, Vicq-d’Azyr le secrétaire. A la fin de l’année, elle comptait dix-sept membres associés ordinaires, parmi lesquels Thouret, Paulet, A. de Jussieu, Macquer, Lorry; plusieurs associés libres régnicoles ou étrangers, Barthez, Navier, à Châlons; Gaubius, à Leyde; Lind et Heberden, en Angleterre, etc.

La guerre entre la Faculté et la Société eut deux périodes : la première, consistant en actes de procédure et de chicane, requête au roi, opposition auprès du parlement à l’enregistrement des lettres patentes légitimant l’institution, etc. La seconde fut celle des pamphlets entre les facultaires et les sociétaires , qui s’adressèrent les plus violentes injures, dont Vicq-d’Azyr eut sa large part. Mais cette dispute ridicule, où la Faculté n’eut pas le beau rôle, se prolongea bien au delà de l’année qui doit nous occuper. Les prétentions mesquines des docteurs à la domination se manifestèrent aussi vis-à-vis des apothicaires, et, sur leur réclamation, on ordonna la fermeture des cours de chimie professés au Jardin botanique, que la Corporation des pharmaciens possédait rue de PArba-

lète. C’est là que chaque année s’opérait en grande solennité la confection de la thériaque, en présence du Doyen de la Faculté, du Prévôt des marchands, du Lieutenant-général de police et des professeurs de pharmacie.

Aux luttes contre es compagnies rivales ou subordonnées s’ajoutèrent les luttes contre les individus. Sans parler des polémiques scientifiques, telles que celle que la Faculté soutint avec le chirurgien Le Bas au sujet des naissances tardives et à propos d’un procès scandaleux qui passionna la cour et la ville, on en retrouve, dans son histoire, beaucoup d’autres qui avaient un caractère moins élevé. Ainsi Bordeu ayant été soupçonné d’avoir publié, conjointement avec Sénac, des factums contre la Faculté dans ses démêlés avec les chirurgiens, celle-ci lança à son tour contre Bordeu un factum attribué à Bouvart, l’ennemi mortel de ce grand médecin. Dans des écrits de ce genre, on la voit descendre jusqu’à prendre à partie des empiriques, des charlatans prôneurs ou vendeurs de drogues. Ainsi en fut-il de Bellet à l’occasion de son remède antivénérien, de Mahony, de Robert et d’autres individus oubliés aujourd’hui. Mais, tous ces libelles faisaient Au tapage et dans ces querelles, on lui rendait coup pour coup. La Faculté avait cependant ses défenseurs officieux et officiels. La Mettrie était l’auteur d’une comédie entrois actes, la Faculté vengée; Hazon, historiographe de la Compagnie, avait publié son éloge historique, et rassemblait les matériaux de ses notices sur ses membres les plus célèbres.

En province comme à Paris, les Facultés ne vivaient pas toujours en paix avec leurs voisins. Ainsi les professeurs de Montpellier étaient en procès avec les docteurs de la ville qui prétendaient assister aux actes des étudiants, aux concours des chaires et y avoir voix délibé-

rative. Ce procès prit fin quand l’autorité royale, en supprimant le concours, fit disparaître un des points en litige. Au nombre des procès de Corporations, il faut ajouter celui des épiciers contre les apothicaires, dont il n’y aurait point à parler si Desessarts n’avait été chargé par ces derniers de rédiger plusieurs mémoires pour leur cause. De leur côté, les apothicaires de Versailles intentaient un procès aux chirurgiens de la ville pour usurpation de leurs privilèges, et triomphaient de leurs adversaires en seconde instance auprès du parlement. Maréchal en effet, qui avait rédigé les statuts de ses confrères, l’avait fait de façon à ce que les chirurgiens pussent suffire à tout et se passer au besoin des apothicaires comme des médecins. Mais ceux-ci, moins besoigneux ou plus fiers, avaient laissé sans résistance usurper leurs droits et privilèges. Parmi les conflits qui caractérisent l’époque on peut citer aussi celui que le Collège de médecine de Troyes engagea contre un médecin nommé Dupont, lequel voulait se faire une place au soleil en ladite ville. Les Troyens ne voulaient admettre parmi eux que des docteurs de Paris ou de Montpellier, à l’exclusion de tous autres ; Dupont contestait l’existence légale du Collège, qui avait la prétention de l’expulser de la ville, et, après avoir gagné en première instance, était obligé, en 1776, d’en appeler au Parlement. Hamart de la Chapelle, bachelier de la Faculté de Paris et docteur de celle de Caen, avait de même soutenu et gagné devant le parlement de Bretagne et le Conseil privé du roi un procès contre le Collège des médecins de Rennes, qui refusaient de l’admettre parmi eux. Voilà des exemples de l’acharnement avec lequel certaines Corporations défendaient leurs privilèges et ce qu’elles croyaient leurs droits contre toute générosité, contre toute équité.

Tels étaient les rapports des Corporations médicales entre elles et vis-à-vis des individus au moment où, par l’édit que Turgot fit signer à Louis XVI, elles allaient légalement disparaître (1776). Si l’on passait maintenant en revue les procès et les polémiques entre individualités, on ne pourrait les énumérer tous sans fatiguer la patience du lecteur. On peut du moins citer les plus célèbres. Au premier rang nommons Bordeu, accusé par Bouvart d’un vol doublement odieux par son caractère professionnel, s’il eût été vrai. Rayé du tableau des docteurs en médecine, l’illustre praticien fut réhabilité par deux arrêts du Parlement. Une autre fois le haineux Bouvart prenait à partie Tronchin et l’accusait de plagiat dans un pamphlet que l’amour de la vérité n’avait point seul inspiré. Antoine Petit avait aussi été à son heure l’objet de ses venimeuses attaques, à l’occasion de débats scientifiques. Louis publiait des mémoires pour se défendre contre des libelles diffamatoires, et avait à soutenir avec Valentin la plus violente des polémiques, qui rappelle celle de Dupuytren et de Lisfranc. Si l’on descend à des degrés moins élevés de l’échelle professionnelle, on y trouve la même abondance de pamphlets et de libelles. Deux syphilographes, Dibon, chirurgien des cent-suisses, et de Torrès, aventurier, sinon charlatan, se prennent à partie dans des feuilles volantes; à Lyon, deux oculistes renommés, Janin et Guérin, donnent le même spectacle, que l’on retrouvait en province comme à Paris, ainsi qu’on le voit. Arrêtons-nous ici dans cette interminable énumération.

SAUCEROTTE.

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