‹ La proie du néant (notes d'un pessimiste)Chapitre 6 sur 10 · IS'W · texte numérisé non relu

IS'W

Il n'y a rien de plus navrant que l'incertitude du jugement de l'homme.

l'être éPHÉMÀRE ()7

A mesure qu*il gravit les rampes plus ou moins escarpées de la vie, Thomme voit s'élargir avec son horizon sa faculté comparative, et, ce n'est que, parvenu au plateau suprême d'où il devra redescendre vers la mort, qu'il peut porter son jugement définitif sur les hommes et sur les choses de ce monde.

Le meilleur préservatif contre la vanité, c'est l'orgueil.

L'homme de génie, dans son ascension vers le ciel, n'est nullement gêné par les petits esprits qui s'efforcent de le retenir en pesant de tout leur poids sur ses épaules; mais qu'il vienne à les hausser, et voilà nos petits esprits perdant l'équilibre et s'écrasant sur le sol.

L'homme reste toute sa vie enfant, mais avec l'âge il va toujours changeant d'enfantillages.

La jeunesse voit dans la prévoyance de rage mûr une espèce de radotage concernant l'avenir.

Les laides âmes ont beau jeu avec les belles ; celles-ci ne leur rendront jamais vilenies pour vilenies.

Rien n'est plus fait pour accroître notre amour-propre que le mépris raisonné que nous avons de choses communément estimées.

Il n'est pas impossible qu'on en vienne, avec un peu de réflexion, à ne plus rien désirer ni regretter.

C'est une des folies de l'homme et la plus grave, parce qu'elle atteint les plus hauts esprits, de croirei que sa raison reflète celle de Dieu. Sa raison n'est pas le miroir magique

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qu'il suppose. Ce n'est qu'un petit appareil fait pour lui et ne servant qu'à lui, quand il lui sert.

Faut-il plaindre, faut-il envier l'aveuglement cannibale de ces raffinés de civilisation qui ont toujours savouré de la chair, hier encore palpitante, sans avoir éprouvé le moindre dégoût pour la condition humaine?

L'instinct est presque toujours la boussole qui dirige notre volonté sur l'océan de la vie.

Selon la qualité du cœur de l'homme, les liens qui y aboutissent sont des chaînes infrangibles ou de simples fils arachnéens et qu'un souffle peut briser.

Hormis le cas où notre instinct est manifeste-

ment mauvais, il vaut toujours mieux agir avec lui que réagir contre lui.

Nous avons autant et quelquefois plus à craindre dans la vie le mauvais vouloir des choses que le mauvais vouloir des gens.

La modestie chez l'homme démérite n'est que la fine fleur de l'orgueil.

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Il y a quelquefois plus de fierté véritable à céder le pas qu'à le disputer ou même à se le laisser disputer.

Le jugement est la pierre d'assise de tout l'être moral. Si cette pierre n'est pas d'aplomb, ce que nous édifions par-dessus croule tôt ou j

tard sur nous-mêmes.

l'être éphémère

Nos enfants, surtout avant d'avoir l'expérience de la vie, ne nous pardonnent aucune faiblesse ni d'esprit, ni de caractère, ni de cœur, ni même de corps. Us nous veulent parfaits et nous en veulent de ne l'être pas.

fii^i^^a'ita<9<ia^

Il y a de l'iniquité jusque dans la compassion ; le malheur accidentel des gens heureux nous touche plus que le malheur continu des gens malheureux.

Toute faute de morale est d'abord une faute de jugement.

La plus grande satisfaction que puisse éprouver l'homme de cœur, c'est de suppléer, comme providence, dans la sphère de son activité, un Dieu absent, empêché ou malévole.

Le contentement de soi-même est un fameux tremplin. Ceux qui ne l'ont pas et qui sont les

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plus clairvoyants, sauteront toujours moins loin que les autres.

Les gfens modestes, au lieu de miser pour eux-mêmes au jeu de la vie, misent pour ceux qui ne le sont pas et à tout coup les font gagner.

Dans cette admirable économie de l'Univers, la destinée de l'homme est bien cruelle. Il ne fait que traverser en souffrant toutes ces splendeurs cosmiques, le plus souvent sans avoir ni Toccasion, ni le temps, ni même Tintelligence de les contempler, et il s'abîme ensuite dans le Néant.

C'est pourquoi ceux, qui, le traitant en malade, lui persuadent qu'il ne mourra pas, même en mourant, mais qu'il vivra, au contraire, d'une vie plus intense, après sa mort, sont des charlatans respectables.

l'être éphémère 73

Pour certains cœurs, au-dessus desquels gronde souvent comme un orage le dégoût des choses de ce monde, il est urgent de s'abriter sous une espèce de paratonnerre qu'on pourrait appeler un paradésespoir. D'aucuns trouvent le leur dans la tendresse qu'ils portent à un chien. C'est là que s'écoule et se perd un tœdium vitœ qui autrement eût été capable de les foudroyer.

Tout ce qui se dégage de notre cœur et de notre cerveau n'est que fumée, mais quelle angoisse au cœur, quelle obstruction au cerveau, quand cette fumée, au lieu de monter en l'air eu gaies spirales, est refoulée en nous par un vent d'adversité I

Il n'y a pas d'éther sulfurique s'évaporant aussi vite que le regret éternel des survivants.

Des mêmes choses» les hommes se font les

idées les plus contraires. C'est ce qui, rend les jugements humains si méprisables.

11 y a toujours un abîme entre l'essence des choses et l'idée que nous nous en faisons.

Toute la 'vie morale de l'homme dépend du pli bon ou mauvais qu'a d'abord pris son cœur.

Rien ne paralyse notre activité comme cette idée cruelle que de toutes nos actions le jeu n'en vaut pas la chandelle.

Il faut peu de chose pour porter au dernier degré Thumilité des humbles et la vanité des vaniteux.

Il y a des hommes qui voudraient bien être

l'être éphêmèrb 75

des drôleSi mais qui ne peuvent être que des drôlesses.

Le bon sens est pour chacun de nous le sens dans lequel il marche.

Il faut posséder un esprit bien fort ou bien faible pour être toujours sûr d'avoir raison.

La femme est née menteuse, et pour qu'elle ne mente pas toute sa vie, il faut qu'elle ait par hasard, un jour ou l'autre, le plus grand intérêt à dire la vérité. Et encore on en a vu mentir contre leur intérêt manifeste.

Nous reconnaissons bien chez nous-mêmes nos infirmités physiques (et encore il y a des façons privilégiées de se voir soi-même), mais nos infirmités morales nous ne tes reconnais-^ sons que chez les autres.

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L'humble supériorité cédera toujours le pas à riDfériorité présomptueuse.

Nous montrer qu'on n'est point engoué de nous comme nous le sommés nous-mêmes, c'est nous offenser.

Quel abîme entre les gens pour lesquels tout ce qui existe est vanité et ceux pour lesquels n'existe justement que ce qui est yanité I

Nous avons souvent bien de l'antipathie pour ceux que nous aimons et un fond de mépris pour ceux à qui nous accordons notre estime.

Sont bien peu raisonnables ceux qui ne cherchent pas avant tout dans le mariage à s'étayer mutuellement contre les chocs de la Nature ou de la Société. Mais quelle horrible chose, quand par la mort de l'un ou de l'autre des deux

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époux, le cœur de celui qui survit vient tout à coup à s'écrouler !

Il n'est pas mauvais que notre amour-propre tombe à plat de temps 4 autre, pourvu qu'il ait la force de se relever.

La plus vile des prostituées est un ange de candeur auprès de l'indigne épouse qui trahit avec préméditation la confiance d'un honnête homme.

Chez beaucoup de femmes» le cœur est aussi tortueux que l'estomac.

Il y a plus de fiction qu'on ne croit dans les questions de conscience. Leur solution dépend pour chacun de nous de sa façon particulière d'envisager les choses humaines.

Les assassinats, ces meartres individuels, les exécutions, ces meurtres sociaux, les guerres, ces meurtres internationaux ne seraient-ils pas pour THumanité une sorte d'expiation d'ailleurs insuffisante du massacre qu'elle fait de tant d'animaux innocents ? Oui, il semble que l'Humanité venge sur elle-même les pauvres bêtes.

On se doit à soi-même d'être loyal, même envers un animal, et c'est manquer de loyauté à son égard que d'exciter en lui des convoitises qu'on ne satisfait pas.

Les hommes sont incontestablement les premiers dans la série des bêtes, mais ceux qui se targuent de n'être pas des bêtes le sont par là même doublement.

Le chien est un petit moulin à tendresse presque toujours en activité.

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Deux espèces de bêtes dans le monde : les bonnes bôtos, qui sontles animaux, et les mauvaises bêtes, qui sont les hommes.

L'ineffable bonté du chien, empoisonnée tout à coup par rirrésistible férocité de la rage, est l'exemple le plus frappant de cette loi de Nature qui extrait sans cesse le mal du bien.

La plus grande souffrance, parmi toutes celles qu'éprouTent les animaux domestiques, est peut-être la souffrance toute morale de se voir généralement si mal compris par nous, — eux qui nous comprennent si bien I

Il y a certainement de la sensibilité, et plus qu'on ne croit, dans les minéraux eux-mêmes.

Aussi, loin d'être une locution erronée, c'en est une qui dérive d'un instinct supérieur que celle^)i : (( Être malheureux comme les pierres.?)

Il ÊLut de bonne heure apprendre aux enfants à faire le bien par amour-propre et à ne point faire le mal par respect d'eux-mêmes. Ce sont là des mobiles contre lesquels rien ne prévaudra.

Il n'y a de vertu solide que celle qui, fondée sur Tinclination, a été bâtie par le jugement.

Qui sait si la conquête de ridéal, cette suprême félicité qui échappe toujours à l'homme, n'est pas le partage d'êtres en apparence très inférieurs à lui, par exemple de simples insectes ? C'est ce que je me disais en voyant un bourdon fixé sur une fleur de dahlia et semblant dans une immobilité voluptueuse aspirer cette âeur par tous ses pores.

La bêtise de la femme est parfois d'une ardeur et d'une intrépidité surprenante, et la bê-

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lise de rhomme n'est pas toujours capable de la tenir en échec.

Est-il possible que la conscience ne soit qu'une maladie de Tesprit comme la perle est une maladie de l'huître? Hélas ! oui, c'est possible, mais. Dieu merci I ce n'est pas certain.

Même en admettant que ce soit autre chose, ce n'est peai-ètre qu'un des principes statiques de la société, lettre morte pour l'homme demeuré à l'état de nature.

Son existence, si accentuée qu'elle soit chez un individu déterminé, résultant d'une sorte d'atavisme social, ne saurait donc rien prouver en faveur de Timmortalité de l'âme.

Tout homme, — même le plus humble, — peut être un Dieu pour son chien ; — même le plus incrédule, — faire uu Dieu de son chien. C'est là de quoi contenter après tout l'ambition et la foi, quand on prend la vie pour ce qu'elle

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est, — un rien bientôt suivi d'un plus grand rien.

La sagesse humaine a pour principe la prévision et pour fin la vision du rapport exact qu'ont les choses entre elles.

Petits rouages sensibles et transitoires de l'impassible Éternel : tels sont les hommes î

Qui nous délivrera de la race stupide et éhontée des afBrmateurs ?... et de celle non moins stupide et non moins éhontée des négateurs? Il n'est permis que de douter.

La prévision du malheur est tellement vive chez certains esprits qu'ils en sentent le coup longtemps avant de l'avoir reçu et même alors qu'ils ne doivent point le recevoir^ Je connais quelqu'un à qui il arrive presque journellement,

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quand il traverse un entre-croisement de voitures avec toute la précaution désirable, de se figurer qu'il est renversé par Tune d'elles et d'avoir la sensation que son crâne se brise sur le pavé.

Le plus souvent nous ne voyons qu'un côté des gens et des choses que nous jugeons et encore le voyons-nous mal.

On n'acquiert aucun avantage sans en perdre quelque autre.

Un esprit n'est supérieur que par son élévation, sa profondeur ou son étendue.

Un esprit élevé est la caractéristique du poète ; profond, celle du philosophe ; étendu, celle du savant.

Il y a, en outre, Tesprit abondant qui joue tantôt l'élévation, tantôt la profondeur, tantôt

retendue, et qui est la caractéristique de Tora^ teur !

Dans le cœur de l'homme qui a souffert de la vie, non seulement pour son compte, mais aussi pour le compte des autres, il y a toujours comme au-dessus d'une ruine, où clame le hibou, un clair de lune emmailloté de nuages ; jamais par un plein soleil le chant de la cigale à travers les oliviers.

Un moment solennel et terrible pour nous, c'est celui où parait dans notre ciel déconstellé Taurore grise de la vieillesse.

Nous avons alors trop de passé pour espérer encore en l'avenir, et si la vie déjà parcourue nous a été mauvaise, tout nous indique comme devant être pire celle qu'il nous reste à parcourir.

Qui est-ce qui n*a pas au moins une plaie au cœur?

l'ÊTRB ÉPHâMÈRE 85

Il y a des genres de supériorités de second et même de troisième ordre. A les dédaigner on y est encore infiniment supérieur, quoiqu'on paraisse au -dessous à beaucoup de gens superficiels.

Les qualités par lesquelles les hommes s'assurent la domination sur leurs semblables sont généralement de mauvaises qualités.

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Pour qui vise, même désespérément à l'Éternel, tout avantage temporaire n'est rien. Le succès, peuhl... La gloire, à la bonne heure. Et si Ton est impuissant à la conquérir, l'ombre, le silence, la mort sans traces.

Ah ! quand nous contemplons tant de pauvres êtres, dénués de tout ce dont nous jouissons et aux prises avec les plus impérieuses nécessités de la vie, honte à notre cœur s'il ne

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86 vide pas de ses peines chimériques poar se remplir des leurs qui sont trop réelles.

A force d'être écœuré on en peut arriver à ne plus sentir son écœurement.

C'est là un petit nirvana avant la lettre.

Une considération qui doit nous rendre indulgents, c'est que nous ne sommes jamais sûrs de ne pas commettre nous mêmes, demain, les fautes que nous serions tentés aujourd'hui de reprocher le plus vivement aux autres.

L'homme est si différent de lui-même, selon les rencontres de la vie, qu'il est extrêmement difficile de juger de sa valeur intrinsèque.

Il se peut que de méchantes gens aient parfois une bonté calculée, et de très bonnes gens une inconsciente méchanceté.

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Nous avons tous une tendance bien comique à nous croire très supérieurs à des gens auxquels nous sommes parfaitement inférieurs.

Les [esprits inférieurs se croyant naturellement supérieurs, il arrive que, grâce à un certain mirage de la vanité, ce qui est au-dessus d'eux leur fait Tefifet d'être au-dessous.

C'est une mode de trop estimer les femmes ou de trop les déprécier. Il en est d'elles comme des hommes. Les unes ont des vices et les autres des vertus, et parfois les mômes ont plus ou moins tous les vices et toutes les vertus compatibles.

Avec de la grâce on décuple l'autorité qu'on peut avoir. Ceux qui veulent imposer leur maîtrise devraient donc tout faire pour paraître gracieux, loin d'affecter sottement, comme certains, de ne l'être pas.

Gardons-nous bien d'être majestueux, de peur de trop ressembler à Foie qui est indubitablement la bête la plus majestueuse de la création.

Rien de ce qu'on n'obtient pas ne vaut d'avoir été convoité.

Il faut parfois du courage pour résister â la force des hommes» mais toujours de la sottise pour résister à la force des choses.

Elle est digne de hanter le joli corps d'un oiseau de paradis l'âme de l'homme qui fraternise avec les bêtes ; mais celle de l'homme qui les méprise et les opprime est faite tout au plus pour le corps ignoble du cochon.

Un fanatique, quel que soit l'objet de son fanatisme, ne peut être qu'un gredin ou un sot, à moins qu'U ne soit les deux ensemble.

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Quelle grossière ou inepte insensibilité chez quiconque ne daigne point prêter Tâme à l'adorable symphonie de tendresse que joue spontanément le cœur du chien I

Quelle barbarie de la faire brutalement cesser I

Aux gens qui n'aiment pas les chiens, il est possible que le bon sens ne manque pas, mais il leur manque davantage... Il leur manque le meilleur sens I

Presque toujours notre morale se moule sur notre tempérament.

Une réflexion cruellement démoralisante, mais que peu de gens ont par bonheur la perspicacité de faire, c'est qu'il doit entrer bien du préjugé dans nos scrupules comme dans nos tranquillités de conscience.

Les imbéciles ont une force : c'est leur confiance impertorbable en eux-mêmes.

La plupart des hommes approprient leur moi à leur intérêt, au lieu d'accommoder leur inté* rêt à leur moi.

Si par la force de la pensée on s'élève audessus de l'Humanité, il n'est plus rien qui ne semble fou dans les actions humaines.

C'est assurément fort joli quand nous pouvons supporter certains êtres dont la destinée est jointe à la nôtre et que le devoir nous rend chers malgré tout» mais pour lesquels nous n'avons, à proprement parler, ni amour, ni amitié, ni sympathie, même lointaine.

Selon que la passion est allumée ou éteinte en nous, nous voyons ou nous ne voyons pas

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le devoir, mais le plus curieux, c'est que nous ne le voyons pas quand elle y est allumée, et que nous le voyons quand elle y est éteinte.

Combien de gens n'ont d'autre critérium du juste et de l'injuste que leur intérêt propre, ou celui de leur famille, ou celui de leur parti, ou celui de leur pays !

On peut encore être vertueux par esthétique, voire même par dandysme, quand on ne trouverait pas en soi d'autres motifs de l'être.

. Ceux qui ne voient que les contours plus ou moins agréables des choses (et c'est la grande majorité) n'en peuvent penser comme ceux qui en voient le cruel dedans.

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Le chant de l'oiseau, le parfum de la fleur, la noblesse de l'âme : autant de gaietés de la Na-

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ture, mais ni chant, ni parfum, ni noblesse n'empêchent l'oiseau, la fleur et Tâme de périr.

L'expression populaire « rendre Tâme, » ou encore «: rendre son âme à Dieu », employée pour dire qu'on meurt, est d'une justesse qui doit échapper aux immortalistes, sur les lèvres desquels elle se trouve d'habitude, puisqu'elle dément tout à fait leur doctrine.

Oui, nous rendons, en mourant, notre âme à l'Être universel qu'on a nommé Dieu, et confondue dès lors en sa substance, elle ne se réindividualisera plus jamais.

Même en admettant que notre vie actuelle, la première dont nous ayons conscience, ne soit pas la dernière que nous devions mener, mais qu'il nous soit possible de prétendre à une série d'existences, il serait téméraire d'afllrmer que la justice déterminera plus dans une vie future que dans la présente le rôle de chacun de nous.

La meilleure part continuerait peut-être

l'être éphêmârs 93

d'appartenir aux habiles et aux forts, c'est-àdire aux puissants coquins. Quant à. ces coquins qui ont manqué de force ou d'habileté et dont le fiasco en cette vie a eu quelque retentissement, par exemple, Lapommerais ou Troppmann, il ne serait pas impossible qu'ils ne réussissent beaucoup mieux dans une autre vie en perfectionnant leur manière, . C'est pourquoi, sans doute, les braves gens qui, au point de vue du cœur, valent mille fois mieux que leur destinée, feront sagement de ne pas trop souhaiter une autre vie, où ils pourraient être encore et toujours victimes.

Démocrite peut rire à la surface, tandis qu'il pleure au fond, tout comme Heraclite. Il y a là une attitude. Quant à l'homme foncièrement gai parmi tous les fléaux que déchaîne la Nature et les dégoûts que donne la Société, on peut être certain que, si c'est un grand cœur, c'est un petit esprit, et que, si c'est un grand esprit, c'est un petit cœur.

Quand on persiste dans la voie de considérer le néant des choses humaines, d'étape en étape on n*attache plus de prix le lendemain à ce à quoi Ton en attachait encore la veille, et Ton unit par n'en plus attacher à rien du tout.

De toutes les choses humaines, si délicate-^ ment qu'on les perce, pour peu qu'on les perce, il ne reste qu'un trou.

pauvre genre humain! Amas d'ombres vaines, presque aussitôt disparues qu'apparues, les unes cruelles, les autres souffrantes, mais toutes plus ou moins sottes I

J'ai regardé la Société de face et de profil ; j'ai essayé de la prendre tantôt par ses idées, tantôt par ses sentiments. D'une manière comme de l'autre, elle m'a toujours fait Tefifet d'une méchante doublée d'une sotte.

Rester dans sa sphère, sortir de sa sphère :

expressions françaises qui étonneraient et détonneraient aux Etats-Unis d'Amérique.

^ LÀ PRÔIÈ t)Ù KâAKT

Il est vraiment cruel,, pour une nature délicate, de constater que Tintuition de la vérité, le sentiment de la justice, l'aspiration au progrès marchent presque toujours avec ce qu'on est convenu et ce qu'on a parfois raison d'appeler la canaille, tandis que l'erreur, l'iniquité, l'acharnement à la routine sont d'ordinaire du côté des gens qui se disent comme il faut.

Il ne s'agit pas de savoir s'il n'est pas plus noble de pratiquer la vertu par devoir que par intérêt. Il s'agit de savoir si l'on n'est pas plus aisément maître des mauvaises passions humaines, en démontrant aux hommes qu'ils ont intérêt à pratiquer la vertu.

Tout ce qui est vraiment nouveau a sa raison d'être.

Le monde des honnêtes gens a parfois de singulières façons d'entendre l'honnêteté.

A y regarder de près, il n'y a souvent pires coquins que les honnêtes gens.

Quiconque veut se frayer son chemin dans une grande ville, doit commencer par s'armer le cœur en guerre.

Il lui faut, au moral, une sape, un coutelas, un revolver et une carabine, comme à celui qui cherche à pénétrer dans les jungles de l'Inde.

Il lui faut une collection d'armes qu'on pourrait désigner sous les noms d'impudence, de rouerie, de duplicité et d'égoïsme implacable- Il n'a affaire, il est vrai, ni à des branches d'arbres enchevêtrées, ni à des bêtes fauves, altérées de sang, mais il a affaire à des intérêts ligués contre lui et à des cœurs féroces.

L'intérêt qu'on nous témoigne seulement en paroles est fait pour nous donner une amère gaieté, car, si parmi ceux qui s'informent de nos affaires, nous mettons de côté les curieux, lesquels n'ont d'autre dessein que de nous

100 LA. P&OIB DU NiANT

pénétrer, les bavards auxquels il faut un prétexte à nous parler (et quel prétexte meilleur, suivant eux, que de nous parler de nous), les gens polis qui s acquittent des prestations de société, que reste-t-il? — Les gens qui nous aiment véritablement. — Véritablement ?

— Oui. — C'est entendu, il ne reste rien du tout.

La sporismanie est assurément l'une deà manies les plus honteuses de notre époque. De tout le monde qu'elle réunit, il n'y a que les chevaux qui aient du cœur, mais ils manquent à la vérité d'esprit, car, s'ils en avaient, leur premier soin serait de désarçonner leurs cavaliers, et leur second de détacher des ruades meurtrières aux brutes humaines qui les entourent et les excitent à qui se crèvera le plus tôt les poumons.

Tout le reste est un composé de vaniteux, — ceux qui font courir ; d'escrocs, — ceux qui font parier, et d'imbéciles, — ceux qui font nombre.

Peut-ôtre tout va-t-il bien, comme il va dans le monde, sauf pourtant notre esprit à nous les pessimistes qui trouvons que tout y va mal.

Il y a souvent plus d'esprit à paraître dupe qu'à montrer qu'on ne l'est pas.

Jusqu'à l'état de cadavres les pauvres travaillent pour les riches ; ce sont les cadavres des pauvres qui font pousser les fleurs cultivées à l'entour de la tombe des riches.

Si le Christ revenait sur la terre sous un nom d'emprunt, peut-être ne serait-il pas crucifié par ceux de sa religion, mais à coup sûr il serait excommunié par le pape, et les évoques feraient des mandements contre lai, et les moindres curés le lapideraient de leurs sermons.

Le sentiment que doivent nous inspirer les )mmes, c'est une sorte de mépris bienveillant.

Quand nous n'avons plus assez d'avenir pour espérer de réaliser les grandes ambitions de notre jeunesse, il est pratique de nous en faire quisoient à notre portée... Mais c'est déchoir.

Le spectacle de la Société donne par moments de tels haut-le-cœur à celai qui peut y assister froidement que, sentant sa têîe tourner, il détourne ses regards, malgré la curiositépourtant très intense qu'il aurait de continuer à voir.

Il n'y a guère en ce monde que des croquants qui se divisent en deux catégories : les croqueurs et les croqués.

R^ï#%^%^t^ii^ti

Tout advient, survient ou revient, mais rien ne convient.

Vous n'avez qu'une chance d'inspirer de la délicatesse à l'être le plus grossier; c'est d'user de délicatesse envers lui.

Il y a deux classes absolument tranchées de sceptiques.

Il y a les sceptiques qui ne croient à rien, pas même à leur intérêt qu'ils ne sauraient d'ailleurs où prendre ; et il y a les sceptiques qui ne croient à rien autre qu'à leur intérêt qu'ils prennent partout où il leur paraît de bonne prise. Les premiers sont inoffensifs, les seconds très dangereux pour la Société ; les uns sont les seules victimes de leur scepticisme, les aulres emploient le leur à faire des victimes.

^K^^&^fe^fe^ïMl

On peut tenir pour certain que plus un homme a l'air suffisant, plus il est insuffisant.

Les gens qui n'ont aucune noblesse dans les sentiments, aucune générosité dans les actions

et qui constituent, hélas I le gros de la classe moyenne, dite bourgeoise, pour transformer à leurs propres yeux en supériorité une infériorité dont ils ont sourdement conscience, imputent toujours à folie, souvent à inconvenance et quelquefois môme à honte, tout ce que les magnanimes proclament et font dépassant le niveau très bas de leur misérable cœur.

Tous les jours la Société punit des crimes dont elle est plus coupable elle-même que les individus qui les ont commis.

Quand la morale ne serait autre chose (ce qui est, ma foi ! bien possible) qu'un expédient humain destiné à assurer le bon ordre dans les relations de Thomme avec son semblable, elle ne s'imposerait pas moins que si elle était, comme on Ta soutenu un peu trop affirmativement, d'essence divine.

Il y a des gens, le plus souvent d'un beau type, qui tiennent de la Nature quelque chose d'insolent dans les traits du visage.

Ils ne pourraient atténuer ce quelque choselà que par une bonne grâce excessive vis-à-vis d'autrui, mais ils ne font d'ordinaire que l'aggraver par un excès de mauvaise grâce envers tout le monde.

Ala fatuité congénitale, dont leur personne est empreinte, et qui est le fait de deux ou trois générations de fats, ils ajoutent une fatuité morale d'acquisition propre et qui achève de les rendre insupportables.

Le inonde est aux cabotins, et il y a des cabotins dans tous les ordres.

Pour réussir dans ce monde, il est urgent d'être un peu cabotin, mais on y réussit d'autant mieux qu'on est quelque autre chose pardessous.

Un sage poète de Tantiquité a dit : « Il ne faut s'étonner de rien. » A plus forte raison ne fautil s'irriter de rien, à moins d'avoir une de ces colères efficaces qui culbutent ce qui les a provoquées.

On ne fait pas toujours le bien par amour du bien, ni le mal par amour du" mal, mais on fait souvent Tun et l'autre par amour-propre.

Oui, quelque étrange que cela paraisse, certaines gens mettent leur amour-propre à faire le mal, comme d'autres à faire le bien.

La Société est une grosse bête : elle ne croit qu'en ceux-là qui la trompent.

Plus on réalisera l'égalité matérielle entre les hommes, plus éclatera la supériorité morale absolument incompressible des uns sur les autres.

La morale n'est que le règlement des bonnes mœurs dans un pays et dans un temps déterminés, pas autre chose. Mais, comme ce règlement varie peu d'un siècle à l'autre, comme il est à peu près le même pour tous les pays également civilisés, on dit qu'il est universel et on le croit préétabli.

Etant donnée la malice de la Société contre laquelle se heurtent les mieux intentionnés, on peut avoir chance de faire plus impunément le mal que le bien.

La vie sociale est tout artificielle. Ce ne sont que grandes et petites singeries qui, â l'homme ayant gardé le sens de la Nature, répugnent' d'autant plus au fond qu'il doit s'y complaire en apparence.

Deux aoi'tes de gens yont dans ce ramassis

108 LA PROm DU NÉANT

de mijaurés qu'on appelle : « le monde », et qui n'est que le monde des salons.

Ceux qui l'aiment : des pleutres.

Ceux qui le haïssent : des fourbes.

Conspué de quatre côtés à la fois : du côté des nobles, qui lui reprochent sa roture ; du côté des militaires qui lui reprochent sa pékinerie ; du côté des artistes, qui lui reprochent son manque d'esthétique, et enfin du côté des ouvriers, qui lui reprochent son épargne, le bourgeois, l'odieux bourgeois n'en fait pas moins assez bonne figure dans le monde.

L'extrême dignit,é du caractère est utile aux iliches, nuisible aux gens de fortune médiocre, et mortelle aux pauvres.

Elle empêche les premiers de déchoir, les seconds de réussir, et les troisièmes de vivre.

Il 7 a deux espèces de sots : les sots offensifs» qui prétendent nous imposer leur soi-disant

supériorité, et les sots inoffensifs, qui n'ont point la bosse de la domination.

Dieu nous garde des premiers I

Il n'est pas rare de voir deux anciens amis se traiter mutuellement de canaille, mais il est rare qu'ils n'aient pas raison tous les deux.

Tandis que les intrigants se hissent aux faveurs par. une humiliante gymnastique, les cœurs fiers, si elles ne montent pas d'ellesmêmes jusqu'à eux, ne descendent jamais jusqu'à elles.

L^ignominîe du dévot est à celle du cynique comme l'empoisonnement à l'assassinat.

Nous ne devons à la Société qu'un respect apparent, mais il nous faut accorder un respect réel à la Nature. C'est pourquoi, dans toutes les

questions de mœurs, nous ferons bie& de nous garder de confondre avec des conventions sociales les prescriptions naturelles, et, par exemple, avec le décorum qu'exige seulement la Société, la sincérité d'âme que commande la Nature.

Les simagrées sont les seuls étais de la Société. Qu'on les enlève, elle croulera.

Si l'on se confie on est déçu après ; si l'on se défie, on l'est auparavant. Telle est la difiTérence ; quant à l'analogie, c'est qu'on est malheureux d'une manière comme de l'autre.

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Le banquisme et le banquiérisme sont les deux pôles de la Société moderne.

Il y a plaisir à voir tomber victimes de leur vilenie les gens qui n'ont point de conscience, mais c'est un plaisir trop rare.

LA SOGIÉTB 111

II est sans doute besoin de certaines qualités pour réussir en ce monde, mais il est encore plus besoin de défauts.

: Les gens dont l'opinion s'est engouée peuvent être impunément grossiers, — ils ont tant de politesse ; nuls, — ils ont tant de capacité ; débauchés, — ils ont tant de vertu ; — vulgaires, . — ils ont tant de distinction ; sots, — ils ont tant d'esprit.

Quant <■ aux autres, à ceux que l'opinion ignore ou méconnaît, je leur conseille de bien se tenir, car, encore qu'ils soient polis, capables, vertueux, distingués ou spirituels, il n'y paraît pour personne ou presque personne.

La délicatesse et la fierté, deux qualités natives ou éducationnelles de premier ordre, si appréciées dans les milieux supérieurs, où les déclassés seraient aptes à se mouvoir, leur nuiront toujours comme dès défauts dans les

112 LA. PROIB DU N1£anT

milieux inférieurs auxquels la mauvaise fortune les condamne.

Ce qu'il y a de désespérant dans notre lutte contre le monde, ce n'est pas tant d'être vaincus (il fallait nous y attendre), c'est de douter si nous avons eu raison de la soutenir, si notre prétendu orgueil valait mieux que sa vanité, à lui.

Quelques peaux-blancbes (et non des moins blanches) ont le sort des pauvres peaux-rouges. Leur cœur simple et droit succombe sous le poids grossissant d'une civilisation féroce où les natfs seront toujours assujettis aux roués.

Tout le bien ou tout le mal des relations sociales vient de la générosité ou de Tabsence de générosité dans le caractère.

LA sogi]£té 113

S'apercevoir qu'on est dans l'opinion des autres fort au-dessous de ce qu'on est dans la sienne, voilà tout ce qu'il y a au monde de plus fréquent et de plus cruel.

C'est une chose aussi triste que bizarre qu'U faille pour se faire mieux voir des gens leur jeter de la poudre aux yeux.

Est-ce bêtise? Est-ce pis encore? Notre société parle tant du vice qu'elle le met à la mode. Si l'on s'occupait pour le demi-quart de la vertu, qui sait î peut-être la ferait-on prendre.

On ne saurait évaluer la perte sèche que cause à la fortune publique le manque de probité dans les relations sociales.

Il est presque impossible d'avancer dans le monde si l'on a l'esprit large et le cœur droit,

par la bonne, raison que tontes les avenues du succès sont étroites et tortueuses.

L'homme d'action a des œillères naturelles qui l'obligent à ne regarder que devant lui, et c'est bien pourquoi il va l'amble ou le trotou même le galop dans la vie.

L'homme de pensée, n'ayant au contraire la vue gênée par rien, la porte tout autour de soi, aux quatre points de l'horizon et, comme il ne connaît pas de motif de se diriger par ici plutôt que par là, il reste immobile à méditer sur le ïiéant de toutes choses.

De tous les griefs que nous avons contre le monde, le moins légitime, mais le plus grave assurément, le seul impardonnable et toujours inavoué, c'est que nous y tenons beaucoup!

moins de place que nous ne le voudrions.

C'est la lumière artificielle des conventions sociales qui éclaire les actions humaines au re-

LA SOClérf 115

gard du rulgaire, et les fait souvent paraître bonnes quand elles sont mauvaises et mauvaises quand elles sont bonnes .

La célébrité est la chose la plus relative du monde, et des hommes même très célèbres doivent bien se dire qu'ils sont encore plus ignorés que connus.

Les abus dont nous profitons nous paraissent d'excellents us.

Les gens qui arrivent sont ceux qui doutent toujours des autres, jamais d'eux-mêmes.

Il n'est pas impossible de trouver des malheureux qui se sont déshonorés en faisant des choses qui devraient être applaudies et de Ixpp fortunés qui ont trouvé moyen de conserver

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leur prétendu honneur et même de Taccroître au moyen de choses dignes d'être flétries.

La Société ne demande qu'une chose, c'est qu'on sauve les apparences de l'honneur, dùt-on en perdre les réalités qui, selon le temps et le lieu, varient pour elle-même.

Ce qui était la médiocrité dorée, il y a un demi-siècle, n'est plus aujourd'hui que l'inflmité malétamée.

Il n'y a qu'un bonheur qu'il dépende exclusivement de nous d'avoir et de ne perdre qu'avec la vie, c'est celui qui résulte de la pratique obstinée du bien parmi tous les maux qui cernent notre cœur.

Quand on n*a point d'esprit ou point de cœur, il n'est pas encore certain qu'on soit heureux

LÀ SOCrÉTÉ 117

dans ce monde, mais cela du moins n'est pas impossible.

L'antinomie est presque complète entre ce qui est social et ce qui est naturel, et si Ton veut bénéficier des prérogatives qu'on tient de la Société, il faut renoncer à celles que donne la Nature.

C'est un grand art et très rare que celui de mettre en valeur la capacité d'un subordonné. Il y faut autant de cœur que d'esprit.

On ne saurait évaluer ce que perd la Société à négliger des forces pour employer des faiblesses, à fouler de ses pieds bétes des philosophes qui régleraient supérieurement sa marche, pour se laisser conduire par des aventuriers n'ayant le plus souvent ni tête, ni cœur.

O'est un peu le hasard de la vie qui classe les hommes, et de quelque manière que s'y prenne la Société, elle ne pourra faire que chacun soit à la place qu'il mérite.

Le peuple dans sa masse est optimiste par ignorance, heureusement pour lui, et ceux qui le dirigent le sont par instinct de domination. Ils sont optimistes aussi les pauvres bœufs et les toucheurs qui les mènent à Tabattoir I Mais pour les toucheurs de bœufs cela se comprend davantage ; ils ne seront pas assommés, tandis que les toucheurs d'hommes vont Tétre I

Les optimistes sont des aveugles bien utiles. Comparables à ces chevaux de manège qui, tournant dans le même cercle, les yeux bandés, actionnent une machine, ce sont eux qui met* tent en branle la Société.

Les professeurs d'optimisme, quand par hasard ce sont des penseurs éloquents, veulent-ils

LA SOCIÉTlé 119

se moquer du monde, ou Texploiter ou encore par pitié le chloroformiser dans sa géhenne ? C'est ce qull peut être curieux de savoir.

Si nous sommes fondés à mépriser notre milieu social, dans l'impuissance où nous nous trouvons d'y échapper, il est doux, il est consolant de le dominer du moins de toute la hauteur de notre sens moral, et de jeter nos plus exquises délicatesses devant le groin de tous ces pourceaux.

Quand on a glissé dix fois, trente fois, cent fois du mât de Cocagne, on finit par n'y vouloir plus grimper et par faire son deuil de la timbale. On aurait boudé bien plus tôt, si l'on eût su que cette fameuse timbale, avec ses airs d'être en argent, n'est qu'en fer-blanc.

Rien n'est plus différent et parfois plus contradictoire, que ce singulier et ce pluriel : l'honneur et les honneurs.

Plus on a du premier et moins on a de chance d'avoir des seconds.

Ce n'est même parfois qu'en se déshonorant, mais avec tact, qu'on les peut conquérir.

Un des dilemmes de la vie est celui-ci : voler ou voler, c'est-à-dire voler avec ses mains dans les poches du monde, ou voler avec ses ailes fort au-dessus du front de la multitude.

Mais l'homme a généralement plutôt des mains que des ailes.

On peut dire d'une façon générale, — et en tenant compte de quelques exceptions qui ne font que confirmer la règle, — que le personnage joué par chacun de nous dans la vie est en raison inverse de l'âme qu'il a, c'est-à-dire qu'il est d'autant plus relevé que l'âme est plus vile, et réciproquement.

Si les gens se disaient les uns aux autres ce

LA SOGléTÉ 121

qu'ils disent les uns des autres, il n'y aurait au monde que des gens brouillés.

Tout ce qui se dit dans une réunion mondaine est insipide ; il n'y a que ce qui ne s'y dit pas mais s'y pense qui soit intéressant.

Une société dans laquelle un homme peutr sans être frappé d'un opprobre indélébile, engrosser une fille vierge et l'abandonner engrossée pour en épouser une autre, est une société dégoûtante... C'est la nôtre I

Pour se tirer d'affaire dans les relations sociales, il y faut apporter une finasserie perpétuelle qu'auront toujours en horreur, même si elles s'y astreignent, les natures droites.

Il y a des gens capables de gratitude, mais, par malheur, ce n'est presque jamais ceux-là que nous obligeons.

Et le plus fâcheux, c'est qu'il arrive que nous refusons de les obliger ou même que nous les désobligeons réellement pour obliger des ingrats.

Après qu'elle a achevé de nous dégoûter d'elle, la Société nous laisse encore une salisfaction, celle de la juger et de la condamner, sinon à mort, parce que nous ne pourrions faire exécuter la sentence, du moins avec admission de circonstances atténuantes, à la perpétuité de notre mépris.

Être arrogant, c'est révéler sottement son infériorité foncière en s'imaginant paraître su périeur.

Il suffit que le monde contrecarre nos désirs pour que nous le trouvions mal fait; si par hasard il les seconde, il devient pour nous la perfection des perfections.

Les gens dcmt Tamour^propre est bien réglé craignent autant de paraître plus qu'ils ne sont que moins qu'ils n'auraient souhaité d'être.

C'est pourquoi ils fuient le monde, où l'on est toujours jugé sur les apparences.

L'insuccès a peut-être, il a sûrement son bon côté, mais nous sommes tellement infatués de réussir que nous ne le voyons jamais.

Notre intelligente Société ne rémunère bien d'habitude que ceux qui la déciment, la volent ou la dépravent : les hommes d'État, les financiers et les histrions.

Nous recevons fréquemment de meilleurs offices d'un indifférent que d'un soi-disant ami.

Nous sommes en plein dans l'âge d'argent. On n'estime les hommes qu'à proportion de ce qu'ils

ont hérité, ou gagné» ou môme volé, et selon les cas, amassé ou dissipé d'argent. Quant à ceux qui ont appris le grand art de s'en passer à peu près, fussent-ils des hommes de génie, on les considère comme des imbéciles.

Le monde est ainsi fait qu'il s'y gaspille chaque jour au profit d'êtres indignes plus de gé^ nérosité qu'il n'en faudrait pour contenter le double de gens de cœur.

Il est heureux et malheureux à la fois, selon le point de vue, que la jeunesse des écoles de* vienne un jour la vieillesse des provinces.

Peut-être est41 juste que ceux qui ne croient pas au monde ne rencontrent nul crédit près de lui. Voilà pourquoi les pessimistes ne réussis* sent jamais... d'où ne peut qu'être renforcé leur pessimisme.

Quatre-vingt-dix fois sur cent, les parties de plaisir se trouvent être des parties d'ennui.

La seule chose qui ne soit pas trop mauvaise en ce monde, c'est de pouvoir médire de lui

tout son soûl.

L'ambitieux n'obtient rien qu'il ne soit obligé de gueuser , soit directement, soit indirectement, et c'est là de quoi dégoûter de l'ambition les hautes natures.

Il faut souvent bien se ravaler à ses propres yeux pour s'élever à ceux des autres.

Le mépris que les âmes aères ont pour l'intrigue ne peut que profiter aux intrigants.

ttffiOisp^aia^i^iat

Quand un homme d'un vrai mérite parvient aux honneurs, son mérite y est sans doute pour

un peu, mais d'antres choses, qu'on ignore ou qu'on connait, y sont poar beaucoup plus.

Presque toutes les marques de faveur que décerne la Société s'acquièrent par de mauvais moyens, même quand elles sont légitimes.

Il ne faut pas mettre trop d'âpreté à servir ses intérêts ; on ne réussit alors qu'à les compromettre.

La dignité et l'indignité du caractère ont également l'argent pour pivot. C'est grâce à lui surtout que la première se sauvegarde et que la seconde s'exerce.

Autant un costume national permanent serait désirable, autant est regrettable la mode qui change sans rime ni raison, à la fois pour toutes tes nations civilisées, au gré de^uelques indus-

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trlels plus cupides qu'ingénieux. L'imbécillité humaine a plusieurs grandes marques comme le vin de Champagne ; sa plus grande marque est assurément la mode.

La civilisation dont nous sommes tous peu ou prou les ouvriers est comparable à la Tour de Babel. Si nous Fédifions avec tant de peine, c'est que nous ne nous entendons pas.

Une culture morale tout à fait supérieure peut seule réparer chez un parvenu le manque de tradition.

Il y a des gens distinguàbles qui ne sont nullement distingués, et des gens que l'on distingue et qui ne mériteraient pas d'être distingués.

Parmi les hommes supérieurs, il y en a qui arrivent et d'autres qui n'arrivent pas... et

parmi les hommes inférieurs tout de même» sauf que la proportion est renversée.

Ce serait merveille qu'il y eût des gens dont nous pussions approcher sans courir le risque d'en être heurtés ou piqués en quelque endroit du cœur.

Plus de gens qu*on ne croit mettent une physionomie spéciale et un spécial esprit avec leurs beaux habits pour faire figure dans le monde, et ils s'y montrent très différents de ce qu'ils sont dans leur ménage, en face de leur pot-au-feu, — quelquefois meilleurs, quelquefois pires, selon ce qu'ils considèrent comme leur intérêt.

La pratique de la vertu donne aux bonnes gens une satisfaction très réelle et très intense que les méchantes gens ne soupçonnent pas et que ne leur donne jamais à eux la pratique du vice.

LA SOGlâTÉ 129

Le peuple est au fond bien meilleur qu'il ne le parait» puisque, n'ayant plus le frein de la reli^ gion et n'en ayant aucun autre à la place, il ne cède qu'à moitié aux influences pernicieuses de ses politiciens et de ses amuseurs qui, les uns comme les autres, développent en lui la bAte féroce pour l'exploiter.

Personne, en ce monde, n'a de quoi être fier, car tous nous barbotons dans les mêmes relavures, tantôt de la cuisine des anges, tantôt de celle des démons, et ce n'est que hasard, astuce ou violence, si nous y trouvons des morceaux un peu meilleurs que d'autres.

La préoccupation capitale d'un homme qui tend au delà de la condition humaine doit être d'élever son fime, innée ou même acquise, à une telle hauteur que les mesquines ambitions ne puissent l'atteindre.

Il faut bien ûou» . rendre compte que, si très peu de gens nous agréent, nous agréons peutêtre encore à moins de gens.

Notre mécanisme social pourrait certes être meilleur qu'il n'est, mais rHumanitë toujours imparfaite ne le comportera jamais bon.

Si peu de choses valent la peine d'être dites que ceux-là qui se taisent sont presque toujours les mieux inspirés.

Le plus grand mal de ce monde vient de ce que la conscience doive parfois et même fréquemment s'y faire suppléer par la gendarmerie.

Y a-t-il plus, y a-t-il moins de gens médiocres qui parviennent sans lutter que de gens supérieurs qui luttent sans parvenir ? Ce serait

LA SOGUiTÉ 131

à voir. Quoi qu'il en soit, le nombre des uns et des autres doit être à peu de chose près égal, et cela crie contre la Société.

C'est notre personnalité môme, c'est ce que nous appelons notre âme que fausse < la lutte pour la vie. Nous greffons sur notre être propre un être de convention, lequel finit par absorber l'autre et s'y substituer.

Et ce second moi, tout artificiel, que nous avons décroché de la friperie sociale et où notre premier moi s'est dissipé, se teint comme le caméléon des couleurs de tout ce qui l'entoure.

^ Il serait difilcile d'imaginer rien de plus bête que notre Société. C'est la propre mère de Jocrisse. Plus elle croit se sauver, plus elle se suicide.

Les hommes d'État (t^'ès conservateurs) y entretiennent la révolution: les fonctionnaires, l'inertie; les gens de justice, la discorde; les médecins, la maladie ; les financiers, la banque-

132 LA PROIB DU NIÊANT

route ; les commerçants, la mauvaise foi ; les prêtres» rirréligion ; les publicistes, le dégoût des affiiires publiques ; les chroniqueurs» Tadultère, et les romanciers, tous les crimes.

Quand, décidément trop las de la Société pour y Youloir garder un rôle, nous lui avons repris notre âme toute meurtrie par elle, heureux sommes-nous de la pouvoir donner à la mer, calme ou tempétueuse, aux grands bois profonds que parfume la sève montante et sous le couvert desquels vient danser un furtif rayon de soleil, à la fauvette qui chante, à la rose qui s'entr'ouvre, au doux frémissement du tremble ou du peuplier, aux prés verts, aux moissons jaunissantes, à la lune, aux étoiles, à la multiple et délectable Nature.

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La Foi est un leurre bien enviable.

Est-il rien de plus lâche et de plus sot que de se conduire, ayant la foi, comme si on ne l'avait pas et pire que si on ne l'avait pas? Or c'est là le travers commun aux trois quarts des chrétiens.

Une église est un revoir très précieux pour tes plus incrédules avec ses hauts piliers, ^s

J36 LA PROIE Dtr NÉANT

vitraux multicolores, ses chapelles mystérieuses, ses cierges allumés, son encens qui fume, ses chants dont quelques-uns sont fort beaux et jusqu'au marmottement de ses prières.

La pratique d'un culte quelconque, mais surtout celle du culte catholique, est, il ne faut pas s'y tromper, un puissant sédatif pour les nerfs, sans cesse irrités par leç troubles et les déconvenues dont est tissée la vie humaine.

Combien donc est regrettable la sottise qu'ont eue les prêtres de nous gâter, en conspirant contre les droits de l'Humanité avec les exploiteurs couronnés ou titrés de ce monde, les délicieuses impostures qu'ils nous prêchent comme des vérités indubitables et dont nous souffrons de n'être plus les dupes !

Quand le catholicisme sera décidément mort et enterré avec le dernier des papes, ce sera une chose à voir pour nos petits-neveux, s'ils ne feront pas bien de conserver, à quelques modifications près, le rite catholique, si merveilleusement approprié à la sensibilité phy-

sique et morale de rhomme civilisé, mais en rappliquant à des abstractions tout à fait indé* terminées, comme celles-ci, par exemple : aux forces naturelles, aux destins de THumanité, à la concorde des peuples, au néant même, si Ton veut, pourvu que Ton garde un prétexte à ré ver tout éveillé sous des arceaux, lequel fait tant de fiien aux fidèles et manque plus qu'ils ne pensent aux déchristianisés.

Il y a une juste fierté pour celui qui peut se rendre ce témoignage qu'au fur et à mesure que Ja doctrine matérialiste a remplacé dans son cerveau la doctrine spiritualiste, sa vie s'est de plus en plus spiritualisée, comme pour infliger une sorte d'humiliation et de dessous à cette Nature marâtre dont il est une partie souffrante.

Qu'est-ce que le christianisme ? La première grande hérésie du judaïsme, comme l'islamisme en est la seconde... voilà tout»

Leurs mensonges pieux, qui aident l'homme à supporter la vie et à doubler le cap de la mort, valent peut-être mieux, après tout, que nos sincérités impies qui font tout le contraire. La seule considération pouvant nous justifier de substituer notre action à la leur, c'est qu'ils entravent le progrès humain que nous éperonnous.

Il n'y a pas que le dilettantisme de l'esprit, il y a le dilettantisme du cœur. Ceux qui l'ont, même incroyants, trouveraient un grand charme à certaines pratiques religieuses, tout en les jugeant vaines, mais ils sont bien obligés de s'en abstenir, de peur de passer pour hypocrites.

La Science traite un peu la Providence comme une petite fille sa poupée. Au lieu de continuer à jouer avec elle gentiment, il faut qu'elle lui crève le ventre pour voir ce qu'il y a dedans et qu'elle en fasse sortir tout le son.

Elle est bien avancée après I

La Foi est creuse, sans doute, mais si pourtant dans le creux même de cette Foi nous trouvions notre seul abri contre les orages de la vie I

Exilés de la Foi par leur raison, certains hommes en gardent la nostalgie jusqu*à la mort, et d'aucuns même éprouvent le besoin d'y rentrer pour mourir plus confortablement.

Rechigner à la vie actuelle et ne pas gober la réalité d'une autre vie ; être, à la fois, spiritualiste par tempérament et matérialiste par conviction ; tordre sans pitié son corps pour en exprimer toute l'âme possible, avec l'idée que cela sera perdu, perdu, perdu, comme le reste... N'est-ce pas horrible?

Ceux que cette vie satisfait peuvent être heureux, quoiqu'ils n'espèrent point en la vie future, à laquelle ils ne songent guère d'ailleurs ;

140 LA PROIE DU N1£àNT

Ceux que cette vie ne satisfait pas peuvent aussi être heureux par leur espoir en la vie future ;

Mais ceux que cette vie ne satisfait pas et qui n'espèrent point en la vie future ne peuvent qu'être très malheureux.

Quand il y aurait illusion à croire à Timmortalité de Fâme et clairvoyance à n'y pas croire, la première serait à tous égards préférable à la seconde, car nous gagnons toiyours bien à celle-là l'escompte de l'Éternité, tandis que celle-ci ne nous rapporte que l'escompte du Néant... Mais peut-on choisir de croire ou de ne pas croire ?

La Foi seule et la Foi bien aveugle peut nous faire croire à la perpétuité de notre être misérable, que nous voyons commencer et que nous voyons finir.

En dépit de tout l'effort des spiritualistes

pour la soutenir, dès qu'on la pousse du raisonnement, cette perpétuité tombe à plat.

Toute illusion que l'homme garde jusqu'à son dernier souffle équivaut pour lui à une réalité* Telle la croyance en l'immortalité de Tàme qui n'est très probablement qu'une illusion, mais une illusion admirable, en ce sens qu'elle ne saurait donner lieu à aucune déception, puisqu'au moment où l'on devrait être déçu, l'on est indécevaMe, n'étant plus rien du tout.

Sans la conscience très nette d'une vie antérieure, notre être ne peut se dire perpétuel, et comment cette conscience qui nous fait défaut dans la vie actuelle ne nous ferait- elle pas défaut dans les vies à venir ? Tout ce qu'il est possible d'admettre, sans absurdité, c'est que chacun de nous donne lieu à une série d'êtres se déduisant inconsciemment Tun de l'autre et n'ayant rien d'identique. Et cela équivaut donc

pour chacun de nous à Tanéantissement complet.

Pour l'athée, qui ne voit en Dieu qu'un mécanisme improvident et soumis lui-même à la Fatalité dont il est la force executive, une reli* gion est encore possible et nécessaire. Il peut et doit épancher à flots son âme compatissante non seulement sur les hommes, ses frères immédiats, mais sur les moindres êtres qui souffrent, comme lui, de la férocité du Destin, et qui sont aussi ses frères d'arrière-plan.

Où la Raison ne suffirait pas à faire contrepoids aux mauvaises passions, il faut la Foi, il la faut absolument avec toutes ses piperies.

Peut-être une foi religieuse, quelle qu'elle soit, satisfait-elle à un besoin auquel rien autre ne saurait satisfaire.

Pour masquer aux yeux des gens de cœur les cruautés de l'existence et les horreurs de la mort, il n'y a que la Foi en Dieu, et nulle disgrâce n'est comparable à celle de ne Tavoir plus, même mensongère.

Erreur pour erreur, puisqu'aussi bien Terreur est seule accessible au cœur de l'homme, il vaut autant que celle-là même qui s'est assise à notre berceau s'agenouille à notre lit de mort.

La vérité ne sortira jamais de son puits... Elle s'y est noyée voilà bien longtemps.

Le vrai et le faux ont tous leurs fils emmêlés dans le même écheveau.

L'esprit du philosophe est un creuset où se fondent en une substance neutre les affirma-

148 LA PROIB DU Hl&ANT

tions et les négations du vulgaire, également pourvues et dénuées de Vérité.

Il y a beaucoup de vrai dans ce que le vulgaire croit entièrement faux, et beaucoup de faux dans ce qu*il croit entièrement vrai.

L'erreur est l'atmosphère naturelle de rhomme, ce qui n'empêche pas bien des gens qui ne passent pas néanmoins pour imbéciles de croire que leur âme respire la Vérité.

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Les douces erreurs valent mieux pour l'homme que ne vaudrait la dure Vérité.

C'est un être si vite disparu.

Qu'il se joue donc dans l'illusion, comme l'éphémère dans un rayon de soleil couchant !

Il s'en faut bien que le sens commun soit toujours le bon sens ; c'est souvent le pire sens.

Avoir des opinions contradictoires n'est certes pas le fait d'un esprit pratique, mais c'est celui d'un grand esprit digne par là même de représenter l'esprit humain.

Le supplice des grands esprits ou simplement des cœurs altruistes est de ne pas toujours savoir par où s'orienter vers le bien.

Quant aux petits esprits ou aux cœurs égoïstes, ils ne sont pas si embarrassés. Ne connaissant d'autre bien que leur propre bien, ils y vont tout droit, d'instinct... et pourtant se trompent-ils encore quelquefois.

Il y a dans l'histoire une partie objective digne de foi et une partie subjective méritant toute défiance.

La première, très restreinte, se réfère à des faits qui peuvent passer pour constants, parce que tous les témoignages concordent à les proclamer tels.

Elle est invariable.

La seconde, très vaste, vise rappréciation même de ces faits, d'après leurs principes et leurs conséquences, et rien au monde n^est plus arbitraire.

Somme toute, Thistorien le plus scrupuleux n'est qu'un romancier.

Tout le monde est dans le faux Qt, ce qui est fait pour égayer tristement le philosophe, tout le monde croit être dans le vrai.

Il y a une effroyable complexité dans les choses humaines, et les simplistes qui croient pouvoir tout trancher en un sens sont des gens à vues bien étroites.

L'esprit de l'homme est ballotté comme une épave sur des flots d'incertitude.

Ce qu'on appelle une pensée ne correspond à aucune réalité, mais traduit tout simplement

un certain point de vue, variable d'un instant à lautre et d'une circonstance à Tautre, d'où notre esprit a considéré les choses humaines.

Ce que nous prenons pour la Vérité n'en eirt pas même l'ombre, et c'est môme une chose & savoir s'il y a une vérité de par l'Univers.

Chose vraiment désespérante, l'homme toujours fort éloigné de la Vérité absolue, doit s'en rapprocher plus en niant qu'en affirmant, et c'est là un bien cruel triomphe pour les pessimistes.

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Tout dans les tendances humaines se contredit et se réfute tellement qu'il n'y reste plus rien de vrai pour le penseur.

La Vérité luit pour tous, mais.tous n'en voient qu'une partie. C'est un phare à feux changeants

qai s'éclipse pour les uns dans le moment même qu'il brille pour les autres.

Au rebours du prisme, qui décompose en sept belles couleurs le spectre solaire, de tant d'opinions contradictoires qui se disputent le monde, le scepticisme arrive à composer je ne sais quel spectre ombrai où il n'est plus possible de rien distinguer de vrai.

Le plus légitime grief qu'on puisse avoir contre la mauvaise fortune, c'est qu'elle rétrécit les cœurs et les esprits naturellement larges et que la bonne fortune eût encore élargis.

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On peut, avec quelque sang-froid et quelque habileté, tirer profit même de la mauvaise fortune.

Le libre-arbitre se meut toujours dans une sphère de fatalité.

Notre libre-arbitre n'est peut-être pas autre chose que le jeu nécessaire aux rouages de la Fatalité.

L'exercice du libre-arbitre de Paul est la fatalité de Pierre.

Il y a des maladroits qui luttent efficacement contre la fortune propice qu'ils méconnaissent, comme il y a des habiles qui luttent en vain contre la mauvaise fortune qu'ils n'ont que trop reconnue.

L'homme doit s'estimer heureux quand, à la fin de sa carrière, grâce à la collaboration de sa chance avec son adresse, il n'a pas emboursé trop de horions.

C'est une amëre mais sérieuse consolation, pour Thonnête homme qui déchoit de son rang, que d'être alors de niveau avec ceux que la Fortune avait, dès l'origine, moins favorisés que lui.

Deux sortes de gens qui sont, à la vérité, quelquefois les mêmes, mais se manifestent différemment, selon les circonstances, ont surtout les bonnes grâces de- la Fortune : les arrogants et les pieds-plats.

Même un noble esprit peut, sans trop de déshonneur, en sa jeunesse, courtiser la Fortune, quoiqu'elle ne soit qu'une drôlesse, mais s'il s'en voit clairement rebuté, il n'insiste pas.

Il vaut mieux se trouver supérieur à la mauvaise fortune qu'inférieur à la bonne.

Outre la satisfaction intrinsèque qu'il comporte, le bonheur oflfre cet avantage de nous ôtre comme un rideau tiré sur le fond atroce de la vie, — oui atroce, même pour les heureux qui ne s'en doutent guère.

Nous dépendons du Hasard jusque dans notre propre yolonté qu'il suggère, alors même qu'il devrait ensuite la contrecarrer. Notre prétendu libre- arbitre n'est donc qu'un arbitre serf du Hasard.

Certains hommes dégoûtent du succès prar cela seul qu'ils l'obtiennent ou encore par leur façon de Tobtenir.

Peut-être ne décidons-nous jamais qu'en apparence de ce que nous faisons, mais au contraire, ce que nous faisons décide-t-il toujours en réalité de nous.

Il y a un gouyernement réciproque de nous sur les choses et des choses sur nous, mais elles nous gouvernent beaucoup plus que nous ne les gouvernons.

Paut-ii donc, à l'exemple du gladiateur romain, au moment où l'on va mourir, et quand on a déjà la mort dans l'âme, saluer, le sourire aux lèvres, ce César invisible qu'on nomme le Destin, ou bien est-il permis de lui cracher au visage l'horreur qu'il nous inspire ?

Il faut se fier au malheur et se défier du bonheur. Le premier devient souvent heureux et le second malheureux avec le temps.

Pour mille raisons, l'homme ayant quelque supériorité d'âme ou d'esprit a le plus grand intérêt à être riche, et, entre autres, pour celle-ci qu'il se fait respecter, à cause de sa fortune, des

160 LA PROIE DU NiANT

maroufles et des imbéciles à qui sa valeur morale n'impose pas.

L'indigence de Thonnête homme et l'opulence du coquin sont doublement regrettables. Outre qu'il y a quelque chose de choquant à voir l'honnête homme pauvre et le coquin riche, on peut se dire que si les rôles étaient dans le juste sens, il y aurait moins de coquins heureux et d'honnêtes gens malheureux, car la fortune d'un coquin a coutume de profiter à d'autres coquins» comme celle d'un honnête homme à d'autres honnêtes gens.

L'ART ET LA SCIENCE

YII

L'ART ET LA SCIENCE

11 y a plus d'analogie qu'on ne le croit entre la combinaison psychique de faits simples qui produit les événements de notre vie et la combinaison chimique de corps simples qui produit les phénomènes de la Nature.

Ce qu'on a coutume de nommer la bonne conduite n'est pas autre chose que le tact quelque^ fois aveugle avec lequel nous évitons un rapprochement de faits susceptibles de déterminer un malheur, soit pour nous mêmes, soit pour les autres, et nous recherchons, au contraire, un

rapprochement d'autres faits, duquel les conséquences doivent être heureuses.

Il semble qu'un moraliste consommé devrait être capable de régler en quelque sorte sa destinée et celle des personnes à qui il s'intéresse, comme le chimiste l'est de transmuer la matière. Mais la science de la morale est encore à créer.

Quand elle sera créée, tout romancier qui en aura l'esprit imbu pourra grandement servir la cause de l'Humanité en vulgarisant pour les hommes dans ses œuvres la nomenclature psychique, sans la connaissance de laquelle il leur est impossible de tirer de leur propre existence le parti qu'elle comporte.

Pour peu qu'il eût la puissance en mains, le savant psychologue pourrait produire à coup sûr certains événements bons ou mauvais dans la famille, ou dans l'Etat, ou dans le monde, par la combinaison de faits simples en telles circonstances déterminées.

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La valse est une demi-fornication par à peu près, moins intense assurément que l'entière fornication par tout-à-fait, mais ayant cela de beaucoup plus piquant qu'elle se passe en public, sous les yeux complaisants des maris et des mères.

Les raflSnements de l'obscénité ou les truculences du crime, voilà ce qui fait florès dans la littérature contemporaine ; voilà ce qui donne argent et renom.

Le talent n'est pas toujours l'étoile qui naturellement scintille ; c'est parfois le diamant qu'il faut se donner la peine de tirer de sa gangue, d'égriser et de tailler.

Dans le domaine infini de la pensée, quiconque n'a pas franchi les limites du connu à l'inconnu, a fait une œuvre vaine..., je veux

dire, plus vaine encore qu'one autre» toutes les œuvres étant vaines.

Les esprits nets, précis et surtout profonds, tout en admirant fort Fart oratoire dans ses beaux mouvements, en seront presque toujours, dès qu'il s'exercera sur eux, plus ou moins incommodés.

Il faut à Torateur une prodigieuse éloquence, ou à l'auditeur un très faible entendement, pour que celui-ci ne regrette point que celui-là n'ait pas tout simplement résumé son discours en quatre mots.

Le génie de l'écrivain est tout à fait dllTérent de celui de l'orateur, et jusqu'à un certain point lui est contraire.

Tandis que le second ne vaut que par les élans, le premier ne vaut que par ces retraites en bon ordre qu'on nomme les ratures.

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Voilà pourquoi il y a si peu de bous écrivains qui sachent parler et si peu de bons orateurs qui sachent écrire.

Ce qui constitue le vrai talent pour un écrivain ou pour un artiste, c'est d'exprimer de fagon rare des pensées communes^ ou mieux encore de façon commune des pensées rares.

L'appareil photographique est l'orgue de barbarie de la peinture.

La raison pourquoi la musique est l'objet d'un engouement universel, si bien que la plus grande satisfaction semble être de chanter et d'entendre chanter, ne serait-elle pas que rien ne comble mieux qu'elle le vide de l'esprit?

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Les pensées les plus brillantes ne sont que des bulles de savon.

La scène dramatique en France n'est plus que la couveuse artificielle de tous les vices. Loin de cMtier les mauvaises mœurs en riant, comme la satire antique, elle les encourage, fût-ce en faisant pleurer.

Peut-on imaginer contradiction plus stupéfiante que celle de notre société, qui, tout en flétrissant et punissant même à l'occasion l'adultère, s'en fait un jeu qu'elle enseigne sur toutes ses scènes par la voix de tous ses histrions?

Je me figure une honnête jeune femme, n'ayant vu sur tous les théâtres, depuis plusieurs années, que des pièces dont la principale héroïne est une femme adultère, et je me la figure rougissant de sa vertu et se disant enfin : -^ « Mais en restant fidèle à mon mari, je suis donc un phénomène quelque peu ridicule, je manque donc aux convenances les plus élémentaires, je n'ai donc rien de la fenmie à la mode ?

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Bon, bon, il ne faut pas être plus longtemps au-dessous des autres femmes. »

Certains écrivains dépeignent avec un rare talent des ignominies. C'est ce qu'on pourrait appeler des doreurs de houe.

Le papotage chronîquaîlleur de la presse, exécutant des variations plus ou moins heureuses sur le plus mince événement, est aussi fastidieux que celui des salons pour quiconque n'aime pas les paroles perdues.

Ces gens qui passent leur existence à sculpter des noyaux de cerises finissent par impatienter.

11 est vraiment fâcheux que sous prétexte de parisianisme, nos chroniqueurs à la mode emploient tant d'art à sertir, comme des pierres précieuses, dans l'or le plus pur de leur esprit, non pas les grains de beauté, mais les verrues de Paris.

Il y a beaucoup d'ambitiou, et souvent déplacée, à vouldr se créer un public, si restreint qu'il soit. Etant donnéela banalité du talent qui fleurit chez tant de virtuoses, on doit se faire à ne jouer que pour soi la petite musique railleuse ou désolée qu'on peut avoir dans le cœur.

Pourquoi, de tous les artistes , l'artiste lyrique est-il le plus payé ?. . . Est-ce donc que l'on préfère l'art du chant à tous les autres arts ? Pas précisément, mais c'est que le goût naturel qu'ont les femmes de montrer leurs épaules et leurs bijoux, ne recevant sa véritable satisfaction qu'à l'Opéra, les imprésarios peuvent, sous le plus léger prétexte, taxer les places à des prix fabuleux, saDS crainte qu'elles restent inoccupées.

C'est encore que le chant, de même qu'il est accompagné par l'orchestre, accompagne, à son tour, les coquetteries et môme les coquineries des spectatrices.

Les chanteurs et les chanteuses profitent de cela, à la vérité, dans des proportions qui deviennent de plus en plus scandaleuses, mais

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ce qu'on paye au fond, ce qu'on veut payer, ce n'est pas leur talent, c'est un droit de demipasse dans un lupanar idéal.

Passé quarante ans, quand l'observateur voit combien sont vaines toutes les pensées qui s'agitent dans les cerveaux humains et combien sont creuses celles qui lui avaient d'abord semblé profondes, il se prend à regretter de n'avoir pas borné son intelligence à la production de sons harmonieux.

Hélas I pourquoi lui est-il impossible, par ignorance de la musique, de s'étourdir avec des mélodies, et de tirer, devant l'abîme d'incertitude qui est le terme de son existence, comme un rideau splendide fait de sonates, de concertos, d'oratorios, d'hymnes, d'intermèdes, de chants de toutes sortes I

Au moment même où le stupide chasseur le guette traîtreusement, le rossignol prodigue ses trilles enthousiastes. A la veille de mourir, sans avoir pu rien comprendre à la vie, ce pauvre penseur n'a pas la ressource du rossignol.

Et, cependant, à côté de lui, qui ne sait ni chanter ni faire chanter un instrument et qui, par désespoir philosophique, aurait si grand besoin de le savoir, il y a des ténors et des virtuoses pour lesquels leur grand talent n*a été qu'un moyen de satisfaire leur vanité et de faire leur fortune, et qui n'ont jamais songé que la musique eût d'autre utilité que celle-là.

Un poète, c'est plusieurs hommes en un seul.

Il en est du poète comme de Taraignée. C'est aussi de son propre fonds qu'il tire les fils ténus dont il tisse sa toile, et cette toile sans consistance, dès qu'il a fini de l'ourdir, il la contemple avec le même puéril orgueil et la même sereine immobilité, mais il n'y prendra jamais autant de lecteurs que l'araignée de mouches, et, en prit-il autant, il n'a point, hélas I la ressource de les manger.

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Lorsque, sur la foi d'une imagiflatioii folle, on s'est cru longtemps un cygne et qu'on s'aperçoit tout à coup, en se regardant au clair miroir d'une fontaine, qu'on est une oie, c'est douloureux. Mais un pareil accident est très rare.

Pour quelques oies qui l'éprouvent et qui eussent môme mérité par là d'être des cygnes, la plupart des oies qui se sont figuré être des cygnes persistent jusqu'au bout dans leur profonde erreur, et même si tout le monde les considère comme des oies, elles se considèrent toujours comme des cygnes.

Il en est presque du talent comme de la vertu. Ceux qui en ont peuvent, à défaut du témoignage d'autrui, trouver dans leur conscience intime de quoi se contenter.

Il ne &ut pas s'étonner que dans le monde on aime tant la comédie et les comédiens. Le monde lui-môme n'est qu'un vaste théâtre mutuel, où l'on n'est possible qu'à la condition de

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se créer sans cesse une personnalité factice, c'est à dire de renoncer à être soi pour jouer des rôles.

En littérature, toute personnalité tranchée, tant qu'elle ne s'impose pas au publiCi le choque ou lui reste indifférente. Pour lui plaire, la première condition est de ne point se distinguer des autres.

Devenu délicat, Fesprit se refuse à toute autre nourriture qu'à un consommé d'idées ou de sentiments. Il ne digère plus même des chefsd'œuvre, s'ils ne sont pas tout à fait substantiels.

Le charlatanisme est une sorte de prestidigitation qui fait sortir de dessous le boisseau un mérite qui n'y est pas.

On en est arrivé de nos jours à imiter le talent aussi bien que les métaux rares et les

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pierres précieuses. C'est une industrie nouvelle que le premier venu peut pratiquer, s'il a quelque flair de nez et quelque souplesse de main.

Elle rapporte gros à nombre de gens, littérateurs ou artistes, dont les produits sont journellement admirés par ce bon public qui les croit en vrai tandis que c'est du toc. Il n'y aurait pas trop à dire néanmoins si, d'une part, ces parfaits imitateurs avouent la loyauté qu'ont les bijoutiers en faux, de prévenir les chalands inexpérimentés, et si, d'autre part, ils ne faisaient pas une concurrence mortelle à ceux qui mettent pour de bon du talent dans leurs œuvres.

L'artiste, le mieux inspiré, le plus habile»

peut et doit compter qu'il ne fait que des bulles de savon qui se brisent en l'air, à moins qu'un miracle ne les cristallise, mais s'il lui plaît, à lui, de voir ces bulles de savon s'iriser un moment au soleil!... Et si cela lui platt à lexclusion de tout le reste !

Peut-être bien est-ce un exercice qui vaut,

par exemple, de remuer des balles de coton ou de chiflTonner des belles de nuit.

Dans une foule, il faut trop jouer des coudes pour arriver au premier rang. C'est pourquoi ceux qui n'aiment pas la bousculade préfèrent laisser passer devant eux les plus pressés qu'ils peuvent envier secrètement, mais tout en trouvant dans leur ardeur quelque chose de puéril.

Il y a de la badauderie jusque dans la poursuite de la renommée qui est vaine comme tout le reste.

Rien de plus misérable que le cri de notre vanité, lorsqu'il n'a pas d'écho, mais est aussitôt couvert par la fanfare sonore des grandes renommées.

A voir le succès de certains ouvrages et Tinsuccès d'autres, c'est à se demander si le mérite d'un artiste ou d'un écrivain n'est pas le plus

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souvent en raison inverse de ce qu'il paraît au bon public.

Etant donné le naturel essentiellement mobile de l'homme, le spectacle même du beau trop prolongé ou trop répété lui devient lassant et il en arrive bientôt à se dégoûter de purs chefsd'œuvre.

L'esprit de surface recouvre souvent bien de la bêtise au fond, et il en est alors de lui comme de ce glacis miroitant qui apparaît sur les eaux croupissantes •

On aura beau contester, avant tout marche dans le domaine intellectuel le rendu d'une idée, puis celui d'un sentiment, puis celui d'une sensation, et enfin celui d'une forme ou d'un fait.

Pour que les ignorants puissent se faire une idée, même lointaine, de la profondeur de leur ignorance, il faut encore qu'ils sachent que les savants les plus avérés considèrent la leur propre comme un gouf[)*e insondable.

Le plus grand art de la vie est peut-être de se contenter du peu qu'on a ou qu'on peut avoir... de se fabriquer de la joie avec des riens.

Parmi ceux qui écrivent à cette heure, il y en a qui ne seront lus qu'aujourd'hui et d'autres qui ne seront lus que demain.

Salut, dans la suite des siècles, aux bienheureux érudits, véritables saints de la littérature, seul et dernier espoir des écrivains méconnus de leur temps !

«■aSi

mSSSSSSSSSSSSSBt

Si j'étais roi, je voudrais me donner une grande satisfaction d'amc^ar-propre et m'ouvrir une page unique dans les fastes de Thistoire. Ce serait de décréter dans mon royaume la République et de m'en faire nommer le président... honoraire.

Un jour, je tis un enfant, fils d'excellents bourgeois, qui ramassait des escargots. .

— Qu'en veux-tu faire? lui dis-je.

— Je veux, me répondit-il, les porter à la

boulangère qui m'en donnera un casse-museau.

r- Laisse, je t'en prie, ces pauvres bêtes tranquilles... Après tout, elles ne font peut-être pas tout le mal qu'on veut bien dire.

— Ahl dame, cela me vaudra un cassemuseau.

Plus tard, pensai-je, cet enfant devenu homme sera moins naïf, mais non moins avisé.

Les escargots, ce seront ses pudeurs de conscience ; la boulangère, ce sera le Pouvoir ; le casse-museau, ce sera une bonne place ou une croix d'honneur.

Le peuple français, qui s'est montré capable d'une révolution sanglante de si haute portée, semble vraiment incapable de la plus simple évolution pacifique. N'est-ce donc qu'en état de folie furieuse qu'il retrouve son bon sens ?

La politique est le fief des amplificateurs de la parole et de la plume.

LA POUTIQUB 183

Ou est si omiériste en France, et même parmi les gens de progrès, qu^on se reAise à croire qu'une innovation soit praticable tant qu'elle n'a pas été pratiquée.

Le législateur a mauvaise grâce â se retrancher derrière la routine populaire pour ne point édïbtei**^lès téfbitees d'où le bien-être général pourrait sortir. Ilfc.doit être sagace pour le peuple, prudent pour le peuple, résolu pour le peuple, et c'est înâne là le point essentiel, quoique seulement implicite du mandat qu'il à reçu de lui. '

Outre la lettre de ce mandat, il y en a l'esprit; et il serait désirable que lé mandataire eût plùV souvent celui de le démêler.

La loi qui consacre un progrès non encore mûr, c'est-à-dire non encore fortement désiré par le peuple, est à ce progrès ce qu'est la cloche au melon de couche : elle hâte sa maturité.

C'est donc la chose la plus déraisonnable de

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la part du législateur que de ne vouloir pas légiférer d'un progrès sous prétexte qu'il n'est pas encore mûr.

Le peuple ne s'aperçoit souvent de l'utilité d'une loi que quand il en éprouve les bienfaits. Il ne faut donc pas attendre qu'il ait songé luimême à une loi de progrès pour l'édicter.

On serait naïf de croire à la sincérité des politiciens les plus âdèles en apparence à leur foi politique, et si fidèles qu'ils trahissent souvent pour elle la bonne foi. lis ne veulent qu'une chose : conserver leur attitude.

Nous nous accommodons également de l'autorité et de la liberté, pourvu que l'une et l'autre soient exercées à notre profit, mais nous en sommes également incommodés si elles le sont à nos dépens.

La politique exclut presque toujours la sincérité. C'est si vrai que dans maintes circonstances, pour expliquer qu'une personne manque de sincérité, on dit qu'elle est politique, qu'elle parle ou agit, comme elle le fait, par politique.

Aux yeux des gens qui joignent le désintéressement à la perspicacité, la politique a cela de peu tentant qu'alors qu'on croit servir la cause de son pays, on sert l'ambition des politiciens.

Du suflBrage universel il n'en est ni plus ni moins que du suffrage restreint. Ce sont aussi presque toujours de grands intrigants qui se font imposer au peuple bonasse par de petits intrigants, leurs sous-ordres.

Les électeurs font quelquefois les élus, mais les élus refont presque toujours les électeurs.

L'utopiste est un homme généralement doué d'une raison supérieure, mais qui présume beau-* coup trop de l'intelligence du commun, en le croyant capable de partager ses idées.

11 y a un mal tout entier dans les demimesures.

De même qu'en biologie le besoin crée Torgane, en politique il fournit les moyens.

La politique est l'art de &ire ses afiaires sous le couvert de l'État.

Les politiciens, qu'ils soient démocrates ou aristocrates, se servent du peuple et ne songent qu'à s'en servir pour leur intérêt propre : telle est la ressemblance. Mais les premiers ne se servent du peuple qu'en le servant, tandis que les seconds s'en servent en le desservant . Telle est la différence.

L'évolution qui porte rHumanité en avant, et qu'on nomme communément le Progrès, est comparable à un fleuve majestueux, dont ceux qui croient à la Providence divine ne devraient pas plus chercher à remonter le cours que ceux qui ne croient qu'à l'expansion humaine, mais il n'en est pas moins certain que dans le cours lui-même de ce fleuve, il y a des remous bien fâcheux. Il s'en faut que tout soit progrès dans le progrès.

Les journalistes ne sont, hélas! trop souvent, que des avocats remplaçant la langue par la plume et cherchant aussi à convaincre, sans être convaincus.

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Les compromissions parlementaires, d'où sortent des lois bâtardes, sont peut-être plus funestes au progrès politique que TefiFort triomphant d'un parti, d'où sortiraient des lois de réaction; car il vaut mieux pour lui être enrayé que dévoyé,

L'équivoque en politique est le meilleur frein du progrès.

Il y a des hommes politiques si traîtres ou si maladroits qu'en disant ou croyant môme sincèrement stimuler le progrès, ils le retiennent ; leur prétendu fouet n'est qu'un caveçon.

La femme de César, c'est la Démocratie, et comme à la femme de Sganarelle, il lui plait, à elle, d'être battue.

Malheur à celui qui ne hurle pas précisément dans le ton de la béte populaire, quand elle est déchaînée : elle ne lui trouve nulle grâce et ne lui en fait aucune.

Qu'il y ait par impossible un homme politique d'un sens et d'un cœur droits, résistant aux exigences parfois stupides, parfois odieuses de

son parti, pour demeurer Mêle à sa conscience, il perdra tout crédit et Ton dira de lui que c'est un sauteur.

La nation française est comparable à une femme naïve et crédule qu'on voit donner son cœur ...et le reste au premier fumiste venu, s'il lui fait de belles phrases.

Pour être une maritorne, la plèbe n'en est pasmoins femme, et l'unique moyen de se faire aimer d'elle est de ne la point aimer... en lui déclarant d'ailleurs vivement son amour.

Insensible aux protestations sincères, mais maladroites de tendresse que lui fera Thonnôte homme, elle se pâmera toujours d'aise, rien qu'à entendre le gourgandin phraser.

Le malheur des peuples est qu'ils sont toujours gouvernés, non dans leur intérêt, mais dans celui de leurs gouvernants.

Du jour où la politique ne sera plus Tart de tromper le peuple, qu'elle se prévale de la Monarchie ou de la République, il y aura peutêtre plus d'honnêtes gens pour en faire.

Pour arriver soi-même en politique, il faut être tors et même retors, mais il faut être droit et très droit pour faire arriver la Justice.

Depuis le premier ministre d'un État jusqu'au plus humhle fonctionnaire, l'homme qui arrive en place se flatte toujours de mieux faire que son prédécesseur, mais il ne s'en soucie jamais. S'il ne commet pas précisément les mêmes bêtises, il en commet d'autres tout aussi pommées.

Bien souvent le peuple hue ceux qui l'aiment, tandis qu'il acclame ceux qui font semblant de l'aimer. Voilà pourquoi les premiers, s'ils sont

avisés, ne disputeront jamais aux seconds ses suffrages.

Grand merci de la politique, où il n'y a de succès possible que pour ceux qui asservissent leur conscience à un parti, voire même à l'une des fractions d'un parti, et de succès certain que pour ceux qui se jouent de leur conscience et de tous les partis I

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