‹ La promenade des AnglaisChapitre 15 sur 22 · SIGNES POUR RECONNAITRE LE PARISIEN · texte numérisé non relu

SIGNES POUR RECONNAITRE LE PARISIEN

On n^est pas Parisien par cela seul qu^on est à Paris. Ne- prenez jamais pour des Parisiens les gens que vous rencontrez aux bains de mer et qui vous disent : « Paris... oh ! Paris ! — il n'est que Paris ! — mon PariSj etc. »

On n'a tant d'enthousiasme que pour les ohû* ses qu'on espère ou qu'on regrette^ mais jamais pour celles qu'on possèdOi ^

On est Parisien comme on est spirituel j comme on est bien portant, -7 sans s'en apercevoiri

Le vrai Parisien n'aime pas Paris, mais il ne

peut vivre ailleurs.

Le poisson ne se réjouit pas d^être dans Teau, mais il meurt dès qu'il en est dehors.

Le Parisien médit souvent de Pariç, mais il ne s'en éloigne jamais pour bien longtemps.

Deux Parisiens se reconnaissent et s'accueillent à Dieppe, comme feraient deux Français en Sibérie.

Cependant, ils ne fatigueront pas leâ échos de leurs regrets de Paris ; ils savent bien quUls y seront bientôt de retour. Au contraire, ils admireront tout ce que vous voudrez, ils vous féUci* teront de ce que vous vivez en province, ils envieront votre sort — et s'en iront.

Le Parisien voyage comme on plonge, chacun plus ou moins, selon son haleine ; mais cette haleine varie d'une demi-minute à deux minutes et demie, et ne va guère au delà.

DD IREHIfiR JOUR DE L*AN

II faut rendre justice à tous et sur tout. Il y a une éducation dont nous avons admirablement profité : c'est celle que nous avons reçue au collége, — non que, pour la plupart, nous sachions fort bien le latin et le grec, ■— mais nous sommes restés imbus de la pensée que tout ce qu'il y a de raisonnable a été dit et écrit avant nous, et que, depuis sept cents ans, à peu près, le genre humain ne peut plus se permettre que de répéter et de traduire.

Le cerveau humain, grâce à ces études, est devenu une sorte de boite^ compartimehts, une

sorte de casier correctement étiqueté. Chaque tiroir contient, sous un titre collectif, tout ce qui a été dit et écrit sur un sujet par certaines personnes. C'est comme une sorte de friperie où les pauvres esprits viennent s'affubler à bon marché de vieux oripeaux et de vêtements de ha^ sard. — A-t-on à ^'expliquer sur un sujet quelconque, il serait long et difficile d'examiner le sujet sous ses diverses faces, de mettre au jour une pensée sienne^ et ensuite de l'habiller de vêtements neufs et taillés en plein drap. Il est bien plus simple d'ouvrir le casier correspondant) d'y passer eri revue les diverses idées j pensées et opinions émises sur ledit sujet, et d'y choisir ce qui semble le plus brillant ou le plus raisonnable. On ajuste ensuite la chose, on la rétrécit ou on l'élargit un peu, puis l'afTaire est faite ; vous avez une opinion, vous ne vous en êtes pas fait une^ mais vous en av^ choisi une parmi de vieilles opinions abandonnées, un peu fripées peut-ôtrcj un peu éraillées, ternies, fanées* Mais cela n'étonne personne par la hardiesse, et n'ofiense qUi que ce soit par la nouveauté.

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Exemple. On parle de Tamour : ouvrez le tiroir étiqueté Amour,

L*amoar est un lien charmant.

(Désaugiers.)

At regina gravi jamdudum saucia cura, Vulnus alit venis, et caeco carpitur igné.

{ Virgile,)

L'amour... l'amour! cruelle! ah ! le connais-tu bien? Pour toi, c'est un plaisir, et, pour moi, c'est un bien.

(Pamy.)

C'est ramour, l'amour, ramour.

Qui fait le monde à la ronde.

Et chaque jour, à son tour, Le monde fait l'amour.

{Les orgues de Barbarie.)

Quel bonhesir, en effet, quelle douceur extrême, De se voirfcaresser d'une épouse qu'on aime, De s'entendre appeler 'petit cœur, ou mon bon !

(Boileau,)

C'est Vénus tout entière à sa proie attachée. Etc., etc., etc., etc.

On remue, on cherche, puis on choisit ce qui va, à peu près, à presque toutes les conversa*

tions, et les trois quarts et demi des livres sont faits par ce procédé simple et peu coûteux. Ceux qui s'avisent de faire autrement, c'est-à-dire d'enfanter plus ou moins douloureusement des pensées nées réellement dans leur cerveau, au lieu d'y avoir été seulement couvées, sont en butte à l'animadversion publique,-et les opinions ainsi conçues et mises au jour sont considérées comme suspectes et appelées paradoxes. — Paradoxe veut dire littéralement : contraire aux opinions déjà exprimées. Ce nom appliqué à une pensée équivaut au reproche que l'on ferait à un enfant d'être enfant naturel. Heureusement que cela n'empoche ni l'un ni l'autre, ni la pensée ni l'enfant, d'otre beaux et bien faits, et quelquefois môme heureux.

Il est vrai qu'on pourrait bien répondre que, lorsqu'on n'a à dire que ce qui a été dit, on pourrait très-bien se taire, que la parole et la plume ne produisent en ce cas qu'un bruit parfaitement inutile dans Tair et sur le papier. — Mais cette réponse serait à son tour traitée de paradoxe par ceux qui n'ont rien à dire et ne veulent

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cependant pas se taire, et veulent produire dans le monde leur muse vôtue en arlequin, habillée de petits morceaux de toutes couleurs, lambeaux arrachés aux vieux vêtements des muses anciennes, dévalisées au coin d'une bibliothèque.

Tout ce que nous venons de dire a pour but de faire passer sans trop de scandale quelque chose de très- vrai, de très-raisonnable et de trèssimple, mais qui n'a pas encore été dit, je ne sais pourquoi, à propos du premier jour de Fan ; peut-être que cel^ n'en valail; pas la peine et que mon titre de paradoxe n'est qu'une prétention.

Il, est incontestable qu'à l'approche do la nouvelle année, la moitié des gens se préparent à traverser le 1" janvier comme des voyageurs craintifs se disposent à traverser une foret mal famée, ou un défilé qui a fait parler de lui. L'autre moitié des gens s'embusquent dans ce jour, — s'arment de vers ou de prose, — aiguisent leurs sourires, — ^astiquent leurs airs les plus tendres, essayent la pointe de leurs compliments, amorcent leurs souhaits et leurs vœux, — et se

tiennent prêts à tirer à bout portant sur les malheureux qui ne peuvent éviter de passer cette journée, lesquels malheureux en sortent la bourse aplatie.

Mais, malgré la terreur que ce jour inspire à la plupart des gens, et à moi en particulier, il m'est impossible d'en dire du mal et môme de ne pas l'aimer.

Il est agréable de recevoir, mais il est si doux de donner ! il est si charmant de surprendre, d'étudier chez ceux que l'on aime un désir, un

rôve ; de satisfaire ce désir et de réaliser ce rôve ! Non, certes, ce n'est pas un usage que je veuille détruire que celui d'échanger des paroles d'amitié et des présents au commencement de chaque nouvelle année.

, C'est une bonne chose de se dire à chacune de ces étapes de la vie : a Nous nous aimons encore, nous ferons encore ensemble ce relais qui commence, nous nous soutiendrons encore dans les chemins difficiles, nous nous encouragerons dans la fatigue, nous nous défendrons mutuellement contre les mauvaises rencontres. »

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C'est une rassurante occupation que de oomp? ter ses amis avant de se mettre en marche pour un nouveau combat.

Mais, s'il se fait ce jour-là tant de mensonges, si l'importunité et l'avidité viennent nous assaillir et nous dépouiller, cela tient uniquement à deux causes, et à deux causes .que nous nous fatiguons à créer nous-mêmes.

Cela tient à deux mensonges perpétuels dont nous sommes les auteurs.

Le premier mensonge est que nous décorons du nom d'amitié toute sorte de relations fondées sur la vanité, sur l'intérêt, sur l'ambition, et qu'il nous faut diviser les sentiments de notre cœur et l'argent de notre bourse en menue monnaie entre une multitude d'indifférents et quelques amis auxquels nous sommes loin de donner ce que nous leur devons.

Le second mensonge est que nous nous efforçons tous de paraître plus riches que nous ne le sommes, ce qui fait que, ce jour-là, il ne suffit plus de paraître plus riche qu'on ne l'est, mais qu'il faut l'ôtro en effet ; ce qui nous amène

naturellement à être plus pauvres que nous ne le sommes réellement,

Otez ces deux mensonges des habitudes de votre vie, portez votre existence au milieu d'amis naturellement vos égaux, ne vous fatiguez pas à humilier les gens en voulant paraître plus riche qu'eux et surtout que vous-môme, et vous verrez arriver le jour de Tan sans crainte et sans reproche^ •et vous cesserez de blasphémer contre lui.

C'est ce que je me promets tous les ans à moimême de faire l'année prochaine.

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