BRILLAT-SAVARIN ET LA GOURMANDISE
logie du Goûty de Brillat-Savarin ; j'avais vu, dans la gourmandise, la plus brutale, la plus égoïste, la plus bote des passions ; la lecture de Brillat'Savarin m'a rendu honteux de ne pas ôtre gourmand. En effet, quand on a vu tant d'esprit, de finesse, de gaieté, de philosophie chez un gourmand de profession, on regrette de ne pas avoir reçu de la nature les facultés nécessaires pour sentir et apprécier les plaisirs de la table; on s'estime affligé d'une infirmité et de la. privation d'un sens; on se met au rang, sinon des sourds et des aveugles, au moins de ceux qui ont l'oreille dure et la vue basse, et on envisage l'orgueil qu'on a manifesté de ne pas ôtre gourmand, conlme on envisage la sotte vanité dos gens qui sont fiers d'avoir des lunettes d'or, et qui toisent avec dédain ceux qui n'ont pas de lunettes.
N'avons -nous pas tous nos gourmandises?
Est-ce que je n'ai pas la gourmandise des couleurs et celle des parfums? est-ce que je ne m'enivre pas de chèvrefeuille? est-ce que je ne m'exalte pas à la vue des splendeurs du soleil
couchant? est-ce que la musique me laisse toute la froideur de la raison ? est-ce que, sous nés impressioBS enivrantes, — semblable aux i^n^nes qui trouvent les rues trop étroites, — il ne m'arrive pas de trouver trop étroites les voies humaines, les routes du possible, les chemins de la réalité ?
Je sais bien que la passion de la gourmandise a été parfois poussée un peu loin; mais quelle passion n'a pas ses excès? Certes, l'empereur qui engraissait ses poissons avec de la chair d'esclave qu'on jetait coupée en morceaux dans ses viviers semblera toujours avoir dépassé les bornes permises des plaisirs de la table; mate les gourmets romains qui reconnaissaient, au goût, les poissons pris à l'embouchure du Tibre de ceux pris entre deux ponts, et ne mangeaient pas les premiers; ceux qui rejetaient le foie d'un oie nourrie de figues sèches et n'admettaient que le foie de l'oie nourrie de figues fraîches, n'avaient rien de dangereux ni de rebutant; leur goût exercé ressemblait à Toreille d'Habeneck, qui, dans un concert de deux cents instruments, rap-