‹ La promenade des AnglaisChapitre 4 sur 22 · ROI DE SU KDE · texte numérisé non relu

ROI DE SU KDE

Charles XII est peut-être le monarque dont la vie offre le plus de singularités. Personne n^eut un courage plus opiniâtre, une plus grande puissance sur soi-même, ni, à un plus haut degré, le don de faire passer sa volonté dans l'esprit de ses soldats. Si nous parlons d'un prince dont rhi«toire a été écrite par Voltaire, c'est avec l'espoir d'apprendre à nos lecteurs des détails dans lesquels le cadre que Voltaire s'était imposé ne lui a permis d'entrer que sommairement, et les engager à lire ce livre remarquable qui joint à

118 LATROMENADE DES ANGLAIS

la vérité de l'histoire l'intérêt du roman de chevalerie le plus fécond en événements et en aventures bizarres.

Charles XII avait quinze ans lorsqu'il perdit son père Charles XI, le monarque le plus absolu de son temps. Les lois et les usages delà Suède permettaient au jeune prince de succéder immédiatement à son père; mais le roi moufant en avait autrement ordonné. Par son testament, il avait reculé la majorité de son fils jusqu'à l'âge de dix-huit ans, et confié le gouvernement de la Suède à sa mère Edwige-Éléonore de Holstein, assistée d'un conseil de régence. Dès sa plus tendre enfance, le jeune prince avait montré le goût le plus vif pour les exercices violents. A sept ans, il montait un cheval aussi bien que le plus habile écuyer ; jamais on n'avait vu de chasseur plus intrépide. Un de ses plaisirs favoris était de se mettre dans les rangs des soldats et de faire l'exercice avec eux.

Du reste, il avait montré dès ses premières années une grande force de volonté et une aptitude

non moins grande à tout ce qu'il lui'avaitplu

PREMIÈRE VICTQIRî: DK CHARLES XII 119

cl'*^i-IDprendre. A dix ans, U parlait lo suédois,

l'*-Et'llem9,nd, le français ot le latin.

XUn jour qu'il examinait avec curiosité ce qui s^ "tTOUvait dans le cabinet du roi son père, son ^"t^^^ntion fut attirée par deux cartes : Tune repré- ^^^■^x-feiit une ville de Hongrie prise parles Turcs, ^"^ X'*^utro Riga, capitale de la Livonie, conquise P^x* les Suédois. Au bas de la carte de la ville ^^^^^x:i- groise, il y avait ces mots tirés de TÉcriture ie :

Dieu me Va donnée, Dieu me l'a ôtée^ Que le nom du Seigneur soit béni!

prit un crayon et écrivit au bas de la carte ^iga :

Dieu me l'a donnée,

Le diable ne me Votera pas!

la princesse Edwige, qui sentit tout d'abord

^^^^ le pouvoir est une- douce habitude qu'il est

^"Eficile de perdre, employa tous les moyens

^^^elle put imaginer pour encourager ces goûts

^^ jeune Charles et l'amener à s'y livrer ^sgçjç

exclusivement pour qu'il n'eût ni le temp^' ni le désir de songer aux affaires publiques et aux ennuis si recherchés du pouvoir.

Mais, un jour, le prince s'était livré avec quelques soldats à un de ses plus vifs plaisirs : il • avait chassé l'ours, et d'une manière qui n'a aucun rapport avec la chasse à laquelle se livrent aujourd'hui les princes les plus belliqueux.

Voici comment cette chose s'exécutait :

On entourait de filets à fortes mailles une partie du bois dans laquelle les chiens et les hommes s'efforçaient de faire entrer les ours. Les chasseurs, placés derrière les filets, à d'assez grandes distances les uns des autres, n'avaient pour armes que des épieux de tois durci.

Un ours d'une grosseur monstrueuse se précipita en furie vers l'endroit de l'enceinte où était posté le jeune roi; il était tout couvert de son propre s&ng et de celui des chiens qui avaient dû l'attaquer; Técume sortait de sa gueule et le feu de ses yeux; ses cris retentissaient dans toute la foret et inspiraient de la terreur môme aux plus hardis. Quand il se vit pris dans les filets, sa rage

psi^iTiit redoubler encore, il se mit à les mordre et ^ 1-C3I5 déchirer.

ic roi était seul à cet endroit, et, comme, pour chasse^ les filets entourent un grand espace, le monde était fort loin de lui. , 'ours réussit à rompre le filet et s^élança sur

était un danger contre lequel la puissance Xc rang ne pouvaient rien. Charles n'avait de ^<^ciours -à attendre que de son courage, de sa *^^^*^cie et de son adresse.

IX évita le premier choc de la bcte, puis un ^^^"Onbat à mort s'engagea entre elle et lui; le g-froid de Charles le sauva, il réussit à Ta- :re à coups d'épieu ; quand on arriva à son -ours, l'ours mourant était à terre et s'efforçait ^^ finement de se traîner jusqu'à son ennemi.

ILies soldats qui chassaient avec lui furent

^^Xiarmés de l'audace et de la vigueur de leur roi,

^t toute la foret retentit de leurs acclamations.

Charles, enivré de ce succès, fit, le môme' jour,

ïaire, comme de coutume, l'exercice à sa garde.

Sa victoire du matin s'était répandue, et les sol-

dats l'accueillirent par des cris répétés de « Vive Charles XII ! 5)

Il se redressa, et, avec un air noble et fier qu'on né lui avait pas encore vu, il dit à ceux qui l'entouraient :

— J'ai du cœur et de la force ; mais je suis honteux de ne m'en servir que contre les hôtes des forets ; je suis honteux aussi de voir de si bons soldats ne me servir qu'à faire la parade; je veux être roi, Dieu me donnera ce qui me manque dans l'intérêt de mon peuple. Quel est le mot d'ordre ?

On lui dit le ^lot d'ordre, qui était aussi insignifiant que ces mots le sont d'ordinaire, [j

— Il est temps, dit le roi, que ces braves gens ni moi ne recevioîis plus l'ordre d'une femme. Vous aurez pour mot d'ordre aujourd'hui : Avec Valide, de Dieu. .

De ce jour, Charles fut roi : il fit savoir à son aïeule qu'elle conserverait à la cour tous les honneurs attachés à son rang, et, de sa part, le respect et la déférence qui lui étaient dus, et qu'il ne perdrait jamais pour elle, mais qu'ir croyait çlevoir prendre les rôneg du gouvernement, et

qu.*"!! ne négligerait rien pour que personne n'eût à s'^on plfi^indre.

Jy^ ce moment, tout changea autour de lui , et • lui-môme s imposa les devoirs les plus rigoureux. Il ^Arait toujours aimé la parure et les habits éclatants, le velours, la soie et les rubans. Il prit dès lors l'habit des simplas soldats et ne le quitta plus. ïl a^nnonça qu'il ne boirait jamais plus de vin, attexidu que, si les hommes privés n'ont pas trop dô toute leur raison pour se conduire dans la vie, ' ^^ prince surtout ne devait jamais s'exposer à altérer la sienne , môme momentanément ; il ^^^^it à peine quinze ans quand il prit cette résol^tionj et il n'y manqua jamais.

Il exila de sa cour tous les plaisirs qui pou-» vaient le distraire des occupations sérieuses et . ^^ gouvernement, ne cherchant ses plaisirs et se^ récréations que dans le maniement des armes ®^ l'étude de la stratégie.

*ïrois princes ne tardèrent pas à lui fournir

'^^casion d'appliquer sérieusement ses études

Militaires : Frédéric IV, roi de Danemark ; Au-

Ç^ste, ro} de Pologne, et Pierre Alejçiovitz, czar

de Moscovie, prirent à la fois les armes contre lui.

Aux yeux de tout le monde, attaquée simultanément par trois puissances et commandée par un prince de dix-sept ans, la Suède sembla perdue. Charles n'hésita pas et marcha droit sur Copenhague. Lorsque les Danois virent sa frégate jeter l'ancre vis-à-vis Humblebech, à trois lieues de Copenhague, ils rassemblèrent en cet endroit toute leur cavalerie ; on plaça, en outre de l'infanterie et de la cavalerie derrière de formidables retranchements.

Le roi montrait un sang-froid inaltérable ; de temps en temps seulement, à l'aspect des préparatifs que faisaient les ennemis pour le recevoir, on voyait ses yeux lancer des éclairs et ses mains se crisper d'impatience. *Ce n'était plus là une parade dans la cour du palais, c'était une bataille, une vraie bataille.

Il s'élança dans une chaloupe avec l'ambassadeur de France, qui n'avait pas voulu le quitter, et le comte Piper, son premier ministre, et la chaloupe s'avança à force de rames, malgré l'artillerie et la moudqueterie des Danois, qui s'effor-

çaîent d'empocher le débarquement. A trois cents pas du rivage, Charles XII ne pouvant plus contenir son impatience, saute par-dessus le bordage de la chaloupe et se jette dans la mer, l'épée à la ri^aîîi, ayant de l'eau jusqu'à là poitrine. L'ambassadeur de France et les officiers qui l'entoui*aîont s'empressent de le suivre. Le prince ^^ïï-tinue sa course sous les coups de fusil des ^ïxrxemis. Pour cette fois, les fusils n'étaient plus ^h^x*gés à poudre comme pour l'exercice et la Petite guerre-, et Charles, se retournant vers le ^^^3 or Stuart, qui le suivait dé près, lui demanda ^^ C£ue c'était que ce sifflement qu'il entendait à ^^s oreilles.

^^-— Sire, dit le major, c'est le bruit des balles ^^^on vous tire.

Bon, dit le roi, ce sera dorénavant ma

^^^ssique.

Gomme il parlait encore, le -major reçut une ^^He à l'épaule, et un lieutenant tomba mort à *- ^ Vitre côté du roi.

Arrivé au rivage, le roi mit ses troupes en ^"^clre et força les retranchements des Danois;

pui3 il se mit à genoux sur le champ de bâtai et rendit grâces à Dieu. Le 5 du mois d'août, roi de Danemark fut obligé, pour sauver la ca t9,le de ses États, de demander une paix onérei . pour lui, et dut se trouver heureux de Tobter Alors, Charles XII tourna ses efforts contre i deux autres ennemis. Le roi de Pologne inv tissait la ville c^e Riga, cette ville que le dia ne devait pas ôter à Charles, et le czar Pie s'avançait 9,veo cent mille hommes. Le roi A guste fut bientôt forcé de lever le siège, et, pc la première fois, Pierre et Charles se trouvère en présence et commencèrent cette lutte achî née qui devait si longtemps exciter l'attention toute l'Europe et l'admiration de la postérité. Le czar Pierre est un des plus grands homn dont l'histoire fasse mention ; il avait trouvé de les Moscovites un peuple encore sauvage , se lois, sans discipline, sans arts, sans science lui-même était fort ignorant ; il commença \ apprendre lui-môme ce qu'il voulait enseigne son peuple, voyagea, recueillant partout ce qi trouvait de bon et d'utile.

PREMIERE VICTOIRE DE CHARLElg XII 127

En Hollande, alors la seule puissance maritiine tl'Etirope, il se fit inscrire sur le rôle dos ouvriers charpentiers, et travailla avec les autres sur les ports, Dans la peu de temps qu'e ce travail lui l^-issait libre, il étudiait les mathématiques.

Puis il revint en Russie, escorté de savants et d'artisans, habiles; il établit des académies, des l'^primeries, des bibliothèques ; des palais et des bfttîiïiénts réguliers s'élevèrent au milieu des ^^les et hideuses huttes moscovites. En quelques ^n.nées, il fit pour ses sujets ce que n'auraient pu laire sans lui cinq cents ans d'efforts et de proff^ès successifs.

tes deux princes se rencontrèrent devant

aV a.i^a vers la fin du mois de novembre, à une

époque où dlordinaire les troupes, renfermées

^^xxs leuy^ quartiers d'hiyer, se reposaient de

*^Urs fatigues et attendaient les premiers rayons

^ Soleil printanier pour recommencer laj guerre.

^^ czar avait 80,000 hommes^ et alla au-deyant

^ 30,000 qu'il attendait pour enfermer Charles

^^tre deux armées.

* ï^our le roi de Suède, il avait débarqué à Riga

avec 16,000 fantassins et 4,000 cavaliers; mm^^ ^> dans son impatience, il avait pris le devant a%/"^^ sa cavalerie et 4,000 hommes d'infanterie. ^^ se trouva bientôt à la tôte de ses 8,000 homn:^^^^^ en présence de 80,000 Moscovites.' Chaque Slti»-^" dois se trouvait avoir dix hommes à combattrr^^' Charles se mit à la tôte de sa petite armée ^* marcha droit à l'ennemi. En deux jours, il e porta tous les avant-postes, et, le 30 n vembre 1700, l'affaire s'engagea à la baïonnet^ entre les deux armées.

Le roi, qui ignorait que le czar ne fût pas da le camp, s'exposa à plusieurs reprises pour chercher et le combattre.

La légèreté avec laquelle le czar avait romp la paix sous les plus frivoles prétextes, était u manque de foi cjui exaspérait un jeune prin plein de .franchise et de loyauté chevaleresqu Toujours au premier rang, il ne tarda pas à avoi un cheval tué sous lui; il monta un autre chev^» — - * et reçut une balle dans la gorge ; mais la bail déjà amortie par la distance, fut arrôtée par le plis de son énorme cravate noire et ne fît que I

effleurer la peau. Quand son cheval tomba, il sa\xta légèrement sur celui qu'on lui présenta en disant gaiement : « Ces gens-ci ne me laissent pas négliger mes exercices. » Après trois heures d'un comb9.t acharné, les retranchements des Moscovites furent forcés de toutes parts ; le roi poursuivit Taile droite jusqu'à la rivière de Narva ; c'était un étrange spectacle que de voir ^n. peu moins de 4,000 hommes qui en poursuivaient près de 40,000. Le pont rompit souâ l^s Russes fugitifs et un grand nombre périrent dans les flots; le général en chef de l'armée ïï^oscovite, les généraux sous ^es ordres et tous les principaux officiers vinrent se rendre au roi^ Toute l'armée ne tarda pas à cuivre cet exemple ; ^1 Se trouva un moment où chaque soldat suédois ^'v^ait cinq prisonniers; mais Charles XII les ^^nvoya libres et fit môme donner de l'argent à ^^\ix des officiers qui en manquaient. Puis il ^^tra victorieux dans Narva.

11 n'avait pas encore dix-huit ans.

En 1328, de petits enfantB s'ébattaient gaiement sur la place du village de la Motte-Brôon, près de Rennes j lorsque tout à coup leurs jeux se trouvèrent interrompus par ce cri : « Gare au mauvais! » jeté par Tun d'eux, qui prit aussitôt / la fuite à toutes jambes. Ses camarades l'imitèrent : en un instant la place se trouva vide, et, quand Un jeune garçon, qui pouvait compter

quatorze ansj arriva^ il ne restait plus personne. A la vue de la terreur qu'il inspirait a tous ces

Eti 1328, de petits enfanta s'ébattaient gaiement sur la place du village de la Motte-Brooii, prèi3 de Rennes j lorsque tout à coup leurs jeux se trouvèrent interrompus par ce cri : a Gare au mauvais! » jeté par Fun d'eux, qui prit aussitôt / la fuite à toutes jambes. Ses camarades Timitèrent : en un instant la place se trouva vide, et, quand Un jeune garçon, qui pouvait compter quatorze anSj arriva, il ne restait plus personne.

A la vue de la terreur qu'il inspirait à tous ces

. 134 LA PKOMENADE DBS ANGLAIS

Il fit, dans les poches de son pourpoint, une ample provision de pierres, et spudain le buffle se trouva assailli d'une grcle de cailloux qui vinrent tour à tour le frapper, soit au poitrail, soit dans les jambes.

Le puissant animal se leva avec une sorte de difficulté; puis, quand il se trouva sur ses jambes, il regarda fixement le querelleur qui Fattaquait. A Tinstant même, celui-ci lança une pierre qui vint frapper Tanimal dans rœil.

Il fallait le voir soudain bondir, jeter un long mugissement de douleur, et s'élancer sur Tassaillant, qui prit la fuite de toute la vitesse de ses jambes. Mais le buffle, irrité par la douleur, courait aussi vite que lui, et ne tarda pas à l'atteindre. /

Soudain Bertrand tomba cruellement blessé d'un coup de corne dans le dos.

Il allait infailliblement périr sous les pieds du buffle furieux, quand un jeune fermier, témoia de toute cette scène, accourut, sa fourche à 1 main, et en frappa le buffle par derrière.

biif fie se retourna, courut sur ce nouvel ennemi, et laissa de la sorte à Bertrand le temps de se relever.

^4ais l'intrépide petit garçon, à peine debout, vint aussitôt à l'aide de celui qui l'avait secouru «i courageusement et si à propos. Quoique blessé, il ramassa une corde laissée près de là, la Jeta dans les jambes du buffle, et parvint aie terrasser. Sur ces entrefaites, d'autres personnes

accoururent, et l'on se rendit tout à fait maître <^le l'animal.

Sanglant et couvert de poussière, Bertrand ® 'avança vers le jeune fermier qui lui avait porté ^<^ïi secours.

— - Merci, Jacques Plougastec, lui-dit-il, merci ! ®* d'autant plus merci que j'avais toujours été léchant pour toi. Tu m'as rendu le bien pour ^® ïtial, je te revaudrai cela, et je jure Notre- E^ame que n'importe où, n'importe quand, tu ^^ trouveras pour toi prêt à entreprendre tout ^^ <jui sera bon et loyal, bien entendu.

]36 > LA PROMENADE DES ANGIlAIS

Cinq années s'écoulèrent.

Cinq années! Que d événements peur^^'^^j durant cet espace de temps, tout à la foi^ ^^ court et si long, survenir dans l'existence d'^-*^ homme! Cinq années s'étaient écoulées, et tai^*® la Bretagne, do paisible et riche qu'elle était, ^®

trouvait déchirée par la guerre civile : Jean ^^ Montfort et Charles de Blois se disputaient ^'* malheureux pays ; ses habitants, ou plutôt lei:i^^ seigneurs, avaient pris parti pour l'un ou po^^-' l'autre de ces deux prétendants, et il en résult^'^ des batailles livrées, des villes saccagées, villages en ruines : partout la désolation et mort. La terre restait sans culture.

— Hélas! disaient les paysans, à quoi bon c\X^^ tiver des terres que les gens d'armes foulero^^* sous les pieds de leurs chevaux? A quoi ho^ ensemencer, pour que le blé soit mangé vert p^^^ ces chevaux, comme de l'herbe?

Jamais on n'avait vu semblable misère; c^'^%

dit un historien du temps, le plus grand malheur qui puisse arriver à un pays, c'est d'avoir deux rois : autant vaudrait deux soleils à la terre.

Jacques Plougastec, marié depuis trois ans,

dans la châtellenie du Fougeray, était devenu

un fermier laborieux, ^t fort désolé de la guerre ; Bertrand , un chevalier déjà fort en renom, quoique jeune, et qui, s'il n'était pas beau et plaisant pour les dames', comme il aimait à le dire, faisait, en revanche, peur aux ennemis. Chargé d'aller en Angleterre avec les deux fils de Chjarles de Blois, qui devaient servir d'otage à leur père, tandis que ce dernier viendrait, en France et en Bretagne, aviser aux moyens de se procurer sa rançon, Bertrand s'était acquitté do ces fonctions importantes avec une dignité et un savoir-faire qui lui valurent les éloges unanimes de toute la cour d'Angleterre.

Il ne brilla pas moins dans les tournois, et il revint en Bretagne avec le renofn d'un parfait chevalier.

A peine de retour, il apprit que les troupes de

Charles de Montfort venaient de s'emparer du château du Fougeray.

, — Il y a trois jours qu'ils en sont maîtres, dit-il ; qu'ils y fassent la soupe demain, et nous irons la manger à leur place. Y a-t-il ici quatre hommes résolus et prêts à me suivre, et à entreprendre un coup hardi avec moi?

Tous ceux qui l'entendiretit se levèrent.

— Eh bien, dit-il, par Notre-Dame, nous irons tous !

Il donna des instructions, et, trois heures après, quatre bûcherons se trouvaient à la nuit tombante sous les créneaux du château du Fougeray.

— Holà! hé! crièrent-ils à la sentinelle, abaissez la herse ; voici deux charrettes de bon bois pour passer l'hiver; et elles doivent être les bienvenues, car le seigneur de Craon, qui vous commande, a envoyé un varlet donner ordre d'aj^^^ porter ici du bois, sûr l'heure.

La sentinelle appela un autre homme d'arir:^^ qui descendit pour lever la herse.

Alors, les quatre bûcherons firent avancer ^^^^^

voiture; mais, à peine entrés sous la voûte, une des roues se brisa, et la voiture se trouva gisante.,

— Le diable d'enfer vous arde la gorge!

s'écria l'homme d'armes. Avant un quart d^heure, la herse ne pourra pas fermer cette issue.

— Et, quand elle la fermera, ce ne sera pas toi qui seras chargé de ce soin, répliqua un des bûobérons, en frappant l'homme d'armes d'un coup de dague qui le tua raide.

Un de ses compagnons donna, par un coup de sifflet, le signal qu'attendaient dans un bois voisin, deux cents hommes en embuscade, et, un quart d'heure après, suivant les paroles du chevalier Bertrand, les soldats mangeaient la soupe qu'avaient apprêtée, dans le château du Fougeray, les hommes d'armes du comte de Montfort.

Après souper, le chevalier Bertrand voulut,

suivant son habitude, visiter les prisonniers, afin

^6 relâcher les gens de menue condition, et

^6 Ue garder que ceux en état de payer rançon.

'^^l'iïii les premiers, il s'en trouva un qu'il re-

connut sans peine pour Jacques Plongastec. Il le fit avancer.

Jacques regarda en tremblant le chevalier, que cinq ans, son armure et sa barbe ne lui permettaient pas de reconnaître.

— Écoute, lui dit-il, que je t'apprenne le sort qui t'attend.

Jacques crut que c'en était fait de sa vie.

— Écoute. Je te donne la plus belle ferme de la châtellenie du Fougeray ; je te donne cinquante bœufs et vaches à'ton choix, et deux cents arpents de terre, sans compter que je ferai graver en grosses lettres, sur ta porte, cette inseription accompagnée de mon blason :

sous LA PROTECTION DU CHEVALIER BERTRAND DU GUESCLIN.

Gare à qui s'avisera d'y toucher, il s''en repentira. J'en jure Notre-Dame, je tiendrai parole.

Jacques Plougastec regardait le chevalier avec une stupéfaction qui tenait de l'hébétement; il croyait rêver.

— Tu ne te souviens donc plus, repartit le chevalier, d'un mauvais petit gars qui tuait tes poules, volait tes pommes, et tourmentait tes buffles? Tu n^ te souviens donc plus qu'au lieu d'aller le dénoncer à sa nïère, tu te contentais de dire : « Cela est jeunesse qui se passera? » Tu no te souviens donc plus que, sans ton courage, il serait mort, occis par le plus gros vilain buffle que j'aie jamais vu? Il a promis det'ôtre en aide au besoin, et le besoin est verni. Sois donc riche et heureux; et, si jamais quelqu'un te chagrine, ou touche aux biens que je te donne, dis-lui : ce Gare au chevalier Bertrand Du Guesclin ! » et viens me trouver.

En 1359, Du Guesclin défendait Dînan, assiégé par le duc de Lancastre, ^et une trêve était survenue, suivant l'usage assez commun alors de suspendre, pendant quelque temps, lesjiostilités, afin do laisser aux combattants des deux partis

. cédèrent aux sollicitations de Du tiuesclin , e^^^^ décidèrent que le combat aurait lieu sur l'heurc^^'

On se rendit donc dans l'emplacement où s - ^ trouvait rassemblée pour le tournoi toute la ixc^^" blesse des deux armées, et un héraut fit assavoir ^ que monseigneur Bertrand Du Guesclin dema^^^^' dait le combat à outrance contre le sire Thom^»-^ * de Cantorbéry.

Alors ce dernier parut dans Farène, et bient< le cri des deux parrains, et du maître du camp Laisser aller! se fit entendre.

Bientôt, les lances furent brisées ; alors; le

— — ^ deux chevaliers sautèrent à bas de cheval e

vinrent l'un sur l'autre, la hache d'une main e

la dague de l'autre. Le combat fut long et ter

rible ; car les deux chevaliers montraient la mem

adresse et la môme force.

Thomas de Cantorbéry porta sur la tôte de Du Guesclin un coup de hache si terrible, que le casque du chevalier breton s'en brisa et laissa son front nu et sans défense.

Jacques Plougastec, qui priait à deux genoux en regardant cette lutte terrible, crut que c'en

POUn UN BUFFLE 145

était fait de son bienfaiteur et sentit son cœur défaillir.

Mais Du Guesclin, rapide comme Téclair, se ]ôta sur son adversaire ébranlé par le coup qu'il ^•vait porté ; et, introduisant le fer de sa hache dans la visière de Thomas de Cantorbéry, il 1 attira à lui et retendit sur l'arène : là, le tenant couché, il posa un pied sur sa poitrine et dit :

— Ah ! sire Thomas de Cantorbéry, vous avez ^^ulu m'insulter, et toucher à ce qui se recommandait à la loyauté môme des ennemis; eh *^*^n, je vous fais connaître, en présence de tous, P^Ur un traître, un félon et un méchant, bon à ^^ïibattre contre des enfants et des vassaux sans

Cependant,, le sire Thomas de Cantorbéry

^^Uffait sous sa visière et allait périr. Les hé-

^^ts d'armes voulurent s'avancer et venir à son

^^C3, en le débarrassant de son casque.

"^-- Non point vous autres, s'écria Bertrand

^ Guesclin; non point vous autres! que per-

^ïlne n'y touche : c'est à celui qu'il a outragé

à lui donner la vie, si cela lui plaît toutefois. — Holà, mon brave Jacques Plougastec, venez ici et voyez ce que vous voulez faire de ce chevalier qui, au mépris de la trôve, a brûlé votre f eçme, tué votre femme et vos enfants, et vous a amené ici prisonnier poings et pieds garrottés.* Prenez une dague, et donnez-lui le coup de grâce : ou bien mettez-le à rwQon ; amssi fort qu'il vous plaira, et je jure sur Dieu et Notre- Dame qu'il payera !

— Son sang seul pourrait payer le samg do mes enfants et de ma femme ; mais qu'il ait la vie sauve, répondit Jacques Plougastec,

Le chevalier Thomas de Cantorbéry se releva enfin, au milieu des huées et des cris insultants de tous les spectateurs : le duc de Lancastre lui intima l'ordre de sortir de la lice et de retourner en Angleterre.

Le duc de Lancastre voulut, en outre, que la maison de Jacques Plougastec fût rebâtie aux frais du sire de Cantorbéry, et il donna ordre à ses troupes de la respecter, n'importa les chanoe^ de la guerre.

]POUR UN ËUFFLE 147

Elle subsistait encore deux siècles après la mort du chevalier, avec cette inscription en anglais, en français et en bas breton :

sous LA PROTECTION BU CHEVALIER BERTRAND DU GUESCLIN.

TRADUIT DR l'aLLEMAND

Adieu aux champs ! voici venir novembre avec ses brumes et ses jours de quelques heures. Un grand feu brille dans Tâtre; je suis seul. Ce soir, cependant, j^eusse aimé une nonchalante causerie, et mes regards s'arrêtent tristement sur ce grand fauteuil vide à l'autre coin de la cheminée.

Que fait-il , qu'il me laisse ainsi seul, celui avec qui j'ai partagé non-seulement les plaisirs, mais lespeinesdelavie,rhôtedéjàanciendemonfoyer?

Malédiction sur lui et sur la soirée qu'il va passer!

Puisse-t-il entendre, au milieu d'un cercle d'enthousiastes admirateurs, M. Frederick Lemaitre glapir le drame !

Ou, s'il est au Théâtre- Italien, je lui souhaite auprès de lui cinq ou six dilettanti parisiens admirant tout haut, récitant leurs impressions soudaines et traduisant librement de l'italien leurs exclamations involontaires.

Ou, s'il est flans un salon, qu'il tombe au milieu de quelques faux artistes, de quelques-uns de ces littérateurs qui n'écrivent pas, de ces peintres qui ne peignent pas , et qui lui diront que son ôhapeau est nature-, que ses bottes sont nature.

Assez! il faut être indulgent, môme pour ses amis.

Auàsi bien, j'ai trouvé un moyen dépasser ma soirée; il est facile d'être indulgent quand on n'est plus en Colère.

Je vais raconter une histoire que m'el narrée un oncle qui court en ce moment lé nord de l'Allemagne ; cette histoire s'adresse à ceux qui, comme môi^ sont seuls au coin du feU.

KBUP HEURES 151

E>'\ine tour voisine de la maison du maître de chapelle Sellner, la voix du garde de nuit avait lugxxlirement ôrié :

Il est neuf heures !

'•— Neuf heures ! dit Adélaïde.

-— - Neuf heures ! dit Sellner.

Et Sellner posa sa flûte ; Adélaïde laissa reposer sa harpe. Tous deux se rapprochèrent l'un dô l'autre.

— Neuf heures ! dit Sellner, c'est l'heure de î^c^tre premier rendez-vous , la veille de mon ^^part pour Vienne, quand j'allai chercher la fortune piour revenir près de toi,

"^-^ Neuf heures ! dit Adélaïde , c'est l'heure où '^^^n père nous fit agenouiller devant lui et nous ^^^na sa bénédiction.

— Te souvient-il , dit Sellner , de cet air que s^x^vent alors nous jouions ensemble ?

— Je m'en souviens : c'était une pure et céleste ^^x^monie*

Et tous deux, sans se consulter, reprirent leur instrument et jouèrent ensemble un air qui leur rappelait de si doux souvenirs.

A quelque temps de. là, la santé d'Adélaïde était visiblement altérée ; une triste pâleur avait remplacé sur ses joues l'incarnat duveteux de la poche.

Ils avaient été si heureux ! cela ne pouvait toujours durer.

L'homme qui se laisse aller au bonheur me semble toujours un jeune homme de famille qui,

avec l'aide des usuriers, dépense en un an son patrimoine, et à qui chaque jour de folles joies amène la hideuse pauvreté.

Un soir , Adélaïde sortit de l'assoupissement léthargique où, depuis quelque temps, elle était presque toujours plongée.

. — Sellner, dit-elle, jouons cet air que nous jouions ensemble.

Scilner vit un rayon d'espoir ; tout d'ailleurs semblait réjouir l'âme ; Vàir tiède du printemps pénétrait par les fenêtres entr'ouvertes ; un vent léger faisait frissonner le feuillage des arbres^

et dans la chambre s'exhalait le parfum des premières roses que Sellner était allé cueillir pour Adélaïde. .

Tandis qu'il accordait la harpe :

— Mon ami, lui dit Adélaïde, quand je serai morte, mon âme reviendra sur la terre pour t'entourer d'amour , elle ne remontera au ciel qu'avec la tienne.

Puis elle se mit à sa harpe et accompagna son mari avec une vigueur qu'elle n'avait jamais eue ; puis, quand arriva la fin de l'air, à la dernière vibration de la harpe, sa tôte tomba sur sa poitrine : son âme était montée au ciel confondue avec ce son harmonieux; elle était morte; et le garde de nuit cria :

— 11 est neuf heures !

Sellner aussi faillit mourir de désespoir. Il abandonna sa maison, puis il revint : il avait besoin de revoir les lieux où Adélaïde était morte. Alors, il s'enferma dans sa maison, refusa de voir ses amis, renvoya ses élèves et jeta sa flûte loin de lui.

Ainsi que me le disait dernièrement une femme

154 LA PROMENADE DES ANj&LAIS

d'esprit et de cœur, la musique est un ami qi vous abandonne dans les grandes douleurs.

Il laissa la chambre d'Adélaïde telle qu'el i,< ^ était lors de sa mort ; la harpe resta devant 1< fauteuil.

Un an s'écoula ainsi sans que Sellner vôilli recevoir la tnoindre consolation ; loin de là, il a plaisait à nourrir sa douleur par tout ce que !■

souvenirs pouvaient lui apporter de pluâ poignant. Souvent il allait visiter la tombe d'AA^* laide ; il se plaisait à l'orner des fleurs qu'elle aimait; puis il emportait Une des fleurs q^i s'étaient épanouies sur cette tombe. Il y avait en elle quelque chose de sa femme, son parfum Iw semblait la douce haleine d'Adélaïde.

Un soir, c'était au mois de ttiai, il alla cueiU^^ des roses, et les plaça dans la chambré , pui^ ^^

s'assit à la place qu'il occupait un an aupal^' . vaut.

Uâir tiède du printemps, pénétrait par ^^

fenêtres entr' ouvertes; un vent léger faisait fr^^*

sonner le feuillage des arbreSy et dans la ùhàrVklP^^

$'exhàlait lé parfum de^ premières roM$.

NBUF HBURBS 155

Les souvenirs les plus douloureux ont leur charme; Sellner se laissa entraîner par la magique puissance de ses souvenirs de mort et de désespoir; il prit une flûte et joua l'air favori d'Adélaïde.

Mais à peine eut-il commencé, que les vibrations harmonieuses de la harpe raccompagnèrent. Ses cheveux se dressèrent, son sang se ï^froidit; il s'arrêta» Mais à peine cessèrent les sons de flûte, que la harpe cessa de résonner ; il ^prit l'air, et la harpe recommença à raccom" Paguer.

Le garde de nuit <5ria :

— ■ Il est neuf heures !

^ellner tomba par terre sans connaissance.

On le trouva le lendemain encore sans mouve- ^^nt ; le médecin le fit mettre au lit ; mais, le ^i^i Sellner se releva, alla cueillir des roses, et ^^vint dans la chambre, où il reprit sa flûte, et ^^tendit encore la harpe l'accompagner jusqu'au Moment où il fut interrompu par là voix du garde ^nuit

Une fièvre dévorante le saisit sans queperf

sonne pût lui faire avouer ce qui s'était passé; seulement, la nuit, il s'écriait :

— Adélaïde, tu ne m'avais pas trompé ; ton âme ne m'a pas quitté, elle ne montera au ciel qu'avec la mienne.

Chaque jour augmentait son mal, sans qu'on pût le décider à avoir recours à l'art des médecins. Le soir, il s'enfermait dans la chambre de la morte; et, là, quand neuf heures avaient sonné, il passait le reste de la nuit à pleurer. Le pauvre Sellner était hâve et pâle à faire pitié ; ses yeux avaient un regard fixe et pénétrant ; son corps no se soutenait plus qu'avec peine.

Un soir, le médecin résolut de l'épier pour savoir, malgré lui, comment il alimentait le mal qui le tuait; il se cacha dans la chambre, le vit revenir chargé de roses fraîches cueillies, les mettre dans les vases, et s'asseoir dans son fauteuil, puis attendre.

Uatr tiède du printemps pénétrait par les fenêtres enir' ouvertes; un vent léger faisait frissonner le feuillage des arbres^ et dans la chambre s'exhalait le parfum des premières roses.

— Adélaïde, dit Sellner, quand ton âme viendra-t-elle chercher la mienne ? quand toutes deux remonteront-elles au ciel confondues dans un son harmonieux ? N'y a-t-il pas assez longtemps que je t'attends en pleurant?

, A ce moment, un vent frais pénétra dans là chambre et porta l'odeur des roses sur les lèvres du maître de chapelle.

— Adélaïde, s'écria-t-il, que ce baiser est doux ! il a attiré mon âme sur mes lèvres. Viens la prendre.

Il attendit.

Puis il prit sa flûte et commença.

Alors, la harpe vibra et accompagna Sellner.

Le médecin, terrifié, sortit de sa cachette; Sellner l'aperçut, et, sans parler, lui fît signe de garder le silence.

Il s'était arrêté un moment, et les sons de la Jiarpe avaient cessé ; mais, quand il reprit l'air, CïUe recommença à l'accompagner.

Le médecin écoutait; saisi d'une sainte et mystérieuse horreur, à peine il osait respirer, tandis cjue Sellner, les yeux brillante d'espoir et de bon-

heur, s'enivrait des accents célestes de la harpe.

A la fin de Pair, il s'arrêta ; la harpe se tut.

Lé médecin s'avança vers lui, Sellner lui fit signe de rester eii place. Puis , feur sa flûte, il joua un autre air, un air dé gloire et de triomphe, un air qu'aucun mortel rfavait jamais entendu; un air pur et céleste; le dernier chant d'une âmé qui s'exhale, et la harpe l'accompagna encore ; puis arriva un moment où â la fois lés sons de là flûte -et ceux de la harpe diminuèrent de force et d'intensité. Au dernier sonde la harpe, à sa dernière vibration, Sellner tomba à terre et se brisa le crâne. A ce moment , toutes les cordes de la harpe éclatèreïit d'un seul coup, comme si elles eussent été brisées par une main invisible.

Et de la toUr voisine , le garde de nuit cria :

— Il est neuf heures!

La nuit tous les chats sont gris.

A travers les branches, les étoiles semblent comme des fruits lumineux se môlôr au feuillage noir; les lucioles étincelleht dans Therbe comme un reflet dés étoiles; à cette heure, l'homme qui veille est le roi de la nature, 'les autres hommes, en dormant, lui abandonnent leur part de magnificence de la nuit ; pour lui seul alors la lune monte derrière les peupliers et se mire dans Feau, pour lui le vent emporte les parfums plus concentrés du chèvrefeuille des bois .

Ou plutôt il s'identifie à cette imposante hatmo-

nie de la nature, son âme se môle au bruissement de l'eau, au frémissement des feuilles, aux parfums, aux vents, au chant mélancolique du rossignol ; il vit de toutes ces vies, il est Tâme du monde, il est Dieu.

Mais l'homme heureux est timide ; la part du bonheur attribué à chaque homme est si petite, qu'il se cache pour en jouir, comme un voleur, et tressaille au moindre bruit. En proie à une mystérieuse terreur, il n'ose élever la voix, et le bruit dé ses pas lui fait peur. Le malheur cherche et veille ; cachons bien notre bonheur, soyons heureux tout bas.

Louise s'arrêta; elle prit la main d'Arthur, dont la lune éclairait le visage, et le contempla avec amour. Ils firent quelques pas, elle s/arrôta encore pour le regarder. De grosses larmes s'échappaient de ses beaux yeux.

— Arthur, dit-elle, tu m'aimes, et, moi, je t'aime aussi. Oh! dis-moi que tu m'aimes, que tu m'aimes en ce moment de toute ton âme.

— En ce moment et toujours! dit Arthur ému au dernier point.

— Dis-moi que tu m'aimes autant que tu peux aimer.

Elle tomba dans ses bras. . . »

Le lendemain, Arthur était inquiet ; ses amours avec Louise avaient marché avec une rapidité étourdissante ; il y avait eu, de la part de la jeune femme, une facilité apparente qui abaissait d'autant à ses yeux le prix de sa conquête.

Cependant, la noblesse de ses regards, la solennité de sa voix avaient quelque chose de grand et de mystérieux qui repoussait entièrement toute pensée défavorable à Louise.

Il reçut cette lettre d'elle :

a Je vous aime! La soirée que nous avons passée ensemble est le seul, sera le dernier bonheur de ma vie. Je vous aime plus que je ne le puis dire, et cependant nous ne nous reverrons jamais. Au nom du ciel, au nom de tout ce que vous avez de plus cher, au liom dô votre amour, si vous m'aimez, ne cherchez pas à me revoir! »

a Je vous connaissais, je vous aimais avant do vous avoir vu. Mais je ne pouvais prétendre à

être aimée dé Voiis. Ce cœur si noble, si naïf cf^^i avait écrit : Je n'a\merais jamais une femr^^^ déshonorée^ ce cœur ne pouvait m'appartetii^^î car je suis déshonorée, monsieur, je suis pi^^^" stituée ; l'homme que vous prenez pour mon m^^^ n'est pas mon mari ; il n'est pas non plus mc^^ amant ; je ti'ôse dire ce qu'il est*

» Je vous ai vu, et du premier moment j'ét»*^* toute à vous. Vous m'eussiez dit alors: M'aim^^^'

tu ? j'aurais répondu : Je vous aime. Votre amô'»-^^ me paî'ut un bien inestimable, un bien qui &^-^ comblé et dépassé tous mes vœux, mais auqi^^^ le malheur et la honte qui pèsent sur moi ne r^cr^^permettaient pas de prétendre ; car cette phrar^^ de votre lettre : Je n'aimerais jamais une femr9<^^

déshonorée, cette phrase glaçait dans mon jusqu'à la plus incertaine espérance.

» C'est alors queje regrettai ma vie, que j'eusi^ voulu avoir à la recommencer tout entière, repa^ ser par les mêmes douleurs et les mômes angois ses, braver à la fois la pauvreté et les séduction de la richesse, pour arriver pure au momen où je vous ai vu pour la première fois, et pou--'

'V'oîr mé présenter à vous digne d'un amour qiiî 'no pouvait plus faire que mon désespoir. » Une pensée me vint alors : c'était de donner tout le reste de ma vie pour un moment dé ce l>onheur ineffable.

^< Demain peut-être, » me dis-je, « il saura ce ^^ que je suis; démain, il me méprisera. Aujour-

^ cl'hui encore, il ignore tout, il peut m'aimer, il Tie sait pas que je suis honteusement flétrie aux yeux du monde et à mes propres yeux. Pendant un jour, pendant une heure peut-êtr^, je serai *^ a.îmée de lui ; ensuite, je mourrai! »

» Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai

autant hâté le moment de bonheur qui devait

*^loi*e ma vie. Tu m'as aimée, tu m'as aimée de

*^ute ton âme. Ma vie a été payée et je n'ai pas

^sé mourir. Mais quand vous recevrez cette

lettre, j'aurai quitté Paris. Jamais vouô ne saurez

^^ je penserai à vous. Si un hasard vous l'ap-

P^^xid, ne venez pas, ne m'écrivez pas; après

^^\xs avoir inspiré pendant une heure un amour

^^ tioble^ je ne pourrais me résigner à un autre

^ttxour de vous. Adieu. »

Mettez un gros mur au milieu du lit conju^^^l le plus refroidi, vous rendrez toute la langues ^^^r et la passion de Tamour à un ménage de dix ar:^-s.

Arthur se trouve immédiatement tout à fs^^^ amoureux d'une femme qu'il ne devait jam^*-^^ revoir. Il relut la lettre six fois, et, à chaq^-^® fois, cette femme lui parut plus nécessaire à ^cr:*^ bonheur. A la dernière, elle était indispensable ^ sa vie.

Il courut chez le portier.

— Madame est à la campagne, on ne sait o^^ est cette campagne; elle n'a emmené que *=^^ femme de chambre.

— La femme de chambre a-t-elle des paren des amis ?

— Certainement! elle a sa mère, qui demea à Chartres.

— Comment s'appelle-t-elle ?

— Marthe Lebrun.

— Merci.

— Je vais écrire à Chartres, pensa Arthui'-' Mais il faut trois jours avant que j'aie la réponse ? que faire, que devenir pendant trois jours ?

Il n'y a que le mouvement qui puisse les lui laire passer sans mourir d'impatience.

— Pourquoi n'irai-je pas à Chartres? Je vais aller à, Chartres, je vais partir ce soir, je vais partir tout de suite.

Il arrive au bureau des messageries, il n'y ^ de place que pour le lendemain.

Le lendemain, Arthur fait sa valise. Robert et Hugènelui font la conduite;* il les embrasse et monte en voiture.

— Maintenant, dit Robert , à Eugène de me <5onduire à une autre voiture. Je vais auprès de IBondy, où Louise a jugé à propos de se retirer, «t en me faisant promettre de ne lui conduire personne, et môme de ne dire à qui que ce soit ce qu'elle est devenue.

Arthur cache au fond dé la voiture le trouble et l'émotioil que lui causent ces paroles.

A la barrière, il fait arrêter, descend avec sa 'valise, et rentre dans la ville; mais il couche dans un hôtel.

Dès le jour, il se met en route pour Bondy ; on no connaît rien à Bondy. Il va plus loin, il arrive

au Vert-Galant; rien. Il y après du Vert-Gai enœre un petit village : c'est Vaujours ; il mo à Vau jours ; on ne connaît pas le nom q; demande; il faut retourner au Vert-Galant reprendre la voiture.

— J'ai été maladroit : il était si facile de jc^*^^ faire dire par Robert où était sa maîtresse ! -^^ reviendrai demain avec de nouveaux renseigr»^^^®' ments ; mais me recevra- t-elle ? renonoera-t-^^^^® à un vœu si fermement exprimé ? Je l'empcc rai de prendre à la lettre une phrase écrite d^ un moment d'exaltation, je l'excuserai à sesp près yeux, je lui dirai que l'amour purifie comme le feu, je lui dirai que je l'aime, que J® ne puis vivre sans elle... Mais le Vert-Gali est donc bien loin ! Où suis-je?

Arthur s'aperçoit alors qu'il s'çst trouBde route, et qu'au lieu de se diriger sur le Ve Galant, il s'est enfoncé dans les bois qui en ronnent Vaujours.

Le soleil, quoique à son déclin, est encc^' ^ strdent. Mais le feuillage est épais, Therbe molle et fraîche, et parsemée des fleurs blanche

LA. NUIT ET LÇ JOUH 167

et des fruits pourpré^ des fraisiers ; une petite fontaine claire et murmurante coule près de là ; elle est entourée d'iris à fleurs jaunes, et toute couverte de cresson d'un vert d'émeraude.

Arthur se couche dans Therbe et se repose ;

il s'endort et ne se réveille que par upi bruit de

pi^ qui se fait entendre dans l'herbQ; il fait nuit

la lune est levée. Arthur se retourne-, une femme

effrayée veut l'éviter; cette femme, c'est Louise

cjui rentre d'une promenade mélancolique au

<:ilfi^ir de la lune . .

Depuis ce jour, Arthur, les jours de souper,

^ ours auxquels nécessairement Ephert reste à la

Arille, Arthur s'échappe à minuit et va à pied

jusqu'à Vaujours. Là, il escalade un mur de^

Ôardin ; une petite fenêtre est ouverte par une

petite main blanche, et Arthur est regu dans une

chambre parfumée qu'il quitte avant le jour. Ses

amis le plaisantent sur sa fuite à minuit ;'Robert

surtout est impitoyable.

Arthur et Louise oublient la terre et le ciel j iU sont heureux autant qu'gn peut Tetre : plus dq travail ni d'affaires pour Arthur *, plus de

plaisirs extérieurs pour Louise, plus de toilette que cette robe blanche qui plaît à Arthur, que ces fleurs que lui-môme place dans les cheveux de sa maîtresse. Ils se mirent dans les regards Tun de l'autre ; ils se trouvent si beaux I Quoi qu'il arrive, rien ne les séparera. La colère de Robert, la colère du monde entier ne peut altérer leur tranquillité; ils vivent. tellement renfermés dans leur amour, qu'aucun bruit de la vie, mi des soucis ni des joies du dehors ne parvient jusqu'à eux et ne peut les réveiller de leur bonhçur.

Mais tout amour , quelque faible qu'il soit, résistera à la menace, résistera aux tortures. On .peut recevoir trente coups d'épée pour une femme qu'on n'aime pas. Je ne répondrais pas de l'amour de Léandre pour Héro: toute femme est belle quand il faut, pour la voir, traversel^ une mer écumante.

Mais une nuit Arthur et Louise se sont oubliés, .ou plutôt ont tout oublié, excepté eux. Quand ils s'éveillent, le soleil colore d'une teinte rose la mousseline des rideaux ; Louise conduit Arthur

comme de coutume à travers le jardin. Pour la première fois, les deux amants se voient à la clarté du jour, et tous deux ne se trouvent pas tels qu'ils se croyaient,

Arthur, dont la barbe et les cheveux sont bruns aux bougies, est au contraire châtain elair ; Louise a des taches de rousseur gui ne se voyaient pas à la lumière; ils se sont trompés, ce n'est plus l'homme, ce n'est plus la femme qu'ils aimaient, il sont presque étrangers l'un à Tautre; il faudrait tout recommencer sur de nouveaux frais. Ils se quittent.

L'impression fâcheuse que Louise a faite sur Arthur, qu'Arthur a faite sur Louise, n'aurait peut-être pas été de longue durée; mais chacun d'eux pensa à l'effet qu'il avait produit sur l'autre, chacun ne put douter que le jour ne lui eût été nuisible comme il l'avait été à l'autre.

La pi*emière visite fut remplacée par une lettre, la seconde par un billet. Louise et Arthur ne se revirent plus.

Êi^tmmmÊtmÊ»m

Dans une chambre d'une auberge de la petite ville de *^, une jeune fille était assise et pleurait. Un homme ouvrit brusquement la porte et lui dit :

— C'est très-bien de pleurer votre mère, ma chère enfant, mais il faut un terme à tout : elle a été enten-ée en bonne chrétienne, vous ne pouvez plus rien faire pour elle, il faut songer à faire quelque chose pour vous-môme.

— Oh ! moi, dit-elle, je voudrais être morte comme ma mère.

— Oui ; mais, comme vous n'êtes pas morte, il faut vivre. Qu'allez-vous faire? qu'allez- vous

devenir? Après que j'aurai été payé, et bien raisonnablement, je puis le dire, de ce qui m'est dû pouï* votre séjour ici à toutes deux, après que nous aurons payé ce qui est dû pour l'enterrements, savez-vous ce qui restera de l'argent que vous m'avez remis, et qui est, dites-vous, tout ce que vous possédez? Il restera quarante francs; avec quarante francs, on ne va pas bien loin. Où alliez-vous quand vous vous êtes arrêtées ici?

— Nous allions chez un frère de ma pière, qui est, dit-on, à son aise, et sur lequel elle comptait pour nous aider dans la détresse où nous sommes depuis la mort de mon père ; mais, pour ma mère, elle n'a plus besoin de rien.

— Eh bien , ma chère enfant, il faut continuer votre voyage et aller chez votre oncle. Certes, s'il devait avoir pitié de votre jnère et de vous, il ne vous abandonnera pas maintenant que vous ôtes tout à fait orpheline et sans appui. Si vous restez encore quelque temps ici, vous y dépenserez le reste de votre argent, et que ferez-vous ensuite?

— J'espère rejoindre bientôt ma pauvre mère.

— Le chagrin ne tue personne. Où demeure votre oncle?

— C'est à quinze lieues d'ici.^ Comment votre mère ne lui a-t-elle pas écrit quand elle est tombée malade?

— Vous savez comme elle a été tout de suite écrasée par la maladie; cependant, elle m'a dit : « Écris à ton oncle. » J'ai écrit, et jusqu'ici il n'a pas répondu.

— Hum ! dit l'aubergiste en secouant la tcte, c'est mauvais signe. Cependant, vous n'avez ni à hésiter ni à choisir, il faut vous mettre en route.

— Oh ! mon Dieu ! quitter ma mère , quitter l'endroit où elle repose, la laisser ici !

— Il y a demain matin, dès la pointe du jour, un marchand qui part d'ici avec sa carriole, et qui passe par B*** ; vous partirez avec lui, et, de huit à neuf heures, vous arriverez près de votre oncle.

A ce moment, un bruit assez fort se fit entendre en bas. Un étranger à cheval, après avoir appelé plusieurs fois inutilement, avait pris le

parti de frapper sur la porte du pommeau de sa cravache. L'aubergiste descendit précipitammont, et, tout en aidant le voyageur à descendre de cheval, il lui dit:

— Monsieur, je vous demande mille pardon», je pensais qu'il y avait en bas quelques domestiques; où sont-ils allés? — Hé! Thomas, viens prendre le cheval de monsieur. — Ils sont sourds! Je vais conduire moi-même votre cheval à récurie. Si monsieur veut manger un morceau, il n'a qu'à s'adresser à la bourgeoise, qui est à la cuisine, et qui fera de son mieux pour le contenter. D'ailleurs, je reviens dans un instant.

• En effet, au bout de quelques minutes, l'aubergiste rentra avec Thomas, qu'il avait trouvé endormi dans l'écurie. Il fît mettre le couvert de l'étranger dans une salle où étaient plusieurs tables, et lui fit servir à dîner ; puis il alla s'adresser à un homme qui dînait k une autre table :

— Hé! monsieur Jean, lui dit-il, j'ai à vous donner pour demain matin une compagne de voyage, mais qui ne vous égayera guère J la pauvre fille pleure comme une Madeleine, et ttê

paraît pas disposée à cesser tout de suite. C'pst iixi.^ pauvre fille qui est arrivée ici il y a huit jours a^r^c sa mère malade; la femme s'est mise au lit ^Ti sirri vant et ne s'est pas relevée ; on Ta enterrée co matin. Pour la fille, elle n'a d'espoir et de i*es sources que dans un oncle qui demeure à î^felques lieues d'ici, à B***, qui est sur votre ^h^min, et auprès duquel elles allaient se réfu- 8^^x* quand la pauvre mère est tombée malade i<5î t -j'espère que vous ne lui prendrez pas grand'- ^*^Ose pour la porter à B***.

' Écoutez donc, maître Théron, dit l'interlo-

^^^xt^aur sans cesser de manger, si je voulais sal'histoire de ce que je porte dans ma car-

>, je ne voudrais recevoir d'argent de per- ^oxxïie, et je ne tarderais pas à être plus malxeox que les gens sur lesquels je m'apitoierais

5ment. Si parce que tel sac de marchandises

^t^I>a,rtient à un malheureux; si parce que ceci

est envoyé par une mère à son fils, cela par un

îx*èï^ à son frère, jô m'avisais de porter les choses

PO\a.r rien, mes affaires prendraient uHe jolie

to-uxmure. Vous ne nourrissez pour rien ni îttoî

ni mon cheval : c'est cinq francs pour porter la jeune fille à B*** , rien de plus, rien de moins, c'est à prendre ou à laisser.

L'étranger, qui avait écouté cette conversation, se leva, tira de sa poche une pièce de cinq francs, la jeta plutôt qu'il no la mit sur la table où mangeait le marchand de vin :

— Tenez, monsieur, la place de cette fille est payée.

— Monsieur, dit l'hôte, c'est une bonne action que vous faites là, car la pauvre fille ne possède plus au monde que quarante francs, et Dieu sait si elle trouvera auprès de son oncle ce qu'elle y va chercher; elle lui a écrit que sa mère était malade, et l'oncle n'a pas répondu. — Ainsi donc, maître Jean, vous l'emmènerez; à quelle heure .partez-vous demain matin ?

— Au jour.

-r- C'est bien, je lui dirai de se tenir prête. — Et vous, monsieur, passez-vous la nuit ici?

— Non; aussitôt que mon cheval aura mangé l'avoine, vous m'avertirez et je me remettrai en route.

En effet, une demi-heure après, l'étranger monta à cheval et partit.

— C'est singulier, dit l'hôte en le regardant partir, il a une belle figure, il est bon et généreux, et cependant il a je ne sais quoi de sinistre dans l'air ; dans le peu de temps qu'il est resté ici, il n'a rien fait qu'une bonne action; eh bien, quand il est parti, il m'a semblé qu'il m'enlevait un poids de dessus l'estomac.

— Il a l'air triste et sombre, dit la femme; j'ai voulu lui parler pendant que tu menais son cheval à l'écurie, c'est tout au plus s'il m'a répondu ; et encore l'a-t-il fait de manière à me faire très^ bien comprendre que je lui ferais plaisir de mo taire.

— N'importe, ce n'est pas un méchant homme.

Le lendemain l'étranger, qui probablement

s'était arrêté en chemin ou s'était détourné, avait repris la route qui conduit à B***, et n'était qu'à quelques lieues de l'auberge où il avait dîné la veille ; il paraissait en effet profondément mélancolique, mais les plis de son fix>nt témoignaient assez que cette tristesse n'était pas l'effet d'un

chagrin passager, maïs une longue et constante^ habitude.

Son cheval allait à^un petit trot auquel il paraissait accoutumé, lorsque tout à coup son cavalier, serrant les jambes, lui fît prendre le galop, et il ne tarda pas à arriver à un détour de * " la route qui Pavait empêché de voir la cau^d^ûn cri d'effroi ou de douleur qui avait frappé ses oreilles ; là, il vit une sorte de charrette renversée dans un fossé et un homme quMl ne tarda pas à reconnaître pour maître Jean, et près de la charrette une femme évanouie ; Fétranger mit pied à terre, ef aida maître Jçan à transporter la pauvre jeune fille dans une sorte de cabane qui se trouvait près de la route; elle reprit bientôt ses sens, et dit:

— Quel malheur ! je croyais que j'allais mourir et retrouver ma pauvre mère.

Puis elle se mit à pleurer amèrement. Elle s'é- — tait blessée à la tête; l'étranger pensa qu^elli ne pourrait se remettre en route aussitôt, et engagea maître Jean à attendre jusqu^au lendemain ^ celui-ci refusa. L'étranger lui reprocha sévèf»^

meut sa maladresse ou son défaut de précaution^ qui avait causé la blessure de la jeune fille, et ajouta, ce qui sans doute fît une plus vive impression que ses reproches sur l'esprit de maî- ^ Jean, qu'il l'indemniserait convenablement ft^ temjïs qu'il perdrait jusqu'au lendemain, î^oique, en bonne justice, c'était le moins qu'il eût dû faire de lui-même que de donner une jourûée de repos à cdle dont il avait causé la blessure P^i^ ^n imprudence.

Maître Jean s'en alla avec son cheval et sa voi- '^e à une auberge qu'il connaissait à peu de dis- ^^œ, et promit de venir prendre le lendemain ^^tin sa compagne de voyage ; pour elle, après ^^Iques heures de repos, elle se trouva bien et Put descendre dans la salle où les maîtres de la ^^Umière avaient préparé un repas pour elle et Pourpétranger.

Aline était d'une grande beauté; naissance,

^^hesse, talent, tout ce qui donne à certains

^^QQxmes du pouvoir, sur les autres, n'est pas ce

ï^ fait les femmes reines : c'est la beauté, les

feixxines le savent bien; aussi une duchesse

sera-t-ello facilement jalouse d^une femme de chambre, et avec raison.

L'étranger parla d'abord à Aline avec respect; mais elle était si enfant, si naïve, qu'un grand abandon ne tarda pas à régner entre eux.

Elle lui raconta toutes les impressions de sox\ enfance , elle ne connaissait la vie que par ^* pauvreté et la douleur! les seuls plaisirs qu'^^*® se rappelât , c'était une promenade le soir ^^ bord d'une rivière, ou des violettes cueillies d^'^^ les bois au printemps.

Pauvre, elle avait nécessairement vécu au tt^^ lieu de gens grossiers qui faisaient tellement dî^^ parate avec sa mère, qu'elle croyait celles;! d'un^ espèce différente. Les façons de l'étranger, dis* tinguées et tristes, lui semblaient indiquer un être de l'espèce de sa mère, c'est ce qui faisait la confiance avec laquelle elle lui ouvrait le trésor de ses souvenirs et de ses douleurs.

Puis elle raconta ce qu'elle espérait auprès de son oncle, c'est-à-dire le plus déraisonnable rêve d'ambition à ses yeux : une petite chambre bien propre, et un jardin avec des fleurs, puis la mai-

son de l'oncle à tenir en ordre, le linge à racconimoder, etc., etc.

— Ce serait trop de bonheur, dit-elle, je ne sais d'ailleurs si j'aimerais être aussi heureuse sans ma mère.

— Pauvre enfant ! pensait l'étranger en se rappelant les paroles de rhôtelier. Dieu sait si elle

trouvera auprès de son oncle ce qu'elle y va chercher. Il est singulier gue cet oncle n'ait pas répondu à la lettre qui lui apprenait la maladie de sa sœur; est-il mort comme elle, ou quelque grave sujel; de mésintelligence existait-il entre eux?

Que de bonheur cette charmante fille doit répandre autour d'elle !

Le lendemain, maître Jean arriva à l'heure dite ; l'étranger monta à cheval, et chacun se mit en route.

L'étranger ne tarda pas à disparaître au bout du chemin que le cheval de maître Jean arpentait lentement.

Le soir, un cavalier passait au trot dans une rue de la ville de B..., lorsque ses regards, furent frappés par une femme assise sur un banc de

pierre contre une maison, et paraissant absorbée par la douleur ou la contemplation ; il arrêta son cheval, et l'étranger et Aline se retrouvèrent pour la troisième fois ensemble. D'abord, en le reconnaissant, elle ne pensa qu'au bonheur de rencontrer quelqu'un qu'elle connaissait au milieu de cette ville pleine d'étrangers! puis soudain elle réprima ce sentiment en songeant à la date récente de leur connaissance, et elle se laissa retomber sur le banc.

L'étranger mit pied à terre, et lui dit :

— Mademoiselle..., votre oncle?

— Mon oncle, il a quitté la ville depuis deux ans, et personne ne sait où il est allé.

— Pauvre enfant! et qù'allez-vous faire? .

— Je n'en sais rien.

— Où allez- vous aller?

— Je n'en sais rien ; cependant, quand vous vous êtes arrêté devant moi, le bon Dieu venait de m'en voyer une idée... Je vais rejoindre ma mère.

— Malheureuse fille, qu'osez- vous dire ! . . .

— Au lieu d'attendre que je meure de froid, de

i^irti et de honte, je vais aller à la nuit me jetef dans la rivière, ce sera un moment de souffrance, puis je serai auprès de ma mère.

— Écoutez, ce n'est pas un hasard qui m'a miâ ^oîs fois dans un jour sur votre chemin; c'est Dieu, dont la volonté est ici évidente; faisons ^orame hier, entrons dans une hôtellerie, soupoils et causons.

Aline suivit l'étranger; il lui proposa de remplacer la mère qu'elle avait perdu et l'oncle qu'elle n'avait pas trouvé. J'ai a la campagne, *^i dit-il, une petite maison avec un petit jardin, ^U je ne vais que de temps en temps; c'est là ?Ue vous demeurerez avec une vieille servante : ï^and j'aurai le temps, j'irai me reposer auprès ^® Vous des ennuis et des chagrins que donnent ^®s affaires, et... un jour... je l'espère... libre ®^fîn, je viendrai partager votre retraite pour ne ^^ plus quitter.

E)eux jours après, l'étranger, qui ne dit à Aline ï^^ son nom de Christian, Pavait installée dans ^ï^e riante petite maison, située au milieu d*un l^î'din. Jamais Aline n'avait été aussi heureuse;

184 ifA PROMENADE DES ANGLAIS

les détails les plus vulgaires d^une modeste aisance étaient pour elle des découvertes et des bonheurs qu'elle regrettait de n'avoir jamais vu goûter à sa mère, qu'elle pleurait avec plus d'amertume quand cette pensée lui venait.

Quelquefois, Christian était une semaine sans venir; d'autres fois, ses visites étaient plus fréquentes, mais il arrivait et répartait toujours la

• nuit, A son arrivée, son visage sombre et taciturne s'éclaircissait graduellement, pour se rembrunir à mesure qu'approchait le moment du départ.

Les sentiments de pitié et d'admiration que lui avait inspirés d'abord Aline ne tardèrent pas à devenir dans son cœur l'amour le plus vif.

Et cependant sa tristesse semblait s'en accroître; par moments, il repoussait avec une sorte de fureur les naïves caresses d'Aline ; d'autres fois, il lui parlait d'un ton humble, comme s'il

• eût eu quelque chose à se faire pardonner.

— Aline ! Aline! disait-il parfois, quand pourrai-] e ne pas rester ici, mais fuir avec vous loin de ce pays que j'abhorre !

— Mais, mon ami, disait Aline, comment se fait-il que vous n'aimiez pas notre petite maison si pleine de fleurs que nous avons plantées ?

Une autre fois, il amena un homme avec lui; tous deux déjeunèrent avec Aline.

Puis, comme elle s'était retirée, elle entendit Christian qui passait sous ses fenêtres avec son convive, et qui disait :

— Voyez que de bonheur j'ai au dedans de cette maison, vous qui savez tout ce que j'ai de désespoir au dehors !

— Oui, répondit l'autre, il faut que cela finisse; je n'épargnerai rien pour vous tirer de là.

.Christian se précipita sur la main de son convive et la baisa.

— Oui, oui, je veux que vous sortiez de cette horrible situation.

— ^ Hélas ! dit Christian , vous ^savez si j'ai choisi cette destinée, et si je n'ai pas tout fait pour m'y dérober.

— Je le sais.

Ils continuèrent de marcher, et Aline n'en entendit pas davantage.

Mais, quand elle fut seule avec Christian, elle lui dit ;

•*— Je vois bien que vous avez quelque grand chagrin, je veux le connaître; je suis sûre que Dieu, qui vous a fait ma providience, me donnera les moyens de vous . récompenser et m'inspirera des paroles qui vous consoleront,

— Aline, répondit Christian, au nom du ciel!

ne me faites plus de pareilles questions, non pas seulement aujourd'hui, mais jamais, mômequand tout cela sera fini.

Un soir, Christian arriva tout radieux :

— Aline, dit-il en entrant, je vais rester quinze jours avec vous.

Au bout de trois jours, toute la tristesse de trois années disparut sur le front de Christian, il était heureux et bon.

— Mon ami, dit Aline, quel malheur que nous ne puissions pas toujours rester ainsi î

— Pauvre enfant, je me demande souvent $i je n'ai pas fait une méchante et horrible action le jour où je vous ai amenée ici, où je vous ai condamnée à la triste vie que vous mençz,

— Mon ami, je ne sais pas s'il y a ailleurs plus de plaisir; tout ce que je connais de la vie, c'est ce que j'ai souffert avant d'être près de vous, c'est la misère, la souffrance, les larmes, non pas seulement les miennes, mais celles de ma mère. Je suis heureuse, mon ami, et vous devriez être fier et heureux d'avoir été la providence d'une pauvre abandonnée.

— Quoi ! Aline, vous ne songez à rien do ce qui se passe au dehors de cette maison?

— Non, mon ami, je suis heureuse ici.

— Et vous passeriez toute votre vie avec moi?

— Je n'ai jamais pensé qu'il en pût être autrement.

— Mais, fille céleste, si le sentiment que j'éprouve pour toi n'était pas seulement de l'amitié, si c'était l'amour le plus tendre, consentiraistu à devenir ma femme?

— Mon ami, je ne sais ce que c'est que Tamour; mais dans le monde entier je n'aime que vous, je suis heureuse comme^ je suis; si, vous, vous croyez être plus heureux quand je serai votre femme, fee sera quand vous voudrez.

188 LA PROMENADE DBS AKGLAIS

Christian se jeta aux genoux d'Aline, et tint longtemps embrassés ; puis il fondit en larmes et se releva en disant :

— Non, jamais ! je ne veux pas que tu partages le sort du plus misérable des hommes.

— Mon ami^ dit Aline, quel que soit vôtre sort, je le partagerai; si vous voulez que je sois votre femme, je suis prête; si vous ne le voulez pas, nous resterons comme nous sommes; je préférerai ce qui vous rendra plus heureux.

— Ce qui me rendrait heureux, Aline, ce serait que tu fusses à moi, que tu fusses ma femme.

— Eh bien , mon «imi, je serai votre femme.

Quand voulez- vous que je sois votre femme?

— Pas à présent, mais bientôt, j'espère, quand nous partirons d'ici...

— Quand vous voudrez, mon ami...

L'homme qui était venu déjeuner, et qu'on

appelait M. de Reisenstiem, revenait de temps en tenips ; Christian paraissait heureux do le voir : il était évident que cet homme apportait quelque espérance.

Une fois, il vint pendant une absence de Chris*

tian, il demanda à Aline la permission de Fattendre, et il resta deux heures auprès d'elle; il lui parla du monde, des fêtes, des parures, avec une emphase enivrante.

. Une seconde fois, il trouva encore Aline seule, et il lui parla des succès qu'elle aurait au milieiu de ce monde, de sa beauté qu'elle semblait ignorer elle-même, de ses grâces divines qui la feraient reconnaître pour reine aussitôt qu'elle paraîtrait; puis il parla du bonheur qu'aurait la femme qu'il aimerait, des plaisirs qu'il réserverait pour chacun de ses jours.

Tout cela commença à fermenter dans la tête d'Aline; M. deReisenstiern, d'ailleurs, était beau, et avait dans les manières une aisance et une grâce auxquelles Christian ne l'avait pas habituée. Graduellement elle en vint à désirer sa présence, à penser sans cesse à lui quand il n'était pas là, à désirer qu'il arrivât de bonne heure pour attendre Cîhristian ; puis elle reconnaissait le pas de ses chevaux du plus loin qu'on les pouvait entendre.

Et la première fois que Christian lui parla avec

enivrement du moment où elle serait à lui, oiî elle serait sa femme, elle se sentit au eœur uï^ effroi inconnu.

Elle ne lui dît plus : a Ce sera quand vous vo vt' drez; » mais elle parla de leur bonheur actix^lî elle dit qu'un sacrement n'augmenterait pas son attachement pour Christian, qu'elle était pour 1^^* une sœur et une fille, qu'elle craignait de rie ip^^ s'habituer facilement à -un changement de no'JOO dans une affection qui ne pourrait guère chang*^^ de nature première.

Christian fut douloureusement surpris de changement presque subît dans les idées d'Alir»-* mais il n'osa pas insister: en proie à une tri^' tesse profonde, il cherchait sans relâche les ca.x:*'' .ses qui avaient pu exercer sur Aline une auj singulière influence, mais sans pouvoir mei les soupçonner.

Loin de là, il accueillait avec empressemew-*» avec reconnaissance, les visites de M* de R^i^ senstiem.

Pour celui-ci, ses visites devinrent plus fr^^ quentes en l'absence de Christian, et Aline

disait pas à Christian que M. de Reisenstiern était venu lorsqu'il partait avant son retour, ou bien elle disait qu'il était venu, sans dire qu'il l'avait attendu deux ou trois heures.

Les choses suivirent la marche ordinaire :

M. de Reisenstiern fit une déclaration d'amour qui fut accueillie avec un grand trouble, mais aussi avec une grande joie.

M. DE REISENSTIERN A SON AMI MULLDOUP.

On ne m'avait pas trompé, elle est charmante.

En vain je rôdais à pied et à cheval autour de sa retraite, elle ne sort jamais, et en deux mois je ne l'avais vue qu'une fois à sa fenêtre, d'où elle s'était retirée en voyant de quelle attention elle était l'objet. Je cherchais un moyen décent de m'introduire dans cette maison, et j'en étais fort embarrassé, lorsque le. hasard, ce dieu protecteur des amants, m'envoie, pour m'ouvrir les portes, précisément celui contre lequel j'ourdissais les ruses les plus compliquées, les plus inutiles. Christian lui-môme est venu me supplier

de Taider à sortir de la position dans laqueli^^^ se trouve; c'est un honnête homme, pour loCf^^ je ferai ce qu'il demande; mais sa reconn^»^^' sance m'embarrasse qusgid je songe au prix c::3^^ je m'en attribuerai moi-même d'avance.

J'ai daigné aller chez lui. MuUdorf ! qu'^^^^® est belle ! quelle grâce ! que de liaïvete !

Et puis, je ne sais, mais, quelque belle, qu — ^®^" que séduisante qu'elle fût, elle m'eût néanmoi^^^^ inspiré^ en môme temps que les plus ardents c::^^^' sirs, un sentiment de répulsion, si elle eût ap:)C:^^^"' tenu à Christian :tu sais mes idées là-dessu-^^' comme je suis jaloux du passé, et ce ne serr^"^

pas seulement de la jalousie que m'inspirera--^^ un passé où je trouverais Christian.

Mais non, MuUdorf, elle est pure; Christia::::::^^ veut l'épouser et attend le résultat des démar^""^" ches que je lui ai promis de faire et qu'il croi * plus avancées qu'elles ne le^ont, pour fuir de c^^ pays avec elle et en faire sa femme. En quelque^ visites, j'ai jeté dans la tête d'Aline deux ou troi^ * idées en germe, qui y ont mis bientôt une grande perturbation; mais c'est une telle naïveté, uno

telle ignorance, qu'il me faut marcher pas à pas. Quoique je me sache aimé, elle à envers moi une confiance qui m'inquiète, parce que cela veut dire qu'elle ignore où cette confiance peut la conduire ; que, loin de désirer le but, elle ne le connaît pas, ne le soupçonne peut-être pas, et aura autant d'effroi que d'étonnement quand je le lui ferai apercevoir.

Cependant, elle m'aime, et la nature un peu

aidée finira par me la livrer.

Tu comprends que je ne m'occupe de l'affaire de Christian que lorsque je suis avec lui. Le succès serait ma perte. Il m'a avoué son amour ardent pour Aline et ses scrupules : c'est seulement quand son affaire sera terminée qu'il osera s'abandonner à l'espoir. Alors, avec elle {avec eiie, tu entends bien !) il disparaîtra, et, dans un pays inconnu, ira passer avec elle, devenue sa femme (at;ec elle!) une vie si heureusç, qu'il n'ose y penser.

Tu me parles de l'inconvénient qu'il y aurait pour moi à ce qu'on me vit dans cette maison.

Mais, outre son éloignement de la ville et

Tisolement dans lequel elle est placée, je prends à ce sujet les plus grandes précautions; d'ailleurs et en tout cas, comme magistrat, je puis aller n'importe où : les gens se chargeraient eux-mêmes de trouver à mes visites, quelles qu'elles fussent, une raison honnête et sévère.

O Mulldorf , qu'elle est belle !

Ton ami,

K.'DB REXSËNSTIERN.

M. DE RÉISENSTIERN A MULLDORF.

Elle m'aime, Mulldorf !

Je te disais l'autre jour : Je sais qu'elle m'aime; c'était une fanfaronnade. Tout me le disait chaque jour, chaque instant m'en donnait une preuve complète; mais elle ne me l'avait pas dit, elle, et je ne le croyais pas quand je te disais avec tant . d'audace : Je sais. qu'elle m'aime; aujourd'hui, elle me Va. dit, et je ne suis pas sûr de le croire tout à fait; je te l'écris pour me le persuader à moi-même.

Croirais-tu qu'une heure après que j'avais em-

porté dans mon cœur cet aveu précieux, cet imbécile de Christian est venu me voir! Il m'a dit qu'Aline était changée, qu'il se passait quelque chose d'inquiétant, qu'il était perdu si la solution ^^ son affaire ne lui permettait pas bientôt de l'^namener, qu'il ne savait à quoi attribuer ce qui ^ô passait dans l'esprit d'Aline, mais qu'il sentait ^Ue quelque chose menaçait le bonheur qu'il a ®U Tinsoience de rêver. ,

ÎSinsolencej c'est le mot dont il s'est servi, et 3^ ïi'ai pas le courage de le désapprouver; oui, ses

^^ux sont une insolence : elle est si belle, et lui, lui I

— J'ai souvent, me dit-il, des scrupules et des ^^naords de lier son sort au mien ; mais elle sera ^^Ureuse; l'amour que j'ai pour elle est si ardent, ^^'ii est impossible qu'il n'en sorte pas un peu de ^^ïiheur pour celle qui en est l'objet. D'aillcAirs,* ^ ^i toujours été si malheureux, ajouta-t-il, que ^^ ciel .me doit quelque dédommagement. '

ï^uis il m'a répété qu'il ne comptait que sur ^oij que je pouvais seul le sauver, il s'est jeté à

Je lui ai promis tout ce qu'il a voulu, pour qu'il n'aille pas par hasard s'adresser à d'autres et obtenir ce qu'il demande; j'ai eu à subir ses remerciements, et les noms d'ange et de sauveur qu'il m'a prodigués. ^ '

Elle m'aime, Mulldorf ; il y a déjà six Keures qu'elle me l'a dit ; j'ai besoin qu'elle me le dise encore, je ne pourrai jamais attendre jusqu'à demain pour la voir.

Chaque fois que je vais dans la maison de Christian, il faut que je tienne prête quelque nouvelle assez favorable pour que ma présence né produise pas un mauvais efïet, mais pas cependant au point de trop approcher Christian du but odieux. Je la verrai demain ; demain n'arrivera jamais !

£. DE REISENSTIERN.

M. DE REISENSTIERN A SON AMI MULLDORF.

Tu m'appelles scélérat, et tu te laisses aller à une pitié au moins exagérée pour ce Christian. Ce n'est pas ma faute si l'homme ne peut avoir un

peu de bonheur ici-bas qu'à condition de rogner la part des autres : le bonheur est un festin auquel sont invités tous les hommes, mais on ne met sur la table que sept ou huit fruits savoureux ; si chacun en avait sa part, cette part ne serait pas aussi grosse qu'un grain de millet et n'aurait aucune saveur: aussi, tous se ruent sur la table et arrachent ce qu'ils peuvent, quelquesuns ont de gros morceaux et d'autres n'ont rien. Ce n'est pas moi qui ai arrangé les Choses ainsi ; pourquoi n'a-t-on pas donné à chaque homme une part suffisante? nous ne serions pas tous portés, comme nous le sommes, à risquer notre portion et à la jouer contre celle des autres.

Je dépouille Christian; mais, si je ne faisais ainsi, ne serais-je pas dépouillé? Ce que tu appelles son bonheur, n'est-ce pas aussi le mien?

Pouvons-nous en jouir, ensemble ? ne faut-il pas, dès l'instant que l'un le possède, que Tautre en soit privé? Réponds-moi, est-ce moi qui ai arrangé les choses ainsi ?

Aline sera à moi.

Christian m'a effrayé ce matin ; il est venu me

voir avec les précautions ordinaires pour ne pas être reconnu : •

— Je ne puis plus vivre ainsi, m'a-t-il dit, je dois prendre un parti : je vais demander la permission de.m'absenter quelques jours; pendaîit ces quelques jours, je gagnerai la frontière, et jamais ce pays qui m'est odieux ne me reverra.

— Et... mademoiselle Aline? m'écriai-je.

— Pouvez- vous me le demander, vous qui savez que c'est pour elle que je fuis, vous qui savez qu'elle est tout mon bonheur et toute ma vie?

— Vous avez tort, dis-je; au moment où vous allez peut-être obtenir ce que je demande pour vous, vous allez vous aliéner ceux dont vous avez besoin.

Et je lui fis tant de raisonnements, je ranimai si bien son espoir, qu'il me promit d'attendre patiemment.

Néanmoins, comme son exaltation pourrait lui donner d'autres conseils, j'ai pris les précautions nécessaires pour que la permission de s'absenter lui fût refusée s'il s'avisait de la demander.

D'autre part, il m'a montré ce que je dois faire;

il faut que je décide Aline à s'enfuir, à quitter cette horrible maison. Je le lui ai déjà proposé, mais elle a rejeté la proposition bien loin. De bonne foi, je crois que cette petite sotte aimait Christian, au moins d'une vive et ardente ami' tié, et que, si je n'étais pas arrivé là, cela aurait fini par de l'amour, si toutefois ce qu'elle éprouvait pour lui n'en était pas un d'une espèce particulière. Quand je lui ai parlé de s'enfuir avec moi, de quitter la maison de Christian, elle m'a parlé de reconnaissance, d'amitié éternelle, de crainte de l'affliger ; elle m'a dit qu'elle lui avait promis d'être sa femme, qu'elle éluderait tant qu'elle pourrait ; qu'il est probable que cela suffira, parce qu'il a une extrême délicatesse, et que, 1^ ipoindre hésitation le fait reculer ; maïs que, s'il s'avisait de réclamer sérieusement sa promesse, elle se croirait obligée de la tenir, et de se donnera lui, malgré l'amourque je lui ai inspiré, et qu'elle saurait en renonçant à moi renoncer au bonheur de toute sa vie, mais qu'elle ne se déciderait jamais à ôtre un monstre d'ingratitude ; puis un éloge insupportable de ce Christian.

C'est pourquoi je vais employer le grand moyen dans trois jours : Christian s'absente pour une nuit, 'je solliciterai de la belle un rendez-vous vers minuit. Ne me crois pas ici de projets audacieux, tu dois penser que j'ai tout tenté ; mais elle est inflexible dans une de ces choses de la logique des femmes, qui, n'entrant dans aucune des conditions du raisonnement, vous accablent et vous laissent sans réplique.

-«- Qui? moi? dit-elle; dans la maison de Christian !

Puis, quand je veux lui persuader de quitter cette maison :

— Abandonner la maison de mon bienfaiteur? s'écrie-t-elle, jamais !

De sorte qu'elle ne sera jamais à moi dans la maison de Christian, et que, d'autre part, elle ne quittera pas cette maison.

J'en ai décidé autrement.

Dans notre prochain rendez-vous, je renouvellerai d'autres tentatives sans y compter beaucoup; puis, si je ne réussis pas, je lui proposerai encore de s'enfuir avec moi ; si elle refuse, je

lui révélerai de manière à frapper violemment son imagination le secret de Christian; et, profitant de sa surprise, de sa terreur, je l'entraînerai loin de cette maison. Une voiture sera à la porte, cette voiture sera la tienne, que je te prie do m'envoyer, et qui n'est pas connue ici comme la mienne.

Ton ami, £. de reisenstiern.

Comme M. de Reisenstiern cherchait comment il éloignerait Christian pour cette nuit, Christian le vint trouver et le pria de lui faciliter le moyen de s'absenter précisément pour cette nuit-là.

Christian, accoutumé à s'introduire en secret chez M. de Reisenstiern, s'était glissé dans le cabinet où celui-ci se tenait habituellement, et, né l'y trouvant pas, l'avait attendu.

Quand M. de Reisenstiern arriva, il trouva Christian très-pâle et très-troublé ; mais quelle fut sa joie quand il apprit le sujet de sa visite!

Cependant, pour ne pas se trahir, il répondit

202 LA PROMENAt>Ë DES ANGLAIS

que ce serait difficile, qu'il ne désespérait pas ^^ réussir , parce qu'il avait réellement grarx^^ pitié de lui, et qu'il lui ferait savoir le résul'tat de la démarche qu'il ferait le jour môme.

Christian le remercia avec effusipn de ^^ bontés.

Dans la journée, à Theure où Christian ét^'i* absent, M. de Reisenstiern vint voir Aline, ^^ lui dit :

— Christian . passera après-demain la m^i^ dehors; j*aî bien des choses à vous dire, po^^^ vous, pour moi< pour Christian; il est plus prU-

dent que je vienne vous voir la nuit, j'arriverai un peu avant minuit. Dites à Christian que j^ suis venu, que j'ai paru contrarié de ne le p^^ rencontrer, mais que je vous aï chargée de I^' dire que j'avais réussi dans la démarche qti ** mWait prié de faire. N'ayez pas Tair d'^^ savoir, davantage, et paraissez étonnée lorscpî*^^ . vous annoncera son départ.

Le soir, Christian et Aline étaient silencieux- Christian, après avoir longtemps hésité, finit p^^ prendre la parole :

— Aline, dit-il, tu m'as dit que tu m'aimais.

• — Eh ! reprit-elle, comment n'aimerais- je pas l'homme généreux qui ... ^

— Il ne s'agit pas de cela, Aliiie : tu as rempli ma maison , ma triste maison , de bonheur et de sérénité; m,ais tu n'aurais rien fait de cela, mais tu m'aurais fait du mal, que je t'aimerais néanmoins, parce que le sentiment que j'éprouve pour toi, c'est de l'amour, parce que c'est un sentiment invincible,^ parce que toute ma vie est à toi, parce que d'un sourire tu l'embellis comme un rayon du soleil embellit la terre; parce que d'un mot prononcé de ta voix si douce, tu ravages mon cœiir comme ravage la terre la plus horrible tempête. Tout mon bonheur , toute ma vie est en toi ; écoute*moi bien ! Ce soir, je pars ; viens avec moi, viensnous-en loin d'ici, tu seras ma femme, et je passerai le reste de ma vie à te remercier.

— Quoi! ce soir?... dit-elle. Mais pourquoi quitter cette maison? Ne sommes-nous pas bien ici ?

— Non, parce que je veux que tu sois ma

femme et que, tant que nous serons dans cette maison, tant que nous serons dans ce pays, il ne peut en être question.

— Mais, mon ami, pourquoi tenter le ciel et lui demander plus qu'il ne nous donne? Je suis heureuse près' de vous, je suis accoutumée à voir en vous un père et un frère, un changement de titre m'épouvante.

— Plus que le ciel ne nous a donné ! Oh ! dit-il, si tu savais ce qu'il m'a donné et quelle part il m'a faite, tu ne me blâmerais pas de réclamer de lui quelque chose d'autre, sinon quelque chose de plus. Je suis malheureux, et tu peux seule changer cela; sois ma femme, sois mon épouse adorée.

Aline ne répondit plus comme autrefois : « Ce sera quand vous voudrez, » elle baissa silencieusement la tête sur l'ouvrage qu'elle tenait dans ses mains.

— Partons ce soir, répéta Christian, fuyons cotte ville pour n'y jamais rentrer.

Et, comme Aline continuait à ne pas répondi*e, il ajouta :

— Dis, Aline, le veux- tu?

— Mon père, dit-elle, si vous l'exigez, je suis prête à vous suivre.

— Eh bien, oui, je l'exige! s'écria-t-il; je l'exige, car c'est ma seule chance de bonheur ; je l'exige, car c'est pour 'ton bonheur aussi à toi, car je suis sûr de te rendre heureuse à force de tendresse; je l'exige, nous allons partir.

Aline ne dit rien, mais elle devint pâle comme une morte.

— Oui, je l'exige, répéta Christian, prépare tout pour ton départ.

Puis il resta quelque temps accablé, la tête dans les mains.

— Non, dit-il, je ne puis l'exiger; non, je n'ai pas le drcdt d'exiger que tu unisses ton sort au mien; non, je n'exige rien, mais je t'en prie, viens-nous-en.

— Dites-moi que vous le voulez, dit Aline.

— Je ne le veux pas, je ne veux rien; que la volonté du ciel s'accomplisse.

Et Christian se leva et so.rtit.

Vers dix heures, il monta à cheval et se mit en

route.

Il était minuit moins un quart lorsque M. de Reisenstiem fit entendre un signal qui fit battre bien fort le cœur d'Aline.

Emue et tremblante, elle lui ouvrit la porte.

— Au nom du ciel! lui dit-elle, allez- vous-en ; je désirais votre arrivée^ et votre présence me fait peur.

— Calmez cette crainte sans raison, répondit Reisenstiern, il faut que je puisse une fois causer avec vous librement; de la conversation que nous allons avoir dépend notre sort à tous deux.

Il referma lui*même la porte, et, passant un de ses bras autour du corps d'Aline, il la reconduisit dans sa chambre, où tous deux s^assirent.

— Je vous aime, Aline, dit M. de Reisenstiern, je vous aime comme jamais on n'a aimé, et, vous me l'avez avoué dans le moment le plus heureux de ma vie, mon amour a su toucher votre cœur. Notre situation doit changer ; je ne puis vous voir plu^ longtemps dans cette mai-

son avec cet homme qui vous aime aussi et qui occupe une partie de votre cœur,

— Hélas! monsieur, dit-elle, je serais bien ingrate si je n'aimais pas l'homme qui m'a arrachée à la misère et au désespoir.

— Beau dévouement et bien désintéressé, puisqu'il ose vous dire qu'il vous aime et qu'il veut que vous deveniez sa femme. Grand Dieu ! quand cette pensée me vient, je suis saisi d'une indignation que j'ai peine à réprimer.

— Cependant, monsieur, s'il me dit : « Je veux que tu sois ma femme, » je lui obéirai. Je le lui ai promis dans un temps où, ignorant d'autres sentiments, je ne pensàlis pas que ce serait de ma part un cruel sacrifice. Et aujourd'hui môme, aujourd'hui, s'il m'avait dit ce mot : « Je le veux, » je serais partie avec lui, comme il m'en priait.

— Partie ! et où seriez- vous allée ?

— Je n'en sais rien, mais là où il m'aurait dit : a Je veux que tu viennes. avec moi. » '

— Et vous m'auriez sacrifié ainsi?

' — C'est moi que j'aurais sacrifiée, monsieur;

mais il a été généreux, il m'a dit : « Je ne veux rien exiger, » et il est parti seul. Pour moi, je ne sais où j'ai pris tant de dureté et d'audace, j'ai refusé de le suivre s'il ne me disait pas : « Je le veux. » Je me suis fait contre lui une arme perfide de sa propre générosité.

— Et croyez- vous que cette générosité se soutiendra longtemps? croyez-vous que ce mot que vous lui demandiez, il ne finira pas par le prononcer!

— Je ne sais ; mais vous ne vous plaindriez pas de moi si vous saviez avec quelle terreur je le redoute.

— Aline, écoutez-moi ! vous croyez faire une action généreuse, et vous faites une action infâme. Quoi! vous vous donnerez à lui, le cœur plein d'un autre amour: mais, malheureuse fille! c'est nous tromper tous les deux, lui et moi; mais le mariage sans amour n'est qu'une hideuse prostitution.

— Que faire alors? dit Aline en pleurant, et quel sort est le mien ! Quoi que je décide, il faut que je sois infâme! car ce serait une infamie

aussi, monsieur^ que de rabandonner, lui qui a été pour moi un père.

— Ce n'est pas votre faute, si de père il veut deveïiir amant; mais il est une chose, Aline, qui me rendrait le calme et la tranquillité, une chose qui, s'il est généreux comme vous le dites, le fera renoncer à son amour insensé.

— Et quel est ce moyen que vous savez, monsieur ?

— Suivras-tu mes conseils, surtout si je t'en prie à genoux.

Et, en disant ces paroles, il s'était jeté à ses genoux, qu'il Jtenait embrassés.

Aline le repoussait doucement.

— Certes, dit-elle, si je puis suivre à la fois •les mouvements qui se partagent douloureusement mon âme; si je puis, sans déchirer son cœur, sans manquer à la reconnaissance que je lui dois, si je puis être à vous, monsieur?...

M. de Reisenstiem s'était assis, et avait attiré doucement sur ses genoux Aline, qui, troublée, émue, se défendait maladroitement.

^— Je t'aime,. lui dit-il, je t'aime avec frénésie;

cède à ma passion, sois à moi ! alors, comme tu as le cœur honnête, je n'aurai plus d'inquiétude; puis tu lui avoueras que tu ne t'appartiens plus.

Puis, la tenant enlacée dans ses bras, il toucha de ses lèvres les lèvres d'Aline.

Aline resta immobile d'effroi et d'amour sous ce baiser, le premier qui eût jamais effleuré sa bouche.

Mais, M. de Reisensfiern ne bornant pas là ses entreprises, elle revint à elle, s'arracha de ses bras, et lui dit :

— Laissez-moi, laissez-moi, je vous en prie.

Il se leva et la poursuivit dans la chambre ; elle le menaça d'appeler, puis elle tomba assise sur un fauteuil et fondit en larmes.

Reisenstiern lui demanda pardon ; mais elle ne lui répondit pas. Il se jeta ^à ses genoux; -mais cette façon de demander pardon ne taràa pas à être l'origine d'une nouvelle offense. Elle le re

poussa, se leva indignée, et lui dit :

— Ah ! monsieur ! ce n'est pas ainsi qu'il agit, lui. Pour que je sois sa femme, pour me donner

un titre honorable, il ne veut pas môme dire : a Je Texige; » et vous, pour me déshonorer, vous employez la violence.

— Un titre honorable ! s'écria Reisenstiem en grinçant des dents de fureur, un titre honorable ! ah! vous appelez un titre honorable d'être la femme de Christian, do Christian ? Savez-vous ce qu'il est, cet homme auquel vous me sacrifiez, cet homme dont vous croyez qu'il est honorable d'ôtre la femme ? il est. . . le bourreau ! . . .

— Le bourreau ! répéta une voix formidable.

Et à l'instant une porte s'ouvrit.

Aline, à la révélation de Reisenstîern, était restée anéantie; aussi ne fît-elle aucun mouve* ment à cette apparition. Pour Reisenstiem, il devint pâle et sans voix.

Une porte s'ouvrit et fît voir Christian en costume de bourreau, les yeux terribles et flamboyants.

.Ses deux aides étaient à ses côtés, et Tun des deux activait la flamme d'un réchaud.

— Le bourreau! répéta Christian. Vous l'avez dit, monsieur, je suis le bourreau. — Aline, une

loi fatale m'avait fait remplacer mon père dans des fonctions que je déteste ; je n'ai cessé d'implorer la permission de quitter cette horrible existence, et c'est monsieur que je priais chaque jour à genoux de m'aider dans ce projet; c'est lui doht j'ai plus d'une fois baisé les mains quand il me donnait un mot d'espoir. Je vous ai aimée, Aline, et de ce moment j'ai voulu fuir, j'ai voulu fuir avec vous, mais je n'ai pas osé exiger de vous ce sacrifice que vous auriez toujours ignoré, mais dont cependant j'aurais été éternellement reconnaissant. — Vous, monsieur de Reisenstiern, vous êtes un traître, un lâche et un infâme!

M. de Reisenstiern se leva pour sortir.

Christian fît signe à ses deux aides, qui le tinrent en respect.

— Monsieur de Reisenstiern, répéta Christian, vous êtes un traître, un lâche et un iïlfâme! vous m'avez flétri, je veux vgus flétrir à mon tour. Christian est le bourreau, c'est vrai ; mais jamais il ne lui est passé par les mains un homme aussi vil que vous. Un hasard m'a fait voir l'aveu écrit

par vous de vos trames scélérates ; ma vie est

fînie, mais je ne mourrai pas sans vengeance.

— Christian, dit M. de Reisenstiern, que voulez-vous faire? vous voulez m'assassiner ?

— Non, monsieur, vous ne seriez pas assez malheureux.

— Songez que toute violence exercée sur ma personne vous expose à toute la rigueur des lois!... songez...

— Les lois ne peuvent plus rien me faire... Je serai mort dans un quart d'heure !..,

— Mais que voulez- vous faire ?

Christian fît signe à ses valets, qui saisirent M. de Reisenstiern, le garrottèrent de cordes, le dépouillèrent de son habit et arrachèrent sa chemise.

— Au secours! au secours ! s'écria-t-il.

Aline perdit connaissance et tomba sur le parquet.

Sur un nouveau signe de Christian, un des aides bâillonna M. de Reisenstiern; puis luimême, saisissant sur le réchaud un fer rouge, il s'approcha de son ennemi, qui faisait des efforts

désespérés pour rompre les cordes et échapper aux mains de fer qui le retenaient.

Et il lui appliqua sur l'épaule d'une manière ineffaçable deux lettres infamantes.

— Vous autres, dit-il à ses valets en leur donnant une cassette, voici ce que je vous ai promis, sauvez- vous.

— Et vous, maître?

— Moi, je n'ai pas loin à aller pour être en sûreté.

— Que voulez-vous dire ?

Christian ne répondit pas, fnais il tira de ses vêtements un pistolet, le plaça dans sa bouche et appuya sur la détente.

Le pistolet était tellement chargé, qu'il éclata en morceaux qui couvrirent le plancher avec les débris de la tête de Christian.

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