LETTRE A ON AMI
Non, mon cher, je n'irai pas à Paris; ma
pauvre pièce, reçue au Théâtre-Français depuis bientôt deux ans, sera jouée sans moi, si elle est jouée, sera jouée comme elle pourra, et par qui voudra la jouer.
Vous croyez me décider en me disant que la mise en scène est une chose grave, difficile, etc. Mais vous me faites peur, et voilà tout... Avezvous oublié que, pour ce qui n'est pas l'aviron ou la bêche, la mer ou la terre, la natation ou la
course à pied ou à cheval, je suis suffisamment paresseux?
Ah ! c'est difficile ? ah ! c'est ennuyeux ? je ne vois là qu'une excellente raison d'en charger Gatayos et vous.
— Vous verrez, me dit un autre ami, Paris, que vous ne reconnaîtrez pas.
Hélas ! c'est pour cela que jp ne veux plus le voir.
Je serais là comme le pauvre petit Poucet cherchant dans les sentiers do la foret les miettes de pain qu'il y avait semées pour retrouver sa route et que les méchants oiseaux ont mangées.
Pas un souvenir, pas une trace do ma jeunesse, ma vie effacée derrière moi.
— Mais Paris est aujourd'hui magnifique , dites-vous.
Magnifique?... J'ai découvert depuis longtemps une chose : c'est qu'en fait do constructions, de' bâtiments, de palais, etc., ça ne commence à être supportable que quand c'est décrépit, et ça n'est beau que quand c'est détruit, ou au moins ruiné ; lorsque le lierre rentre en pos-
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session du sol usurpé, et soutient encore pour quelque temps les colonnes qu'il a renversées.
Paris a toujours été, sous certains rapports, la capitale du inonde civilisé, la grande officine des idées et des modes qui protègent les idées en les emportant dans leurs plis comme objets de contrebande. C'est à Paris que se fabrique cette encre d'une si grande vertu, cette encre insecticide, tyrannicido, stulticide, cette encre vengeresse et sibylline si justement redoutée des uns , si justement considérée par les autres comme Tencro du salut.
Paris appartient au monde et le monde lui appartient par une conquête perpétuelle, incessante, spontanée. Paris à plus juste titre que Tan- • cienno Rome a droit d'ôtre appelée la Ville, Urbs,
Il y a déjà quelque temps que j'ai proposé ceci : les autres villes deviennent inutiles; que chacune, démonte, numérote et envoie à Paris ce qu'elle peut avoir de monuments, do curiosités, comme chacune y envoie déjà ses talents et ses monstruosités, et que la terre qu'occupent aujourd'hui ces villes humiliées soit rendue à la
culture des pommes de terre, ces petits pains tout faits qui ont bien aussi leur mérite.
Cola augmentera ces embellissements dent vous me parlez, et sur lesquels je ne suis pas d'accord avec vous. Ces grandes maisons jaunâtres à tant d'étages, ces plates commodes où l'on serre les citoyens dans des tiroirs superposés, sont une laide chose, et, d,'une laide chose, plus c'est grand et plus il y en a, plus c'est laid. Mais les Parisiens ont à ce sujet un goût particulier ; ceux qui demeurent dans les mansardes et sur les toits vous montrent avec orgueil une longue et large succession d'autres toits et de cheminées et vous disent :
— C'est un peu haut, mais quelle belle vue !
A quoi vous répondez :
— Magnifique!
Et de quoi j'ai conclu que, pour le Parisien, une belle vue est un point d'où l'on découvre beaucoup de vilaines choses à la fois.
Je trouve jusqu'ici vos embellissements vulgaires, timides, mesquins et d'un goût fade, et c'est avec chagrin que j'ai vu, l'autre jour,
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MM. Pelletan, Picard et quelques autres chica- • ner méchamment quelques mauvaises centaines de mille francs à M. le préfet de la Seine, qui fait ce qu'il peut, mais qui n'est pas aidé.
Je ne parlerai pas do la lenteur des démolitions et des reconstructions, parce qu'il faudrait effaroucher quelques esprits tijnides en rappelant le procédé qui a tant servi aux embellissements et à la reconstruction de Rome et "de Londres : pour Londres, l'incendie de 1666 dont on ne peut remercier que le hasard et qui fait dire à M. Bouillet : « C'est de celte époque que datent la beauté .et la régularité, » Pour Rome, elle eut quelques raisons d'attribuer à César Néron les flammes qui détruisirent en six jours dix quartiers sur quatorze. Il était jaloux, dit Tacite, de fonder une ville nouvelle et de lui donner son nom. Suétone prétend que ce grand artiste, comme César Néron s'appelait lui-môme, choqué, comme il le disait souvent, du mauvais goût des anciens édifices, du peu de largeur et de l'irrégularité des rues, — résolut d'y mettre ordre; et cependant Suétone avait dit d'Auguste,
qu'il avait laissé de marbre la ville quil avait trouvée de briques.
Je n'exige pas ces moyens héroïques et expéditifs; mais, puisque nous sommes sur ce sujet, je veux vous montrer combien vous êtes encore loin du but, — non pour vous humilier, mais pour vous exciter j — et je veux vous le montrer par la comparaison avec Tancienne Rome, avec la Ville, Urbs, que Paris est destiné à remplacer, étant comme elle le centre, le foyer et le lupanar, — et, de plus qu'elle, le salon du monde civilisé; Paris, dont on peut dire déjà ce que Majtial disait de Rome : Quelle nation assez lointaine, assez barbare, qui n'ait à Rome pour Vadmirer un représentant ?
Parlons un peu des théâtres, du luxe, des courses, des courtisanes, etc.
Vous bâtissez un nouvel Opéra ; ce sera, dit-on, immense, magnifique et cher.
Qu'est-ce à côté du cirque reconstruit par Trajan, où ce prince voulait que ce tout le peuple romain pût s'asseoir? » Qu'est-ce à côté du théâtre bâti par ^milius Scaurus, où il y avait seule-
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ment trois mille statues de bronze, surtout si Ton en rapproche la discussion qui s'était établie un de ces derniers jours pour chicaner un pauvre petit nombre de bustes sur la façade du nouvel Opéra? Et, à propos de statues cependant, on n'en est pas chiche en ce moment : il n'y a pas de pion de collège auquel on n'en élève une, — pourvu qu'il soit assez mort, et mort depuis assez longtemps pour que sa gloire posthume puisse donner à l'envie une formule honnête de la haine qu'elle ressent contre *les vivants.
marbre, donné si libéralement aux morts !
je te crierai ce qu'un homme hardi disait à un pape grand bâtisseur, — vir lapidarius, — ce que
Satan dit au Christ sur la montagne :
Hélas! pourquoi ces pierres (données aux grands morts ) n'ont-elles pas d'avance été changées en pain, quand ils étaient vivants, et quand ils avaient faim ?
11 est vrai que ça rapporte quelque chose aux sculpteurs. Allez donc résolument! La ville de . Rhodes possédait soixante-treize mille statues, et votre rivale, l'ancienne Rome, en renfermait
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tant, que c'était, disait-on, un second peuple de pierre aussi nombreux que le peuple viYaiit.
César Commode s'en fît faire une en or massif qui pesait deux mille marcs. Verres, dît Cicéron, en rapporta un si grand nombre de ses déprédations en Sicile, que, disait l'orateur, sa préture coûta plus de dieux à Syracuse, que la victoire de Marcellus ne coûta de soldats à cette ville pendant un siège de trois années.
A Paris, on annonce, puis on désannonce des combats de taureaux.
Il y a des gens qui les désitent, d^autres qui, comme moi, ne voient dans les toréadors que des bouchers par métier ; on a essayé, il y a un ou deux ajis, une exhibition de quelques vieilles vaches dans un de vos cirques ; de temps en temps paraissent un danseur de corde ou un dompteur de lions. Le pari s'engage, car ce n'est pas autre chose. Le dompteur parie qu'il ne sera pas mangé ; l'acrobate, qu'il ne se cassera pas le cou, et le public parie deux francs que le dompteur sera mangé, que l'acrobate se cassera le cou.
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Et la preuve que ce n'est pas autre chose, c'est que, après quelques représentations, le public se décourage, et que l'acrobate et le dompteur lui rendent des pointa pour le décider à faire encore quelques parties, et tous deux s'engagent à augmenter leurs chances de mort dans les représentations suivantes; moyennant quoi le public tient encore la gageure. On fait raconter dans les journaux qu'un acrobate ou un dompteur, qu'on invente, s'est tué ou a été dévoré dans un autre pays; en désespoir de cause, un d'eux se dévoue au salut commun et obtient ^ne petite blessure.
Ah oui ! parlons des cirques et des lions ! Je passerai sous silence l'empereur Marc-Aurèle, qui ne permit aux gladiateurs que des épées sans pointe, et fit mettre des matelas d'abord et ensuite un filet au-dessous des danseurs de corde. Marc-Aurèle n'était pas un homme gai et n'entendait rien aux spectacles ; il fait tache au milieu des Césars.
Commençons par le premier : . il aimait fort l'argent, non pour thésauriser, mais pour le
faire servir à son ambition ; il faisait argent de tout et prenait tout Targent, mais pour pouvoir tout acheter. Il en avait coûté vingt-sept millions à Ptolémée-Aulétès pour ôtre confirmé dans son titre de roi d'Egypte. Dans les guerres et ses gouvernements, il avait dépouillé les villes et les temples, les hommes et les dieux ; mais quels beaux spectacles, et comme on s'amusait !
Déjà, pendant qu'il éta-it édile, il avait fait venir à Rome tant de gladiateurs, que cela formait une armée dont on 'dut se défier ; il fit creuser un lac pour donner au peuple le spectacle d'un combat naval, d'une naumachie, puis d'une bataille, où de chaque côté combattaient 500 fantassins, 300 cavaliers et 20 éléphants.
Dictateur, il paya cet honneur de la vue de 400 lions que l'on tua dans le cirque sous les yeux du peuple ravi !
Etait-ce une allusion, une allégorie ? toujours est-il que c'était un autre dictateur, Sylla, qui, le premier, avait donné au peuple romain le spectacle de 100 lions à crinière.
Pompée en avait montré en un seul jour 600,
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dont 315 à crinière. Il l'aurait certes emporté sur son beau-père Jules César dans Testime du peuple; mais on fit le compte des hommes que tous deux avaient fait tuer. Pompée avait eu soin de constater par un monument qu'il avait tué ou forcé à se rendre 12 millions 183,000 hommes ; mais ce n'était pas clair ; tandis que Césaï» expliquait nettement qu'il avait fait, tuer un miUion 192,000 hommes, mais là bien tués; il no voulait tncme pas compter et laissait pour mémoire ceux qui avaient péri dans les guerres civiles; il n'y avait pas à hésiter, on préféra Jules César. Notez que l'un et l'autre de ces grands hommes — ça s appelle comme ça! — ne faisaient mention que des ennemis, lesquels avaient dû se défendre et tuer un certain nombre de Romains.
Pompée, dans une autre circonstance, avait montré 140 éléphants; mais César, sous son troisième consulat, fit combattre 20 éléphants- contre 500 hommes; ce qui fut jugé plus drôle et plus amusant.
Il faut dire que> si on avait pu réunir dans le
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cirque tout le sang que ces deux hérCâ ^ Qi s^appelle dncare comme ça! -— avaient fait répandre, il y en aurait eu* asse:^ pour porter les trirèmes et donner la naurtiaehie dont je parlais tout à rheure, et qui eut liou simplement sur TeaUy comme plus tard Héliogabale on donna une où les galères flottaient sur du vin*
Voilà une ville ! Mais continuons.
Un autre héros, Octave César Auguste^ donn»
des spectacles fréquents. Ce qu'il inventa fut àe faire iigurer des chevaliers romains dans les combats de gladiateurs; ce fut trouvé joli et délicat, quoique blâmé par quelques-uns; majs^ que voulez-vous ? Auguste^ depuis qu'il était le niaitre, s'était fait doux et clément et on en abu" sait; il fit voir au peuple^ entre autres curiosités, un naiui un rhinocéros et un serpent de cinquante coudées.
César Tibère n'était ni plaisant ni prodigue. lUui arriva bien,^ un jour, do donner un dîner âd mille iâbîeê et d'offrir ensuite à ehaquo cùû^ vive 58 francs 10 centimes ; mais c'était avant d'être empereur. Une fois empereur, ilfîtda^âeo-