CHAPITRE PREMIER Développement historique
Pour connaître la propagation du Christianisme, nous avons une série de textes relativement peu nombreux : M. Harnack en fait d'abord l'inventaire (1), et l'on peut être sûr avec lui de ne garder que des documents de bon aloi. A le suivre dans cette révision, nous gagnerons de dresser un répertoire critique de nos sources générales et, en même temps, de dessiner à grands traits le développement historique du Christianisme dans les trois premiers siècles.
Les écrits du Nouveau Testament, outre les indications de détail, nous donnent un certain nombre d'affirmations globales sur l'extension de la prédication apostolique. « Cet évangile du royaume, dit Jésus, sera annoncé dans le monde entier en témoignage à toutes les nations »
(1) Livre IV, ch. i, tome II, p. 5-25.
(Matth., XXIV, 11). Voilà Je programme (1); la finale du second Evangile ajoute qu^il fut réalisé : « Les disciples partirent et prêchèrent ^jartout » (Marc, xvi, 20). Saint Paul écrit aux Romains dans le même sens que « leur foi est annoncée dans le monde entiei' » {Rom., i, 8. Cf. I Thess., i, 8 ; CoL, I, 6 et 23 ; I Tim., m, 16). Dans les Actes, on entend les Juifs de Thessalonique se plaindre de trouver dans leurs murs ces missionnaires « qui ont bouleversé l'univers » (Act.^ xvii, 6) et saint Jean, dans son Apocalypse, aperçoit parmi les élus « une multitude innombrable, venue de toutes les races, tribus, peuples ou langues » (Apoc, vu, 9). Il est évident qu'il ne faut pas prendre ces paroles à la lettre et que ces textes signifient seulement, en même temps (ju'une extension considérable, le sentiment que l'Eglise a eu, dès le premier jour, d'être destinée à la conquête du monde entier. Il faut entendre de la même manière le témoignage de saint Clément, quand il dit que « saint Paul a enseigné la justice dans tout l'univers », et celui de saint Ignace, lorsqu'il mentionne les évêques établis «jusqu'aux extrémités du monde (2;». De même le Pasteur d'Hermas compare la foi chrétienne à un grand arbre qui couvre la terre, et
(1) On le trouve pareillement indiqué dans Saint Matthieu (xxviii, 19) et dans les Actes (i, 8).
(2) Saint Clément. Épttre aux Corinthiens^ v. Saint Ignace, Epitre aux Romains, m.
plus loin il représente sous la figure de douze montagnes les douze peuples du monde à qui le Fils de Dieu a été prêché par les Apôtres (1).
Si l'on veut avoir des renseignements sur l'état du Cliristianisme au i''^ siècle autrement qu'en ces formulesoratoires,il faut consulter, pour la Judée, les Actes qui parlent de « plusieurs myriades » de Juifs convertis (Act., xxi, 20) ; pour Rome, Tacite et saint Clément qui, pour désigner les chrétiens mis à mort par Néron, emploient tous deux l'expression de « multitude immense (2) ». Plus précieux encore est le témoignage de Pline, qui, dans sa célèbre lettre à Trajan, décrit en ces termes le grand nombre des chrétiens dans sa province de Bithynie. « La chose m'a paru mériter une consultation, à cause surtout du nombre des accusés. Car beaucoup de personnes de tout âge, de tout ordre, de tout sexe même, sont accusées et le seront à l'avenir. Et ce n'est pas les villes seulement, mais encore les bourgs et les campagnes que cette superstition contagieuse a envahis. Il me paraît cependant possible de l'arrêter; car les temples qui étaient déjà presque déserts recommencent à être fréquentés, les cérémonies longtemps interrompues reprennent, et Ton voit reparaître sur le marché la viande des
(1) PaHeur d'IIermas, SùnilUade, viii, 3, et ix, 17.
(2) Tacite. Annales, xv. Il (muUitudo ingens) ; Saint Clément, I Cor., VI (iroXb Tikrfioç).
victimes qui ne trouvait jusqu'ici que de très rares acheteurs. D'où il est facile de supposer quelle foule d'hommes peut être ramenée, si on laisse place au repentir. » Même en supposant que Pline exagère pour impressionner l'empereur et obtenir une solution indulgente, on voit quelle immense diffusion du Christianisme un pareil rapport laisse deviner.
Ailleurs, en réunissant les diverses données des écrits apostoliques, M. Harnack énumère 43 localités où l'existence de communautés chrétiennes est historiquement attestée dans le cours du i^^ siècle. Encore faut-il ajouter les provinces d'Arabie, de Syrie, de Cilicie, de Galatie, de Cappadoce, de Bithynie et de Pont, d'Illyrie et de Dalmatie, où les Epîtres de saint Paul et de saint Pierre attestent la présence de chrétientés qu'elles ne nomment pas. Ce qui fait que, d'un regard d'ensemble, le christianisme apparaît fortement répandu en Orient : Palestine, Syrie, Asie Mineure. Il s'est implanté à Alexandrie ; il a pris pied aussi en Occident : en Grèce^ en Macédoine, à Rome surtout, d'où peut-être il a déjà pénétré en Espagne. A Rome et en Bithynie, il est assez connu pour attirer l'attention soupçonneuse du Gouvernement (1).
Pour le II® siècle, les témoignages deviennent
(1) Harnack, p. 72-75. Voir sur l'extension de l'Église du premier siècle, l'article de Mgr Batiffol. Revue biblique, avril 1895, p. 137-160.
DEVELOPPEMENT HISTORPiUE
plus abondants. Saint Jastin proclame avec emphase : « Il n'y a pas une seule race d'hommes, soit barbares soit Grecs ou de quelque nom qu'ils s'appellent, Scythes qui vivent sur les chars, nomades sans maison ou pasteurs qui habitent sous la tente, chez qui ne soit invoqué le nom de Jésus-Christ (1). » Ce morceau n'est guère autre chose qu'un spécimen développé de la rhétorique traditionnelle sur l'universalité de l'apostolat. On peut glaner un renseignement plus précis dans l'homélie faussement attribuée à saint Clément et qui est peut-être du pape Soter (vers 170) : l'auteur affirme que les chrétiens sont maintenant plus nombreux que les Juifs (2). Vers la même époque, saint Irénée célèbre l'unité de l'Église dispersée dans le monde entier en s'écriant : « Les langues sont diverses dans le monde ; mais la tradition de la foi est partout la même. Ni les églises qui s'élèvent en Germanie n'ont une autre foi ou une autre tradition, ni celles qui sont en Ibérie ou chez les Celtes, ni celles qui sont vers le Levant, ni celles qui sont en Egypte ou en Libye, ni celles qui sont vers le centre du monde (c'est-à-dire la Palestine) (3). » Il parle aussi de ces peuples barbares qui ne savent pas écrire, mais qui portent gravée dans leur cœur, sans
(1) Dialogue auec Trijphoa, 117.
(2) Pseudo-Clément, II Cor., ii.
(3) Saint Irkniîe3, Contre les hérésies, I,
encre ni papier, la même foi du Christ (1). Dans ces textes, il faut évidemment faire la part de l'amplification ; mais on ne saurait contester que son témoignage vaut au moins pour les églises de Gaule et de Germanie qu'il était bien à même de connaître. L'exagération apparaît plus manifestement chez Clément d'Alexandrie lorsque, à la philosophie qui n'est pas sortie de la Grèce, il oppose la foi chrétienne, qui, répandue sur toute ]a terre, est professée par des Grecs et des barbares dans toutes les races, villes et villages (2). L'affirmation de Poljcrate d'Éphèse mérite plus de confiance, quand il écrit (vers 190) qu'il a rencontré personnellement des fidèles du monde entier (3). A la même époque, le païen Cécilius constate, luiaussi, la multiplication de cette secte infâme (4).
Mais, pour ne pas trop forcer la portée de ces témoignages, il ne faut pas oublier que, quelques années auparavant (vers 178), Celse croit pouvoir présenter les chrétiens comme à peu près exterminés par la persécution de Marc-Aurèle : « A peine, dit-il, en reste-t-il quelqu'un qui erre en se cachant, et encore on le poursuit pour le mettre à mort (5). » Sans nul doute, Celse, à son tour,
(1) Ibid., II F, IV, I. Cf. II, XXXI, 2, et III, xi, 8.
(2) Clément d'Alexandrie, Stromates, VI, xviii, 167.
(3) Rapporté par Eusèbe, Histoire ecclésiastique, V, xxiv, 7.
(4) Dans Minucius Félix, Octavius, 9. Cf. 31 et 33.
(5) Rapporté par Origène, Contre Celse. viii, 69.
exagère ; mais le fait seul qu'il ait pu émettre une pareille arfirmation nous interdit de croire à un nombre trop considérable de chrétiens.
Pour avoir l'état général du Christianisme à la fin du 11^ siècle, M. Harnack dresse une seconde liste de toutes les villes nouvelles où des documents certains permettent d'attester la présence de communautés. Il en compte 33, réparties surtout en Asie Mineure, mais aussi en Thrace, en Thessalie, dans les îles grecques, en Italie et en Afrique ; de plus, il relève des désignations collectives de chrétientés autour d'Antioche et de Smyrne, en Asie, en Mésopotamie, en Egypte, dans la Grande Grèce, en Gaule, en Germanie, en Espagne. D'où il résulte que le Christianisme existe dans toutes les provinces et que déjà même, grâce aux églises de Mésopotamie, il a franchi les frontières de l'Empire (1).
Sur les confins du iii« siècle, nous rencontrons les textes classiques de TertuUien. « Nous ne sommes que d'hier et nous remplissons tout votre empire, les villes, les îles, les places fortes, les municipes, les assemblées, les camps mêmes, les décuries, le palais, le sénat, le forum ; nous ne vous laissons que les temples. » Tellement que, si les chrétiens voulaient se révolter, ils seraient plus redoutables que les Maures, les Parthes ou les Marcomans ; ou si seulement ils venaient à se
(1) Harnack, p 75-77.
retirer de TEmpire, les païens seraient effrayés de leur solitude : il y aurait un silence et une sorte de stupeur comme si le monde était mort. « Il vous resterait plus d'ennemis que de citoyens. Et maintenant même, si vos ennemis sont moins nombreux que vous, c'est à cause de la multitude des chrétiens, c'est parce que presque toutes les villes ont presque tous leurs habitants chrétiens (1). » Il est évident qu'il y a dans ce morceau d'éloquence une forte part d'exagération. Déjà Tertullien baisse un peu le ton, lorsqu'il dit dans sa lettre à Scapula que dans chaque ville les chrétiens sont « presque la majorité ». Plus loin il interpelle ainsi le proconsul au sujet de Carthage : « Que feras-tu de tant de milliers de chrétiens, de tant d'hommes et de femmes, de tout âge, de tout ordre qui viendront s'offrir à toi ? Que de bûchers, que de glaives ne va-t-il pas te falloir ? » Mettre à mort les chrétiens, ce serait décimer la ville, ce serait frapper chacun et le proconsul luimême dans quelqu'un de ses parents ou de ses amis. L'apologiste conclut avec sa véhémence accoutumée : « Aie donc pitié de toi, sinon de nous ; aie pitié de Carthage sinon de toi ; aie pitié de la province (2). »
Ailleurs, pour confondre les Juifs, il montre le monde entier converti au Christ. Il rappelle
(1) Tertullien, Apologétique, ch. xxxvii.
(2) Lettre à Scapula, 2 et 5.
d'abord le passage des Actes (ii, 9-11) ; puis il évoque « le reste des peuples : Gétules, Maures, toutes les nations d'Espagne et les diverses tribus des Gaules, les Bretons inaccessibles aux Romains et soumis au Christ, les Sarmates et les Daces, les Germains et les Scythes, bien des nations reculées, bien des îles inconnues que nous ne pouvons pas nommer (1) ». Ce dernier membre de phrase suffirait à montrer que TertuUien se laisse emporter par la rhétorique ; mais de ses affirmations hyperboliques on peut cependant retenir de précieuses indications sur les régions africaines qu'il connaissait, sur Carthage surtout, où, déjà de son temps, il devait y avoir une nombreuse population chrétienne, que le fécond épiscopat de Cyprien allait encore augmenter (2).
Le témoignage d'Origène se distingue, à l'encontredesprécédents,parune précision et uneloyauté toute scientifiques. A propos du texte déjà cité : « L'Évangile sera prêché dans tout l'univers... et alors viendra la fin », Origène observe que la fin du monde est encore loin puisque l'Évangile n'a pas été prêché partout. « Car un grand nombre, non seulement parmi les peuples barbares, mais parmi les nôtres, n'ont pas reçu jusqu'ici la parole
(1) Contre les Juifn, 7. Voir aussi Contre Marcion, m, 20. D'une
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que
manière plus générale il alfinno oue les chrétiens sont « plus nombreux que tous les autres ». De lame, 17.
(2) Cf. Cyprien, Lettre à Démétri'cs, 17 : « nimius et copiosus noster populus. »
chrétienae... Ainsi on ne dit pas que l'Évangile ait été prêché chez tous les Éthiopiens, chez ceux-là surtout qui habitent au delà du fleuve, ni chez les Sères (Chinois), ni au pays d'Ariacis (côte ouestde Tlnde). Que dirons-nous des Bretons ou des G'ermains qui sont au bord de l'Océan, des barbares Daces, Sarmates et Scythes, dont la plupart n'ont pas encore entendu la parole évangélique (1). » Si l'on compare ces lignes d'Origène à l'énumération de Tertullien, on mesure tout de suite la différence entre un développement oratoire et le renseignement précis de l'historien.
Dansson traité contre Celse, Origène a plusieurs fois l'occasion de parler du nombre des chrétiens. Tantôt il les présente comme une foule, tellement que dans ce nombre les païens trouvaient un prétexte pour leur imputer les malheurs publics et regretter la tolérance de l'autorité. Car l'Évangile s'est répandu partout pour l'amendement des hommes, et partout s'élèvent des églises combattues par les églises des méchants (2). Tantôt il avoue que le nombre des martyrs a été peu considérable(3)et que, dans l'Empire, les chrétiens eux-mêm'es sont relativement peu nombreux : « Si, en effet, Jésus a dit : là où deux ou trois sont
(1) Origène, Série de commentaires sur saint Matthieu, 39.
(2) Contre Celse, iir, 15 et 29.
(3) Jbcd., m, 8: ôXiy&t... xai ccpoiîpa £Ùapiôtx'/)TOt.
réunis en mon nom, ils obtiennent tout de mon Père, que dire si nous n'étions pas seulement un petit nombre comme maintenant (wç vîiv zavu dXivoi) à nous entendre [dans la même foi], mais si c'était tout l'Empire romain (1)?» Ailleurs, il insinue qu'il ny a pas encore de ville entièrement chrétienne (2). Mais, à voir les débuts modestes du Christianisme ainsi que la masse toujours croissante et la qualité des conversions, il espère un triomphe prochain (3).
Au début du iv« siècle, ce triomphe est bien près d'être réalisé. Le païen Porphyre se plaint de trouver des chrétiens partout (4). Devant le tribunal même de l'empereur, le martyr Lucien (311) peut invoquer en faveur de sa foi le témoignage de « villes entières » et « presque de la majorité du monde (b) ». Dans un de ses édits, et pour justifier la persécution, Maximin Daïa rappelle que ses illustres prédécesseurs, Dioclétien et Maximien Hercule, se décidèrent à sévir « lorsqu'ils virent presque tous les hommes abandonner le culte des dieux pour s'affilier au peuple chrétien (6) ». Ce qui n'était dans la bouche de Tertullien que
(1) ma., VIII. 69,
(2) Ibi<L, III, 30.
(3) Ibid., m, 9-10.
(1) On identifie généralement avec Porpliyre le païen dont Macarios Magnés rapporta les objections, iv, 3.
(5) Cité par Rui'iN, Histoire ecclédastique, ix, 6.
(6) Rapporté i>ar EusÈnE, Histoire ecclésiastique, ix, 9.
phraséologie de rhéteur est maintenant devenu une réalité, au moins en Orient : païens et chrétiens s'accordent à l'attester.
Eusébe constate de même que le Christ est adoré dans le monde entier et que le peuple chrétien, « d'origine si récente, tout le monde en convient, n'est plus maintenant, ni chétif, ni faible, ni resserré dans un coin du monde, mais que, de tous les peuples, c'est le plus nombreux et le plus pieux (1) ». De ce développement, tout son ouvrage est consacré à retracer l'histoire. Le Christ lui-même a attiré des milliers d'âmes; après sa mort, les Apôtres se sont partagé la terre et ils ont porté l'Évangile jusques aux confins du monde. Puis Eusébe décrit en termes enthousiastes cette Église qui brille sous Domitien, qui fleurit sous Trajan, qui, sous Hadrien, éclaire le monde comme le plus brillant des flambeaux. Au temps de Commode surtout, grâce à la paix que ce prince laisse à l'Église, la foi chrétienne gagne toutes les classes de la société ; enfin, au moment où éclate la persécution de Dioclétien, l'historien se reconnaît impuissant à décrire le nombre et la prospérité de ces chrétientés, dont les églises sont trop petites désormais pour abriter la foule croissante des fidèles (2).
En somme, on voit que cette histoire est tracée
(1) EusÈBE, ibid., i, 3, 19, et i, 4, 2.
(2) Ces divers textes, épars dans l'Histoire ecclésiastique, sont groupés par Harnack, p. 13-15.
par Easèbe avec plus d'éloquence que de rigueur : Fauteur est visiblement peu renseigné sur les origines, et il n'apporte de données précises qu'à partir de la fin du ii« siècle. Cependant les grandes lignes sont exactes et nous donnent, si nous y ajoutons les témoignages antérieurs, les principales étapes de la propagande chrétienne. Le Christianisme s'est propagé lentement et d'une manière continue ; mais, dans son histoire, on peut distinguer comme trois grandes poussées : la première marquée par l'activité de saint Paul ; la seconde, à l'époque de Commode et de ses premiers successeurs (fin du ii'^ siècle) ; la troisième, dans le demi-siècle qui précéda la persécution de Domitien (260-303). Cette dernière période surtout assure à l'Église une telle importance que l'Empire ne pourra plus désormais la négliger.