CHAPITRE II
Pénétration sociale.
Si l'importance numérique est pour toute religion un signe de vitalité et un élément de force, beaucoup plus encore peut-on regarder la qualité de ses membres à la fois comme un indice et un facteur de succès. Le Christianisme pouvait-il dès l'origine, comme il vantait le nombre de ses fidèles, se réclamer aussi de leur valeur sociale ? D'une manière générale, l'ardeur de la propagande, la conscience d'être le peuple de Dieu et de posséder la vraie religion, l'effort d'attirer tout à soi, tout révèle chez les premiers chrétiens, un sentiment de force singulièrement énergique. Pour justifier ce sentiment et mesurer la puissance de pénétration de la religion chrétienne, il nous faut la suivre, autant que possible, dans les diverses classes de la société ; ou pour parler le langage de M. Harnack, après avoir vu
l'extension du Christianisme, nous en devons rechercher « la propagation intensive » (1).
Dans quelle mesure tout d'abord le Christianisme a-t-il pénétré dans les classes riches et instruites ? Saint Paul écrivait aux Corinthiens : « Il n'y a pas beaucoup de sages selon la chair parmi vous, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles. » Et l'Apôtre s'en glorifie ; car il voit là un plan de Dieu qui se plaît à confondre, par la faiblesse de ses instruments, l'orgueil et la fausse science du monde (I Cor., i^ 26-30). Cette situation n'est pas spéciale aux temps apostoliques et pendant longtemps le Christianisme se recruta surtout parmi les petites gens : on sait que les polémistes païens trouvaient là matière toujours prête à de faciles plaisanteries ; et les apologistes en conviennent, beaucoup plus d'ailleurs pour s'en vanter que pour s'en défendre (2).
Cependant, dès la première heure, il est question de quelques grands personnages gagnés à la foi : à Chypre, le proconsul Sergius Paulus (Act., XIII, 7-12); à Athènes, Denys, membre de l'Aréopage (Ibld.y XVII, 34) ; à Thessalonique et à Bérée, plusieurs femmes de haut rang (IbicL^ xvii, 4, 12). En Bithynie, Pline trouve des chrétiens dans tous les ordres ; à Rome, Pomponia Grécina,
(1) IIarnack, liv. IV, cil. II, p 25-67.
(2) On peut consulter Lucien, La mort de Pcréqrinus, 12 et 13; MiNUcius FÉLIX, Octaoius, 5, 8 et 12 ; Origène, CorUre Celse, i, 27 ; m, 18 et 41 ; viii, 75.
la noble matrone dont Tacite raconte l'étrange changement de vie, était certainement chrétienne (1) ; de même le consul Titus Flavius Clemens et sa famille, et il faut sans doute en dire autant d'Acilius Glabrion, sénateur et personnage consulaire que Domitien fit mettre à mort (2). Du temps de Trajan, la communauté de Rome est assez puissante pour que saint Ignace redoute son crédit qui pourrait l'arracher au martyre (3). Vers le milieu du ii« siècle, Hermas se plaint du relâchement que la fortune a introduit dans les mœurs (4) et Marcion, en arrivant à Rome, était assez riche pour verser à la caisse commune la somme de 200.000 sesterces (5).
Avec la richesse si on demande la science, nous trouvons, dès les temps apostoliques, l'alexandrin Apollos qui troublait la communauté de Corinthe par sa subtile éloquence (Act.^ xviii, 24; I Cor,, i, 12 et m, 4-6). Plus tard, les Apologistes étaient des hommes de haute culture et il faut en dire autant de certains docteurs gnostiques comme Valentin. Tertullien était un juriste distingué (6) ; Clément d'Alexandrie signale la conversion de plusieurs philosophes (7) ; l'école théologique
(1) Tacite, Annales, XIII, 32.
(2) Dion Cassius, LXVH, 14.
(3) Saint Ignace, Epttre aux Romains.
(4) Hermas, Pasteur, Précepte X et Similitude VIII, 9.
(5) Tertullien, Prescriptions contre les hérétiques, 30. (fi) EusÈBE, Hist. eccL, II, 4.
(7) Clément d'Alexandrie, Stromates, V, xviir, IGT.
d'Alexandrie est en pleine vigueur depuis le milieu du n« siècle et personne ne contestera l'envergure intellectuelle d'un Origène.
Le règne de Commode marque un accroissement notable du Christianisme dans les rangs de l'aristocratie romaine (1) : le célèbre martyr Apollonius était peut-être sénateur ; on trouve dans les inscriptions chrétiennes de la fin du n« siècle le nom des Annaei et des Pomponii ; Tertullien connaît des chrétiens au Sénat et parmi les clarissimes (2). La persécution entraînait pour eux la perte des honneurs et la confiscation des biens : l'édit de Valérien (258) est spécialement dirigé contre les chrétiens des hautes classes (3). Il y avait des chrétiens jusque parmi les employés de l'Etat: Denys d'Alexandrie en signale dans cette ville dès le temps de Dèce (4) ; Eusèbe rapporte qu'il y avait des chrétiens, avant la persécution de Dioctétien, même parmi les gouverneurs de provinces et que la confiance des empereurs les dispensait de sacrifier ; en Phrygie, toute une ville était chrétienne, y compris les fonctionnaires (ô). En un mot, « dès avant Constantin, la religion chrétienne a pénétré dans la
(1) EusÈHE, Hist. eccL, V, xxr, 1.
(2) Tertullirn, Apologétique, 37 et Lettre à Soapula, 4-5.
(3) Saint CYnnrEx. Epitre i.xxx, i : « Ut senatores et egregii viri et équités romani, iligmtate aniissa, eliam bonis spoliontur. »
(4) EuïJÈuE, Hist. ecct., VI, xli, 11.
(5) rbicL, vil I, I et II.
vie publique de l'Empire, comme, par Clément et Origène, elle a fait son entrée dans la science (1) ». A la cour, en particulier, les Juifs étaient déjà nombreux et puissants : les chrétiens s'y firent bientôt une place. D'après des légendes sans fondement, Pierre et Paul auraient comparu devant Néron en personne, saint Jean devant Domitien, et leur passage aurait dès lors déterminé de nombreuses conversions. En tout cas, saint Paul parle des chrétiens «de la maison de César» (PMlipp., IV, 22J ; ailleurs, de ceux de la maison d'Aristobule et de Narcisse {Rom., xvi, 10-11), qu'il faut sans doute identifier avec les grands personnages de ce nom tout-puissants à la cour de Claude. Sous Domitien, le propre cousin de Tempereur, Flavius Clemens, est chrétien, ainsi que ses enfants qui sont les héritiers présomptifs du trône. Sous Marc-Aurèle, un compagnon de martyre de saint Justin est esclave dans la maison de César, et la célèbre caricature du Palatin, qui est peut-être de la même époque, atteste qu'il y avait des chrétiens parmi les pages impériaux. Sous Commode, saint Irénée signale de nombreux: chrétiens à la cour, et la faveur de Marcia obtint du faible empereur la délivrance des chrétiens condamnés aux mines de Sardaigne (2). TertuUien dit qu'il y avait des chrétiens
(1) Harnack, p. 31.
(2) Saint Irénée, IV, xxx, 1 ; Philosop/ioutnena, ix, \2,
au palais de Septime-Sévère et que son fils Caracalla eut une nourrice chrétienne (1) ; Alexandre-Sévère voulait élever un temple au Christ (2) ; Philippe l'Arabe était peut-être chrétien luimême. Valérien se montra d'abord favorable aux chrétiens dont sa cour était pleine, au dire de saint Denys d'Alexandrie ; puis, quand il se fut tourné contre eux, nous le voyons édicter des pénalités spéciales contre les Césariens (3). Sous Dioclétien, les chrétiens remplissent de nouveau la cour de Nicomédie, que les premiers édits ont pour objet d'épurer (4). Les chrétiens abondent, bien entendu, dans l'entourage des empereurs plus libéraux, Constance Chlore et Licinius.
Ceci suffit à prouver que « dès la première heure les chrétiens s'introduisirent à la cour et qu'ils avaient fini, à la longue, par en constituer une partie importante» (p. 40).
L'armée répugnait davantage à Tesprit du Christianisme ; soit à cause de sa douceur évangélique, soit surtout à cause du perpétuel danger d'apostasie qui menaçait les soldats. Aussi les rigoristes estimaient-ils la profession militaire absolument incompatible avec le Christianisme. L'Église fut plus tolérante et n'interdit jamais à
(1) Lettre a Scaputa, 4.
(2) Lami'RIde, Alexandre, 43.
(3) Denys d'Alex, dans Euséde, VII, 10; Cypriex, Epttre lxxx