‹ La propagation du Christianisme dans les trois premiers siècles d'après les conclusions de M. HarnackChapitre 7 sur 9 · CHAPITRE PREMIER Le Milieu · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Le Milieu

Le Christianisme, né en terre juive, ne devait pas y prendre racine ; mais il fut, dès la première heure, transplanté sur le sol gréco-romain, où il se développa rapidement. A première vue, et pour un regard superficiel, rien ne semble moins propre au Christianisme que cette société païenne et corrompue ; cependant diverses causes préparaient le terrain à l'influence chrétienne (1), dont la première est le Judaïsme.

Depuis longtemps le Judaïsme était sorti des limites étroites de la Palestine pour se répandre dans le monde païen. Dès le temps de Sylla, Strabon trouve des Juifs dans toutes les villes et provinces (2); plus tard, Sénèque se plaint de voir le monde entier envahi par cette race scélé-

(1) IIarnack, t. I, p. 1-72.

(2) Strabon cité par Josèpiie, Antiquités, xiv, 7.

rate (1). Ils formaient des masses compactes en Mésopotamie ; en Syrie, ils étaient aussi très nombreux. Ils n'étaient pas moins d'un million en Egypte, au dire de Philon, c'est-à-dire à peu près 13 0/0 de la population. A Alexandrie, ils remplissaient deux quartiers de la ville sur cinq. A Rome, quatre ans avant notre ère, 8.000 Juifs accompagnent auprès de l'empereur une députation de leurs frères de Palestine ; quelque temps après, Tibère chasse les Juifs de la ville et déporte en Sardaigne 4.000 hommes en état de porter les armes (2), ce qui suppose une population juive d'au moins 10.000 âmes. En tout, il devait y avoir, au i*''' siècle, de quatre à quatre millions et demi de Juifs, à peu près 7 0/0 de la population de l'Empire.

Or, en même temps que leur génie des affaires, les Juifs avaient apporté dans le monde leur religion. C'est un fait depuis longtemps constaté que, par suite de l'éloignement du temple et du contact avec la société païenne, les Juifs, sans rien perdre de leur intransigeance hautaine, s'efforçaient de simplifier leurs observances et de recruter des prosélytes. Ainsi déchargé du formalisme légal et réduit à la prédication du Dieu unique, créateur et juge, le Judaïsme se présentait

(1) SÉNÈQUE cité par Saint Augustin, Cité de Dieu, VI, xi.

(2) Le fait est rapporté par Josèphe, Antiquités^ xviii, 3, 5, et par Tacite, Annales, II, 85.

au monde, par opposition à Tidolâtrie ambiante, avec les attraits d'un monothéisme élevé et d'une morale pure (1). Les esprits superficiels ne voyaient dans les Juifs que des athées ; mais les penseurs attentifs découvraient chez eux la religion philosophique. Cette propagande trouvait seulement un obstacle dans le caractère essentiellement national du Judaïsme. Aussi les païens vraiment convertis furent- ils sans doute rares ; mais grand était le nombre des âmes « craignant Dieu » qui s'inspiraient, à des degrés divers, de la doctrine et de la morale juives.

La primitive Église ne vit dans les Juifs que des adversaires acharnés et perfides, et, de fait, on les retrouve à l'origine de la plupart des persécutions. Mais ceci ne doit pas nous faire oublier que, pour les chrétiens, les Juifs avaient été des précurseurs et par là de précieux auxiliaires.

Le monde païen lui-même n'était pas sans offrir au Christianisme de très avantageuses prédispositions. L'hellénisme, partout répandu comme la plus haute forme de civilisation, avait créé une certaine unité de langue et d'idées ; l'Empire avait réalisé l'unité politique : le terrain était prêt pour une Église universelle. Comme conséquence, c'était la paix indispensable à la propa-

(1) M. IlarnncU considère comme capital à cet égard, dans sa simplicité, le fait rapporté par saint Mauc, xi, 2S-3t : il y voit un cas typi(j[ue de la « réduction » du Judaïsme à ses traits essentiel*.

PROl'AGATION OU CHRISTIANISME 5

6b LA PROPAGATIOiN DU CHRISTIANISME

gande religieuse, la facilité des communications et l'unification sociale : d'Antioche à Cadix, d'Alexandrie à Bordeaux, le marchand, le soldat, le professeur étaient partout chez eux (1). Avec l'unité de l'Empire se développe aussi l'idée de l'essentielle unité du genre humain ; l'humaaitè apparaît au-dessus des nationalités jalouses, le droit romain devient le droit des gens. En même temps, la vieille société se décompose par le mélange des classes et des biens. La politique romaine laissait d'ailleurs les diverses religions vivre avec une suffisante liberté ; le droit d'association leur permettait une organisation facile. Vers la même époque aussi, on vit se répandre dans l'empire des religions syriennes et persanes, qui offraient quelques traits de ressemblance avec le Christianisme: ce qu'elles lui enlevèrent comme nombre de fidèles, elles le compensaient largement par les nouveaux besoins religieux qu'elles excitaient dans les âmes et que seul le Christianisme devait satisfaire. Enfin, pour diverses raisons, les sciences exactes étaient en discrédit et les esprits s'habituaient à attendre d'une révélation leur philosophie religieuse.

Ces diverses causes, politiques, intellectuelles et sociales, avaient introduit dans le vieux monde une véritable révolution, qui tendait à élargir les

(1) Origène signale déjà ce rôle providentiel de l'Empire {Contre Celse, n, 30), que devait célébrer Bossuet.

cadres étroits et à fondre toutes les divisions dans l'unité gréco-romaine : cette révolution allait être éminemment favorable à la propagande chrétienne.

L'intérieur des âmes, en matière religieuse, était encore plus profondément transformé. D'un côté, le paganisme officiel tombait visiblement en décrépitude : sans être tout à fait ruiné, il était déjà sapé par des forces rivales. La multitude des religions qui l'avaient envahi depuis la conquête tendaient à le dissoudre, et l'unité qu'on s'efforçait de lui maintenir par le culte impérial ou le culte du soleil était trop extérieure pour n'être pas éphémère. De plus, la philosophie et la morale s'élevaient contre lui en dénonçant l'absurdité ou la grossièreté de ses légendes. Il ne restait plus qu'une religion d'Etat, chaotique et vieillie, qui ne pouvait pas offrir beaucoup de résistance.

En même temps on constate un réveil du sentiment religieux dans les âmes, qui aboutit d'abord à ranimer les cultes nationaux, à restaurer les pratiques traditionnelles, à relever un peu partout les oracles et les sanctuaires. Mais surtout, par suite du mélange des civilisations et du progrès de la pensée, un échange travaillait à se faire entre les philosophies orientales et l'antique sagesse grecque. De ce travail allait sortir un renouveau pour les vieilles croyances sous la forme d'un syncrétisme religieux dont les sys-

tèmes gnostiques nous fournissent un spécimen. Les mythes traditionnels sont conservés ; mais interprétés et épurés, harmonisés aussi, vivifiés par des idées plus hautes, parmi lesquelles, au moins à titre de tendance commune sinon de principe, on peut distinguer les traits suivants. On établit une séparation nette entre le corps et l'âme avec tendance à reconnaître à celle-ci une origine et une destinée supra-terrestres ; une séparation aussi entre Dieu et le monde. Comme conséquence, c'est une idée de plus en plus transcendante de Dieu, qui apparaît comme l'être grand et bon, comme le principe invisible, et incompréhensible de toutes choses ; c'est aussi la dépréciation du monde et de la chair, avec qui tout contact est considéré comme une humiliation et une souillure. Comme pourtant l'homme s'y sent engagé, il aspire à une rédemption, qui sera pour lui un affranchissement du monde, de la chair et de la mort, et le ramènera vers Dieu par degrés, comme il s'en est écarté. Cette libération implique à la fois un double élément, intellectuel et moral : la science qui éclaire et l'expiation qui purifie. On a même vaguement confiance que la rédemption ou le rédempteur est proche, soit d'ailleurs qu'on le voie dans une des religions antiques, dans une personnalité mystérieuse ou dans les forces natives de l'âme. On est convaincu encore que les moyens de salut doivent se traduire en instruments visibles, en réalités maté-

rielles qui soient des agents efficaces de vie divine. Tout cela se résume dans cette idée plus générale que la connaissance religieuse et la sanctification de l'âme sont affaire individuelle, indépendante de la vie politique et sociale, et que chacun les doit réaliser par un effort personnel qui aille jusqu'à l'ascétisme. Tels sont les principes directeurs de cette philosophie syncrétiste : on voit aisément dans quelle large mesure ils coïncident avec les éléments fondamentaux du Christianisme.

Voilà dans quelles conditions la jeune religion abordait le monde païen. «Dans son opposition au polythéisme, elle puisait cette énergie d'antithèse et cette puissance d'exclusive dont toute religion indépendante a besoin et qui la rend forte. Dans le syncrétisme, c'est-à-dire dans tout ce qui méritait alors le nom de religion, elle avait, sans le savoir, un allié secret (1) ».

Comment le Christianisme pénétra-t-il dans ce milieu ainsi préparé? D'après M. Harnack, Jésus lui-même, bien loin d'avoir ordonné l'évangéiisation des païens, ne l'a pas même entrevue et il n'a pas envisagé pour sa doctrine d'autre horizon que celui du vieil Israël. Seulement, en protestant contre tous les formalismes et proclamant l'amour

(H P. 31. M Harnack remarque au mémo endroit que cette |>hilosopnie, monothéiste dans son Ibnd, s'accordait fort bien avec le polythéisme par son systOmie dos éons et des dieux subalternes.

du Père comme principale doctrine, il avait fondé la religion universelle. Son esprit, plus fort que la lettre de ses paroles, par une sorte de force vitale immanente et spontanée, allait pousser les Apôtres à la conquête du monde (1).

Ils commencèrent par prêcher aux Juifs et les premiers convertis s'associaient plus étroitement que jamais au Judaïsme. Bientôt cependant on se mit à prêcher aux gentils : ces débuts de la mission païenne ne sont pas clairs, mais Paul ne fut certainement pas le premier à la tenter. On peut croire que la transition fut insensible et que le mouvement s'accentua dans la suite par la force des choses et les persécutions même des Juifs. Etienne proclame déjà la déchéance du temple et du vieux Mosaïsme ; le diacre Philippe et Pierre lui-même baptisent des prosélytes. Ce ne sont encore là que des cas isolés ; mais bientôt, à Antioche, de vrais païens se sont convertis, qui commencent à se soustraire aux observances légales. Paul allait activer ce mouvement par la puissante activité de son apostolat et sa haute doctrine théologique : avec lui le Judaïsme est décidément périmé ; le Christianisme est la religion universelle ; l'évangélisation des païens n'est

(1) Cet exposé, manifestement systématique et faux, tient dans six pages (p. 31-37). Il a été très bien réfuté par M. de Grandmaison, Etudes du 20 août 1903. p. 459-471 ; par Mgr Batiflfol, Bulletin de littérature ecclésiastique, janvier 1904, p. 54-61 et plus récemment dans son Enseignement de Jésus, p. 174-181. Cf. Jacquier, loc. cit., p. 291.

plus seulement un droit, elle devient un devoir. Et d'ailleurs Paul a été suivi dans cette voie par Pierre, comme aussi peut-être par tel ou tel des premiers apôtres (1). Aussi, tandis que les judéochrétiens, qui s'obstinent à observer la loi, commencent à s'étioler et finissent par disparaître, également suspectés des chrétiens et des Juifs, l'Eglise se recrute de plus en plus largement parmi les païens.

«Quelle preuve de force, s'écrie M. Harnack, cette religion a ainsi donnée dès sa plus tendre enfance ! « Sors de ta patrie et de ta parenté pour « aller dans le pays que je te montrerai, et je « ferai de toi un grand peuple. » L'Islam, né en Arabie, est toujours resté une religion arabe : la force de sa jeunesse fut aussi celle de son âge mûr. La religion chrétienne, au contraire, presque immédiatement après sa naissance, a été chassée du peuple qui était le sien : elle devait apprendre ainsi, dès la première heure, à distinguer entre le noyau et l'écorce (2). »

Ainsi l'histoire découvre, d'une part, les besoins religieux qui travaillaient le monde gréco-

(1) On a fait justement remarquer combien ces pages de M. Ilarnarck marquent un progrès sur la critiiiue étroite et partiale de l'école de Tubingue. Ci". Paul Lejay, Reoue d'histoire et de littérature religieuses, mai-juin TiOS, p. 323.

(2) Harnack, j). 50. Cf. \). (îQ-Gl. Le principal agent de cette expansion fut samt Paul, qui, avec une infatigable activité, sema l'Evangile à travers les pays barbares, grecs et latins, en Asie Mineure et en Grèce, à Rome et peut-être jusqu'en Espagne.

romain; d'autre part, elle constate que le Christianisme s'y est vite transporté et rapidement développé. N'est-ce pas une preuve qu'ils étaient faits l'un pour l'autre ?

Si de l'extérieur les conditions paraissent favorables à la propagation de la nouvelle religion, elle-même se présente avec de très avantageux caractères. Le sol était bien préparé : la doctrine chrétienne y fut jetée comme un germe fécond.

«D'un côté, elle était sisimple qu'on pouvait la résumer en quelques courtes formules, la vivre dans une seule grande émotion; de l'autre, elle était assez complexe et riche pour féconder toutes les pensées, pour vivifier tous les sentiments. Presque dès le commencement, elle pouvait rivaliser avec toute recherche du bien et de l'héroïsme moral, comme aussi avec toutes les spéculations et tous les mystères. Elle était ancienne et nouvelle, transcendante et terrestre à la fois ; elle était claire jusqu'à la transparence et, en retour, pleine de mystérieuses profondeurs ; elle était bien réglementée et en même temps élevée au-

dessus de toutes les lois ; elle était une doctrine et plus qu'une doctrine, une philosophie et autre chose pourtant qu'une philosophie. On a dit du catholicisme occidental qu'il est, dans l'ensemble, la synthèse des contraires (complexio oppositorum) : cela est vrai aussi du Christianisme dès ses premiers débuts (p. 73). » Cette variété d'aspects, outre qu'elle atteste la richesse du Christianisme, lui permit de s'adapter à chaque âme suivant ses goûts.Voilà pourquoi, àconsidérer successivement ces divers côtés, on peut découvrir le secret de son attraction et la raison de son succès.

La religion chrétienne s'est présentée au monde avec une doctrine religieuse d'une extrême simplicité (1). Nous la trouvons résumée dans une phrase de saint Paul : « Vous avez abandonné les idoles pour passer au service du Dieu vivant et véritable et pour attendre du ciel son Fils Jésus qu'il a ressuscité des morts et qui nous sauve de la colère à venir » (I Thess.^ i, 9-10). Le Dieu vivant et véritable qui mérite tous les hommages ; Jésus-Christ Seigneur et Sauveur, fondement de la foi et de l'espérance : voilà le thème simple et inépuisablement fécond de la prédication chrétienne.

Au lieu des froides divinités du paganisme ou de ses grossières idoles, les chrétiens annoncent

(1) Livre II, ch. i, p. 74-87. A partir d'ici nous ne suivrons plus le plan de M. Harnack, qui nous paraît plutôt une énumération descriptive qu'une classification logique. Les références permettront au lecteur de se retrouver dans cette œuvre touffue.

un Dieu unique, créateur du monde, maître toutpuissant des hommes, arbitre souverain de l'histoire. Et d'ailleurs ce n'est plus le Dieu national des Juifs : il n'est lié à aucune race ni à aucun peuple : il est le Dieu de toutes les âmes qui veulent le servir en esprit et en vérité ; il est aussi le Père qui demande et mérite l'amour. Les chrétiens prêchent encore en première ligne Jésus- Christ descendu du ciel pour révéler Dieu aux hommes, qui a passé en faisant le bien, qui est mort pour les péchés, qui siège à la droite du Père en attendant le jugement. Les âmes simples n'en savaient pas davantage ; mais il est aisé de voir comment ces quelques principes contenaient le germe de la plus haute sagesse.

La seule prédication de ces doctrines marquait une opposition nette avec le polythéisme et l'idolâtrie : le Christianisme y ajouta de plus une critique directe et une lutte à mort (1). Mais il ne faut pas oublier que les philosophes l'avaient précédé dans cette voie et que^ chez beaucoup d'âmes, le paganisme était déjà discrédité : les chrétiens avaient ici beau jeu à se faire les avocats du bon sens et du sens moral. Ils combattirent de même la divinisation des hommes, pratiquement réalisée sous la forme du culte des Césars (2). Car les chrétiens sont de loyaux

(1) Livre II, cli. i\, p. 212-25!).

(2) En bon protestant, M. IlnrnacU entend bien d'ailleurs que l'idolâtrie a reparu dans l'Eglise, dès le m* siùcle, avec le culte des saints, p. 250-251.

sujets : ils paient les impôts et respectent la loi } ils prient même pour l'empereur ; mais ils refusent de l'adorer. C'est la gloire du Christianisme d^avoir à jamais détruit cette religion politique, cette identité de Dieu et de l'Etat, qui était la conception de l'ancien monde.

Dans tout cela il y avait une part incontestable de nouveauté. Mais il ne faudrait pas croire que cette prédication du vrai Dieu fût de nature à éloigner beaucoup d'esprits ; ce serait plutôt le contraire. Car les meilleures âmes du paganisme y trouvaient réalisé avec une splendide certitude ce qu'elles n'avaient jusque-là que vaguement entrevu.

Par rapport au^ prochain, le Christianisme se donna comme « l'Évangile de l'amour et de l'assistance » (1). Après l'amour de Dieu, l'amour du prochain est le plus grand commandement. Les chrétiens sont frères en Jésus-Christ et frères entre eux : de là découle la loi du pardon, de la miséricorde et du dévouement. L'amour effectif qui se met au service du prochain est le moyen de prouver son amour pour Dieu. Voilà comment, par ce qu'il a de profondément individuel, l'Évangile est aussi éminemment social, chacun étant tout entier au service de ses frères : dans ces communautés où chacun portait le fardeau des autres, avec raison l'Apôtre saluait l'humanité

(1) Livre II, ch. iv, p. 127-133.

nouvelle. Aussi tous les textes recommandent à Tenvi la charité pour le prochain : « La langue nouvelle mise sur les lèvres des chrétiens était la langue de l'amour (1). » Et ce ne furent pas seulement de vaines paroles : nous verrons bientôt par quelles œuvres elles devaient se traduire.

A l'individu le Christianisme s'est offert comme « l'Évangile du salut et de la guérison » (2). C'est le sens de tout le ministère de Jésus-Christ : il a guéri les malades, il a appelé à lui les affligés et les pécheurs ; médecin des corps et des âmes : telle pourrait être la devise de toute sa vie.

Sa mort même continue et parachève cette œuvre salutaire, parce qu'elle enseigne aux hommes que la souffrance du juste est le salut du monde. Voilà pourquoi Jésus fut avant tout prêché comme « Sauveur » : plus encore, on peut dire que ce point de doctrine fut la foi vivante des disciples, qui la communiquèrent au monde avec toute l'ardeur de leurs âmes passionnées. Or, les antiques religions étaient dures pour l'humaine misère : les malades et les pécheurs étaient exclus du culte sacré, et la divinité austère n'admettait à ses autels que des serviteurs purs. Mais à l'époque où nous sommes, les sentiments sont en train de changer : la double influence de la philosophie et des religions orientales a attiré

(1) Ibid., p. 128. Le nom mùme de « frères », que les chrétiens se donnaient, atteste leur cliarité. IbiJ., p. 340-311.

(2) Livre II, cli. ir, p. ST-lOl.

rattention sur les misères de l'homme et partout les âmes sont avides de guérison. Nous en avons un frappant témoignage dans le culte d'Esculape qu'on voit se répandre, aux ii« et iii« siècles, sous le nom de « Dieu sauveur ». On courait en foule à ses temples ; on l'invoquait dans les maladies du corps et de l'âme ; on le comblait des plus riches présents ; on lui consacrait sa vie : Celse assure même que des miracles s'accomplissaient dans ses sanctuaires (1).

Le Christianisme est entré dans ce monde avide de guérison et il s'est donné comme la religion du salut. Pour tous les prédicateurs chrétiens comme pour saint Paul, les hommes sont des malades, gravement atteints par le péché qui les destine à la mort éternelle. Mais de ce mal implacable ils annoncent la guérison : le baptême est un bain salutaire qui donne une vie nouvelle et assure à ceux qui lui sont fidèles la bienheureuse immortalité. « Le monde payen comprit cela. Il comprit quand on lui promettait d'être heureux et immortel comme les dieux. Mais la plupart comprirent aussi, comme une condition fort juste, qu'il fallait se soumettre à une cure religieuse, parce que l'âme doit être d'abord pure et sainte avant de pouvoir être immortelle. C'est ainsi qu'ils saisi-

(1) Dans Origène, Contre Celse, m, 3 et 24. Apollon et Jupiter jouaient aussi un rôle analogue : on ne pouvait plus être dieu sans être en même temps sauveur. Harnack, p. 92.

rent le message du grand médecin qui prêche la continence et promet la vie. Et quiconque avait reçu un rayon de la force et de la lumière de cette vie nouvelle se prenait à considérer sa vie antérieure comme aveuglement, maladie ou mort. » Vers cette cure des âmes, l'Eglise dirigeait tous ses enseignements et tous ses rites : elle se donnait, conclut M. Harnack en une étrange mais expressive formule, « comme la grande clinique, comme le lazaret de l'humanité » (p. 95 et 96).

Aussi comparer les péchés et les passions à des maladies, Jésus-Christ ou ses ministres à des médecins, les préceptes chrétiens et les sacrements à des remèdes, est pour ainsi dire un lieu commun de la littérature chrétienne primitive. Il faudrait ajouter ici que cette théorie recevait une application quotidienne dans les soins que l'Eglise prenait pour le soulagement des maladies corporelles : nous y reviendrons ; mais ceci suffit sans doute à montrer quelle supériorité le Christianisme avait de ce chef sur les autres cultes et quel attrait il dut exercer sur les âmes. M. Harnack estime cependant qu'il y avait, dans cette espèce de pessimisme continu, danger d'abolir le sens esthétique, peut-être même de compromettre le sens moral. Heureusement, dit-il, cette tendance fut compensée par ce sentiment de haute moralité que le Christianisme inspira toujours à ses fidèles.

Car l'Évangile est aussi « la religion de l'esprit

et de la force, du sérieux moral et de la sainteté» (1).

Tout le Christianisme, au point de vue pratique, est dominé « par l'idée de rétribution, c'est-à-dire, en somme par la souveraineté de la morale ». Cet idéal repose lui-même sur un double principe, l'un présent, l'autre à venir : l'idée du Christ qui vit dans chaque âme et l'idée du jugement futur. En conséquence,lechrétiendoit s'abstenir de toute souillure et pratiquer la continence, ce qui implique surtout la fuite du vice impur, mais aussi le renoncement au monde, aux plaisirs, aux richesses et l'obligation delà charité, de la pauvreté, de la mortification. Ceux qui trouveraient cet ascétisme exagéré oublient que c'est en renonçant au monde qu'on se rend capable d'agir sur lui et que les révolutions^, en tout cas, ne se font pas avec de l'eau de rose. Or, c'est bien d'une révolution qu'il s'agissait ici, puisqu'il s'agissait de renverser le polythéisme pour introniser dans le monde la majesté de Dieu et le règne du bien (p. 83-85).

Dès lors, il est superflu de rappeler comment tous les écrits du Nouveau Testament sont remplis de préceptes sur la moralité, et il faut en dire autant des Pères apostoliques. « On peut définir toutel'activitéde la prédication chrétiennecomme un effort moral, destiné à réveiller et renforcer le sens moral... On ne saurait le mettre en doute,

(1) Livre II, ch. v, p. 172-188.

ces chrétientés primitives entendent se régler d'après les principes moraux les plus stricts ; elles ne souffrent dans leur sein aucun membre impur, sachant bien qu'elles cesseraient d'être le jour où elles feraient une place à l'immoralité. » On combattait surtout le péché de la chair avec toutes ses conséquences, la cupidité et la malhonnêteté dans le commerce, le mensonge aussi et la duplicité. « Des hommes purs, détachés delà fortune et de l'amour-propre : voilà ce que les chrétiens devaient être, c'est-à-dire des hommes vrais et vaillants (1). »

Aussi les apologistes pouvaient-ils à bon droit proclamer l'excellence de la morale chrétienne comme un très sérieux argument en faveur de la divinité de leur religion (2). Plus tard même, lorsque l'idéal primitif fut décidément démenti par la faiblesse humaine, le Christianisme, tout en continuant à élever les hommes vers la perfection, se réconcilia les âmes faibles par sa doctrine de la pénitence. Sans cesser d'être tout à fait la religion de la moralité, il était devenu la religion du pardon indéfini, et ceci lui attirait encore les cœurs.

Excellente et merveilleusement attrayante dans

(1) p. 178-1^0. Cette action moralisatrice du christianisme est complétée i).ir la lutte (ju'il entreprit contre certains désordres sociaux particulièrement graves, comme le luxe, les théâtres et les spectacles de toutes sortes, p. 251-253.

(2) Voir notamment AaisrioE, 15-16 ; saint Justin, 1" Apol., 15-l(i. La vertu des chrétiens apparaît jusque dans le nona de « saints » qu'ils aimaient à se donner, p. 310.

ses principes constitutifs, la doctrine chrétienne ne l'était pas moins dans ses modalités accessoires.

Par son mode d'enseignement, elle est à la fois « la religion de l'autorité et de la raison » (1). Elle s'impose par la foi, une foi absolue qu'on ne doit ni raisonner ni discuter. C'est le reproche maintes fois répété par Celse (2), et saint Paul se vantait déjà « d'enchaîner toute intelligence sous le joug du Christ » (II Cor., x, 5), cependant qu'il mettait ses fidèles en garde contre les séductions d'une «vaine philosophie » {Col., n, 8). Tertullien affirme énergiquement qu'il n'y a rien de commun entre Athènes et Jérusalem, « entre l'Eglise et l'Académie » (3). Ce dogmatisme gagnait bien des âmes par la sécurité même de ses affirmations. Mais en même temps Paul montre dans le Christianisme la sagesse de Dieu aux insondables richesses et les penseurs y découvrent la philosophie, conforme aux meilleures données de leur raison : tous ont conscience d'avoir trouvé la lumière qui leur révèle Dieu, le monde et leur propre nature. De ce sentiment qui faisait la joie et la paix des simples fidèles allait sortir la philosophie chrétienne, inaugurée par les Apologistes et définitivement intronisée par l'école d'Alexandrie.

(1) Livre II, ch. vi, p. 188-206.

(2) Dans Grtgène, Contre Celse, 1, 9, 12, 26; m, 44 ; vi, 10.

(3) Prescriptions contre les hérétiques, ch. vu.

Avec ce côté lumineux pour la raison, le Christianisme présentait aussi l'idée de mystère, si chère aux âmes tourmentées de cette époque. Il n'était partout question que de gnose, de rites mystérieux et divins. Le Christianisme ouvrait sur le monde divin des perspectives profondes : c'était la religion de la connaissance transcendantale. Il promettait pour une autre vie la divinisation du corps et de l'âme ; il avait surtout des sacrements ; l'eau qui purifie les âmes ; le pain et le vin qui sont le corps et le sang du Christ et qui garantissent l'immortalité, sans parler des multiples onctions et cérémonies rituelles dans lesquelles devait bientôt se développer le culte chrétien (1).

M. Harnack est trop protestant pour ne pas voir dans tout cela autant de corruptions du pur Evangile (2); mais il convient aussi que ce fut une adaptation nécessaire. Elle fut même bienfaisante en somme, puisque sacrements et mystères servirent à abriter contre un plat rationalisme l'essence profonde de la vérité chrétienne ; et si, pour beaucoup d'âmes, ils ont matérialisé la reli-

(1) Il est d'ailleurs facile dt; remarquor combien était ex[)ressif le symbolisme du baptême pour signifier la renaissance à une vie nouvelle et combien ce rite était moins répugnant que la circoncision ou les purifications sanglantes des cultes orientaux. Livre 111, ch. ii, p. 325-328.

(2) P, 198-20L II va jusqu'à dire «lue c'était ramener dans la théologie, par une porte dérobée, une grande partie de polythéisme (p. 200). M. de Grandmaison observe justement que ces pages de M. Harnack sont « les plus violentes, les plus injustes aussi de tout l'cjuvrage ». Etude.f, 5 août 190;^, p. 31H, note 3.

gion spirituelle, n'oublions pas qu'ils contribuèrent à en vivifier un grand nombre d'autres en favorisant leur ascension vers le monde surnaturel (p. 203-204).

Tant de caractères réunis donnaient aux chrétiens un vif sentiment de leur supériorité, qui se traduisait par « le message du peuple nouveau et de la troisième race » (1). Ils se sentaient et se donnaient à la fois comme le Judaïsme perfectionné, comme une nouvelle religion et comme la religion primitive restaurée. Ils se regardaient comme le peuple de Dieu et, de ce chef, le centre de l'histoire. Le moindre chrétien pouvait se dire : notre peuple est le plus ancien de la terre ; le monde a été créé pour nous ; tout le monde nous est soumis, tout nous est connu, nous jugeons l'univers. De toutes les formes que peut prendre la conscience d'un peuple, voilà bien, certes, «la plus étendue , la plus complète et la plus impressionnante qui se puisse imaginer » (p. 206-207).

Unlivreservait à exprimer tout à la fois et à justifier cette conviction : savoir la Bible, qui est la charte divine du chrétien (2). Sans doute, jamais le Christianisme ne s'est attaché à un livre comme l'Islamisme ou le Calvinisme strict; mais de bonne heure les chrétiens arrachèrent aux Juifs l'Ancien Testament pour lui donner une grande place dans

(1) Livre II, ch. vu, p. 20G-227.

(2) Livre II, ch. vill, p. 234-242.

leur foi. C'est là qu'ils trouvaient racontée l'origine du monde et de l'humanité, récit qu'ils pouvaient opposer triomphalement aux absurdes légendes grecques ; c'est là qu'ils montraient aux païens des préceptes de sagesse supérieurs à toutes leurs philosophies (l).On se réclamait surtout des prophéties où le Christianisme était annoncé d'avance ; ce qui permettait d'établir la continuité providentielle de l'histoire et de rattacher la religion chrétienne aux origines mêmes de l'humanité.

Bien plus, la Bible était considérée comme le livre le plus ancien, dont tous les autres ne sont que le plagiat : c'est un des leit-motivs de l'apologétique chrétienne au n« siècle. Tout ce qu'il y a de bon chez Homère, les poètes ou les philosophes, tout cela est déjà chrétien, c'est-à-dire dérobé au Christianisme. « La hardiesse de cette prétention nous fait trop oublier aujourd'hui ce qu'il y a de grandiose et de puissant dans la conscience qu'elle exprime. » On en disait autant des rites et cérémonies du paganisme qui se trouvaient ressembler aux mystères chrétiens : c'était l'œuvre du démon qui singeait la religion chrétienne ou qui, mieux encore, avait pris les devants et copié le Christianisme avant la lettre afin de lui soutirer des adeptes. Cette étrange philosophie de l'histoire

(1) Tatien, entre autres, atteste par son expérience personnelle ce rôle apologétique de l'Ancien Testament. Discours aiuc Grecs, 27.

s'explique par la conscience que le Christianisme avait d'être le peuple le plus ancien, qui remonte aux origines du monde et en est encore aujourd'hui le centre. Dès lors la confiscation de ces rites et sacrements ne signifie pas autre chose que l'affirmation de son caractère idéalement humain et par suite divin. La religion chrétienne en se les incorporant ne faisait que reprendre son bien primitif (p. 217-219).

En même temps le Christianisme adoptait la philosophie, sans cesser d'ailleurs de se sentir en possession d'une sagesse plus haute. Quelques esprits violents, il est vrai, comme Tatien etTertullien, se plurent surtout à combattre les philosophes ; mais la plupart, tout en reconnaissant les erreurs de la pensée profane, aimaient à y chercher des parcelles de vérité et comme une ébauche de la révélation. Grâce à saint Justin et à l'école d'Alexandrie, c'est le dernier mouvement qui prévalut et aboutit à constituer une philosophie chrétienne (1).

On voit avec quelle richesse et quelle complexité la religion chrétienne apparut dès l'abord au monde païen. Tout ce qui peut être conçu en matière religieuse, elle l'a, elle l'est ; elle réunit en elle-même tous les éléments de la religion universelle : elle a capté toutes les forces et toutes

les idées pour les mettre à son service : elle réalise le plus parfait syncrétisme. Aussi combien pauvres, combien indigentes et étriquées apparaissent à côté d'elles les autres religions ! Cependant sans le savoir, elle leur doit beaucoup ; car elles ont préparé le terrain où allait germer la nouvelle semence (1).

Un autre fait révèle ce syncrétisme essentiel à la religion chrétienne : c'est le pouvoir qu'elle manifeste d'attirer tous les peuples, parce qu'elle a dépouillé le caractère national qui paralysait le Judaïsme. Elle attire aussi tous les hommes, malgré les différences de situation et de culture: Valentin est contemporain d'Hermas, et tous deux sont chrétiens : Tertullien est contemporain de Clément d'Alexandrie, et tous deux sont des docteurs dans l'Eglise; Eusèbe est contemporain de saint Antoine et tous deux partagent la même foi. Enfin le syncrétisme définitif fut surtout consommé au m® siècle, lorsque l'Eglise, avec sa hiérarchie désormais forte et constituée en autorité souveraine, se résolut, dans sa théologie et dans son culte, à ouvrir les portes à l'hellénisme. De cette adaptation le système d'Origène est un spécimen théorique et l'apostolat de son disciple saint Grégoire le Thaumaturge, si complaisant aux usages païens, un exemple pratique (2). Le Christianisme y a gagné de

(1) Livre II. Conclusion, p. 26I-26G.

(2) Tout le motif de cette accusation, c'est que Grégoire, i)our retenir les niasses poi)ulaires, substituait aux l'êtes païennes les fotes des

o6 LA PROPAGATION DU CHRISTIANISME

conquérir le monde ancien ; mais par là aussi il mêlait à sa pure essence bien des éléments étrangers. Heureusement il a gardé la puissance de les dépouiller pour s'unir à des coefficients nouveaux : la Réforme a donné le signal de cette épuration, que nous devons aujourd'hui continuer.

Cette philosophie de l'histoire appellerait bien des réserves, et ce n'est pas ici le lieu de dire comment l'hellénisation du Christianisme ne fut ni aussi complète ni surtout aussi meurtrière du pur Évangile qu'on se plaît à l'imaginer. Le seul énoncé de ces conclusions, où l'on voit trop paraître le protestant libéral derrière l'historien, en manifeste suffisamment la tendance systématique. Mais nous en pouvons retenir que le Christianisme a su adapter, maîtriser et utiliser toutes les forces vives de la pensée antique, donnant par là la meilleure preuve de sa divine vitalité.

martyrs chrétiens. Le procédé eut grand succès, au dire de saint Grégoire de Nysse, dont M. Harnack cite ailleurs le texte complet (tome II, p. 174-175). Mais on voit que nous sommes loin de l'idolâtrie.

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