CHAPITRE VII
Constantin le Grand. — Origine de l'arianisme. — Concile de Nicée. — Création du mot tonsubstantiel. — Nouvelles persécutions, — Mort du paganisme. — L'Eglise en Perse. — Concile d'Ephèse. — Logique des deux premières révoltes contre le Christ et sa Mère. — Le brigandage d'Ephèse. — Le mal fait à l'Eglise doit contribuer à son bien. — Naissance de la science catholique. — Le monachisme et les moines orientaux. — Affranchissement des esclaves par l'Eglise. — Sollicitude de l'Eglise pour les pauvres, les infirmes et les orphelins. — L'Etat et l'Eglise sous les empereurs de Constantinople. — Hiérarchie ecclésiastique.
Après sa victoire sur Maxence, Constantin ne se lit pas chrétien, mais il publia un éclit, Tan 313, qui permettait aux chrétiens d'exercer leur culte sans entraves et donnait aux païens la liberté d'em-
brasser le christianisme. Dix ans plus tard, il fut de nouveau vainqueur contre Livinius, avec lequel il avait battu Maxence ; Livinius s'attachant au paganisme pour attirer à lui tous les éléments païens, Constantin excita toutes les provinces à déserter le paganisme, publia divers édits favorables aux chrétiens, et détruisit plusieurs temples païens. Toutefois, il laissa les païens pratiquer librement leur culte, et au lieu de travailler à l'extirpation du paganisme avec un fanatisme bruyant, il usa d'une modération toute chrétienne. Il fournit aux évoques catholiques les moyens de répandre de riches aumônes parmi les pauvres du paganisme, afin, disait-il, de les attirer à la connaissance du vrai Dieu. La détresse était si excessive dans certaines provinces, épuisées par la cupidité des gouverneurs, que nombre de familles, ne pouvant plus nourrir leurs enfants, les vendaient comme esclaves, les exposaient ou les mettaient à mort. Constantin publia une loi en vertu de laquelle ces sortes d'enfants seraient désormais entretenus par le fisc, afin, disait-il, qu'ils fussent élevés pour le Seigneur. Il abolit la peine du crucifiement, la marque au fer rouge sur le visage et les combats de gladiateurs. Du reste, le christianisme avait déjà pénétré si avant dans la conscience publique que Constantin, par ses mesures humanitaires, ne lit que réaliser une espérance universelle. Quoique Constantin fût trés-catholique au fond du cœur et dans
ses actes, il ne se fit baptiser qu'à son lit de mort, comme c'était une coutume alors fort répandue. Il a fait sans doute beaucoup de mal, avant de faire beaucoup de bien, mais c'était dans un temps où son esprit vacillait encore entre le paganisme et le christianisme. Sous son règne éclatèrent les funestes discussions de l'arianisme et du donatisme dont nous devons parler. Les proportions données à ces discussions eurent pour origine lointaine les avantages extérieurs dont jouissait le christianisme et le crédit qu'on obtenait auprès de la famille impériale en devenant catholique. Les avantages et le crédit dont jouissait l'Eglise lui attiraient une multitude de partisans qui ne se sentaient nullement appelés par la voix de la conscience et qui embrassaient le catholicisme sans se dépouiller de leurs vices et de leurs passions.
D'abord enveloppé dans l'excommunication fulminée par Pierre, évoque d'Alexandrie, contre les Méliciens,nous voyons Arius parvenir ensuite à la prêtrise sous l'évêque Alexandre, en considération de son savoir, et dans l'espérance de le ramener par certaines distinctions à des sentiments plus orthodoxes et plus chrétiens. Arius emprunta ses principales propositions au système de Platon combiné avec celui de Philon, car l'arianisme n'est à certains égards qu'un gnosticisme modifié. Pour lui, Dieu était l'être abstrait des platoniciens. Pour créer le monde, il admettait un être intermédiaire
entre Dieu et lui ; mais cet être, chargé à la fois de créer le monde et de le racheter, n'avait rien de commun avec l'être divin ; il n'était qu'un instrument de Dieu.
Alexandre, auquel Arius voulait succéder sur le siège d'Alexandrie, fit tout ce qu'il put pour ramener ce sectaire à la doctrine catholique, mais ayant échoué, il assembla tous les évoques d'Egypte en un concile, et Arius fut excommunié avec les évoques Secundus de Ptolémaïs et Thomas de Marmarica, ainsi que dix prêtres et diacres devenus ariens. Alors Arius se retira près des évêques de Palestine, se fit de nombreux partisans et suscita tant de troubles dans l'Eglise que Constantin consentit à rassembler tous les évoques pour terminer les controverses ariennes. Le concile convoqué à Nycée, en Bithynie, pour l'année 325, était présidé par Osius, évoque de Cordoue et légat du pape; le nombre des évêques qui s'y rendirent fut d'environ 318. Les séances furent précédées de conférences, dans lesquelles on admit Arius, car on ne négligeait rien pour le ramener dans la bonne voie. Quand on exposa sa doctrine, la plupart des évêques, qui ne la connaissaient point, en furent si révoltés qu'ils se bouchèrent les oreilles et demandèrent qu'on se hâtât de la condamner. La discussion fut pourtant résolue, dans l'espoir de convaincre Arius et ses partisans. De tous les docteurs qui brillèrent le plus pendant les débats, Athanase,
encore simple diacre, fut celui qui fixa tous les regards, car c'était lui qui s'entendait le mieux à répondre aux Ariens, à résoudre leurs objections, et dévoiler leurs artifices. Ce fut aussi lui qui prit la plus grande part à la rédaction du symbole qui porte aujourd'hui son nom.
Le grand principe d'Arius était que la majesté infinie do Dieu ne lui permettait pas de créer par lui-môme, et qu'il lui fallait un intermédiaire. St Athanase répondit qu'il n'y a pas d'intermédiaire entre Dieu et la créature. Ou le Fils de Dieu est Dieu, disait-il aux Ariens, ou il est une créature. S'il est Dieu, il n'a pas pu créer le monde, selon vous ; si le Verbe est une créature, Dieu n'a pu le créer lui-même, car la présence de Dieu l'aurait fait retomber dans le néant, toujours suivant votre doctrine, qui est un non-sens. Tous les êtres, ajoutait-il, forment un ensemble organique qui constitue l'univers. Or, si le Fils de Dieu est une créature, il ne peut être autre chose qu'une portion du tout. Mais s'il n'est qu'une portion du tout, comment a-t-il pu créer le tout? Il aurait fallu qu'il se créât lui-même. Quand les Ariens niaient l'éternité du Fils de Dieu, St Athanase leur répondait : Le temps a commencé avec la création des choses finies; or, si le Fils de Dieu, comme vous l'assurez, est le créateur du monde fini, il s'ensuit qu'il est hors du temps, et par conséquent éternel.
La première hérésie que l'Eglise avait à com-
battre dans la doctrine d'Arius attaquait la base môme de l'Eglise, c'est-à-dire la divinité de Jésus- Christ. Cette hérésie servit à définir clairement le dogme de l'Incarnation ; c'est alors que le mot consubstantiel au Père fut trouvé et adopté pour indiquer la nature divine de Jésus-Christ. Pour mieux faire comprendre le caractère humano-di vin du Verbe de Dieu, il faut se rappeler ce que nous avons dit, à propos de l'Incarnation, c'est-à-dire qu'avant la création de l'homme, il n'y avait dans l'univers que des esprits et des corps, deux substances si opposées l'une à l'autre que l'union dans un seul composé n'était possible qu'à la puissance divine. De môme, avant la naissance de Jésus, il y avait dans l'univers Dieu et l'homme, deux natures éloignées l'une de l'autre par la distance qui sépare l'infini du fini, et leur union n'était également possible qu'à la puissance divine. Dieu, renfermant son Verbe dans une humanité pure de tout péché, unit Dieu et l'homme dans une unité de personne, en faisant naître Jésus dans le sein de Marie. Malgré la dualité de ses deux substances unies, l'homme n'est qu'un -seul être; de môme, malgré la dualité de ses deux natures, Jésus-Christ n'est qu'une seule personne.
Dans l'homme, l'âme n'est pas plus délayée, confondue clans le corps, que le corps n'y est absorbé, détruit par l'âme. De même, par rapport au Verbe, quoique la divinité et l'humanité soient
si intimement unies qu'elles ne sont qu'un seul' Jésus-Christ, ces deux natures sont toujours distinctes ; la divinité n'y est pas plus mêlée, transformée dans l'humanité que l'humanité n'y est concentrée dans la divinité, anéantie par elle; l'union s'y étant faite, comme le dit le Symbole de St Athanase, non par la conversion de la divinité dans l'humanité, mais par l'assomption de l'humanité par la divinité. Dans l'homme, l'esprit est de la même nature, mais non de même substance que celui de Dieu, car Dieu a créé cet esprit semblable, mais non égal au sien ; le corps de l'homme est aussi un véritable corps, Dieu l'ayant formé du limon de la terre. De même en Jésus-Christ, le Dieu est Dieu véritable, parce qu'il est de même substance avec le Père qui l'a engendré avant le temps; et l'homme est aussi en lui un homme véritable, parce qu'il est de même substance avec la Mère qui l'a engendré dans le temps. Il y a donc en Jésus-Christ deux volontés et une seule personne, comme il y a dans l'homme deux substances et un seul être. Dans l'homme, l'âme communique au corps une perfection que les autres corps n'ont pas ; de même, en Jésus-Christ, la personnalité du Verbe, en fait le plus auguste et le plus parfait des hommes, parce que l'homme y est Dieu.
Le dogme de la divinité du Christ ainsi établi par le concile de Nicée, la doctrine d'Arius fut rejetéc et condamnée en forme d'anathématismes.
On fit aussi dans ce concile des canons ou règlements sur la fôtede Pâques, le schisme de Mélèse, etc. Les Ariens, se voyant condamnés, s'opposèrent de toute leur force à l'adoption du Symbole rédigé par St Athanase. Mais, tant que vécut Constantin, ils furent réduits à l'impuissance; ce n'est guère qu'après sa mort qu'ils bouleversèrent toute l'Eglise par leurs intrigues, et conçurent le projet, grâce à la protection que leur accorda Constantia, sœur de Constantin, de harceler constamment les évoques catholiques et de leur enlever leurs sièges pour y placer des évoques ariens. Ils visèrent principalement aux métropoles, afin qu'elles donnassent des évoques ariens aux églises suffragantes. Ce plan réussit à merveille, et lorsque l'empereur Constance se déclara ouvertement en leur faveur, il employa toute son autorité, menaces, violences, corruption, persécutions, pour faire triompher l'arianisme; aussi St Jérôme pouvait-il dire que l'univers se sentait devenu arien. Mais plus les évèques catholiques étaient exilés au loin, plus ils restaient dévoués à l'Eglise, et plus ils faisaient connaître les cruautés des Ariens. Les évoques, par leurs lettres, entretenaient avec leurs ouailles un commerce incessant et les affermissaient clans la foi persécutée. Ce fut alors que St Athanase, St Hilairc, l' Athanase de l'Occident, écrivirent leurs plus beaux ouvrages.
Sous l'empereur Valcntinien, l'arianisme ayant n 19
perdu de son importance, les Ariens cherchèrent à soulever contre l'Église cet empereur, qui leur répondit :• « Je suis empereur, il est vrai, mais je n'en suis pas moins laïque, et, à ce titre, je n'ai point à commander à l'Église, mais à lui obéir. C'est aux évoques à décider. >•> Laissé libre, le catholicisme devint victorieux et l'arianisme disparut presque complètement en Occident. En Orient, Albia Dominica, femme de Valons, persécutait violemment les catholiques. A Constantinople, sous l'évoque arien Eudoxius, on en vint jusqu'à citer devant les tribunaux les laïques qui ne fréquentaient pas les églises ariennes; on les emprisonnait et leurs biens furent confisqués, Valens traversa la Cappadoce à la tête d'une armée, dans le but d'extorquer la signature des évoques à la formule arienne de Sirmium. Plusieurs lui cédèrent. Le préfet Modeste était chargé d'obtenir celle de Basile, évoque de Césarée. Quand le préfet lui en fit la demande, Basile répondit :
— Je ne changerai pas même l'ordre des paroles du Symbole de Nicée. bien loin de souscrire au Symbole des Ariens.
— L'empereur vous punira, reprit Modeste.
— Comment?
— En vous prenant vos biens.
— Les pauvres les ont déjà,
— En vous exilant.
— Ma patrie est partout.
— En vous faisant mourir.
— Tant mieux, je serai délivré de mon corps ; il m'est bien loisible de croire ce que je dois.
Modeste, ébranlé par tant de fermeté, n'insista pas. Les nouveaux chefs ariens, en Orient, étaient Aétius et Eunome. Le premier était un forgeron qui devint ouvrier en cuivre, puis orfèvre et ensuite médecin, à la suite d'un vol qui l'obligea à quitter son pays. Il fut nommé évoque par les ariens, sous Valens. Eumone avait reçu de son père, laboureur en Cappadoce, les premiers éléments de la grammaire ; entré comme précepteur dans la maison d'un particulier, il se rendit ensuite à Constantinople, qu'il dut quitter à la suite d'un grave délit, et se fit tailleur. Plus tard, il s'attacha à Aétius, et devint évoque de Cyzique. Arius avait dit que l'homme et môme le Fils de Dieu ne connaissaient rien de la nature de Dieu; Aétius et Eumone soutinrent, au contraire, que l'homme connaît Dieu aussi parfaitement qu'il se connaît lui-môme. Leur doctrine fit fureur, puis elle varia, et finit par disparaître peu à peu avec l'arianisme, dès que le pouvoir impérial cessa d'opprimer l'Église catholique,
En 384, l'empereur Théodose convoqua tous les évoques orientaux à Constantinoplc pour faire entrer dans le symbole de Nicée certaines explications devenues utiles depuis l'apparition de toutes les sectes ariennes, et de rédiger quelques canons disciplinaires. Le symbole rédigé à Constantinople était
le môme que celui de Nicée, mais on y fit plusieurs additions. Ainsi le symbole de Nicée disait : « Descendu du ciel, il s'est incarné et s'est fait homme, il a souffert et ressuscité le troisième jour, il est monté au ciel, et reviendra pour juger les vivants et les morts. » On y ajouta : « Conçu du Saint-Esprit, né de la Vierge Marie, » parce que les apollinaristes niaient la vraie incarnation, en enseignant que le Christ avait pris un corps dans le ciel. Ces mots « de la Vierge Marie » étaient à l'adresse de ceux qui, tout en admettant que Marie avait conçu du Saint-Esprit, disaient qu'elle avait cessé d'être vierge en mettant au monde Jésus. Ces mots : « Dont le règne n'aura pas de fin, » étaient contre la doctrine de Marcel d'Ancyre, qui soutenait que le Verbe incarné cesserait de régner dès qu'il aurait assujetti toutes choses à son Père. A ces mots : « Nous croyons au Saint-Esprit, » on ajouta contre les ariens et les macédoniens : « Seigneur et vivifiant, qui procède du Père et du Fils, qui est adoré et glorifié avec le Père et le Fils, qui a parlé par les prophètes.» Sur l'Église, le Concile ajouta : « Nous croyons à une sainte Eglise catholique et apostolique ; nous confessons un baptême pour la rémission des péchés ; nous attendons la résurrection des morts et la vie éternelle. » Il est probable que cette dernière addition était dirigée contre les eumonéens, les montanistes et d'autres hérétiques, qui tous prétendaient appartenir à la vraie Eglise, et dont le baptême était invalide.
On sait que Constantin avait laissé trois fils, Constantin, Constant et Constance, tous trois élevés selon les maximes du christianisme, et qui devaient se partager l'empire de leur père. Malheureusement aucun n'avait hérité de ses vertus ni de ses aptitudes clans le gouvernement. Constance organisa dans sa famille un vaste massacre, où son oncle et plusieurs de ses proches perdirent la vie; partisan fanatique de l'arianisme, il souleva les plus violentes tempêtes pour l'introduire dans l'Église, qui apprit par une longue expérience qu'elle n'avait pas moins à souffrir des empereurs chrétiens qu'elle avait souffert des empereurs infidèles, et qu'elle devait être persécutée, non-seulement pour défendre tout le corps de sa doctrine, mais encore chaque article particulier.
Constant et Constantin se déclarèrent pour les catholiques. Constance fit des lois très-sévères contre le paganisme, et lorsqu'il resta seul maître, il les appliqua dans tout l'empire; mais elles furent peu exécutées , car elles faisaient beaucoup de mal à l'Église qui, sous ce règne, prospéra moins que lorsqu'elle était persécutée par les empereurs païens. La cruauté de Constance inspira une haine profonde contre le christianisme à Julien, dont le père, frère de Constantin le Grand, avait été assassiné par Constance. Lorsqu'en 363 Julien devint empereur, il fit rouvrir les temples des païens et persécuta les chrétiens; mais le paganisme avait fait son temps, et
Julien passa comme une tempête sans avoir pu ranimer le cadavre qu'il voulait substituer au christianisme.
Julien l'Apostat eut pour successeur Jovicn, catholique zélé ; il accorda la liberté absolue de religion, mais il renouvela les édits de ses ancêtres en faveur du christianisme. « Les temples païens, dit Sozomène, ne furent point fermés par ses ordres, ils se fermèrent d'eux-mêmes en présence du christianisme. » Yalcntinien, qui lui succéda, avait été persécuté pour sa foi par Julien ; il continua l'œuvre de Jovien, et donna l'Orient à son frère Valens attaché à l'arianisme. Sous son règne, le néo-platonisme, dont le siège principal était à Athènes, reçut un coup mortel. L'an 374, les néo-platoniciens tramèrent une conspiration contre les deux empereurs? et attirèrent dans leur parti Théodose, en lui promettant de le faire auguste. Leur trame fut dévoilée, les plus considérables des conjurés furent mis à mort, leurs livres de magie furent recherchés et détruits, et la science païenne en reçut un coup dont elle ne se releva jamais. La secte ne s'éteignit pourtant complètement que vers le milieu du vie siècle. Quant au culte païen, il ne fut réellement interdit que sous Théodose 1er par des lois sévères publiées en 379-392. Néanmoins il ne disparut entièrement de Rome qu'après la conquête de cette ville. Persuadés alors que les dieux ne pouvaient plus les défendre, les païens se firent tous chrétiens. Dans
d'autres parties de l'empiré, notamment en Egypte, ils résistaient encore. Quand on fit dans les temples de Sérapis et de Mithra des recherches pour y découvrir les objets d'art qui ne servaient pas à la superstition, on découvrit des abominations telles, que les auteurs chrétiens n'ont pas osé les consigner. Les païens auxquels on présenta ces mystères infâmes se convertirent en foule.
A cette époque l'Église catholique fut illustrée par des apologistes hors ligne, dont les principaux furent St Athanase, l'historien Eusèbe de Césarée \ puis St Cyrille d'Alexandrie, Théodoret de Cyr, Enée de Gaza, Lactance, Orose et St Augustin. Le christianisme se répandait rapidement à l'orient comme à l'occident de l'empire romain, et après qu'il eut été reconnu comme religion de l'État, il se propagea considérablement au delà des frontières de l'empire. Les Perses tolérèrent les chrétiens jusqu'au moment où les Romains cessèrent de les persécuter ; dès qu'ils s'aperçurent que les empereurs les favorisaient, les Perses commencèrent à se méfier d'eux et à les persécuter. La persécution de 343, sous Sapor, dura quarante ans et coûta la vie à des milliers de chrétiens.
Sous l'empereur Arcadius, vivait en Mésopotamie le saint évoque Marutas, alors en relations avec Jzdegerdes, roi des Perses, qui lui témoignait un vif attachement et une grande confiance. A partir de ce moment les chrétiens jouirent d'une certaine
paix. Les mages, craignant que le roi n'embrassât le christianisme, résolurent de s'y opposer par ruse. Pendant que le roi adorait le feu sacré, un d'eux se cacha sous terre et cria que le roi ne devait pas s'approcher du feu, parce qu'il était en trop grande intimité avec les chrétiens. Marutas, à qui le fait fut rapporté, fît creuser la terre pour convaincre le roi de la fourberie des mages. On pratiqua des fouilles, et l'on découvrit le mystificateur dans une sorte de caveau. Une ordonnance royale fit aussitôt décimer les mages, et permit aux chrétiens de bâtir des églises.
Bahram V les persécuta pourtant vers l'an 418, par suite d'un excès de zèle d'Abdas, évoque de Suze, qui détruisit un temple d'idoles. Mais après la défaite de Bahram par Théodose II, qui lui fit d'un seul coup 7,000 prisonniers, la charité d'un autre évoque rendit la paix à l'Eglise perse. Acace, évoque d'Amide, eut pitié de tous ces captifs qui mouraient de faim ; il assembla son clergé, et comme il n'avait pas d'argent, il lui proposa de vendre les vases d'or et d'argent des églises pour le rachat de ces malheureux. Sa demande fut accueillie et les captifs perses, rendus ù la liberté, reçurent en outre de quoi retourner dans leur pays. Bahram, en apprenant cette nouvelle, ne put maîtriser son admiration , et désira voir l'évoque. Acace se rendit à ce désir, et la paix régna de nouveau dans cette Eglise qui, déchirée par les
sectes, et principalement par celle de Nestorius, finit par disparaître à peu près complètement. Le christianisme se répandit aussi dans l'Arménie, qui fut convertie, au commencement du ive siècle, par St Grégoire, apôtre de ce pays. Les lierions du Caucase reçurent également le baptême sous Constantin le Grand. De là, le christianisme passa dans l'Albanie, et se propagea bientôt au delà de ces contrées.
Le dernier râle du paganisme, et la réaction sociale qui s'était opérée en faveur du christianisme, aussitôt que les empereurs romains cessèrent de le persécuter, furent les deux principales causes qui jetèrent dans le catholicisme une multitude d'individus, dont les exagérations, l'orgueil, l'ambition et les passions ne s'accommodaient guère avec l'humilité chrétienne et la morale évangélique. Toutes ces tempêtes qui vinrent déchirer l'Eglise, à peine sortie des persécutions sanglantes, étaient donc une conséquence naturelle de cette réaction et des derniers efforts du paganisme pour s'accrocher à la vie qui s'éteignait en lui. Les sectes judaïsantes, gnostiques et toutes celles qui parurent jusqu'à la fin du 111e siècle, n'avaient en réalité qu'une importance purement historique. La secte arienne, sans parler de ses nombreuses divisions ou ramifications, était, au contraire, ce que l'on pourrait appeler la première révolte dogmatique de l'esprit du mal qui souffle sur toute société religieuse comme sur toute
société civile, et que Dieu permet pour le triomphe de son œuvre. Aussi, cette première révolte devaitelle logiquement s'attaquer au fondement du catholicisme, c'est-à-dire à la divinité du Fils de Dieu.
Avant d'attaquer les autres dogmes, l'esprit du mal devait aussi s'attacher à saper un autre fondement de l'Église: la Mère de Dieu; c'était logique, car en ébranlant les fondements de l'Église, tout l'édifice croulait. Marie fut donc attaquée dans sa qualité essentielle de Mère de Dieu, et Ncstorius fut le porte-étendard de cette nouvelle révolte qui devait aboutir à faire proclamer solennellement cette qualité de Marie, car les sectaires offrent cette particularité dans l'histoire, qu'ils élèvent contre leur gré tout ce qu'ils voulaient abaisser, et consolident tout ce qu'ils voulaient détruire.
Le nestorianisme nous présente l'étrange phénomène d'une hérésie complètement formée avant que surgisse celui qui lui donna son nom. Cette doctrine avait été déjà développée par Théodore de Mopsueste vers la fin du ivc siècle, et fut cause de longues controverses en Orient. Nestorius arriva au siège de Constantinople, l'an 428, tout infesté des doctrines de Théodore. Un jour, il s'écria en chaire : « Comment pourrions- nous donner à Marie le nom de Mère de Dieu? La femme a-t-elle donc enfanté un Dieu, la créature un Créateur? » St Cyrille d'Alexandrie lui répondit aussitôt par une longue lettre, dans laquelle on remarque ce pas-
sage : « Quand une mère met au monde un enfant, elle est appelée la mère de cet homme tout entier, bien qu'elle n'ait pas créé son esprit, parce que l'âme et le corps se confondent dans une seule personne. Ainsi en est-il de l'Incarnation. Le Fils de Dieu s'est réellement et substantiellement uni à l'humanité d'une manière incompréhensible ; l'humanité et la divinité de Jésus forment une seule personne; on peut donc affirmer que Dieu est né, qu'il a souffert, et par conséquent que Marie a enfanté Dieu. »
Les écrits de St Cyrille ébranlèrent même Nestorius, mais il ne voulut point se rétracter, et la cause fut portée au pap'e Célestin Ier, qui assembla un concile, en 430, dans lequel Nestorius fut condamné à se rétracter dans l'espace de dix jours, sous peine de déposition et d'excommunication. Mais Nestorius, loin de céder, attira dans son parti quelques-uns de ses condisciples, et Ton perdit tout espoir de le ramener à l'orthodoxie. Alors Théodose II convoqua, l'an 431, à Éphèse, un concile universel qui réunit 198 évoques, et dont St Cyrille remplit les fonctions de président en sa qualité de légat du pape. Nestorius y fut encore excommunié, malgré les cabales de ses partisans protégés par la cour de Constantinople. Après sa déposition, il se retira dans un couvent d'Antioche, puis en Egypte, où il mourut.
Mais la lutte n'était pas finie, et plusieurs de
ceux qui avaient combattu se firent à leur tour chefs de sectes. Le plus violent d'entre eux fui Eutychès, supérieur d'un couvent, et dont la doctrine fut condamnée au concile de Constantinople, en 448. A force d'intrigues, Eutychès réussit à faire assembler l'année suivante un autre concile, sous la présidence de Dioscore, investi par l'empereur du pouvoir d'exclure qui il voudrait et d'annuler les décrets qui ne seraient pas de son goût. Ce singulier concile se tint à Éphèse, où les partisans de Dioscore, soutenus par la cour, maltraitèrent les prélats catholiques, dont plusieurs furent mis en prison et môme à mort. Tel fut ce concile, que les contemporains appelèrent le « brigandage d'Ephèse. » Mais, tandis que l'Orient s'épuisait ainsi en querelles théologiques, et que l'Occident était ravagé par les barbares, Léon le Grand montait sur le siège de Rome, arrêtait Atlila et calmait les Visigoths.
Dès que St Léon fut informé du brigandage d'Ephèse, il le condamna, écrivit à l'empereur pour lui reprocher d'avoir donné de tels pouvoirs à Dioscore, et convoqua, sous Marcien, l'an 451, un concile universel à Chalcédoine,où G00 évoques environ se réunirent. Le concile commença par la déposition de Dioscore, et pour éviter de nouveau la confusion sur les deux natures de Jésus-Christ, et l'ignorance qui avaient donné lieu au nestorianisme et à rcutychianisme, on rédigea cette partie
du Symbole de Nicée de la manière suivante : a Nous croyons en un seul et môme Jésus-Christ, Notre-Seigncur, parfait selon la nature divine et la nature humaine, vrai Dieu et vrai homme, composé d'une âme raisonnable et d'un corps, consubstantiel au Père, et consubstantiel à nous selon l'humanité; et le môme composé de deux natures, sans mélange, sans confusion, sans division, sans que l'union supprime la différence des deux natures; au contraire, la propriété de chacune est conservée, en sorte qu'il n'est pas divisé en deux personnes. » Au moment de terminer le concile, l'empereur Martien vint rendre publiquement grâces à Dieu du rétablissement de la paix, et demanda aux évoques s'ils avaient joui d'une pleine liberté? Tous répondirent affirmativement. La paix dont parlait l'empereur ne fut pas de longue durée ; car, en Orient, les controverses nestoriennes se prolongèrent trèslongtemps. L'empereur Zenon crut tout concilier en publiant son Hénotique; en 029, Héraclius publia YEcthèse; en 648, Constant II publia le Type; mais ces ouvrages impériaux étaient suffisamment embrouillés et insuffisamment autorisés pour ne satisfaire personne ; aussi voyons - nous des sectes nestoriennes vivre jusqu'à nos jours en Perse et en Egypte.
Une fois que les attaques de l'erreur sur Jésus et sur Marie furent repoussées, on voit s'élever de nouveaux sectaires qui sapent à tour de rôle tous
les dogmes catholiques, sans pouvoir en abattre un seul, puis se divisent et se subdivisent en une multitude de sectes, dont les principales furent celles des donatistes, des priscilianistes, des pélagiens, etc., et s'éteignent dans L'oubli. Malgré ce que nous avons déjà dit sur les causes générales des premières défections qui affligèrent l'Eglise, il pourrait paraître étrange que le catholicisme fût sitôt battu en brèche par ses propres enfants; mais n'oublions pas que toutes les sectes passées, présentes et futures ont une commune origine, et procèdent de la même source, car, de môme que la vérité est une, l'erreur est une. Les hérésies proviennent toutes de ce que les sectaires n'envisagent le catholicisme que sous une face particulière, et, qu'en se renfermant dans un cercle d'idées exclusives, ils perdent de vue les autres aspects. Tandis que le catholicisme doit former, agrandir l'homme tout entier, chez les sectaires, il ne développe qu'une partie de l'homme. La raison première de ce phénomène est clans l'orgueil et l'égoïsme de tout fondateur de secte. Idées exclusives, personnelles, d'une part; égoïsme indomptable, invétéré, d'autre part, telle est la source véritable de toutes les sectes et de toutes les hérésies.
Mais comme le mal môme doit contribuer, malgré lui, à l'utilité de l'Eglise, les hérésies passées ont servi à faire envisager les doctrines catholiques d'une manière plus complète et les approfondir
dans tous les sens. Au subjcctisme faux des sectaires, l'Église opposa d'abord la tradition avant d'exposer la doctrine de la foi dans le symbole de Nicée, dans ses conciles et ses décrets. St Paul s'était déjà servi de la preuve traditionnelle lorsqu'il disait dans ses épîtres : « Vous avez appris aussi que l'Évangile a été prêché clans le monde entier; restez-y fermes. Celui qui le premier vous a porté l'Evangile est un vrai disciple du Christ, tandis que la doctrine des hérétiques est nouvelle et fausse. » La tradition avait reçu le nom de Règle de foi, comme le reçut également le symbole des apôtres; mais depuis St Irénée, les Pères de l'Église ont toujours eu soin, dans leurs luttes contre les hérétiques, de mêler la démonstration scripturaire à la preuve traditionnelle.
De ces luttes contre le paganisme et contre les hérétiques naquit aussi la science catholique. Les apologistes du christianisme durent étudier la philosophie païenne pour en connaître le bon et le mauvais côté. Aristide fut le premier philosophe chrétien qui démontra, par la philosophie des Grecs, que le monothéisme avait la priorité d'origine, et que l'idolâtrie lui était postérieure. A cette époque, les écoles chrétiennes faisaient encore défaut, et les écoles publiques étant toutes païennes , les maîtres chrétiens , comme Tertullien , Minutius Félix, St Cyprien, Arnobe et presque tous les docteurs de cette période étaient d'origine païenne.
Peu à peu cependant, des écoles chrétiennes s'étatablirent dans les localités où se trouvaient les plus grandes agglomérations de fidèles. Celle d'Alexandrie devint une des plus florissantes par l'instruction qu'on y donnait et les martyrs qu'elle produisit; elle eut pour chefs Athénagore, Pantèhe, ancien stoïcien, Clément d'Alexandrie, Origène, Denis le Grand, Pierre le Martyr, et bien d'autres célébrités ecclésiastiques qui enseignaient dans cette école l'Écriture sainte , la rhétorique , la dialectique, l'histoire de la philosophie, la géométrie, l'astronomie et la théologie. Les écoles d'Antioche et de Césarée devinrent non moins célèbres pour les mêmes raisons.
Après avoir examiné les fléaux qui ont le plus éprouvé l'Eglise pendant les six premiers siècles de son existence, nous devons examiner le monachisme qui a joué et joue encore un rôle si important dans le développement du christianisme.
Quel que soit le peuple civilisé de l'ancien monde que l'histoire offre à nos méditations, nous rencontrons partout, sous les formes les plus diverses, l'essence de ce que nous appelons les moines. Seuls, les peuples sauvages n'offrent aucune trace de monachisme; de môme que leurs antipodes, les peuples de civilisation raffinée, paraissent enclins à le haïr et le déraciner. Chez ceux-là, la vie intellectuelle est trop faible pour produire le moine ; chez ceux-ci, elle est trop amollie pour le conserver. A l'époque où
l'Église était clans sa première floraison, la religion était pour tous une vocation, non pas seulement un des intérêts de l'homme, mais son unique intérêt. Méprisé des hommes, le chrétien vivait dans le» monde comme un ermite, aussi éloigné de lui par les mœurs que par sa foi , car les mœurs sont l'image fidèle de la croyance.
Selon les paroles de l'apôtre : être baptisé en Jésus-Christ, c'était mourir avec lui ; entrer en société avec lui et briser les liens du monde, c'était une seule et même chose. Le chrétien mourant en Jésus-Christ rompait tout commerce avec la terre ; ses sens n'étaient actifs que pour un monde supérieur , il était étranger ici-bas et citoyen du Ciel. Beaucoup consacraient leur fortune à des œuvres de bienfaisance ou de piété, et vivaient dans le célibat, tout en restant parmi leurs coreligionnaires. Connus sous le nom d'ascètes ou continents, ils étaient en grande estime parmi leurs contemporains ; lors des persécutions ils encourageaient les chrétiens à mourir et marchaient les premiers au supplice. Le nombre des continentes ou vierges consacrées à Dieu était également considérable, et dès le 111e siècle on les voit astreintes à des règles particulières. La continence parmi les ascètes des deux sexes est une vertu qui puise sa source dans le dogme chrétien. L'amour désordonné de la créature, conséquence de la chute de l'homme, atteint parfois un degré qui souvent supplante n 20
l'amour qui est dû au Créateur, et, dans bien des cas étouffe les plus nobles instincts. Si l'union des deux sexes a été élevée à la dignité de sacrement et de chose sainte, la virginité ne remporte pas moins sur le mariage en dignité morale.
C'est pourquoi nous voyons jusqu'au vc siècle, que quiconque entrait dans le sacerdoce devait observer la continence, ou, s'il était marié, renoncera l'exercice du mariage. Le mariage était interdit à partir du diaconat, et Léon Ier étendit cette défense aux sous-diacres. L'institution du célibat dans le clergé est donc aussi ancienne que l'Eglise. On admettait il est vrai des hommes mariés parmi les clercs, mais s'ils ne l'étaient pas avant d'entrer dans cet état, on les obligeait à faire vœu de virginité. Dès le commencement du ive siècle les lois ecclésiastiques excluent du clergé les prêtres qui se marieraient. Les deux principales sources de l'influence dans les sociétés sont : les richesses et le crédit moral. Maintenant que l'Eglise, sous ce double rapport, peut à peine suffire à elle-même, on voudrait lui ravir le célibat pour la déconsidérer dans l'esprit des sociétés modernes, asservir davantage le clergé à l'autorité civile, le priver de sa dernière ressource, en étouffant les dernières semences qui assurent à son caractère un reste d'indépendance, et restreindre le pouvoir de son Chef et de ses évoques. Après avoir enlevé à l'Église l'éclat et la richesse, on voudrait lui enlever encore
ses forces spirituelles, parce que les vertus morales sont encore plus puissantes et plus redoutables que la richesse, le crédit et le pouvoir; mais vouloir, ce n'est pas pouvoir.
Pendant les dernières persécutions, beaucoup de continents s'étaient réfugiés dans les déserts, les montagnes et les endroits isolés. Chacun vivait pour soi et n'avait que ses propres ressources pour entretenir en lui la flamme sacrée. Les persécutions terminées, ces ermites continuèrent de vivre dans une solitude qui leur était devenue chère, parce qu'elle leur permettait de s'occuper tout entier du monde supérieur et les soustrayait à une multitude de dangers, de tentations et d'embarras. Cependant, quelques-uns s'apercevant que leurs provisions spirituelles n'étaient pas inépuisables, se demandèrent s'il ne serait pas possible de concilier la solitude et la vie sociale, de manière à réunir les avantages de ces deux vies. La vie commune fut alors décidée.
Quand on s'aperçut que l'idéal chrétien se noyait dans les rangs de ces multitudes immenses de fidèles qui avaient envahi l'Eglise, depuis qu'elle n'était plus arrosée par le sang des martyrs, des foules énormes résolurent de se retirer du monde pour retremper le christianisme à sa source primitive et le répandre au loin. Les anciens ascètes qui donnèrent naissance à ces associations nouvelles, avaient fait vœu de chasteté et de pauvreté ; maintenant on y joignit le vœu d'obéissance. L'observation
pratique de ces trois vœux formait la contre-partie de ce que l'Écriture appelle le monde. En renonçant
sa liberté, l'homme renonçait à la présomption et à l'orgueil, et remplaçait ces deux vices par les vertus contraires. Le vœu de chasteté et celui de pauvreté complétaient l'immolation de la chair à l'esprit, l'absorption de l'homme dans l'amour du Sauveur. La vie commune rétablissait la communauté des biens et supprimait le mien et le tien. Ce que l'Église avait fait à son origine allait revivre dans ces étonnantes congrégations.
L'Egypte fut le berceau de la vie monacale. Après St Paul, cité comme le premier ermite, on place St Antoine, né en 251, qui fut un des grands appuis de l'Église, et laissa de grandes corporations de moines. L'institution monastique se répandit en Occident comme en Orient, et nous voyons bientôt les hommes les plus distingués se faire moines ou recevoir leur éducation des moines. Tous se livraient à la prière, à l'étude, à la pratique des bonnes œuvres, au travail des mains, à la mortification des sens et vivaient d'une manière excessivement frugale. Le travail des mains n'avait pas seulement pour but de subvenir à leurs besoins physiques, mais encore à faire des aumônes. Cassien dit que les moines d'Egypte travaillaient tellement, qu'ils pouvaient envoyer fréquemment dans les grandes villes des sommes immenses pour l'entretien des pauvres. St Augustin dit aussi qu'ils
frétaient des navires entiers, qu'ils envoyaient au secours des provinces nécessiteuses. C'est en confectionnant des étoffes, des tentes, des sandales, des ouvrages de serrurerie, etc., et ne dépensant presque rien pour eux qu'ils pouvaient faire de si larges aumônes. Quelques-uns s'occupaient à la transcription des manuscrits, et d'autres se vouaient à l'enseignement.
Plus tard, les couvents devinrent les écoles des pauvres et des jeunes gens auxquels les moines enseignaient les arts libéraux. De nos jours de matérialisme sensuel et d'ignorance prétentieuse, on se soucie fort peu des prières que les religieux font jour et nuit pour l'humanité. Autrefois, il n'en était pas ainsi. On savait que dans la société chrétienne l'histoire est double, qu'il y a l'histoire extérieure et l'histoire intérieure, que les fidèles ne forment tous qu'un seul corps, dont Jésus-Christ est le chef, et que les mérites des âmes pieuses refluent sur le corps entier, comme leurs prières intéressent môme ceux qui ne prient pas. En outre, quand l'engourdissement, la paresse, la tiédeur, menaçaient quelques portions de l'Eglise, les moines se levaient et ne craignaient pas de dire à tous, même aux patriarches de dures vérités. Leur activité était aussi un stimulant pour le clergé, qui n'osait pas se laisser surpasser en zèle et dévouement. Le côté pratique et moral a été extraordinairement cultivé par les moines, et leurs écrits attestent qu'au sein de
leur féconde retraite, ils avaient fouillé dans les plus secrets replis du cœur humain. Enfin, les moines concoururent pour une large part à l'expansion du christianisme par la conversion des provinces où les évoques les envoyaient en qualité de missionnaires. A leur tour, les moines subirent l'influence qu'exerce le temps sur toutes les sociétés humaines, mêmes religieuses, mais malgré les faux-frères, les couvents restèrent toujours une pépinière d'évêques, de savants, de saints et d'hommes vraiment apostoliques.
L'abolition de l'esclavage et le soulagement des pauvres se firent pareillement sans bruit et naturellement. En général, chaque homme, en devenant chrétien, affranchissait ses esclaves, s'il en avait, et leur donnait de quoi subvenir à leur existence. Le premier exemple d'affranchissement en grand fut donné par un préfet de Rome, Hermès, converti par le pape Alexandre Ier, sous Trajan. Il embrassa le christianisme avec sa famille, tout son domestique et 1,200 esclaves, auxquels il donna la liberté civile le jour de leur baptême, et les renvoya avec de riches présents. Chromatius, autre préfet de Rome, converti par St Sébastien, donna pareillement la liberté à ses 1,400 esclaves. Ste Mélanie, la jeune, d'accord avec Pinius, son mari, affranchit 8,000 esclaves, qu'elle renvoya, et fit don à son gendre, Sévère, de plusieurs autres qui refusaient la liberté. Ces faits sont si nombreux qu'il nous
parait inutile d'en reproduire davantage. L'esprit chrétien empêcha peu à peu que des hommes libres devinssent esclaves, et poussait au rachat de ceux qui Tétaient devenus par la captivité. De pieux évoques assignèrent à ce but une portion des revenus ecclésiastiques; partout où le christianisme pénétrait, l'esclavage était attaqué dans son principe môme par la doctrine de l'égalité de l'âme humaine devant Dieu. Grâce à ces notions, à cet esprit, aux exhortations du clergé, l'esclavage disparaissait par la libre volonté des maîtres ; mais l' Eglise défendait aux esclaves de s'affranchir euxmêmes, et n'a jamais publié de loi pour obliger les maîtres à leur donner la liberté. L'abolition de l'esclavage est une œuvre lente et sage de l'Eglise, qui fit pénétrer l'esprit chrétien peu à peu dans le monde nouveau, qu'elle formait sans secousse et sans coaction, par la seule force de sa morale divine et des bienfaits qu'elle répandait dans toutes les classes de la société.
L'assistance des pauvres était régulièrement organisée dès le iic siècle. Chaque mois ou chaque semaine, les chrétiens qui possédaient quelque chose déposaient volontairement un don entre les mains de l'évoque, qui consacrait le produit de ces dons et des collectes, dont parlait déjà St Paul, au soutien des veuves, des orphelins, des malades, des nécessiteux de toute espèce, des prisonniers, des voyageurs pauvres, des confesseurs exilés, et à
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la sépulture des morts. Marcia, la femme de Commode, se fit donner par le pape Victor la liste des chrétiens exilés en Sardaigne, et envoya de grandes sommes pour leur délivrance. Quand St Cyprien eut embrassé le christianisme, il vendit ses terres au profit des pauvres ; plus tard , il envoya 100,000 sesterces en Numidie pour le rachat des chrétiens captifs. Lors des grandes pestes qui ravagèrent l'Afrique, l'Egypte et tout l'empire romain, les chrétiens recueillaient les pestiférés, même païens, soignaient les malades et enterraient les morts. Le nombre de ceux qui disposèrent de toute leur fortune au soulagement des pauvres est tellement prodigieux qu'un volume ne suffirait pas à les nommer. Parmi les moines, citons Antoine, Pacôme, Hilarion ; parmi les évoques, Basile, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse, Épiphane de Salaminc, Porphyre de Gaza, Théodoret de Cyr, llilaire d'Arles, Martin de Tours; parmi les papes, Grégoire Ier et bien d'autres, ainsi que les femmes Fabiola, Paula, Eupraxie, et des milliers de chrétiens de l'un et de l'autre sexe, de tous rangs, dans le monde et le clergé.
Les hospices et les hôpitaux ne datent que de la seconde moitié du ivc siècle, les persécutions ayant empêché d'en établir plus tôt. Les membres de la famille impériale qui se distinguèrent le plus par leur bienfaisance furent : Constantin le Grand et sa mère, Ste Hélène ; Théodose le Grand et Flaillc,
sa femme ; Eudoxie, veuve de Théodose II ; Pulchérie, sa sœur, puis Justinien, qui, sur le conseil de St Samson, fit un hôpital du palais qu'il venait de construire. A Rome, Pammaquc éleva un vaste hospice en faveur des étrangers pauvres. Fabiola soignait elle-même les malades pauvres dans l'hôpital qu'elle avait édifié à Rome. St Jérôme fonda pareillement à Jérusalem un hospice et un hôpital pour les étrangers et les malades. L'ermite Thalanius établit sur l'Euphrate la première institution d'aveugles. D'autres établirent des asiles pour les lépreux, les enfants exposés, etc. Nous avons vu que le paganisme donnait aux pères le droit de vie et de mort sur leurs enfants, et que ce droit amenait annuellement dans tout l'empire romain des hécatombes d'enfants. Avant l'établissement des crèches et des refuges, qui étaient déjà très-nombreux au ve siècle, ainsi que ceux pour les orphelins et les filles repentantes, l'Eglise avait établi à la porte de ses temples des cuves destinées à recevoir les enfants trouvés et appeler sur eux l'intérêt de la grande famille chrétienne. Cette sollicitude de l'Église pour toutes les souffrances morales et physiques de l'humanité se révèle dans l'histoire dès son origine, et l'admiration qu'elle suscitait concourut puissamment à la conversion des païens.
On sait qu'après trois siècles d'oppression, l'Eglise obtint, sous Constantin le Grand, la liberté légale; mais, tandis qu'on l'affranchissait en grand, on se
préparait à l'asservir en détail. L'Etat, tout en contractant alliance avec elle, la plaça, dans une certaine mesure, sous sa dépendance. Pour être devenue dépendante à certains égards, l'Église n'abdiqua pourtant pas le principe de sa liberté. Constantin disait un jour à plusieurs évoques : « Moi aussi je suis évoque ; vous êtes, vous, les évoques du dedans, et moi je suis l'évoque du dehors. » Ce prince voulait dire : Dieu vous a chargés de l'administration de l'Église; pour moi, mon devoir est de veiller sur ceux qui vivent hors de son sein, et de faire en sorte qu'ils y entrent à leur tour. Ses actes répondirent à ses paroles. Théodose écrivait aux hérétiques Faustin et Marcellin : « Je ne veux rien prescrire sur la foi de mon autorité privée, car personne n'a jamais été assez pervers pour tracer aux évoques ce qu'ils devaient faire et enseigner. » La plupart des empereurs admettaient ces principes, mais s'en écartaient fréquemment, ce qui les faisait réprimander des évoques. On se rappelle qu'Osius pria Constance avec respect, mais avec énergie, de ne point se mêler des affaires du culte, en lui disant : « Qu'il avait reçu le gouvernement de l'État, et les évoques celui de l'Eglise; qu'il serait coupable s'il empiétait sur les choses ecclésiastiques; que l'épiscopat n'avait aucune autorité sur les choses civiles, ni l'empereur sur les choses religieuses. »
Les empereurs, tout en reconnaissant l'indépendance de l'Église et celle de l'Etat, opprimèrent
l'Eglise, dans plusieurs circonstances, d'une manière révoltante. Les empereurs avaient déclaré que l'unité de gouvernement exigeait l'unité de religion; l'Église catholique était la religion de l'État, mais ils étaient très-embarrassés de la conduite à tenir à l'égard des sectes, et c'est une des causes de leurs continuelles ingérences dans les controverses religieuses. L'esprit de conciliation de plusieurs, et les ouvrages publiés par Zenon, Héraclius et Constant II prouvent de très-bonnes intentions clans quelques-uns des empereurs romains, et leurs bévues sont une leçon instructive pour les gouvernements qui veulent se mêler des questions purement religieuses.
Autrefois, on avait invoqué contre les sectes le témoignage de la tradition, car l'épiscopat pouvait difficilement se réunir en concile; mais, depuis Constantin, cela lui fut facile, car l'État s'intéressait autant aux conciles que l'Église, et c'étaient les empereurs qui les convoquaient sur la demande des évoques les plus puissants, et surtout du Pape. L'État défrayait les évoques, dont la plupart étaient trop pauvres pour supporter les charges d'un long séjour dans un lieu étranger. Les conciles, ne s'occupant que d'intérêts religieux, étaient présidés par un évoque, et par un représentant ou légat du pape, lorsque le concile était œcuménique. Les décrets, une fois validés par l'Église, étaient reconnus par l'État et transformés, même les décrets
dogmatiques, en lois de l'empire. Du reste, toute la législation ecclésiastique était protégée par l'État, depuis l'observation du dimanche jusqu'à l'exercice de la suprême puissance religieuse.
Constantin fit de l'observation du dimanche une loi civile. Valentinien III décida que toutes les lois émanées du St-Siége auraient force de loi, au môme titre que les décisions des tribunaux. Justinien, dans ses Institutions, accabla de travaux juridiques les évoques, dont les tribunaux jugeaient non-seulement les clercs, mais encore les laïques en discussion avec des clercs, car les fidèles comptaient plus sur la justice des tribunaux ecclésiastiques que sur celle des tribunaux civils. Le code Justinien engage les évoques à s'informer do ce qui se passe dans les cours civiles, et à réprimander les juges coupables de négligence ou d'iniquité. L'empereur ordonna aux évoques de visiter les prisons le lundi et le vendredi et de lui faire connaître les délits des prisonniers et les traitements qu'on leur inflige.
L'État se confiait en la justice des évoques, à qui leur caractère faisait un devoir de protéger les veuves, les orphelins et les opprimés. Beaucoup de bien fut ainsi fait; mais un des plus beaux privilèges des évoques était celui d'intercesseur. Ils avaient le droit et même le devoir, dans des cas exceptionnels, de demander grâce à l'empereur et d'accuser les proconsuls. C'était un moyen de prévenir les condamnations trop précipitées, dont on
avait eu, sous Théodose le Grand, de tristes exemples, et particulièrement celui-ci. Une contribution imposée à la ville d'Antioche amena des murmures, puis une sédition pendant laquelle les statues des princes et de l'empereur furent brisées. Antioche fut condamnée à être détruite pour ces faits, et malgré le désespoir, les larmes et les supplications des habitants, Théodose fut inflexible. L'évcque Flavien courut alors à Constantinople, et, comme l'empereur ne voulait point pardonner, Flavien lui mit devant les yeux la Passion du Sauveur et l'exhorta de telle sorte que Théodose, désarmé, fit grâce à la ville. Cet acte produisit tant d'impression sur les païens, qu'ils se convertirent par milliers.
Le déploiement de l'autorité pontificale prit une très-grande extension pendant cette période, où l'esprit de secte et de domination avait envahi beaucoup d'évêques et même des patriarches. Le dogme ayant été attaqué, la vérité fut mise clans une plus grande évidence, et le pape dut naturellement employer une plus grande autorité. Tandis que la plupart des autres sièges étaient bouleversés par l'hérésie, le St-Siége échappait seul à la contagion. C'était donc vers lui que tous les regards se dirigeaient, c'était de lui qu'on attendait justice et protection, constance et vérité. Ce fut aussi dans les temps les plus calamiteux que l'on se serra le plus étroitement autour du St-Siégc, car il était
le meilleur protecteur des opprimés, et lorsque, au concile de Chalcédoine, les légats du pape, après la déposition de Dioscore, firent la lecture de la lettre de Léon Ier, tous les Pères s'écrièrent : « C'est Pierre lui-même qui a parlé, » et l'appelèrent le fondement, le chef de l'Église dont ils se nommaient les membres.
Les évoques portaient alors le titre de papa, apostolicse sedis episcopus, etc. Mais la dénomination de Pape fut réservée au seul évoque de Rome, dès le commencement du vic siècle. De même que le pape seul était le Pape, et qu'il ne cessa jamais de porter ce titre, de même le siège de Rome était seul le Siège apostolique; pour les autres sièges, on ajoutait toujours à ce titre le nom de la ville. Les évoques les plus éminents s'appelaient archevêquesx patriarches, exarques. Nous ne parlerons pas de la constitution patriarcale qui donnait aux sièges épiscopaux de fondation apostolique des prérogatives très-étendues. Les .patriarches, principalement ceux de Constantinople, jouèrent un rôle très-important dans les troubles de l'Église, troubles qu'ils favorisèrent souvent par égoïsme, ambition, et pour se soustraire, autant que possible, à l'autorité du souverain Pontife, toujours inflexible en matière de dogme et de foi .
Les Eglises, devenues très-riches et très-considérées, furent pour plusieurs une tentation à laquelle ils ne surent pas résister; aussi, voyons-nous
St Jérôme et St Grégoire de Nazianze censurer la vanité, le luxe et la magnificence d'une partie de l'épiscopat, qui ne se recrutait plus dans ces phalanges de martyrs et de saints, dont le premier concile de Nicée avait offert un si touchant spectacle. Le clergé devint aussi mélangé que l'épiscopat, à cause de la quantité de prêtres que les évoques admettaient dans le sacerdoce sans la vocation et l'instruction nécessaires ; jusqu'alors, ils avaient été élevés parmi les fidèles; pour remédier à ce mal, les grands évoques résolurent de les isoler. St Augustin donna le branle à cette réforme, en réunissant en communauté, autour de lui, le clergé d'IIippone et les simples candidats au sacerdoce. C'est de cette époque que date l'instruction régulière du clergé ; elle donna de tels fruits, que toute l'Afrique demanda des évoques à cette institution qui, de l'Afrique, se propagea bientôt dans tout l'univers catholique.