CHAPITRE VIII
Le théâtre de l'histoire universelle se déplace de l'Orient à l'Occident. — Empire des Visigoths. — Nouvelles persécutions. — Les Vandales. — Les Huns. — Les Ostrogoths.
— Les Lombards. — Conversion des Francs, des Anglo- Saxons, des Irlandais et des tribus germaines. — Conversion générale des peuples barbares. — L'Islamisme. — Les Croisades. — Origine et causes du pouvoir temporel.
— Les fiefs. — Union de l'Eglise et de l'Etat. — Puissance du Pape. — Nouvelle situation faite à l'Eglise. — Triste situation de l'épiscopat et du saint-siége. — La Trêve de Dieu. — Les sectaires du moyen âge. — Schisme d'Orient.
— La Papesse Jeanne. — Chute de Constantinople.
Nous avons vu que les richesses temporelles de l'Eglise commencèrent, peu de temps après la mort de Constantin, à susciter des ambitions et des cupidités qui devinrent bientôt une épidémie, contre la-
quelle l'Eglise eut à se débattre pendant plusieurs siècles. Indépendamment des causes naturelles qui font germer le sensualisme et l'amour du bien-être temporel dans le cœur de l'homme, ce nouvel ennemi de l'Église, plus dangereux que le paganisme, se développa principalement par la situation politique et sociale faite à l'Europe entière, à la suite de sa conversion au catholicisme. Mais, pour ne pas empiéter sur la chronologie des événements, nous devons jeter un coup d'œil rapide sur les peuples avec lesquels l'Église se trouvait en contact à cette époque.
Nous arrivons à la période où le théâtre de l'histoire va se déplacer pour aller de l'Orient à l'Occident.
La grande lutte de l'Orient et de l'Occident commencée au siège de Troie, accentuée sous Xerxès, continuée sous les empereurs chrétiens, se termine par ce sommeil léthargique dans lequel tombe l'Orient sous les empereurs grecs et la domination musulmane. Désormais le mouvement historique se réfugie presque exclusivement en Occident et dans les contrées septentrionales. Les disputes dogmatiques s'éteignent dans l'écroulement du basempire; de longtemps l'Église ne les verra plus renaître ; elle n'aura plus rien à expliquer ; la foi n'aura plus besoin de justification. L'Église a besoin de ce calme relatif pour faire entrer dans son sein des masses entières de peuples dont elle devra coinh 21
mencer l'éducation ; car elle est la grande institutrice des nations dans tout ce qui les élève, dans tout ce qui contribue à leur bonheur. A partir de ce moment l'Église orientale offre peu de faits importants à enregistrer. Trop abaissée par les passions humaines qui se sont introduites chez elle, Dieu semble l'abandonner à elle-même et lui retirer cette sève féconde qui la retenait à la grande unité catholique et lui valut tant de grandeurs et tant de martyrs.
On a cherché dans des questions de races, les causes premières de la décadence de l'Eglise d'Orient. Nous avouons ne connaître qu'une seule cause de cette décadence, c'est le relâchement de l'esprit qui conduit à l'abandon des vertus chrétiennes ; de là toutes les erreurs, tous les vices et tous les excès réprouvés de l'Eglise, et châtiés par Dieu. En dehors de cette cause, nous n'en connaissons pas d'autre ; car en dehors de l'ordre providentiel, plus on médite sur l'histoire des peuples et la marche de leurs destinées, plus on s'aperçoit que l'intelligence de l'histoire a ses limites.
La nouvelle phase historique commence avec l'empire des Visigoths. On sait que les Goths, auxquels se joignirent diverses tribus germaines, vinrent de la Scandinavie sur la rive gauche du Danube, dans la direction de la mer Noire, et qu'ils conquirent de vastes territoires. Vers l'an 256, les Visigoths franchirent le Danube, l'Hellespont, ton-
èrent la conquête de plusieurs provinces asiatiques et revinrent avec un gros butin et de nombreux esclaves, parmi lesquels se trouvaient des chrétiens et môme des prêtres qui les convertirent en partie. Plus tard, nous voyons dans l'armée de Constantin 40,000 Goths chrétiens ; aussi n'est-on point étonné que vers 347, Cyrille, de Jérusalem, ait pu dire que chez les Goths « on trouvait des évoques, des prêtres et jusqu'à des moines et des nonnes. » Lorsque, accablés par la supériorité des Huns, les Goths se virent forcés de demander à l'empereur Valens l'autorisation de passer sur la rive droite du Danube et de leur accorder un asile permanent dans l'empire romain, l'autre partie des Goths qui se trouvaient sous Fridigern, se convertit presque entièrement au christianisme ; malheureusement, c'était la parodie arienne de la vraie doctrine. L'évêque Ulfilas, envoyé de Fridigern, n'avait obtenu le consentement de Valens qu'à la condition d'embrasser l'arianisme, ce qu'il fît, soit contraint, soit parce qu'il ne saisissait pas bien la différence essentielle qui séparait les ariens des catholiques. Cet Ulfdas est le même qui inventa l'alphabet gothique et traduisit en cette langue l'Ancien et le Nouveau Testament. Néanmoins, tous les Goths ne se firent pas ariens ; beaucoup étaient catholiques longtemps avant l'apparition de l'arianisme et restèrent toujours catholiques.
Sous Arcadius, fds de Théodore, les Goths, sous la
conduite cTAlaric, prirent la route d'Italie et saccagèrent Rome en 410. Sous Athaulf, son successeur, les Visigoths pénétrèrent dans les Gaules et fondèrent un empire dont Toulouse fut la capitale. D'autres tribus germaines, tels que les Suèves et les Vandales , conquirent l'Espagne et l'occupèrent jusqu'à l'arrivée des Goths. Alors les Suèves se réfugièrent dans le Portugal, et les Vandales en Afrique; mais l'Espagne resta le centre principal de la puissance gothique. Toutes ces tribus étaient infestées d'arianisme et de paganisme ; aussi l'Église catholique eut-elle à souffrir cruellement dans toutes les régions envahies par les Goths. Un des plus farouches persécuteurs des catholiques sous les Visigoths, fut le roi Euric qui, de 466 à 484, fit mettre à mort une multitude d'évôques, défendit les ordinations dans le clergé, et détruisit grand nombre d'églises, de sorte que la plupart des évêchés furent bientôt privés d'évôques et que l'herbe croissait dans les églises qui subsistaient encore. Au vi9 siècle, sous Théodoric, l'Église eut un instant de paix, qui fut suivi d'un redoublement de persécution sous Léovigilde ; mais à partir du règne de son successeur Rcccarède, qui, par l'influence d'une princesse franque, Ingondc ou Ingarde , qu'il épousa , devint catholique ainsi qu'une multitude de seigneurs et môme d'évôques ariens, tous les Visigoths passèrent peu à peu dans le giron de l'Église, à l'imitation des Suèves espa-
gnols. Leur empire prospéra jusqu'au commencement du Yiiie siècle, où la corruption des mœurs fit décliner leur puissance, et, pendant des siècles, les assujettit à la domination des Arabes.
On se rappelle que les Vandales fixés en Espagne avaient embrassé l'arianisme. Invités, malgré les prières de St Augustin, par le comte Boniface, gouverneur romain, à passer en Afrique, ils s'y rendirent en 429, avec l'intention, non de secourir Boniface, mais de s'emparer du pays, ce qu'ils firent en peu de temps. Genséric, leur roi, se mit aussitôt en devoir de détruire le catholicisme dans la province africaine. Il exila les évoques, mit à mort les prêtres, détruisit les églises, défendit l'exercice du culte et répandit la terreur parmi les catholiques au point qu'ils ne pouvaient plus recevoir les sacrements qu'en secret. Hunéric, à l'instigation de Cyrille, évoque arien, fut presque aussi cruel que Genséric. Son successeur Gondemond, persuadé que ni la violence, ni les persécutions les plus atroces ne parviendraient point à détruire le catholicisme sur le sol africain, mit un terme au bannissement des évoques et des prêtres. Les anciens édits furent renouvelés par Tharamond, auquel succéda Hildéric, prince plus clément, puis Gelimer, sous lequel l'empire des Vandales, en Afrique, fut renversé par Bélisaire, général de Justinien, en 534. Sur le continent européen l'Église avait moins à souffrir, et le catholicisme remplaçait
rapidement partout le paganisme et l'arianisme. Vers 412, les Bourguignons, autre tribu germaine, vinrent de la Vistule se fixer sur les deux rives du Rhône. Quoiqu'ils eussent embrassé l'arianisme, on ne sait ni où, ni quand, ils vivaient paisiblement avec les catholiques, et ces dispositions en attirèrent beaucoup au catholicisme. A. l'époque où les Francs se répandirent dans les Gaules, sous la conduite de Clovis, les Bourguignons avaient pour roi Gondebaud, prince d'un naturel affable et bienveillant. Attiré par la science et la distinction des évoques catholiques, il les consultait fréquemment pour des matières politiques et religieuses. Un de ses principaux conseillers était St Avit, évoque de Vienne, célèbre comme homme d'Etat et comme profond théologien. Un jour l'évoque de Lyon ayant organisé une fête religieuse à laquelle se trouvaient les évoques d'alentour, tous allèrent après la cérémonie présenter leurs hommages au roi. Avit. poussé par son affection pour Gondebaud, se jeta à ses genoux, et le supplia de renoncer à l'arianisme pour embrasser la doctrine des apôtres. Tout cela se fit avec une dignité, une franchise, une simplicité qui prouvaient que les évoques avaient à cœur le salut du roi. Gondebaud, quoique ému, ne voulut point se décider sur-le-champ, et, pour mieux s'instruire il convoqua une conférence entre les évoques catholiques et les ariens. L'évcque Boniface était chargé de défendre la cause arienne. Mais
quel no l'ut pas rétonnement du roi lorsqu'il entendit Boniface, au lieu de discuter sérieusement, trahir une ignorance profonde de la doctrine catholique et se répandre en injures contre les catholiques. Blessé d'un tel procédé, le roi se déclara pour le catholicisme. Plus tard, son fils Sigismond devint publiquement catholique ainsi que beaucoup de seigneurs bourguignons. A partir de ce temps, l'arianisme finit peu à peu par s'éteindre complètement en Bourgogne.
Nous ne mentionnerons les Huns que pour parler de l'Autriche actuelle qui eut sa part de douleurs dans ce grand mouvement des races germaines dont les fureurs ariennes semaient la ruine et le carnage partout où elles passaient. Lorsque les Huns eurent absorbé dans leur sein ou chassé devant eux une multitude de nations germaines et slaves, l'idée leur vint de visiter les pays de tous ces peuples. En 451, sous la conduite d'Attila, ils traversèrent le centre de l'Allemagne, entrèrent dans les Gaules et ravagèrent du Danube au Rhin les villes et lieux où le catholicisme était le plus répandu. Dans les Gaules, ils rasèrent toutes les villes qui leur résistaient. Vaincus par Aétius près de Châlons-sur-Marne, ils passèrent en Italie, mirent tout à feu et à sang et ne furent arrêtés qu'aux portes de Rome par la majestueuse figure du pape St Léon, devant lequel Attila fléchit le genou, comme il l'avait déjà fait devant St Loup, évoque
de Troyes. La mort d'Attila dispersa la puissance des Huns. Une foule de tribus soumises, en recouvrant leur liberté, se lancèrent dans toutes les expéditions que leur suggéra la fantaisie. Un vaste mouvement de peuples se produisit alors et le cliquetis des armes retentit partout, mais principalement dans la Norique, aujourd'hui l'Autriche. Le légat grec Priscus, qui voyageait à cette époque, dit, dans son rapport officiel, qu'il cheminait des journées entières à travers des campagnes couvertes d'ossements et de débris humains. Ce que le fer ne détruisait pas, la famine et la peste le moissonnaient.
Au milieu de ces grandes calamités, Dieu suscite parfois un homme pour recueillir les lambeaux épars de la société et rétablir l'ordre. Cet homme fut St Séverin, l'apôtre de la Norique, qui ne se nourrissait en grande partie que d'herbes et de racines, allait pieds nus et vivait dans une cellule que les princes barbares visitaient souvent pour demander des conseils au saint. Parmi les princes germains qui vinrent à cette cellule, on cite « Kloacrc, roi des Ruges et des Turcclinges, et qui se lit roi d'Italie, après avoir détrôné Romulus Augustulus, dernier empereur romain, comme le lui avait prédit St Séverin. Théodoric le Grand vint aussi en Italie, avec ses Ostrogoths, tua, l'an 494, Odoacre à Ravenne et s'empara de ses États. Sou> un tel prince, remarquable, mais arien féroce
et dominé par un instinct de cruauté, l'Italie ne pouvait guère se relever de son abaissement, et le catholicisme n'aurait pu se soutenir sans l'intervention de Manlius-Torquatus Boëce et de Marcus- Aurélius Cassiodore, sénateur. Ces deux hommes descendant des plus nobles familles de l'ancienne Rome imposèrent à Théodoric par leur science, leurs vertus, la force invincible de leur autorité morale, et lui inspirèrent un tel respect pour l'Église catholique, qu'il n'osa pas appesantir sur elle sa main de barbare. Cassiodore rendit de grands services à Théodoric, qui le nomma chancelier de l'empire, et se retira plus tard au monastère de Viviers.
A la mort de Théodoric, la domination des Ostrogoths commença à décliner. Justinien leur fit une guerre qui dura vingt ans. Pour donner une idée de sa fureur, il suffira de rappeler que la population de Rome fut réduite, à la suite de cette guerre, à 15,000 âmes. Le royaume des Ostrogoths renversé, l'Italie tomba sous la domination des Romains orientaux, mais non pour longtenips, car une autre tribu germaine, également arienne, les Lombards sortirent de la Pannonie, en 568, sous la conduite de leur roi Alboin, descendirent en Italie et s'en emparèrent sans difficulté. Mais, comme si la barbarie était, autant que l'esprit d'émigration, un caractère essentiel à toutes les races germaniques, nous voyons la cruauté des
Lombards causer dans toute l'Italie des maux indicibles. Une foule d'évêques et de prêtres catholiques furent égorgés, les autres obligés de fuir, plusieurs églises détruites, les couvents dévastés, livrés au pillage et leurs habitants expulsés.
La monarchie des Lombards fit ensuite place au règne de trente-six ducs, qui se partagèrent le pays et le ruinèrent par le meurtre, la dévastation et le chaos. Heureusement pour l'Italie et pour T Église, St Grégoire le Grand se trouvait sur le trône pontifical. Pour obvier à la pénurie des pasteurs massacrés ou dispersés, il institua des évoques et des prêtres errants, destinés à parcourir les villes et les bourgades pour maintenir les fidèles clans la foi, leur administrer les sacrements et leur distribuer des secours en argent et en nature. L'Eglise romaine avait alors des possessions en Afrique, en Asie, en Sicile, en Espagne et dans les Gaules, St Grégoire, avec les revenus du Saint-Siège acheta du blé, des bestiaux, des aliments de toutes sortes, et les envoya dans les contrées indigentes, relevant partout, par ses lettres et ses bienfaits, la vie de l'âme, en même temps qu'il soutenait la vie du corps.
Issu d'une ancienne famille, il disposa de son riche patrimoine, comme il faisait des biens de l'Eglise, en faveur de toutes les infortunes. A Rome, il ouvrit des refuges à toutes les misères ; exilés, persécutés, délaissés, affluaient dans cotte ville en
quantités considérables et puisaient, dans la fortune privée du Saint-Père, les sommes nécessaires à leur entretien. Sa table était ouverte à tous ceux qui venaient à Rome, fussent-ils inconnus et dépouillés de tout. De là ce fait, qui n'est sans doute qu'une gracieuse légende, où St Grégoire est représenté recevant à sa table, sans le savoir, son ange gardien et Jésus-Christ, légende qui symbolise ces paroles du Christ : que tout ce que nous faisons au moindre de nos frères, c'est à Jésus-Christ môme que nous le faisons. St Grégoire était en relations avec Théodolinde, princesse bavaroise qui avait épousé le prince lombard x\ntharis. A la mort de ce prince, les Lombards, confiants dans la sagesse et l'habileté de Théodolinde, la laissèrent libre de choisir l'époux qu'elle voudrait, disposés à se sou mettre à sa loi et à le reconnaître pour leur souverain ; la princesse donna la préférence au duc Agilouf de Turin, qui se fit catholique. Son exemple fut suivi par d'autres seigneurs et tous les Lombards se convertirent peu à peu au catholicisme. Cependant St Grégoire ne vit pas achever son œuvre, il mourut Tan 604, et, à cette époque, des évoques ariens se trouvaient encore dans toutes les villes d'Italie.
De toutes les conversions de peuples au catholicisme, pendant cette période, aucune n'eut d'importance aussi considérable que celle des Francs, qui devinrent pendant tant de siècles les représentants
de l'histoire et les vrais soutiens de l'Église catholique, car ce furent les Francs qui, devenus chrétiens, renouvelèrent dans un bref délai la face de l'Europe. Il suffit de se rappeler l'histoire, pour démontrer que les Francs furent les véritables promoteurs de cette grande rénovation. On a déjà vu que ce fut par une princesse f ranque, Ingonde, que le catholicisme s'introduisit parmi les Visigoths; que ce fut aussi par les évoques francs qu'il se communiqua à la Bourgogne; on verra bientôt qu'ils propagèrent ce mouvement parmi les Anglo- Saxons et dans toute l'Allemagne.
. Les Francs s'étaient fixés dans les Pays-Bas actuels au milieu du ive siècle. En 486, sous la conduite de Clovis, ils taillèrent en pièces les Romains avec lesquels ils étaient toujours en guerre, et qui possédaient encore dans ces contrées quelques parcelles de l'empire. Après cette victoire, ils s'étendirent hors de leurs frontières. En 493, Clovis épousa Ste Clotilde, princesse bourguignonne d'une branche royale catholique. Ne pouvant se faire à lidéc d'avoir un mari païen, elle le persuada par ses prières et sa douceur à se faire chrétien. Clovis, persuadé, hésitait encore, lorsqu'à la bataille de Tolbiac, la victoire étant indécise entre les Allemands et les Francs, Clovis, se souvenant de ce que Clotilde lui avait dit sur la puissance du vrai Dieu, promit de se faire chrétien s'il lui donnait la victoire. Il triompha, se fit instruire par St Vedastc
ou Vaast, et baptiser par St Rémi, évoque de Reims, ainsi que 3,000 gentilshommes francs. Une fois le branle donné, tous les sujets de Clovis, y compris la famille royale, se convertirent en foule. « Ainsi, dit Mœhler, fut amenée au christianisme la nation que Dieu avait choisie pour être l'instrument de ses grands desseins, et pour donner à l'histoire un aspect tout différent de celui qu'elle semblait devoir prendre ou qu'elle avait pris déjà. »
Clovis était un prince d'un naturel farouche, mais doué au moral comme au physique, d'une puissante énergie. Ame belliqueuse, il ne cessa de faire la guerre, mais tous les combats qu'il livra désormais ne furent plus dans sa pensée que des combats en faveur de la religion. La principale raison par laquelle il justifia son expédition contre les Goths, était qu'il ne pouvait voir sans douleur une partie des Gaules occupée par les Ariens : « Allons les vaincre avec l'aide de Dieu, disait-il, et réduire leur pays en notre puissance. » 11 marcha dans le môme but contre Alaric, et restreignit les Goths dans la province de Narbonne. C'est cet esprit religieux qui présidait ordinairement dans les conseils des rois de France qui leur valut le titre de Très-Chrétien.
En 429, le pape Célestin Ier envoya des missionnaires chez les Anglo-Saxons, parmi lesquels se trouvaient déjà des chrétiens. St Patrice, né en
Armorique, se trouvait parmi ces missionnaires. En 432, il se rendit en Irlande et convertit l'île entière, dans un bref délai, sans effusion de sang, phénomène rare dans l'histoire des conversions de cette époque. L'Irlande offre encore cette particularité remarquable, qu'à la suite de sa conversion, une quantité prodigieuse de monastères des deux sexes couvrirent en peu de temps le sol de ce pays. L'esprit austère des mœurs monastiques avait envahi l'Irlande, et la plupart de ces couvents se distinguèrent par une ardente émulation pour la science. Les Irlandais portèrent le catholicisme en Ecosse et parmi les Pietés. La partie méridionale de l'Angleterre, habitée par les Bretons, était déjà chrétienne dès la première période, mais lorsque les Romains se virent obligés d'abandonner l'île, vers 410, les Scots et les Pietés les remplacèrent. Incapables de leur résister, les Bretons appelèrent à leur secours les Angles et les Saxons, qui arrivèrent en masses imposantes sous Ilengist ou Horsa, en 449, et se rendirent les maîtres du pays. Écrasés dans cette grande lutte, à laquelle ils ne s'attendaient pas, les Bretons durent se réfugier dans les montagnes de Galles et dans la péninsule armoricaine, qu'ils appelèrent la Petite- Bretagne.
Les chrétiens restés en Angleterre étaient tombés trop bas dans la dégradation morale pour être en mesure de convertir les Ancdo-Saxons : le salut
leur vint de Rome. Un jour St Grégoire, non encore pape, vit sur le marché des esclaves à Rome, des Angles exposés en vente. Frappé de la beauté de leur visage, il résolut d'aller lui-même travailler à la conversion des Anglo-Saxons. Rappelé lorsqu'il était déjà en route, il envoya, dès qu'il fut pape, quarante moines, sous la direction d'Augustin, religieux do St Benoît, réaliser son projet. Le roi des Francs, était en rapports intimes avec le roi anglosaxon, et sa fdle Berthe avait été mariée au roi de Kent, Ethelbert, à la condition qu'il permettrait à la princesse d'avoir un service catholique particulier. Berthe avait même une église à Cantorbéry, capitale du Kent et résidence royale. Augustin et ses compagnons furent accueillis avec bonté par le roi et la reine, et laissés libres de prêcher le christianisme; Ethelbert se fit même baptiser, et 10,000 conversions suivirent la sienne ; le reste du peuple ne tarda pas à suivre l'exemple du souverain et des grands du royaume.
A propos de l'Église d'Angleterre, nous devons rapporter ici un mot de St Grégoire qui mérite d'être rappelé. Augustin, obligé de faire plusieurs voyages à Rome dans les intérêts de la nouvelle Église, remarqua durant ses voyages une grande variété de coutumes dans les diverses Églises chré tiennes; consultant alors St Grégoire sur la conduite qu'il devait suivre en Angleterre, et quels usages il devait y introduire, le pape lui fit cette
belle réponse: « Vous savez la coutume de l'Eglise romaine où vous avez été nourri ; mais je suis d'avis que si vous trouvez, soit dans l'Église romaine, soit dans celle des Gaules, soit ailleurs, quelque chose de plus agréable à Dieu, vous le choisissiez avec soin pour l'introduire dans la nouvelle Église des Anglo-Saxons ; car nous ne devons pas aimer les choses à cause des lieux, mais les lieux à cause des choses. »
Fondées sur d'aussi sages maximes, l'Église et la science chrétienne ne devaient pas manquer de fleurir en Angleterre. Un fait, pris entre mille, démontrera de quelle manière ces maximes étaient appliquées. Il s'agissait un jour de nommer un archevêque au siège vacant de Cantorbéry. L'Angleterre n'offrant encore aucun sujet capable de le remplir, le roi s'adressa au pape et le pria de lui envoyer d'Italie un archevêque digne de ces hautes fonctions. L'Italie, ravagée par les guerres dont nous avons parlé, n'offrant auctm sujet convenable pour un tel poste, le pape Vitalien choisit Théodore de Tarse, grec de naissance, l'un des plus sages et des plus savants hommes de son temps, auquel il adjoignit un célèbre religieux du nom d'Adrien. Ces deux hommes transportèrent dans leur nouveau pays des trésors d'érudition, créèrent des écoles dans lesquelles ils enseignaient eux-mêmes, et qui produisirent des hommes remarquables, notamment le vénérable Bède.
Nous avons déjà vu que le christianisme s'était propagé de bonne heure sur les rives du Danube et du Rhin, parmi les Allemands; mais il s'était à peu prés éteint partout. Il ne commence à se relever dans l'Allemagne proprement dite, que pendant la période des Francs, et principalement vers Fan 630, sous le roi Dagobert. Les Bavarois furent les premiers qui donnèrent l'exemple ; les Saxons s'y associèrent les derniers. Ce mouvement s'acheva au commencement du vnie siècle. L'Allemagne reçut ses missionnaires du royaume des Francs, de l'Irlande et même de l'Angleterre. « Ceux, dit encore Mœhler, qui contribuèrent le plus, par leur influence, à la conversion de ces contrées, furent les princes francs. Les missionnaires comptaient parmi les plus grands hommes de cette époque; c'étaient en môme temps de rigides ascètes. Leur désintéressement, visible à tous, prouvait assez qu'il s'agissait pour eux d'une œuvre apostolique. Leur vie mortifiée témoignait qu'ils tendaient au même but que celui où ils voulaient conduire l'humanité. La plupart d'entre eux étaient des religieux. Pour soutenir leurs travaux, ils fondaient des couvents, tous dirigés par des Bénédictins ; ces couvents servaient à la fois de séminaires pour les missions futures, d'écoles savantes et populaires, et d'institutions agricoles. Ces œuvres multiples, firent comprendre aux Allemands qu'on [s'intéressant au bien de leur âme, on songeait également à n 22
leurs intérêts temporels. Attirés par des biens si puissants, ils s'attachèrent étroitement aux moines et leur portèrent un amour et une vénération sans bornes. »
Les missionnaires recevaient de Rome les pleins pouvoirs nécessaires à la direction spirituelle des peuples ; de là vient qu'en Allemagne un si grand nombre d'églises sont placées sous le vocable de St Pierre. L'unité régnait ainsi dans les travaux de ces hommes innombrables venus de tous les coins de la catholicité, et ce concert des volontés leur donnait une autorité qui imposait à tous. Les princes francs protégeaient les missionnaires et les recommandaient aux ducs, aux comtes et autres personnes notables de l' Allemagne. Cette protection s'étendait jusqu'aux moyens de subsistance, mais n'alla jamais jusqu'à la coaction physique, de sorte que la conversion des tribus, sauf un ou plusieurs cas pour les Saxons, fut toujours l'effet d'une conviction et d'une volonté libre.
Après cet aperçu sur l'introduction du catholicisme parmi les tribus qui remplacèrent les Romains en Europe, nous croyons inutile d'entrer dans les détails de la conversion de chaque tribu de l'Europe occidentale. Quant à l'évangélisation des tribus slaves, elle fut partagée entre l'Église latine et l'Eglise grecque; nous les voyons travailler simultanément à la conversion de la Bulgarie et de la Poméranie. Les peuples slaves que nous rencon-
trons maintenant sous la domination autrichienne, en Corinthie, en Styrie, en Bohême, en Poméranie, sur les deux rives de l'Elbe et en Pologne, furent convertis par les Latins. Les Bulgares et les Russes furent convertis par les Grecs, et leur ont appartenu jusqu'à nos jours. L'entrée de toutes ces tribus dans l'Église exerça une grande influence sur la constitution et le gouvernement de l'Église ellemême, sur sa législation, sur les mœurs et les usages de toute la période du moyen âge. Nous devions constater ce fait naturel, car il fallait que l'Église s'inclinât jusque vers les peuples placés au plus infime degré de la barbarie, comme l'étaient les tribus allemandes, afin de pouvoir les civiliser peu à peu. Pour les élever jusqu'à elle, elle devait descendre jusqu'aux plus barbares. Ce sont là des considérations qui, malheureusement, ont trop échappé à l'analyse historique, et qu'il importe de ne point perdre de vue, si l'on veut comprendre l'histoire de l'Église pendant toute la période du moyen âge.
En convertissant les barbares, l'Église avait un peu dompté leur sauvage énergie, et elle commençait à les civiliser lorsque l'Orient ouvrit sous elle un nouvel abîme d'éléments destructeurs. Les hordes farouches de Mahomet conquirent tout à coup la moitié de l'Asie et de l'Afrique, envahirent l'Europe, renversèrent en Espagne le royaume des Visigoths, pénétrèrent au cœur du royaume des Francs et pillèrent l'Italie, tandis que les Avares, peuple païen,
inauguraient dans la Pannonic inférieure leurs expéditions désastreuses. Tant que l'Eglise subsistera sur terre, elle sera constamment en lutte avec les choses du dehors, car la lutte de l'esprit contre la matière, du monde spirituel contre le monde matériel ne doit finir qu'à la fin des temps. Nous ne saurions trop répéter cette vérité, qui est un caractère de l'Église militante, et qui doit expliquer aux yeux de tous la haine et les persécutions qui l'ont toujours poursuivie et la poursuivront jusqu'à la consommation des siècles.
Après le paganisme, qui s'éteignit dans la conversion universelle des peuples, l'ennemi du genre humain reparut sous la forme de l'islamisme, avant de reparaître sous celle du protestantisme. Il suffit de se rappeler les longs et sanglants combats des mahométans contre les empereurs chrétiens de Byzance et contre les rois catholiques de l'Europe occidentale pour se rendre compte du rôle joué par l'islamisme dans le moyen âge. La doctrine nouvelle de Mahomet et l'abaissement des populations soumises à l'empire grec, telles sont les deux causes principales de la rapide progression de l'islamisme. Ses rapports avec l'Église catholique furent d'abord d'une modération relative, comme on le voit à la prise de Jérusalem par Omar. Ces ménagements toutefois disparurent bientôt, surtout chez les généraux et chez quelques gouverneurs.
Les chrétiens qui refusaient de passer à l'isla-
mismc étaient frappés d'un impôt plus lourd, et l'on mettait à mort ceux qui refusaient de le payer. Avec le temps, des mesures de plus en plus oppressives vinrent se joindre aux premières, et la situation des chrétiens finit par devenir intolérable. Dès l'an 700, il fut défendu aux chrétiens de bâtir de nouvelles églises, de restaurer les anoiennes et d'ouvrir des écoles, car les Arabes, vivant dans une ignorance crasse , redoutaient la supériorité intellectuelle des chrétiens. Bientôt les églises , dont les trésors avaient été pillés ou vendus, tombèrent en ruines ; les couvents de la Syrie, de l'Egypte et de l'Afrique furent à peu près abandonnés, et la persécution se généralisa avec l'entrée des mahométans en Europe. Sous Charlemagne, nous voyons un grand nombre de Visigoths obligés de déserter l'Espagne et se retirer sur le territoire des Francs qui les accueillirent avec bienveillance ; et lorsque Charles- Martel battit les mahométans sur le sol français et les empêcha d'inonder le reste de l'Europe, Alphonse le Catholique reprit aux mahométans une multitude de villes. Ainsi s'établirent dans cette péninsule plusieurs royaumes chrétiens solidement constitués, qui donnaient déjà vers la fin de cette période l'espoir que l'Espagne ne tarderait pas à se délivrer du joug mahométan.
La conduite des mahométans à l'égard des chrétiens souleva toute l'Europe contre eux. On sait que dans tous les temps une pieuse ferveur pous-
sait, les chrétiens à visiter les lieux bénis par la présence du Sauveur. Depuis Constantin, ces pérégrinations se multiplièrent d'une manière considérable, et de toutes les parties de la terre les fidèles accouraient à Jérusalem jusqu'au moment où la ville sainte tomba au pouvoir des mahométans. La tolérance instinctive des premiers califes envers les chrétiens fit bientôt place à toutes sortes d'avanies et de vexations lorsque les Fathimites étendirent leur domination de l'Egypte à la Palestine. La visite des saints lieux fut non-seulement entravée, mais défendue. Les Turcs seldjucides inaugurèrent au xic siècle une situation désespérée pour les chrétiens qui avaient joui clans le xc siècle d'un peu de repos. Néanmoins, le désir de visiter Jérusalem et ses alentours ne faisait qu'augmenter parmi les Occidentaux, quoique de nombreux pèlerins, et des plus illustres, étaient fréquemment mis à mort. L'ermite Pierre Damien, qui avait vu dans ces contrées toutes les horreurs et les tortures infligées aux chrétiens, se demanda si ce n'était pas un devoir de purger les saints lieux des bourreaux qui en avaient pris possession. Revenu de Jérusalem en 1093 ou 1094, Pierre se présenta devant le pape Urbain II, les princes et le peuple, et développa son projet avec beaucoup de force et de netteté. Ce n'était pas la première fois que l'idée se manifestait parmi les chrétiens d'arracher le saint Sépulcre aux mains des infidèles. Déjà le pape Sylvestre y
avait songé; Grégoire VII était allé plus loin encore, mais l'état de l'Europe ne lui avait pas permis d'en venir à l'exécution. Urbain II se persuada qu'il fallait accomplir les désirs de ses prédécesseurs, et, dans les conciles de Plaisance et de Clermont, tenus en 1095, une croisade fut résolue. A la suite d'un discours prononcé par le pape au concile de Clermont, les évoques, les abbés, les ducs, comtes, chevaliers et tout le peuple s'écrièrent : « Dieu le veut ! Dieu le veut ! » L'enthousiasme se généralisa ; riches et pauvres, nobles et roturiers, vieillards et jeunes gens, tous voulaient faire partie de la croisade.
A cette époque la ferveur religieuse remuait si profondément les esprits, que ce phénomène, un des plus beaux de l'histoire, est des plus naturels. L'amour de la patrie et du roi ont souvent opéré de grands actes de dévouement, mais il est unique dans l'histoire de voir une idée religieuse produire un ébranlement* si puissant et si universel. Pierre Damien et Urbain II ne firent que donner une expression aux sentiments de leur siècle, et jamais ils n'auraient pu exciter pareille flamme s'il n'y avait pas eu partout des matières inflammables. Attribuer les croisades, dit un historien allemand, aux raffinements de la politique, notamment des papes, serait prouver qu'on manque à la fois d'intelligence et de cœur ; car est-il possible que la ruse et la politique puissent jamais suffire pour remuer
pendant deux siècles toute une partie du monde !
La froide raison, ne connaissant pas l'enthousiasme et de quoi il est capable, a mis sur le compte de la superstition l'enthousiasme des croisades. Cette manière ridicule de juger le passé nous démontre qu'on se figure que la vie religieuse n'est possible qu'à la condition de revêtir les formes que nous lui voyons de nos jours. Les hommes de notre siècle avec leur foi stérile ou nulle se constituent les juges de la foi vigoureuse et féconde des temps anciens, et pour flétrir le christianisme dans ses plus grandes manifestations, sans se donner la peine d'en étudier les principes, ils se contentent de prononcer le mot de superstition; se croyant par là libres de toute autre explication sur ces magnifiques phénomènes. Les croisades, a-t-on dit encore, sont l'œuvre d'esprits ignorants, incapables de comprendre les difficultés d'une pareille entreprise. Rien de plus simple, assurément, que d'expliquer après coup comment il eût fallu s'y prendre ; mais il est fâcheux que nos savants n'aient pas vécu au xie siècle pour subvenir à l'ignorance de ce temps ; aujourd'hui leurs critiques feraient sourire M. de la Palisse, s'il vivait encore.
Le spectacle de ce brillant tableau que présentent les croisades devait naturellement offrir bien des ombres, car les plus belles choses humaines ont des excroissances et l'empreinte de notre imperfection, mais il y avait des degrés môme dans les
choses répréhensibles. C'était le caractère des chevaliers de ce temps do chercher à ferrailler, et comme cette fureur avait été modérée par « la paix ou la trêve de Dieu, » plusieurs s'estimèrent heureux de trouver une occasion de satisfaire leur humeur belliqueuse. On ne peut nier non plus que quelques-uns ne fussent emportés par l'ambition des conquêtes et la soif du butin ; nous avouons tous les abus, tous les excès qui se sont produits alors, mais ils ne diminuent point la grandeur du fait. L'expédition ne devint possible que parce qu'un grand nombre de chevaliers les plus pieux, les plus sages, les plus nobles, les plus vaillants et les plus riches de l'Occident se mirent à la tête des croisades.
Comme nous mentionnons simplement les grands traits des annales de l'humanité qui caractérisent un peuple, une époque, et servent de base à la philosophie de l'histoire universelle, nous ne ferons point l'historique des croisades. Nous dirons seulement que la prise de Jérusalem et la conservation de cette ville sous la puissance des Occidentaux ne pouvaient jouer aucun rôle important dans la direction providentielle du genre humain. Aussi, le royaume de Jérusalem subit-il les vicissitudes de tous les royaumes élevés par la force, et dont la mission accidentelle n'est que très-secondaire dans la destinée des masses. Nous dirons, en outre, que les croisades se terminèrent avec l'âge d'or du
moyen âge, c'est-à-dire au xmc siècle. Parmi les avantages qu'elles ont procurés à l'Occident, il faut compter d'abord la tranquillité sous le rapport politique, puis le progrès des sciences, l'extension de la civilisation, l'agrandissement des vues chez les Occidentaux, les profits matériels, commerciaux et la prolongation de l'existence de l'empire byzantin. Quoique nous reviendrons plus loin sur le pouvoir temporel de l'Église, nous sommes obligé d'en raconter ici l'origine et les causes, afin de pouvoir comprendre l'histoire politique et religieuse de l'Europe, depuis la conversion des tribus germaines jusqu'à l'époque de la renaissance, et même jusqu'à la révolution française. Pour convertir l'empire romain, les apôtres et leurs disciples ne s'appuyèrent que sur l'esprit et la vérité de la doctrine évangélique ; mais lorsque l'Évangile fut annoncé aux barbares, et que l'Eglise dut se courber pour s'approprier à leurs facultés étroites, nous avons dit qu'un changement s'opéra dans la constitution et les mœurs de l'Église. Les temps, en effet, étaient bien changés; tout était singulièrement déchu. A de tels peuples, le christianisme ne pouvait pas être présenté comme quelque chose de purement intellectuel, ni transmis par des moyens purement spirituels, ni par conséquent se conserver parmi eux comme une force simplement morale. Le christianisme était encore trop haut, trop sublime pour de tels peuples , et l'épiscopat , dans son ancienne
forme, ne pouvant plus agir convenablement sur eux, nous le voyons se transformer aussi, peu à peu, pour s'adapter à l'esprit de l'époque. C'est alors que les évoques furent investis d'une puissance et d'une autorité politique, environnés d'un éclat extérieur dont ils n'avaient pas eu besoin autrefois pour agir efficacement, et qui leur était devenu nécessaire dans l'intérêt des peuples. Il est extrêmement utile de ne point oublier comment s'établit ce nouvel ordre de choses, et c'est pourquoi nous y consacrons les pages suivantes.
Les peuplades germaines qui s'établirent sur les ruines de l'empire romain s'appropriaient ordinairement de un à deux tiers des biens-fonds du pays, ce qui constituait le bien de l'État, le fisc. Chaque individu recevait du fisc , non à titre de propriété, mais en récompense de services rendus, une portion de ces biens, qui devaient revenir à l'Etat à la mort du titulaire. Ces sortes de biens s'appelaient bénéfices, d'où vint le mot fief. Tous les Francs libres en avaient reçu, chacun selon sa condition; les évoques et quelques abbés en reçurent pareillement. Par là, les évoques devinrent les vassaux des rois, et, comme tout autre feudataire, ils lui prêtèrent le serment d'hommage, devinrent des sujets de l'empire, furent honorés à l'égal des ducs et des comtes, jouirent des mêmes droits et furent soumis aux mêmes charges. Les Francs eurent les premiers l'idée d'accorder aux évoques
de pareils biens-fonds, avec les avantages et les obligations qu'ils conféraient, et leur exemple fut suivi par les autres peuples. Tous étaient encore trop barbares pour ne point saisir clans le christianisme son côté principalement extérieur, et, comme ils Thonoraient et l'aimaient surtout à cause de ses bienfaits matériels, ils donnèrent aux évoques ce qu'ils estimaient le plus en ce monde, des terres et des fonctions élevées dans L'Etat.
( "est à partir de ce moment que l'Etat confère aussi à l'Église le droit de percevoir la dime. Ces institutions amenèrent, par ce que l'on pourrait appeler la loi du parallélisme qui accompagne toute institution humaine, des abus dont l'Eglise eut beaucoup à souffrir. Mais constatons auparavant que, dès le vie siècle, la dime était insuffisante à l'entretien des clercs, parce que son exécution rencontrait des difficultés. Charlemagne rendit la dime obligatoire en 779, et, pour donner l'exemple, il soumit les biens de la couronne aux mêmes redevances. Une autre institution significative qui date de la même période fut la consécration, et plus tard l'onction, des rois par les évoques. Aidan, Reccarède et Wamba sont les premiers rois, dont l'histoire fait mention, qui furent sacrés dans le vi6 siècle ; mais, depuis le sacre de Pépin, cette coutume devint générale dans les pays chrétiens. La royauté était désormais envisagée au point du vue chrétien, et l'Église protégeait l'Etat, comme
l'Etat protégeait l'Église. De même que l'Eglise, étant une société visible, avait besoin, pour se conserver, de prendre racine dans le sol, de même l'État, pour conserver la justice et sanctifier ses œuvres, prenait ses racines dans le ciel par le moyen de l'Église. Cette admirable union de l'Église et de l'État sauva la société dans ces siècles de barbarie, où le droit de la force mit, dans une grande partie de l'Europe, à deux doigts de leur perte et l'Église et la plupart des royaumes de création nouvelle.
Par les capitulaires de 811, et les cinq conciles provinciaux de Reims, Mayence, Arles, Chalonsur-Saône et Tours, on voit que la barbarie du pouvoir civil et le zèle du pouvoir religieux amenaient des conflits entre ces deux pouvoirs et des empiétements réciproques sur le terrain de l'un et de l'autre. Aussi, dans le second capitulaire de Charlemagne , lit-on ce remarquable passage : « Nous commencerons par demander aux clercs en quoi consiste leur vocation, afin qu'ils ne nous demandent rien, ni nous à eux, qui lui soit contraire.» Les décrets des cinq conciles furent envoyés à l'empereur, qui recueillit ce qui lui parut le plus opportun et l'érigea en loi de l'empire. On voit par là que, pendant la période franque, l'État et l'Église formaient deux sociétés distinctes, et que jamais l'une ne fut soumise à l'autre. Toute culture intellectuelle étant alors aux mains du clergé, Cliarlc-
magne autorisa les évoques à connaître des causes civiles, quand môme une seule des parties s'adresserait à eux. Les évoques devinrent aussi les premiers conseillers des souverains et siégèrent dans les assemblées de l'empire, à côté des ducs et des comtes. Blessés au vif de tous ces privilèges, les fonctionnaires civils s'en vengèrent par des tracasseries sans fin qu'ils suscitèrent à l'épiscopat. Plus tard, quand la science fut popularisée par le clergé, elle retourna des prêtres aux laïques, et le clergé déposa de nouveau, souvent malgré lui, l'influence temporelle que . les meilleurs de ses évoques n'avaient jamais acceptée qu'à contrecœur.
Cette marche progressive des mœurs et des événements, qui avaient ajouté la puissance temporelle à la puissance spirituelle des évoques, se refléta naturellement sur la papauté. Le pape aussi devint un prince temporel, et cette nouvelle condition lui fut imposée par les mômes causes que nous venons d'indiquer, sous peine de voir son autorité pontificale méconnue. On sait que cet ordre de choses fut établi lorsque le pape Etienne II, voyant les Lombards prendre Ravenno et menacer Home, appela, en 754, Pépin le Bref au secours de l'Eglise et de l'empire grec. Quand le roi des Francs eut expulsé les Lombards du territoire romain, il fit don au pape de tous les domaines qu'il venait de conquérir, en tout vingt-deux villes et leurs ter-
ritoires. Telle fut l'origine du patrimoine de St Pierre.
Investi désormais d'un pouvoir temporel respectable le pape est libre chez lui ; les fidèles, sous quelque climat qu'ils fussent, pouvaient désormais communiquer librement avec lui, obtenir son assistance dans l'intérêt de leurs âmes et de leurs familles, et c'est alors seulement qu'il devint vraiment indépendant de toute pression royale. Toutefois, le pape ne fut pas à l'abri des ambitieux qui voulaient le détrôner, et nous voyons Charlemagne venir à Rome calmer une sédition qui avait pour but de renverser Léon III. Ce fut en cette circonstance que, sans le prévenir, le pape plaça la couronne impériale sur la tête de Charlemagne, tandis qu'il faisait ses dévotions dans une église, et que le peuple romain cria : « Salut et longue vie à l'empereur Charles couronné de Dieu! » L'empire d'Occident se trouvait ainsi consacré, sinon rétabli par ce fait. Après avoir imposé la couronne à Charlemagne, le pape se prosterna devant lui et lui rendit hommage. Précédemment les rois francs étaient patrices de Rome, et exerçaient comme tels le droit de patronage sur les Romains ; maintenant c'était l'empereur qui l'exerçait, mais dans un sens plus élevé.
L'introduction du pouvoir temporel dans l'Église, quoique nécessaire, et amené par la force des choses, devait naturellement amener une révolution
dans F Eglise; cette révolution devait naturellement aussi amener des abus et avoir des résultats déplorables durant tout le temps nécessaire pour que les mœurs nouvelles fussent régularisées par l'expérience et devinssent un état normal. En effet, la position civile et politique faite aux évoques les obligeait à se mêler aux affaires de l'Etat. Ces affaires en absorbèrent beaucoup au point qu'ils oubliaient souvent leur ministère spirituel ; leurs forces morales n'étant plus concentrées sur le terrain des choses divines, ils se familiarisèrent avec des mœurs peu compatibles avec la vie sacerdotale. La prédication , l'administration des sacrements , la charge pastorale n'étaient plus l'objet des soins qu'elles réclament. On rencontrait des évoques conduisant des armées au combat. Comme vassaux des rois, ils étaient obligés au ban de l'armée, car le ban se recrutait sur le domaine du fisc ; cependant sous Charlcmagnc, la loi laissait aux évoques la faculté de se faire remplacer dans les armées ; mais plus d'un prélat belliqueux préférait se mettre à la tête du contingent que sa qualité de vassal l'obligeait de fournir, que d'user du privilège laissé par la loi.
On ne saurait trop déplorer ces abus, mais la position faite aux évoques comme membres de l'empire, associés à ses conseils, à sa législation, à son administration, et la nécessité dans laquelle ils se trouvaient de prendre ce rôle au sein de la
société générale, leur imposait évidemment l'obligation d'accepter de deux maux le moindre. Ils devaient, ou refuser cette position nouvelle, ce qui ne leur était guère possible, car c'était s'éloigner du mouvement général, se clôturer dans ce cercle purement spirituel que l'esprit trop étroit et trop inculte des laïques ne pouvait suffisamment apprécier, et par conséquent laisser les peuples s'entretuer et retourner à la barbarie et au paganisme, ou bien entrer dans une voie, dans laquelle se trouvaient bien des écueils, où les abus, les excès, les défaillances chrétiennes étaient inévitables, mais dans laquelle aussi, seuls ils pouvaient maintenir la foi, la ligne de conduite que les peuples et les rois devaient tenir, opposer une barrière aux révoltes des uns, à la tyrannie des autres, et préserver la société de retomber dans un affreux chaos.
Une autre conséquence de cette nouvelle situation fut que les évoques, occupant un haut rang dans l'Etat, les rois ne furent plus indifférents sur la qualité du titulaire. De là, cette tendance des rois chrétiens à monopoliser le droit de nomination aux évcchés, lequel tomba bientôt dans leurs mains ou dans celles de leurs représentants. Sous Charlemagne, le pape Adrien Ier demanda le rétablissement de la liberté d'élection, qui était faite autrefois par le clergé et le peuple. Dans un capitulaire de 803, Charles rétablit l'influence de l'Église, mais n 23
au fond c'était toujours lui qui nommait les évoques. Dans les temps de troubles de cette période qui embrasse plusieurs siècles, bien des seigneurs nommaient des évoques à leur fantaisie et portaient sur les sièges épiscopaux des hommes très-peu dignes de telles fonctions. En présence de ces faits, on comprend que si l'ordre et la discipline ecclésiastique, si le droit et l'innocence n'avaient pas trouvé un asile auprès du Saint-Siège, les horreurs que l'histoire a consignées en si grand nombre eussent été bien autrement effroyables et multipliées. Mais nous n'en avons point encore fini avec tous ces empiétements du pouvoir civil que nous ne critiquons pourtant pas, parce qu'ils eurent parfois de bons résultats et qu'ils étaient fréquemment inspirés par un bon esprit. C'est à cet esprit, sans doute, qu'il faut attribuer l'ascendant qu'exerçaient alors les rois sur les conciles.
Autrefois c'étaient les empereurs qui convoquaient les conciles universels et leur donnaient la sanction civile, après avoir reçu la sanction religieuse. Maintenant c'est le roi qui convoque les conciles nationaux et provinciaux, et confirme leurs décrets. Souvent môme ce sont les rois qui proposent aux évoques les sujets sur lesquels ils devront délibérer. Nous avons vu que Charlemagne, à qui les délibérations des conciles qu'il avait convoqués étaient portées, choisissait ce qui lui semblait préférable et le publiait en forme de capitulairc. Il fut
imité par un certain nombre de ses successeurs qui n'agissaient de la sorte que parce que, dans ces temps barbares, toutes les ordonnances synodales eussent été sans résultat. À cette époque où toutes choses n'étaient pas pesées avec une exactitude minutieuse, où l'Église n'était pas soupçonnée de desseins secrets, les hommes, ayant plus de naïveté et de sincérité, se traitaient avec plus de franchise. Les ordres du pouvoir civil et ceux du pouvoir ecclésiastique étaient reçus avec une pleine confiance et les pouvoirs eux-mêmes traitaient les affaires avec un loyal abandon, au lieu de cette précision rigoureuse et tracassière qu'on remarque de nos jours.
Cette entente des deux pouvoirs avait encore une autre base qu'il ne faut pas oublier. Le clergé était investi de la confiance des rois, et la méritait généralement, soit par la dignité de ses mœurs, soit par la maturité de son esprit. Des décrets royaux statuaient que les juges paraîtraient devant les synodes des évoques pour y être instruits de leurs devoirs et de la manière dont ils devaient administrer la justice. L'autorité royale , souvent trop faible pour atteindre les juges iniques, avait besoin du secours de l'Église, et plusieurs conciles furent convoqués en France, par ordre du roi, pour obliger en conscience les évoques de veiller à ce que les pauvres, les innocents, les orphelins ne fussent point opprimés. Quand cela arrivait, ils devaient en
informer le roi, et, après avoir épuisé tout remède, excommunier le juge qui ne voulait pas s'amender. Cette influence du clergé sur l'administration de la justice, fort défectueuse alors, est un des plus grands services qu'il rendit à cette époque, et qu'une infinité de détails justifient par une multitude de faits. Par tout ce qui précède, on a vu que les limites qui séparaient le pouvoir civil du pouvoir religieux n'étaient pas rigoureusement observées, mais qu'on se donnait mutuellement une confiance presque illimitée. Sous Louis la Pieux, nous voyons maintenant la première manifestation de cette idée théocratique, suivant laquelle le pouvoir ecclésiastique n'est pas subordonné au pouvoir civil, mais le pouvoir civil au pouvoir ecclésiastique, et qui attribue aux évoques le droit d'instituer et de déposer les rois. Cette théorie avait sa source dans l'interprétation qu'on faisait du pouvoir de « lier et de délier. » Ce pouvoir, qui n'avait qu'une valeur sacramentelle et spirituelle, fut transporté sur un terrain auquel le Seigneur n'avait nullement songé. Néanmoins cette théorie, qui reposait sur un malentendu, n'en était pas moins admise par tous les contemporains, par les laïques aussi bien que par les évoques et les clercs. Comme les évoques conféraient aux rois l'onction sacrée, que la puissance et la dignité royales étaient transmises de Dieu par leur organe, et qu'enfin, dans certains cas pressants, et après mûre réflexion, ils étaient autorisés à retirer
la dignité royale à celui qui en était investi, on concluait de là que celui qui accordait un bienfait avait le droit de le reprendre.
Sous Louis le Pieux, ces idées se révélèrent d'une manière remarquable , et il suffira de les suivre dans leurs développements pour s'expliquer tout ce qui se fera dans ce sens pendant le moyen âge. Louis était un roi pieux, animé des meilleures intentions, mais son extrême faiblesse l'asservissait aux suggestions de son entourage, qui lui fit commettre d'énormes bévues, dont la principale fut le partage réitéré du royaume entre ses fils. Des guerres s'ensuivirent, et ses trois fils aînés se révoltèrent contre lui. Rendu responsable de tous les maux que sa faute avait attirés sur l'Etat, et jugé indigne de porter le glaive, il fut déposé sur la demande de ses trois fils aînés, d'une grande partie des seigneurs, évoques, ducs et comtes du royaume, et obligé d'abdiquer.
Cette puissance politique et cette situation nouvelle faite à l'Église lui furent néfastes, et le xe siècle nous offre le spectacle le plus triste que nous présentent les annales ecclésiastiques. La dislocation du royaume des Francs, en 879, fut aussi l'une des principales causes de cet affaissement général des mœurs religieuses. Pendant qu'on détrônait les Carlovingiens, que des royaumes et des principautés nouvelles se formaient, l'Europe entière était en proie à des désordres effroyables. Le sens moral
parut s'éteindre pendant ces convulsions, et l'Église, malgré les défaillances d'une notable partie de ses membres, communiquait seule à ce siècle affreux la vigueur et le salut. La plupart des princes qui avaient accaparé les élections épiscopales en firent un si criant abus , qu'on est tenté de croire qu'ils avaient conspiré la ruine complète du catholicisme. Ainsi , l'on vit le comte Herbert de Vermandois procurer l'archevêché de Reims à son fils Hughes, âgé de cinq ans, qu'il imposa à l'Église.
A cette calamité s'en joignit une autre plus terrible encore : les princes du voisinage de Rome s'emparèrent du Saint-Siège, et y placèrent leurs créatures, qu'ils asservirent de la façon la plus odieuse. Quand la domination des Francs eut cessé en Italie, avec Charles le Gros, les grands de Rome tentèrent de s'affranchir de l'étranger, et ne tolérèrent sur le Saint-Siège que des hommes dévoués aux intérêts italiens et à leurs intérêts privés. Sergius III, Jean X, Jean XI et Jean XII figurent parmi ces papes détestables. Les bons papes, comme Agapet, qui régna de 946 à 95G, ne pouvaient rien dans ces temps d'anarchie et de confusion sans limites pour le bien général. La honte de cette situation retombait sur ceux qui opprimaient le Saint-Siège; les fidèles en gémissaient, car ils savaient que Dieu n'avait pas promis à l'Eglise de n'être gouvernée que par des saints; cependant la chaire de Pierre n'en conserva pas moins son prestige dans ces
temps de défaillance générale où la discipline ecclésiastique était souvent foulée aux pieds dans tous les rangs de la hiérarchie.
La bonne semence, malgré les obstacles que rencontrait sa culture, n'était pourtant pas totalement étouffée. Othon Ier, Othon II et surtout Othon III rendirent môme l'Eglise d'Allemagne très-florissante à cette période de décadence universelle. St Bruno, archevêque de Cologne; St Ulric, évoque d'Augsbourg ; St Wolfang, évoque de Ratisbonne, et bien d'autres, illustrèrent leur époque par leurs vertus, leur science et leur énergie pour le bien des peuples et de l'Eglise. Hilduin, archevêque de Milan; Rathier, évoque de Vérone; St Romuald, fondateur de Tordre des Camaldules, et Nil le Jeune arrêtèrent en Italie les progrès du mal et rétablirent la discipline et la foi dans un grand nombre de provinces. Parmi les sauveurs de l'Église d'Angleterre, citons Odon, archevêque de Cantorbéry, son successeur, St Dunstan, et bien d'autres. En France, l'Eglise et les sciences furent régénérées par les couvents et principalement par St Benoit, fondateur des Bénédictins. Tous ces efforts réunis eurent un plein succès, et le xie siècle devint une époque de rénovation universelle. La rudesse et la barbarie furent combattues par les armes spirituelles de la meilleure trempe; le clergé, redevenu libre, exerça partout l'action la plus heureuse.
Après l'extinction de la race carlovingienne,
l'Église de France perdit beaucoup de son ancienne splendeur, parce que les seigneurs, indépendants, se querellaient entre eux et lui causaient, ainsi qu'à l'Etat, les plus graves préjudices. Mais quand l'épiacopat fut assez fort pour s'affranchir de la tutelle des grands, il réagit sur l'État, et le premier fruit de sa renaissance fut la Trêve de Dieu. Un concile tenu à Elne, près de Perpignan, ordonna que depuis la neuvième heure du samedi soir, jusqu'à la première du lundi, nul ne ferait la guerre à un autre; que chacun pourrait aller à l'église, assister au saint sacrilice et à l'instruction religieuse. Ce faible début nous révèle à quel point ce siècle était déchiré par les discordes ; trois années plus tard, en 1030, un autre concile proclama la paix universelle, mais comme elle était impossible, un troisième concile statua, l'an 1040, que « du mercredi soir au lundi matin nul ne porterait les armes contre personne. » Cette trêve fut reçue en Allemagne, en Angleterre, en Italie et scrupuleusement observée pendant près de deux siècles. Dès lors, on vit refleurir l'agriculture, le commerce, les arts, les métiers, et la science, qui fut régénérée par le célèbre religieux Lanfranc.
L'empereur Henri III, réunit à Sutri, l'an 1046, un concile qui déposa les trois compétiteurs, nommés par les partis italiens, qui se disputaient le Saint-Siège, et Clément II monta sur le trône pontitical. Un de ses successeurs, St Bruno de Tpul,
accepta la tiare à la condition qu'il serait librement élu par le clergé et le peuple de Rome ; Henri III accepta ce point essentiel qui empêchait l'élection des papes do devenir un droit impérial, et Bruno, élu à l'unanimité, prit le nom de Léon IX. Avec lui commence une ère de prospérité ; tout prend un nouvel essor, et l'Eglise se relève de ses longues, humiliantes et rudes épreuves. Nicolas II, pour soustraire définitivement le Saint-Siège aux éternels envahissements des partis, le rendre indépendant de la cour impériale et restreindre l'influence aveugle du peuple, proclama, sur les élections du pape, une nouvelle loi par laquelle les cardinaux seuls devaient élire le souverain Pontife ; le clergé et le peuple romain se bornant à donner leur consentement. Quand Nicolas II mourut, en 1061, les cardinaux lui donnèrent Alexandre II pour successeur, suivant la nouvelle loi électorale.
Depuis la conversion des Germains , l'Église n'eut pas à souffrir des hérésies; par-ci, par-là, l'on vit bien encore des tentatives pour rétablir l'arianisme, le nestorianisme, les erreurs gnostiques et quelques autres erreurs sur l'Eucharistie et la prédestination, mais ces tentatives furent à peu près infructueuses ; l'esprit public n'était plus et n'était pas encore porté vers les controverses religieuses, comme il l'avait été à l'époque de Constantin et de ses fils, et comme il le fut à l'époque de Luther. Les seules hérésies qui s'élevèrent pendant le moyen
âge et firent un peu de bruit furent celles d'Arnold de Bresce, spiritualiste panthéiste, qui fut brûlé Tan 1155 par Frédéric Ier. Arnold condamnait le baptême, l'eucharistie et enseignait que les âmes humaines sont une incarnation de Dieu.
Celle de Pierre Valdo, marchand lyonnais, fondateur des vaudois, existe encore. Ayant perdu la raison, par suite de la mort d'un parent, il apprit par cœur l'Ecriture sainte et l'expliquait à sa façon dans des prédications publiques. Les vaudois pratiquent la communauté des biens et se partagent en parfaits et en imparfaits. Des hommes se rencontraient parmi eux, tels que Tanchelen, qui se donnait pour le Fils de Dieu, déshonorait les femmes devant leurs maris, les filles devant leurs mères, et n'en avait pas moins de crédit.
Il y avait aussi les « frères et sœurs du libre esprit, » qui, invoquant ce passage de St Paul : « La loi de l'esprit m'a affranchi de la loi du péché et de la mort, » concluaient que le chrétien n'a pas besoin de loi, les œuvres de l'homme ne souillant pas celui qui vit de l'esprit. Aussi se livraient-ils aux plus infâmes débauches.
Parmi les dualistes, ceux qui firent le plus parler d'eux furent les albigeois, du nom d'Albi, siège principal de leur secte. A leurs idées manichéennes et gnosliques se mêlaient les doctrines de la plupart des autres hérésies. Puissamment protégés par les comtes de Toulouse, de Béarn, de Foix et par
les comtes d'Armagnac et de Comminges, ils firent aux catholiques une guerre acharnée, pillaient les églises et massacraient les prêtres. En rejetant le mariage et d'autres doctrines essentielles, ils se posaient en ennemis de la société qu'ils détruisaient en principe. L'irréligiosité de cette secte et sa répudiation du mariage devaient exciter contre elle tous les princes catholiques. Comme elle exerçait la violence, on lui répondit par la violence; une croisade fut faite contre eux, en 1181. Innocent III envoya des missionnaires pour les ramener au christianisme, dont ils ne conservaient plus de traces ; les missionnaires, cisterciens et dominicains, pour la plupart, parcoururent le pays pieds nus, et tinrent avec les albigeois une multitude de conférences qui n'eurent que peu de résultats. En 1208, une nouvelle croisade eut lieu contre ces forcenés, après l'assassinat de Pierre de Castelnau, légat du Pape ; elle amena la soumission d'une grande partie des chefs albigeois et de leurs villes, mais le reste ne s'éteignit que lentement.
Les réformateurs fatalistes qui suivirent les doctrines de Jean Wiclef et de Jean Huss furent trèsviolents dans leurs manifestations, mais ils vécurent peu de temps. Wiclef mourut d'une attaque d'apoplexie, quatorze ans environ après sa séparation de l'Église. Huss et son ami Jérôme de Prague furent brûlés, le premier en 1415, et le second l'année suivante. Les hussites se réunirent ensuite
à l'Église, et le petit nombre de ceux qui restèrent séparés formèrent plus tard les frères bohémiens et moraves.
Les .hérésies qui s'élevèrent pendant la période du moyen âge furent condamnées par un grand nombre de conciles, et n'eurent aucune influence sur les événements politiques. Néanmoins, nous avons à constater un fait considérable dans le domaine religieux : le schisme définitif d'Orient. Le prétexte de ce schisme fut un infamie; la cause en est dans les luttes déjà signalées entre les partriarches de Constantinople et les papes, luttes qui ne firent que s'aggraver avec le temps. L'Eglise grecque se concentra de plus en plus en elle-môme, et fut châtiée de cet égoïsme orgueilleux par l'asservissement. Plus les patriarches faisaient d'efforts pour secouer l'autorité de leur chef légitime, plus ils tombaient sous la dépendance des empereurs. Quant à l'esprit ecclésiastique, ne recevant plus la vie de l'arbre commun, il finit par s'éteindre.
A la mort de l'empereur Théophile, en 842, Michel, dit Y Ivrogne, son successeur, se livra aux débauches les plus honteuses, les plus scandaleuses, et remit à son oncle, César Bardas, les affaires de l'État. L'austère et savant Ignace, alors patriarche de Constantinople, combattit les extravagances de l'empereur et se fit détester de lui non moins que de Bardas, esprit cultivé, mais ambitieux, adonné à la luxure et qui répudia sa femme
légitime pour mener plus librement sa vie incestueuse et méprisable. Bardas voulut enfermer dans un couvent Théodora, mère de l'empereur, et ses deux sœurs, pour avoir tenté de ramener Michel dans une voie meilleure ; mais Ignace refusa de leur donner le voile. Pour sa fermeté et n'avoir pas voulu abdiquer volontairement, le patriarche fut déposé et remplacé par Photius. Ce Photius était alors un simple laïque, qui fut élevé l'an 857, en six jours, à la dignité épiscopale par l'entremise de Grégoire, évoque déposé de Syracuse.
Photius fut à son tour déposé par les évoques restés honnêtes, qui l'excommunièrent. Ces évoques subirent le môme sort qu'Ignace, soutenu par Benoît III, et qui souffrit mille tourments pour l'obliger à céder son poste à Photius ; le peuple prit parti pour les évoques et leur patriarche, et l'empereur, pour calmer le tumulte, pria le pape Nicolas Ier de reconnaître le nouvel élu. Nicolas envoya, pour instruire l'affaire, des légats qui furent enfermés, maltraités et privés de nourriture jusqu'à ce qu'ils eussent reconnu l'élection de Photius. Nicolas, en apprenant la faiblesse de ses légats, convoqua un concile, blâma sévèrement ses légats, et déposa Photius, l'an 863. Loin de se soumettre, Photius attaqua la sentence du pape, déclara que Constantinople, étant la capitale de l'empire, devait être en possession de la primauté, se déchaîna contre le Saint-Siège et l'Église occiden-
taie, et s'éleva contre la doctrine de la procession du Saint-Esprit. Il était plus convenable pour les Grecs d'attaquer cette doctrine, comme prétexte de leur schisme, que d'avouer les causes honteuses et réelles qui poussèrent leurs chefs ecclésiastiques à se séparer de l'Eglise.
Lorsque Bardas fut mis à mort par ordre de l'empereur, et que Michel lui-même fut assassiné en état d'ivresse, à la suite d'un banquet, le 24 septembre 867, l'empereur Basile, son successeur, chassa Photius de Constantinople et rappela St Ignace. Mais Photius ayant su plaire à l'empereur, d'origine obscure, en lui fabriquant une généalogie fantastique, devint son favori et se replaça sur le siège de Constantinople. Le faible Jean VIII, pressé par la famille impériale, et trompé par les promesses hypocrites de Photius, confirma cet intrus dans ses fonctions de patriarche. Cette condescendance du pape fut traitée de faiblesse féminine et lui valut les quolibets de ses contemporains, qui l'appelèrent satyriquement : la Papesse Jeanne.
Ce sobriquet a donné lieu à la fable d'une prétendue papesse Jeanne, et fut l'origine d'un de ces mille mensonges que les ennemis de l'Eglise et ceux qui ne connaissent pas l'histoire ont inventés pour déshonorer le catholicisme aux yeux des illettrés et des naïfs. Comme on connaît le nom de chaque pape et la durée de leur règne, depuis St Pierre jusqu'à nous, il est aisé de vérifier le fait.
Un certain Martin, Polonais, qui mourut en 1279, est le premier qui fit courir le bruit qu'entre Léon IV, mort le 2 juillet 855, et Benoît III, une femme nommée Jeanne, reconnue comme pape, avait occupé le Saint-Siège pendant dix ans et demi . Des écrivains reproduisirent cette légende, sans se soucier de l'histoire. Les faits ne manquent pas pour prouver qu'entre Léon IV et Benoît III, il n'y eut aucun pape ni masculin ni féminin. Une monnaie, frappée lors de l'intronisation de Benoit III, et qui subsiste encore, présente, d'un côté, l'effigie du roi Lothaire Ier, qui mourut le 29 septembre 855, et de l'autre, celle de Benoît III, qui succéda à Léon IV. Un autre document, récemment découvert, de Benoit III, porte la date du 7 octobre 855. Enfin, la lettre de l'archevêque Hincmar, déclare que ses légats envoyés à Léon IV, pour lui demander le pallium, le trouvèrent mort, et qu'ils reçurent le pallium de Benoit III. On pourrait citer une multitude de faits prouvant que la papesse Jeanne n'a jamais existé, et que ce n'est qu'un sobriquet donné à Jean VIII; la fable est reconnue depuis longtemps, mais on l'a renouvelée de nos jours pour la mystification des ignorants, et c'est pourquoi nous en avons parlé.
Au moment de mourir, l'empereur Basile chargea son fils, Léon le Sage, de faire finalement justice de Photius, de le chasser de Constantinople et de l'enfermer dans un couvent. Cette déposition fut
confirmée par le huitième concile œcuménique, en 869. Mais, à toutes ces controverses, vint s'ajouter celle de savoir si les Bulgares appartenaient à Rome ou à Constantinople, et, sous le patriarche Michel Cérulaire, de 1043 à 1069, le schisme se renouvela, s'éternisa. De concert avec l'évoque bulgare Léon d'Achrida, le patriarche reproduisit contre Rome les anciens arguments de Photius, et ajouta que les Occidentaux, en consacrant du pain sans levain, prouvaient qu'ils étaient Juifs, de môme qu'en mangeant le sang des animaux, ils attestaient qu'ils étaient devenus païens. Depuis lors, le schisme a résisté à tous les assauts qu'on lui a livrés, et résistera tant que l'esprit chrétien et la science ecclésiastique ne seront point rentrés dans l'Église grecque. Toutes les tentatives faites par le Saint-Siège pour ramener les Grecs à l'unité catholique furent inutiles, et leur histoire ecclésiastique, aussi bien que leur histoire politique, n'est plus que scandale, honte et bassesse. Une fois séparés de l'Eglise, ils n'avaient plus la vérité qui fait vivre* les empires aussi bien que les hommes. Préférant les avantages temporels aux intérêts éternels, ils ont perdu les uns et n'ont pas conservé les autres. En perdant la foi véritable, ils ont perdu leur existence nationale et sont tombés sous le despotisme musulman qui, leur enlevant la vie de l'esprit, la liberté, la science, ne leur a laissé que le choix de la mort.
Le dernier des empereurs grecs se nommait Constantin, comme le premier qui fonda cet empire d'Orient; il mourut en combattant contre les Turcs qui prirent Constantinople, le 29 mai 1453. Le grand-duc Notaras, président du sénat, abandonna lâchement son poste. De retour du concile de Florence, où il était allé, il avait dit qu'il préférait voir le turban des Turcs régner à Constantinople que la tiare du pape. Son désir s'accomplit, mais il en jouit peu. Après la chute de la ville, Notaras alla se jeter aux genoux du vainqueur et lui offrit, en échange de sa vie et de celle de sa famille, des trésors immenses qu'il avait cachés. Mahomet prit les trésors, puis envoya chercher les enfants de Notaras qu'il fit égorger sous les yeux de leur père, et le grand-duc lui-même fut ensuite décapité. Depuis la prise de Constantinople, le patriarche schismatique de cette ville fut nommé par les sultans, qui mirent fréquemment le patriarcat à l'encan, et l'histoire de l'Église grecque, déjà si humiliée, si avilie, est devenue écœurante, ainsi que celle de sa triste fille, l'Eglise russe, dont le knout et le sabre ont fait quelque chose qui n'a pas de nom.