CHAPITRE IX
Mouvement vers la liberté religieuse. — Institutions monastiques. — La zcience et les écoles au moyen âge. — Albert le Grand. St Thomas et les scolastiques. — Pontificat de Grégoire VII. — Querelle des investitures. — Apogée de la puissance papale. — Schisme d'Occident. — Origine des théories gallicanes. — Concile de Pise. — Extension du catholicisme en Europe et dans l'Asie. — Origine de l'inquisition espagnole.
A peine l'Église, toujours infatigable, recommençait-elle son œuvre civilisatrice, que des bandés avides de pillages, sorties des extrêmes régions du Nord, inondèrent la France, l'Allemagne et d'autres pays, conquirent l'Angleterre et semèrent partout la dévastation, pendant que les Magyares, débordant du Sud, prenaient la place des Avares et ne
le cédèrent en rien à leurs devanciers par la violence et les forfaits. Le découragement, une fureur désespérée s'emparèrent de leurs victimes, et les peuples, en voyant disparaître de nouveau leur bienêtre naissant, se retournèrent contre eux-mêmes. Les États s'insurgèrent contre les Etats, les princes contre les princes, les fils contre leurs mères, et la désolation générale ne connut plus de bornes.
L'Église fit alors des efforts miraculeux pour atténuer le mal. Tout sortait de ses limites ; elle seule restait immuable ; chacun se plaisait à détruire ; elle seule édifiait. Sa parole retentissait parfois avec tant d'éclat au milieu des plus terribles orages, qu'elle dominait tous les autres bruits et faisait renaître le calme. Elle sut môme conserver les germes de la science au sein de tous ces éléments de barbarie qui devaient l'étouffer, comme elle sut conserver la foi, malgré les progrès de la superstition qui devaient l'anéantir. .Se rappelant ces mots de l'apôtre : « Voulez -vous que j'aille à vous avec la verge, ou dans l'amour et avec l'esprit de douceur? » elle sut manier la verge avec sagesse et vigueur, car le siècle la réclamait, et l'Église ne pouvait le corriger par une douceur qui n'eût point été comprise. Les orages du dehors une fois pleinement apaisés, on vit recommencer dans l'Église un nouvel effort vers la renaissance des lettres et la rénovation religieuse. Les grands mouvements de l'époque de Grégoire VII et de St Anselme n'ont
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qu'une cause intime et profonde à laquelle il importe, sous peine de n'y rien comprendre, de ramener tous les phénomènes de cette époque à l'enthousiasme religieux, et l'aspiration vers les choses d'en haut, si longtemps étouffée dans les angoisses et les déchirements du passé.
La flamme religieuse s'élança de nouveau vers la liberté, et, dans la chaleur qu'elle répandit, toutes les chaînes qui garrottaient l'esprit humain volèrent en éclats. Quand l'individu fait partie d'un corps inséparablement uni, sa destinée tout entière est profondément enlacée dans celle du corps auquel il appartient, et quand le corps est esclave, les membres ne sauraient être libres. La première chose était donc d'affranchir le corps ; de là cette lutte pour la liberté de l'Église, connue sous le nom de Querelle des investitures. Affranchie et libérée par le sang du Christ, l'Eglise ne pouvait être soumise au despotisme gouvernemental de qui que ce soit. Telle était la devise du temps. Ce gigantesque mouvement de liberté religieuse, commencé par Grégoire VII, organe de l'opinion publique, devait nécessairement se continuer dans ses successeurs et se manifester dans tous les membres de l'Eglise. Déjà sur la fin de la période précédente, les peuples d'Occident s'imprégnaient de plus en plus du génie chrétien et y puisaient la force de se débarrasser des liens du sensualisme et de la matière où il était emprisonné. L'esprit chrétien marchait vers la
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liberté, il conquit la suprématie. Portée par lui, la hiérarchie religieuse, devenue une puissance, étendit son règne sur l'Europe. La fleur du génie religieux, les ordres monastiques, s'épanouissant avec une beauté et un éclat inouïs jusqu'alors, étalent sous nos yeux une richesse de couleurs incomparables. Dans ce nouvel état de choses, la science catholique prit elle-même une élévation et une profondeur où elle n'avait jamais atteint. Ce furent surtout les religieux qui lui donnèrent cet essor merveilleux ; aussi devons-nous parler des ordres monastiques qui brillèrent le plus pendant cette longue période de troubles et d'angoisses, et qui jouèrent un rôle important jusqu'après la réforme. L'idée monastique s'était, on s'en souvient, rapidement propagée dans tout l'Occident, où les couvents se multiplièrent bientôt avec une très-grande rapidité. En 529, St Benoit, qui en avait réglé et formé plusieurs, fonda le monastère du Mont-Cassin, et son ordre se propagea de là dans toute l'Europe. La règle de St Benoît régit sous Charlemagne presque toutes les communautés religieuses de l'Europe. Le travail, les études et la prière partageaient le temps de chaque religieux. Cet ordre devint tellement célèbre que les hommes des conditions les plus élevées entraient chez les bénédictins pour se consacrer à la science et sanctifier leur âme. En Angleterre on vit, en deux siècles, neuf rois devenir bénédictins, et le nombre des ducs,
princes et comtes qui prirent l'habit religieux dans cet ordre est incalculable. Les plus grands évoques étaient pris parmi les bénédictins qui se consacraient d'une manière spéciale à la culture de l'esprit et aux sciences, Parmi leurs célébrités scientifiques on cite St Anselme et Lanfranc, le vrai fondateur de la théologie scolastique, et qui imprima aux sciences l'élan qu'elles prirent alors. Grégoire VII, qui renouvela la face de l'Europe, était bénédictin.
En 910, Guillaume d'Aquitaine fonda le monastère de Cluny, qui devint également d'une trèsgrande célébrité par sa discipline et son bon esprit; sa règle fut suivie dans beaucoup do couvents allemands et belges. Toutes ces communautés ne pouvaient échapper aux vices de l'époque, mais comme elles portaient en elles-mêmes une force de rajeunissement inépuisable, elles se relevaient aussitôt que les temps le permettaient. La cause la plus puissante de leurs déchéances passagères se trouve dans la création des abbés laïques. Les revenus des couvents étaient souvent donnés par les princes à des gens qu'ils voulaient récompenser de leurs services ; ces gens s'emparaient de ces revenus et s'inquiétaient fort peu de fournir aux religieux le nécessaire et de maintenir la discipline ; aussi, viton des communautés réduites à la dernière misère et obligées de vivre par le travail manuel et la mendicité ; de là l'affaissement de la discipline et
de l'esprit monastique dans bien des communautés. Ces sortes d'abbés laïques existaient déjà du temps de Charles Martel et ne firent que se multiplier par la suite. Les incursions des barbares, les guerres incessantes et tous les malheurs qui signalèrent principalement le x° siècle furent aussi des causes actives de rabaissement de l'esprit monastique.
On sait que ce fut un moine qui suscita les croisades ; ce furent aussi des ordres de chevaliers astreints aux vœux monastiques qui protégèrent les conquêtes des chrétiens; enfin ce sont les monastères qui produisirent la philosophie scolastique et firent fleurir la mystique. L'ordre de St Benoit, qui semblait mort après six siècles d'existence, se releva tout à coup dans des rejetons, car l'ordre de Grammont, celui des chartreux et celui des cisterciens sont, sous des formes diverses, des ordres de bénédictins. Ces formes nouvelles tendaient à faire revivre la charité, la simplicité des mœurs et la pauvreté primitive, qui sont les éléments de la vie nouvelle.
St François d'Assise et St Dominique du Carmcl allèrent plus loin dans cette voie ; ils instituèrent les ordres mendiants. Tous les ordres religieux faisaient, il est vrai, vœu de pauvreté, mais ils ne tardaient pas à s'enrichir. Ces richesses eurent de fâcheuses conséquences, et diverses réformes furent essayées pour rendre à la pauvreté son véritable caractère. Les franciscains se firent une loi de ne
rien posséder, ni comme individus, ni comme congrégation ; ils voulaient laisser les fidèles libres, ou de les faire vivre ou de les condamner à mourir, s'ils les jugeaient inutiles àrÉglise. Les hérétiques de cette époque louaient la pauvreté, parce que souvent ils ne possédaient rien eux-mêmes ; en face d'eux parurent donc des moines qui avaient librement choisi la pauvreté, et une pauvreté parfaite. Comme ils comptaient parmi eux les plus beaux talents, ils cultivèrent la science avec beaucoup de zèle, et la vie religieuse refleurit de toutes parts. St François d'Assise obligea ses disciples à ne rien posséder, ni en argent ni en biens-fonds; ils ne devaient pas môme toucher de l'argent. Le travail manuel devait être leur gagne-pain, et, s'il no suffisait pas, ils devaient mendier; en outre, ils étaient tenus à s'adonner tout entiers à l'enseignement, à la prédication, et à l'instruction des pauvres et des infidèles, mais surtout agir par le bon exemple.
Les dominicains naquirent d'une circonstance toute particulière. St Dominique, né en 1 170, appartenait à la célèbre famille des Guzmans ; comme St François, les souffrances de l'humanité le touchaient profondément, et un jour, encore simple étudiant, il vendit ses livres pour en distribuer la valeur aux pauvres. Nommé chanoine d'Osma, il parcourut avec son évoque le midi de la France, alors ravagé par les hérétiques; tous les deux s'adjoignirent à douze religieux cisterciens chargés do
suppléer à l'indifférence du clergé. Dominique finit par rester seul, et résolut alors de fonder une société de prédicateurs. Foulques, évoque de Toulouse, et le comte Simon de Montfort les aidèrent de tout leur pouvoir. L'ordre nouveau, confirmé par Innocent III, en 1215, prit la règle de St Augustin. Dans le principe, il n'était pas destiné à devenir un ordre mendiant ; mais un chapitre, tenu en 1221, décida qu'il serait un ordre pauvre, entretenu par de pieux donateurs. Les dominicains reçurent bientôt partout le plus bienveillant accueil, car ils joignaient au zèle religieux une grande prudence et une science consommée. C'est de leur ordre que sortaient les premiers savants, et leur supériorité devint un objet d'envie; de là, les calomnies et les diffamations qui les ont poursuivis pendant tant de siècles, et qui les poursuivent encore.
Parmi les autres ordres mendiants institués à la suite de ce grand mouvement religieux dont nous avons parlé, nous ne mentionnerons que l'ordre de St Antoine, fondé en temps de peste, pour le soin spécial des malades, et l'ordre des Trinitaires ou des Mathurins, fondé pour le rachat des captifs. Les derniers ordres qui furent créés contribuèrent puissamment à la réforme générale des mœurs et au développement normal de l'Église dans le monde entier. De tous ces ordres nouveaux, celui qui a rendu les services les plus éminents au catholi-
cisme, et qui, par conséquent, a été le plus attaqué, est celui des jésuites.
Les jésuites sont le contre-pied des protestants ; telle est la cause première de la haine qu'ils ont suscitée contre eux. Les protestants professent l'indépendance de toute autorité extérieure, et principalement de la plus élevée de toutes, la papauté ; les jésuites, serrés étroitement autour du pape, lui vouent une obéissance sans réserve. Les protestants, ardents à détruire, manquaient de réflexion, de tenue, de netteté dans les vues et les idées ; les jésuites, cloués d'un zèle ardent pour conserver, édifier, possédaient réellement les qualités qui faisaient défaut à leurs adversaires. Ignace de Loyola et Jacques Lainez, fondateurs du nouvel ordre, personnifiaient le double esprit qui devait donner tant de lustres à ses membres. L'un était profondément pieux et plein d'enthousiasme, l'autre doué d'une rare intelligence; le premier, embrasé par la foi, était dominé par la vivacité du sentiment; le second possédait le génie organisateur et législatif, agissait surtout par la raison et la froide réflexion. Les nécessités pressantes de l'époque réclamaient une action vive, pénétrante, mais raisonnée, telle qu'elle fut déployée par les jésuites ; aussi méritentils la reconnaissance de tous ceux qui n'ignorent pas l'histoire. D'abord, Paul III ne leur permit pas de se réunir au delà de soixante; mais les résultats qu'ils obtinrent en trois années d'existence furent
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tels, qu'ils curent, en 1543, la liberté de se multiplier à leur gré. François Xavier, l'un des premiers compagnons d'Ignace de Loyola, se rendit dans les Indes, convertit au christianisme plusieurs peuples et fonda un collège à Ooa. Les autres compagnons de St Ignace travaillèrent avec un égal succès, chacun dans sa sphère, et lors de la mort de leur fondateur, en 1556, la société comptait déjà plus de mille membres répandus dans les diverses parties du monde.
L'ordre des jésuites a pour but de contribuer à la plus grande gloire de Dieu par la propagation de la foi parmi les hérétiques, les infidèles, et par l'enseignement. Leur règle défend aux membres d'accepter aucune dignité , aucune récompense ; l'individu ne peut rien posséder, mais seulement la communauté. En Europe, les jésuites se répandirent bientôt partout, d'abord en Bavière, puis en Autriche, en Espagne et en France. Dans ce royaume , ils furent accueillis avec méfiance et fréquemment persécutés. Les haines politiques, les jalousies universitaires, les calomnies des uns, les maladresses do quelques jésuites en relief, quelques brebis galeuses qui se rencontrent dans tous les groupes d'hommes, suscitèrent contre cet ordre de violentes tempêtes qui durent encore. Elles n'ont cependant pas empêché les membres de cette société de développer en littérature une science tellement prodigieuse, qu'on doit leur attribuer environ
les trois quarts des ouvrages catholiques publiés dans la seconde moitié du xvie siècle.
L'idée qu'il fallait remédier à la barbarie, issue de la réforme, par renseignement populaire, et de grandes améliorations dans les mœurs des classes inférieures, suscita d'autres corporations religieuses dont les plus remarquables furent les Ihéatins, les barnabites , les capucins , les bénédictins de St Maur, les oratoriens et les lazaristes. Les théatins, institués en 1524, avaient pour but la réforme des mœurs. Ils ne pouvaient accepter ni terres, ni legs, ni demander l'aumône, ils devaient attendre chez eux qu'on leur apportât des vivres. En décrétant cette clause, ses fondateurs, Gaétan de Thyène et Paul IV, avaient eu pour pensée fondamentale que leur institution ne manquerait pas de moyens de subsistance tant qu'elle serait utile.
Les barnabites, fondés par trois gentilshommes italiens, s'adonnaient principalement à la prédication, là môme où il y existe des pasteurs, alin d'imprimer un plus vif élan à la vie religieuse. Les capucins étaient une branche des franciscains qui retournèrent à la sévérité primitive de leur ordre. Actifs, modestes, excessivement mortifiés, ils ont rendu de grands services dans l'instruction religieuse des basses classes de la société. Les bénédictins de St Maur sont des bénédictins réformés qui se sont attachés à l'enseignement du peuple et aux recherches savantes. C'est de cette académie
delà science que sont sortis les Mabillon, les Montfaucon, les de La Rue, et tant d'autres savants. Les oratoriens, à leur origine, ne poursuivaient pas un but scientifique, mais leurs habitudes sérieuses ne tardèrent pas à faire fleurir la science parmi eux. Le célèbre César Baronius, Raynald, Galandi, Richard Simon, le père de la critique biblique, Mallebranche, Morin, Thomassin, Houbigand, Massillon, étaient oratoriens. St Vincent de Paul institua les lazaristes, pour donner des missions dans toute la France, et les sœurs de charité, dont il est inutile de parler. A propos des congrégations de femmes, nous devons nommer aussi les ursulines et les visitandines, spécialement consacrées à l'éducation des jeunes filles.
Nous ne connaîtrions pas suffisamment les œuvres de l'Église au moyen âge, si nous ne parlions pas un peu de la science, après avoir parlé des autres bienfaits dont nous avons à peine indiqué les caractères. Les bouleversements et l'émigration des peuples qui suivirent le disloquement et la chute de l'empire romain entraînèrent partout une décadence profonde dans les arts et les sciences. Lépée sans cesse tirée du fourreau menaçait le monde intellectuel d'un effondrement général. La langue elle-même était tombée dans un état déplorable, et Grégoire Ier comme Grégoire de Tours avouaient que leurs écrits étaient d'un style inculte. Mais l'Église résistait de son mieux à la décadence
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des lettres, et dès que le calme renaissait quelque part, elle ne négligeait rien pour les ramener à leur antique splendeur. Quand la piété et la charité se donnent la main, elles produisent la lumière, et quand la foi jaillit du cœur, elle inspire l'amour de la science, parce que la science sert à démontrer et défendre la foi. L'Église reposant tout entière sur la tradition, ses membres ont besoin de la culture des sciences pour comprendre les Pères de la tradition et avoir conscience de leur foi. 11 en est autrement des sectes; nées d'un accident, elles sont obligées de nier ou de dénaturer l'histoire, parce que L'histoire ainsi que la science leur sont contraires.
Nous ne mentionnerons pas les écrits des savants catholiques qui sauvèrent la science d'un inévitable naufrage, durant l'époque tourmentée qui commence à la conversion des Germains et linit au siècle de Grégoire VII; mais nous devons rappeler quelques noms que nos savants modernes, ingrats autant que suffisants, ont trop oubliés. Le premier clans l'ordre chronologique est le célèbre chancelier ostrogoth Aurélius Cassiodore, qui lit du couvent où il entra une vraie académie scientifique. Indépendamment de son Histoire tripartite, nous lui devons des ouvrages fort remarquables sur les lettres sacrées, la patrologie et les arts libéraux. Martin de Braga, Donat, Jean, Isidore de Séville et plusieurs autres évèques enrichirent l'JSspagnc
de vrais trésors de littérature grecque et latine. En Irlande, le couvent de Bangor était tout à la fois une pépinière de saints et de savants. Le fameux Théodore de Tarse, l'abbé Adrien et Bède le Vénérable, ont particulièrement illustré l'Angleterre par leur parole éloquente, leurs écrits remarquables sur des sujets profanes et religieux et une histoire des Anglo-Saxons. Les travaux d'Alcuin , sous Charlemagne, sont trop connus pour les rappeler ici. On sait qu'en France chaque couvent avait une école où les moines achevaient leur instruction, et dans laquelle la plupart des laïques venaient s'instruire. Citer les savants sortis de ces écoles et des académies monastiques serait un travail d'encyclopédiste.
Rhaban Maur est une des plus grandes illustrations du ixe siècle, et ses commentaires sont encore très-recherchés ; il a écrit sur les événements religieux et politiques qui devaient se passer en France dans le xixe siècle, des prophéties vraiment étonéantes. Haymon, Eghinard, l'auteur d'une Vie de Gha.rtema.gne ; " Agobard, le redoutable adversaire des ordalies, des jugements de Dieu, de l'esclavage et du commerce des esclaves que les Juifs exerçaient parmi les chrétiens; Anségis, abbé de Fontenelle ; Claude de Turin ; AYalafried Strabon, élève de Rhaban Maur; Paschase Rhaclbert, Ratran, Hincmar, Scot Erigène, Prudence, évoque de Troyes, Loup Servut, abbé de Ferrières, et tant
d'autres religieux ou prélats que ne pouvons nommer, illustrèrent le ixe siècle par des annales, des chroniques, des histoires et des commentaires des plus précieux. Le xe siècle, nous l'avons dit, fut un siècle de désordre par excellence, et par conséquent de ténèbres; néanmoins, la science se réfugia dans quelques couvents, principalement dans celui de St Gall et auprès des évoques allemands ; mais au xie siècle, que Ton pourrait appeler le siècle de Lanfranc, le père de la scolastique, elle se relève et se développe d'une manière admirable.
Les établissements de Cassiodore nous montrent que ce mouvement scientifique qui arrêta la décadence des lettres et les fit refleurir, ont pour cause l'idée religieuse. Les travaux de Charlemagne le prouvent également d'une manière plus évidente encore. Le lien profond qui existe entre le progrès ou le déclin des sciences et l'ordre ou la confusion dans la société, explique suffisamment la décadence des sciences sous Louis le Pieux ou pour mieux dire sous ses fils, car les semences répandues sous Charlemagne ne laissèrent pas de porter de beaux fruits sous le règne de Louis, fort instruit luimôme.
Au moyen âge l'éducation était tout entière entre les mains du clergé; plus le clergé cultivait la science , plus les laïques s'y affectionnaient , et comme les souverains eux-mêmes se constituaient ses disciples, le trône devenait un de ses asiles.
Louis VI, Louis VII, Philippe Auguste, Louis IX, élevés par des moines, contribuaient efficacement au progrès des sciences. En Angleterre, Henri I01' fut le modèle des savants; Henri II, non moins distingué que lui, s'entourait également d'érudits et protégeait les gens de lettres. En Allemagne, Frédéric Ier, Henri VI, et Frédéric II, très-instruits, favorisaient pareillement les arts et les sciences. Grâce à la victoire de Grégoire VII, sans laquelle elles eussent été impossibles, les croisades, entre autres grands résultats, eurent celui de donner un vif élan au progrès scientifique. L'ère de Grégoire VII forme donc le vrai point de départ de la renaissance des lettres durant le moyen âge.
Avec les marchandises de l'Orient, les œuvres de ses philosophes et celles d'Aristote pénétrèrent en Occident, et l'Europe fut comme inondée par une littérature savante, ingénieuse, dont la variété tranchait heureusement sur la monotonie des œuvres répandues dans les écoles chrétiennes. Tandis qu'au commencement du xne siècle, la chrétienté s'enrichissait des productions du génie arabe et qu'une multitude d'écrivains s'exerçaient à les traduire et les commenter, d'autres traduisaient Aristote d'après le texte grec. Les croisades favorisèrent ce genre de travaux, en répandant la connaissance de la langue grecque qui s'était, du reste, conservée dans un grand nombre de couvents, et surtout en introduisant en Europe de nouveaux manuscrits, ii 25
Aussi, dès le xme siècle, les écoles chrétiennes de l'Occident possédaient déjà les principaux ouvrages de la philosophie péripatéticienne, avec les commentaires des Arabes. Ces écoles en vinrent peu à peu à enseigner toutes les branches de la science actuellement cultivées dans les universités;- quelques-unes, pourtant, n'enseignaient que des branches spéciales, telles que la théologie, la philosophie, la jurisprudence ou la médecine.
L'afïluencc de la jeunesse studieuse qui venait à Paris de tous les pays du monde s'accrut à tel point, qu'on fut obligé de la diviser en quatre nations : la France, l'Angleterre, l'Allemagne et l'Italie. Des historiens affirment qu'à la lin du xne siècle, Paris comptait plus d'écoliers que d'habitants, de sorte qu'on se vit obligé de créer des collèges qui se rattachaient à l'Université. Le plus ancien et le plus célèbre de ces collèges est celui de la Sorbonne, fondé en 1252, par un ami de St Louis, Robert de Sorbonne, chanoine de Paris. Issue de l'Eglise, l'Université était organisée ecclésiastiqucment; elle fut d'abord dirigée par l'évèque, qui se faisait remplacer par son chancelier; mais la juridiction épiscopale étant devenue oppressive, on s'adressa au pape pour lui demander l'exemption. Les universités reçurent ainsi beaucoup de privilèges, et les faveurs d'Innocent III, Grégoire IX et Innocent IV contribuèrent beaucoup à leur prospérité, comme à leur multiplication, aussi leur
nombre s'éleva bientôt à soixante-dix environ. Albert le Grand, de Tordre des dominicains, fut le véritable restaurateur au moyen âge de la philosophie aristotélienne, et le fondateur de la plus illustre école théologique de ce temps, celle qui reçut plus tard le surnom de thomiste, de son disciple St Thomas d'Aquin. Ces deux grandes célébrités ont élevé la philosophie au-dessus des travaux de l'antiquité, et l'ont élevée à une hauteur qu'elle n'atteignit jamais avant et depuis eux. Entre les nombreux élèves d'Albert, le seul qui fût capable de le saisir, de le développer et le surpasser, c'était St Thomas, également de l'ordre de St Dominique. Son maitre en philosophie fut Aristote, qu'il contredit rarement et qu'il complète, surtout dans la partie théologique de sa métaphysique et dans la morale. Ses ouvrages les plus remarquables passés à la postérité comme le chef-d'œuvre de l'intelligence humaine, sont sa Somme contre les Gentils, espèce d'apologie philosophique du christianisme, et sa Somme théologique, la plus étonnante merveille des siècles. On peut dire de ce météore de la science que son éclat et sa grandeur, loin de diminuer dans le lointain historique, se sont accrus. Dante, le chantre de la scolastique, est surtout le chantre du thomisme; au concile de Trente, les Pères placèrent la Somme de St Thomas à côté de la Bible. Quand les recherches du moyen âge furent vouées au dédain, St Thomas continua de
vivre dans la mémoire des hommes, et il est le seul de tous les maîtres de son temps qui tente la curiosité studieuse de nos contemporains. Ses principaux élèves furent le pape Innocent V, Gilles de Colonna, archevêque de Bourges, et son plus grand contemporain est St Bonaventure, dont les œuvres, môme purement scientifiques, exhalent un parfum suave de piété. Dès cette époque, la philosophie servit la théologie au lieu d'être inspirée par elle. La philosophie aristotélienne suscita d'abord un tel enthousiasme, que ses principaux apôtres faisaient autorité, sinon plus, du moins autant que le témoignage de l'Écriture; mais elle produisit des théories panthéistes qui suscitèrent, dans un concile tenu à Paris en 1209, l'interdit de la lecture des écrits d'Aristote sur la physique et la métaphysique. La querelle des thomistes et des scotistes, qui surgit à cette époque, ne nous intéresse pas assez pour en parler dans cette analyse.
Dans les universités de la France, de l'Italie, de l'Angleterre, de l'Espagne et de l'Allemagne, on enseignait, outre les sciences, les littératures grecque, romaine et même hébraïque. En 1477, Pierre Niges publia le premier ouvrage imprimé en langue hébraïque, et quelques années plus lard Beuchlin fit paraître sa grammaire hébraïque. La connaissance des langues orientales devait être également très-répandue, car le cardinal Ximénès fit publier une Bible polyglotte, à laquelle travail-
lèrent les professeurs de littérature classique de Salamanque et d'Alcala. Les recherches philosophiques n'étaient pas moins remarquables et l'école platonicienne livra contre celle d'Aristote un salutaire combat. L'art historique suscita les grands travaux de Pierre Bambo, Machiavel et Guichardin.
Il faut être d'une ignorance vraiment extraordinaire ou d'une insigne mauvaise foi pour parler encore des ténèbres du moyen âge, qui fut réellement l'époque des grandes études et des grands travaux artistiques,. littéraires et classiques. Sauf de rares exceptions, tous les grands hommes qui ont illustré cette époque appartiennent] au clergé , ce qui prouve suffisamment que les doctrines fondamentales de l'Eglise s'allient parfaitement avec le progrès des sciences. Du reste, cette théorie était alors déjà soutenue par Marsile Ficin, chanoine de Florence, qui démontra que le christianisme était une révélation positive de Dieu, et que les plus grandes lignes de la philosophie platonicienne s'harmonisaient avec les enseignements consignés dans les livres sacrés des Israélites. Le Pic de la Mirandole, dans une mesure plus large encore, prouva que les différents peuples de la terre sont redevables de toutes leurs vérités religieuses à une révélation primordiale déposée dans les livres de Moïse, et c'est à l'ardeur infatigable avec laquelle ce savant professeur poursuivit ce but qu'il du-t
scs vertus et ses solides connaissances dans les langues orientales. Les plus grands savants que les humanistes comptaient vers la fin du xv° siècle, en Allemagne, étaient les plus zélés champions du christianisme, comme les plus chauds partisans de la science et sortaient de l'école du pieux Thomas à Kempis.
Hors de l'Église, la foi empêche le développement de la science, et la science tue la foi ; clans l'Eglise, la foi développe la science, et la science défend la foi. Ce double fait est prouvé par dix-huit siècles d'histoire et d'expérience ; les ignorants et les mécréants seuls peuvent le nier. Aussi , c'est dans les siècles où le génie chrétien s'inspirait de la foi, ces siècles appelés barbares par ceux qui ne les ont point étudiés et ne les connaissent pas, qu'ont eu lieu les trois grandes apparitions qui ont changé la face du monde : la poudre à feu pour dominer la terre, la boussole pour dominer la mer, et l'imprimerie pour dominer et développer l'intelligence. Nos érudits modernes, trop faibles et trop peu sérieux pour étudier les grands caractères du moyen âge, se sont arrêtés aux questions secondaires qui s'agitaient parfois dans les écoles et dont l'utilité pratique échappe à beaucoup d'intelligences. Ils n'ont pas vu que ces questions étaient souvent alors à l'esprit ce que sont les objets de luxe et d'amusement pour le riche. Les philosophes de cette époque étant en possession des idées com-
mimes qui sont le patrimoine de l'humanité, avaient décidé les plus graves questions de l'ordre philosophique, et pouvaient donc dépenser le superflu de leur activité intellectuelle sur des questions d'un ordre inférieur. Aujourd'hui qu'on a tout rejeté, l'on n'a plus rien, et nos philosophes en sont réduits à discuter « s'il y a une vérité, et si l'homme a le moyen de l'atteindre. » Le prétendu sérieux de la philosophie moderne n'est donc que la preuve éclatante de sa pauvreté, de son dénûment et de sa misère.
Avant de parler de la Querelle des investitures qui occupe la place peut-être la plus importante dans l'histoire du moyen âge, nous devons constater que clés la fin du xie siècle, et surtout depuis Léon IX, les papes s'étaient mis à la tête du mouvement qui avait pour but la régénération religieuse et morale de la société chrétienne. Durant cette période, de môme qu'on a vu le pape à la tête de l'Europe, quand elle marche contre l'Orient combattre les mahométans, de même on le voit présider à toutes les grandes affaires européennes, fixant les rapports mutuels des États, vidant les différends des souverains avec leurs peuples, des rois avec leurs vassaux, évoques ou laïques, des rois avec les Etats, des évoques entre eux, apaisant les querelles des grandes familles, appréciant et jugeant les griefs des prétendants à la couronne, de sorte que la cour de Rome devint la cour judi-
ciaire de l'Europe, et que le pape fut considéré comme supérieur à toutes les puissances terrestres, et, puisqu'il les surpassait toutes, on en conclut qu'il avait le droit de les commander extérieurement. Telle était l'opinion publique, la conviction de l'Europe entière.
A la mort d'Alexandre II, l'an 1073, le fameux cardinal Hildebrand fut élevé d'une voix unanime au pontificat par les cardinaux, les évoques et le clergé réunis à Saint-Pierre. Il prit le nom de Grégoire VII, et fut l'une des plus grandes illustrations de la papauté. Le premier objet de sa sollicitude fut le célibat ecclésiastique. Pour anéantir le concubinage et la simonie, il édicta dans un synode, l'an 1074, une loi qui menaçait d'excommunication les fidèles qui assisteraient aux fonctions sacerdotales des prêtres mariés. Ce trait caractérise à lui seul toute la législation de ce pape. Ses prédécesseurs ne s'en étaient jamais pris qu'aux ecclésiastiques, en leur interdisant le mariage là où il s'était introduit; Grégoire VII alla plus loin, il défendit aux fidèles toute relation spirituelle avec les prêtres mariés. C'est par là qu'il atteignit un but depuis longtemps poursuivi. Cette loi, il est vrai, souleva de violentes tempêtes ; mais ses partisans se déclarèrent de jour en jour avec plus de fermeté et elle sortit enfin victorieuse de la lutte.
La véritable cause des grands orages qui boule-
versèrent l'univers chrétien, sous Grégoire VII, fut moins cette loi que celle de 1 075 sur les investi-* tures laïques. Ses prédécesseurs n'avaient jamais sévi contre la simonie que dans la personne môme des prêtres ; Grégoire VII défendit aux ecclésiastiques de recevoir l'investiture des laïques. Il interdit aux laïques de nommer des évoques et des abbés, d'installer dans leurs fonctions des évoques, des abbés et autres ecclésiastiques par le symbole religieux de la crosse et de l'anneau ; aux évoques et aux abbés il défendit de prêter au souverain le serment de fidélité. Ainsi fut rompu le lien féodal qui existait entre les rois et les princes d'une part, et de l'autre,entre les évoques et les abbés possesseurs de fiefs impériaux.
Pour apprécier le but de cette loi, il faut se rappeler que la simonie avait atteint des proportions vraiment scandaleuses, surtout en Allemagne, où l'empereur Henri IV et les siens firent des évêchés et des abbayes un trafic public, infâme et révoltant. Ceux qui parvenaient aux évêchés et aux abbayes, par ce moyen, pillaient ordinairement les trésors des églises pour se dédommager des sommes immenses qu'ils avaient dû verser dans la caisse de Henri IV. En outre, absolument étrangers à l'esprit et aux habitudes sacerdotales, ils étaient de plus d'une si crasse ignorance, que Lambert cite des cas où l'empereur conférait des évêchés à des hommes qui ne savaient ni lire ni écrire. Rien
donc de plus naturel que la loi de Grégoire VII, "qui, avant comme après la publication de sa loi, avait conjuré Henri IV et Philippe Ier, roi de France, d'abolir la simonie dans leurs cours.
Les Saxons maltraités par Henri IV, blessés dans leurs droits et leurs coutumes, finirent par se révolter contre lui, et prièrent le Père commun des fidèles de venir à leur secours. Grégoire VII, voyant que ses prières et ses menaces n'aboutissaient pas, excommunia les conseillers de Henri IV, et finit par l'excommunier lui-même. Après bien des vicissitudes, -l'empereur partit pour Rome à la tête d'une armée et se rendit maître de la ville et du château Saint-Ange où s'était réfugié le pape. Grégoire VII fut exilé, et mourut à Salerne en prononçant ces paroles: « J'ai aimé la justice et haï l'iniquité ; c'est pourquoi je meurs en exil. » Les principes de Grégoire VII lui survécurent.
Parmi ses successeurs, on voit Urbain II que les croisés remirent en possession de Rome, en 1096, tandis que la comtesse Mathilde continuait la lutte contre les troupes impériales et forçait l'empereur à quitter l'Italie l'année suivante. Urbain II renouvela les principes de Grégoire VII sur l'investiture laïque, et, les appuyant de toute la force de son génie, il porta une rude atteinte au crédit de Henri IV, qui guerroyait contre son fils et fut obligé de lui céder la couronne. Henri V continua contre Pascal II la lutte engagée par son père. Le
pape lui fit dire que l'Eglise devait renoncer aux iiefs de l'empire et que les ecclésiastiques devaient se contenter des dîmes et des oblations ; qu'il aimait mieux voir l'Église pauvre qu'entraînée par les richesses temporelles dans la multitude des affaires séculières et jetée hors de sa sphère. Mais Henri V, soutenu par quelques évoques allemands qui ne voulaient pas renoncer à leurs fiefs impériaux, ne voulut pas renoncer au droit d'investiture, et fit emprisonner le pape ainsi que seize cardinaux. Puis il partit pour l'Italie, où la comtesse Mathilde, avant de mourir, l'an 1115, venait de donner tous ses biens à l'Église romaine. Comme elle avait à la fois des terres allodiales et des terres impériales, l'empereur prétendit qu'elle n'avait pu disposer de celles-ci, et c'est dans le but de régler cette affaire qu'il vint en Italie.
Sous le pape Calixte II, une transaction équitable eut lieu, l'an 1122. Par un concordat conclu à Worms, il fut résolu que l'empereur respecterait la libre élection des évoques par le chapitre de la cathédrale, et des abbés par l'assemblée des moines ; qu'il ne donnerait plus l'investiture par la crosse et par l'anneau, symboles du pouvoir religieux, mais qu'il pourrait investir par le sceptre, symbole du pouvoir civil, les évoques et les abbés qui devaient entrer en possession des biens impériaux. Ce concordat, dont nous n'avons indiqué que les points principaux, résolvait d'une manière satis-
faisante cette controverse agitée depuis un demisiècle. En France, les rois renoncèrent insensiblement, et d'une manière à peu près pacifique, au droit d'investiture, et les évoques, en tant qu'ils tenaient des domaines royaux, restèrent dans lour ancienne position féodale, fournissant le ban de l'armée, les impôts, les redevances et rendant au roi hommage et fidélité. Il en fut de môme en Angleterre, mais seulement après une lutte prolongée.
En Allemagne, la guerre se renouvela sous Frédéric Ior, surnommé Barberousse, qui voulait exercer le droit de souveraineté sur les Etats de l'Église, c'est-à-dire qu'il voulait juste le contraire de ce que poursuivait la papauté, qui revendiquait en quelque sorte la souveraine puissance sur tous les royaumes en général. Adrien IV lui écrivit une lettre dans laquelle il lui reprochait des actes d'un arbitraire sauvage commis par l'empereur dans ce long conflit avec le Saint-Siège : « Rentrez en vous-même, disait-il en terminant, car... nous craignons qu'en cherchant à prendre ce qu'on ne vous accorde pas, vous ne perdiez ce qui vous a été accordé. » Pour arriver à ses fins, Barberousse nomma un antipape qui ne fut reconnu de personne. Ses expéditions malheureuses, terminées par la fameuse défaite de Legnano, l'obligèrent à tendre une main amie au pape Alexandre III, l'an 1176.
L'antipape reçut une abbaye pour y faire pénitence, et le testament de la comtesse Mathilde fut
confirmé. Alexandre III montra beaucoup de modération dans la paix qu'il signa avec l'empereur. Quant au fait supposé qu'Alexandre aurait mis le pied sur la tête de Barberousse pour lui faire sentir sa victoire, il est depuis longtemps relégué dans le domaine de la fable et des inventions burlesques de l'esprit de parti. On a dit aussi que la résistance d'Alexandre III aux plans de Frédéric avait sauvé les républiques italiennes, et que les arts, les sciences, le commerce en avaient reçu un salutaire contre-coup. Ce point de vue de politique locale ne nous intéressant pas, nous le passons sous silence. L'intérêt de la controverse entre le pape et l'empereur était au contraire universel. Si le pape fût devenu le subordonné de l'empereur, l'Eglise serait retombée vis-à-vis de chaque souverain dans une dépendance semblable à celle que nous remarquons aux xe et xie siècles. La papauté ne luttait donc pas alors pour une puérile question de vanité, mais pour l'indépendance et la liberté de l'Eglise tout entière.
Pendant la longue querelle qui divisa le pape et l'empereur, deux évoques, l'un impérial, l'autre papal, existaient face à face dans la plupart des villes lombardes, toscanes, et même en Allemagne. Dans le cours de leur dispute, ces deux évêques perdaient ordinairement une foule de leurs droits, dont les villes s'emparaient. Comme l'autorité impériale était en grand discrédit, on vit alors dispa-
raître de plus en plus les droits impériaux que l'empereur avait exercés, soit directement, soit par les comtes et les" évoques investis des droits de duc et de comte. Aussi voit-on les villes lombardes et toscanes tendre chaque jour davantage à se gouverner elles-mêmes et se constituer en républiques. Cette tendance gagna les Romains et fut stimulée par Arnauld de Bresce qui devint hérésiarque. Le pape fut plusieurs fois obligé de quitter Rome ; mais, effrayés toutefois des horreurs qui souillaient journellement leur république et qui la faisaient abhorrer de tous, les Romains ne tardèrent pas à y renoncer. St Bernard fut l'homme qui contribua le plus efficacement alors à pacifier l'Eglise et ramener dans l'ordre les Romains révoltés.
Sous Innocent III et Innocent IV, la puissance morale et temporelle des papes atteignit son apogée; les histoires de France, d'Angleterre et d'Allemagne, comme celle de l'Eglise, nous en offrent des preuves frappantes, malgré les efforts faits par Frédéric II pour concentrer en sa personne la suprême dignité ecclésiastique avec le pouvoir impérial. Frédéric II mourut abandonné de tous et dévoré de remords, en 1250.
Grégoire X assembla, Tan 1274, un concile universel à Lyon, où les légats des Grecs arrivèrent pour travailler au rétablissement de l'union, que l'empereur Michel Paléologue avait très à cœur. Les légats furent accueillis avec de très-grands
honneurs ; ils remirent au pape les lettres de l'empereur et des évoques orientaux et déclarèrent qu'ils étaient venus pour reconnaître la primauté du pape et l'obéissance à l'Eglise romaine. La réunion des Grecs ne fut point ratifiée par ceux de Constantinople, trop corrompus pour s'attacher à autre chose qu'aux pratiques extérieures. Au concile de Lyon, il fut résolu que, pour les élections pontificales, les cardinaux présents attendraient dix jours les cardinaux absents, et qu'au conclave tous logeraient dans le môme appartement, qui serait entièrement fermé jusqu'à l'élection du nouveau pontife.
Avec le pape Boni face VIII, élu en 1294, commence une nouvelle période de l'histoire de la papauté, et une nouvelle évolution clans la marche de la société. Pour comprendre ces variations caractéristiques de la papauté, il faut distinguer en elle ce qui est essentiel, et par conséquent immuable, de ce qui est accessoire, et par conséquent changeant. Le premier subsistera aussi longtemps que l'Église; le second subit naturellement les vicissitudes des temps et des circonstances. Au moyen âge, la papauté n'était qu'une forme temporelle, particulière de la primauté, forme qui devait incontestablement changer à mesure que changerait de caractère le moyen âge. Cette forme spéciale prise par la papauté et l'épiscopat avait son origine et sa raison d'être dans une époque où la vie sociale, en
proie à la plus étrange confusion, imposait à l'ordre ecclésiastique, en général, les devoirs particuliers que nous avons signalés. Grâce à la position prise par les chefs du clergé, le chaos fit place à une vie nationale et politique régulière. Toutes les énergies chrétiennes avaient été concentrées dans la papauté, afin qu'elles pussent se répandre dans toute l'Eglise. Le pape était le censeur, le dictateur du moyen âge, et cette situation répondait à l'état social des peuples d'alors. Refréner les forces brutales du temps, c'était la mission du pape; les vaincre était sa gloire. Ce but une fois atteint, et les sociétés commençant à vivre d'une vie nationale et politique, la papauté devait se resserrer en elle-même et retourner insensiblement vers sa forme originelle.
Pour empêcher la guerre entre Philippe le Bel et le roi d'Angleterre, qui voulait s'étendre en Allemagne, et pour mettre les deux souverains dans l'obligation de faire la paix, Boniface VIII leur interdit de lever des impôts sur le clergé, car ils étaient devenus très-onéreux, et le clergé s'en était plaint au pape. Telle fut la première cause de cette haine avec laquelle Philippe poursuivit Boniface jusqu'au delà du tombeau.
Nous ne parlerons pas du règne insignifiant de Jean XXII, auquel succéda Benoît XII, qui construisit le palais des Papes à Avignon. Le successeur de ce dernier, Clément VI, acheta de la reine Jeanne de Naples le comtat d'Avignon, comme si
la papauté devait y séjourner éternellement. Ils n'y séjournèrent pourtant pas longtemps, car Grégoire XI revint à Rome, le 17 janvier 1377, et, depuis lors, le palais d'Avignon resta à peu près abandonné, si ce n'est à l'époque du schisme d'Occident, pendant lequel il fut occupé par les papes français.
Les Romains, craignant qu'un nouveau pape français ne retournât à Avignon, pressèrent les cardinaux pour que le successeur de Grégoire fût Italien. Intimidés par les menaces, ils élirent l'archevêque de Bari, qui prit le nom d'Urbain VI. Ce pape ne tarda pas à montrer une grande aversion pour la prépondérance des cardinaux français ; il les blessa tellement par sa hauteur que, sous prétexte d'avoir été forcés dans leur choix, ils en nommèrent un autre, Clément VII, et l'Église se vit tout à coup partagée en deux obédiences. Cependant la plupart des Etats inclinaient vers Urbain ; malheureusement, après la mort de l'un ou de l'autre pape, on lui donnait un successeur ; ainsi, Boniface IX succéda à Urbain VI, et Benoît XIII succéda à Clément VII, de sorte que le schisme menaçait de se prolonger indéfiniment. Mais les épreuves que Dieu fait subir à l'Église pour châtier le clergé et les laïques, témoignent que Dieu est constamment avec elle, soit pour punir, soit pour récompenser, soit pour élever, soit pour abaisser, et, quand il juge l'épreuve suffiii 26
santé, il suscite des hommes qui, par leur zèle, leur vertu, leur science et leur énergie, exercent sur l'Église une autorité décisive.
A l'époque du schisme, ce furent Pierre d'Ailly, recteur de l'université de Paris, puis évoque de Cambrai ; Nicolas de Clémanges, recteur de la même université, puis secrétaire de Benoît XIII ; mais surtout Jean Gerson, chancelier de l'université de Paris, et quelques théologiens allemands qui furent suscités de la Providence pour rétablir la paix dans l'Église. Ils étalèrent franchement aux yeux de l'épiscopat et de toute la chrétienté le mal qui rongeait l'Église, et demandèrent à tous leur concours pour y remédier. Le principe de l'unité catholique avait une telle force sur les esprits, que leurs paroles trouvèrent autant d'écho que le schisme inspirait de répulsion.
Trois moyens furent proposés pour arrêter le mal : d'abord l'abdication volontaire de la dignité pontificale ; ensuite, laisser à des hommes impartiaux le soin de décider de quel côté était le droit ; enfin, la voie d'un concile. Ce dernier moyen fut le seul jugé pratique, mais il fut rendu très-difficile par deux systèmes contraires qui se formèrent alors, et qui ont subsisté jusqu'à nos jours : le système pontifical et le système épiscopal. Suivant le premier système, St Pierre ayant reçu la plénitude du pouvoir ecclésiastique, les évoques ne sont que les lieutenants du pape, et toute leur puissance
réunie ne saurait surpasser celle du Saint-Père ; la source remportant toujours sur les ruisseaux. Le Souverain Pontife est donc au-dessus du concile et le sujet de l'infaillibilité de l'Église. Il est le seul législateur, cl peut modifier, supprimer, remplacer par d'autres toutes les lois portées par les conciles. Suivant le second système, le pape n'est que le chef de l'Église et le centre de l'unité; les évoques ne sont pas ses lieutenants, car c'est à tous les Apôtres que Jésus-Christ a dit : « Recevez le Saint- Esprit, les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez. » La puissance ecclésiastique et l'infaillibilité résident donc dans le concile universel, auquel le pape lui-même est subordonné.
Comme c'est la première fois que cette opinion du système épiscopal fut émise, on voit qu'elle est née des circonstances exceptionnelles dans lesquelles on se trouvait; elle est pourtant devenue une des principales assises du gallicanisme dont les doctrines récentes et d'occasion se fondèrent autant sur la politique que sur la religion, comme on le verra plus loin. Par concile universel on a toujours entendu un concile* dont le pape faisait naturellement partie; il n'est donc ni au-dessus, ni au-dessous, mais au milieu du concile. De môme qu'il n'y a pas de vie dans un corps sans tête, ni dans une tête sans corps ; de même, la-vic spirituelle ne pouvait se trouver ni dans une Église sans pape, ni dans un pape sans Eglise. Pierre est
le chef des apôtres et de l'Église; il y avait donc d'autres apôtres auxquels Jésus avait donné, comme à Pierre, la mission d'enseigner, de baptiser, de remettre les péchés ; mais c'est Pierre qui doit confirmer la foi de ces apôtres, c'est-à-dire de ses collègues dans l'épiscopat, et non pas eux qui doivent le confirmer dans la foi ; c'est lui qui reçoit les clefs de Jésus, ce ne sont pas les apôtres qui les lui donnent. Son pouvoir n'est donc pas uniquement un pouvoir exécutif, mais un pouvoir constitutif. De même que le culte de la loi nouvelle est un culte d'esprit et de vérité, de même l'union du pape aux évoques, à l'Eglise doit être une union réelle, visible et non virtuelle ou simplement honoraire. La première de ces deux doctrines a sauvé l'Eglise au moyen âge, et la seconde l'a fait sortir du schisme. Un concile fut réuni à Pise, l'an 1409, et comme les deux papes n'y comparurent pas, ils furent déposés et remplacés par Alexandre V, qui mourut aussitôt, puis par Jean XXIII. On eut donc trois papes au lieu d'un. Jean XXIII fut déposé au concile de Constance qui était la continuation de celui de Pise, Grégoire XII résigna volontairement, et Benoît XIII, qui ne voulut pas abdiquer, mourut en 1424. Ainsi finit le schisme. Martin V, de la famille des Colonna, fut ensuite élu à la pluralité des voix, et son pontificat confirma les espérances qu'on avait fondées sur lui. Quant aux réformes qu'on devait opérer dans ce concile, elles ne furent
que projetées, et Martin V réunit en 1431, à Bâle, un concile pour les réaliser; mais plusieurs Pères de Bâle ayant montré des tendances révolutionnaires et le désir de faire un pur fantôme de la papauté, le concile fut dissous par Eugène IV, successeur de Martin V.
Toutes ces Secousses finirent par tourner à l'avantage de l'Église, et la puissance pontificale reconquit la position éminente qu'elle avait aux époques où rien n'entravait son activité. D'importantes réformes furent introduites partout ; la science, principalement sous Pie II, un des plus savants hommes de son temps, prit un nouvel essor, et les papes furent les seuls qui s'efforcèrent de défendre l'Europe contre les invasions des mahométans.
Vers la fin du xv° siècle, le siège pontifical fut occupé par des hommes, dont la conduite privée a été violemment attaquée ; nous voulons surtout parler des Borgia. Alexandre VI était vraisemblablement veuf, et reçut les ordres à l'âge de 47 ans ; il occupa le Saint-Siège très-peu de temps. Tout le mal que nous connaissons de lui et de son prédécesseur, nous a été révélé par Guichardin, que Baylc appelle un menteur, et Voltaire, un imposteur, et par Burkard, dont le témoignage est plus que suspect. Ces écrivains, ne nous offrent d'autre garantie que leur parole, qui est, comme on le voit, dénuée de toute autorité. Il est, en effet, dé-
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montré de nos jours, par des documents historiques, récemment découverts, que les Borgia ont été indignement calomniés, et que la conduite privée d'Alexandre VI n'offrait rien de répréhensible.
Jules II fut un souverain habile et grand ; mais, ne s'occupant que de l'administration de l'État ecclésiastique, il ferma les yeux sur les besoins du reste de l'Eglise. Obligé par les circonstances à réunir un concile, il le convoqua à Saint-Jean de Latran, l'an 1517. Malheureusement cette assemblée n'accomplit pas les réformes qui furent faites ensuite au concile de Trente, et qui, à cette époque, eussent été plus honorables pour le Saint-Siège et plus profitables pour le catholicisme. Peut-être les grands scandales que nous verrons commettre par le protestantisme n'eussent pas été commis, si le concile do Latran avait fait, en temps opportun, ce qui était un vœu universel. Mais les fidèles avaient besoin de passer par des souffrances, des tribulations et des luttes qui devaient servir d'épreuves à tous, et préparer à l'Eglise un avenir plus magnifique que tout ce qu'on avait vu jusqu'cilors, car tout ce qui s'élève contre elle doit servir à la purifier et la glorifier.
Pendant cette longue période, le catholicisme pénétra dans la Mongolie et la Chine, où Jean de Monte- Corvino fut nommé archevêque de Péking, en 1307, par Clément V. Au nord de l'Europe, il s'était implanté depuis le commencement du
xi° siècle parmi les peuples restés païens. Nous le voyons s'introduire d'abord en Suède, puis en Poméranie, et finalement parmi les Finnois, les Esthoniens, les Courlandais, les Lithuaniens et les Prussiens. En se décidant à évangéliser de nouveau les Prussiens, les missionnaires faisaient preuve d'un héroïsme surhumain, « car ce peuple, dit Mœhler, était sauvage, cruel et voisin de l'animalité ; » après avoir massacré tous les chrétiens qui se trouvaient dans leurs pays et détruit les églises, ils furent soumis parles chevaliers teutoniques et se firent baptiser avant la fin du xin° siècle. Faisons remarquer qu'au moment où Luther devait être la cause qu'une multitude d'âmes se sépareraient de l'Eglise, en Europe, Dieu permit la découverte de l'Amérique qui devait donner des millions de chrétiens à l'Église. Quoique les conversions dans le nouveau monde, aient été faites par des religieux, et non pas, comme dans le nord de l'Europe, par des chevaliers qui christianisaient les peuples à coup d'épée, les papes s'interposèrent entre les Espagnols et les Américains, comme ils s'étaient interposés entre les chevaliers et les Prussiens, afin que les vaincus fussent traités avec douceur et charité. Les papes ne furent pas toujours écoutés, mais leur voix puissante adoucit singulièrement le sort des conquis. Dans le xvie siècle, si fécond en grandes œuvres, le catholicisme se répandit également aux Indes, au Japon, dans les iles
Moluques, dans les Antilles, et tout le Nouveau Monde.
Terminons la période du moyen âge par quelques mots sur l'inquisition espagnole et les punitions infligées aux hérétiques par le pouvoir civil, car cette question a été travestie, défigurée par les ennemis de l'Eglise, et les romans qu'ils ont publiés sur ces faits sont généralement admis, par le public illettré, pour de l'histoire.
On a vu comment le pouvoir civil et le pouvoir religieux étaient étroitement unis, quoique cette liaison fût la source d'intarissables conflits. Les intérêts de l'État, étant à la fois ceux de l'Église, l'État considérait comme un crime énorme toute infraction aux lois ecclésiastiques, et punissait les hérétiques par des peines dont la rigueur dépendait de la rigueur des lois pénales usitées dans le moyen âge. Les mœurs étant grossières, les peines étaient exagérées et cruelles. Ce genre de châtiment provenait encore de la nature des hérésies qui s'écartaient pour la plupart autant de la saine raison et des lois nationales, que du dogme catholique. Dans un temps où, comme sous l'ancien Testament, le blasphème était reconnu digne de mort, il n'est pas étonnant que la mort ait été souvent infligée aux hérétiques.
Il existait alors une coutume suivant laquelle chaque seigneur se croyait obligé d'incarcérer les hérétiques qui se trouvaient sur son territoire, de
confisquer leurs maisons, etc. Cette coutume fut renouvelée à la suite de la guerre contre les albigeois, et, par un décret synodal, il fut résolu qu'un prêtre et plusieurs laïques vertueux seraient établis dans chaque paroisse pour rechercher les hérétitiques. Les ordonnances de Louis IX et de Frédéric II prouvent que le pouvoir civil tenait beaucoup à ces inquisitions. Les évoques, au contraire, bientôt lassés de ce surcroît de travail, le confièrent aux dominicains ; mais Innocent IV restreignit les pouvoirs qu'on leur avait donnés.
En Espagne, ces tribunaux inquisitionnaires furent un établissement politique et non ecclésiastique. Ranke avoue qu'il est démontré « que l'inquisition espagnole n'était qu'un tribunal royal pourvu d'armes spirituelles. Dans son esprit et dans son but, c'était avant tout une institution politique, que les papes entravèrent chaque fois qu'ils le pouvaient. » M. Léo parle dans le môme sens, et dit : « Isabelle, par ce tribunal qui dépendait uniquement d'elle et. qui était dirigé à la fois contre les laïques et les ecclésiastiques, sut courber la noblesse et le clergé de Castille. » Enfin, Guizot n'hésite pas à déclarer que « l'inquisition était destinée à maintenir l'ordre plutôt que la foi. »
La cause de l'établissement de l'inquisition en Espagne se trouve dans le caractère et le développement historique du peuple espagnol; sa juridiction régulière et normale tendait à la fois à opprimer
les Juifs et les mahométans et à défendre les innocents ou les pénitents. Etant donnée la nature croyante des Espagnols, il était impossible que trois confessions religieuses contradictoires pussent coexister sans luttes incessantes. L'histoire atteste que du rv6 au ve siècle les Juifs d'Espagne employèrent tour à tour la ruse et la violence pour judaïser les Espagnols; on sait également que les Maures d'Espagne cherchaient par toutes sortes de moyens à faire des prosélytes. De leur côté, les catholiques espagnols, non contents de réagir contre ces me" nées, entendaient convertir à Jésus-Christ les Juifs et les mahométans. Ajoutons que les Juifs ou les Maures que l'on croyait convertis ne l'étaient le plus souvent qu'en apparence, et essayaient sous main d'amener les chrétiens à leur propre croyance. Des Maures, appelés maranos, baptisés ou déguisés en chrétiens, s'insinuaient en foule dans les postes élevés et jusque sur les sièges épiscopaux.
Le dominicain Torquemada, nommé grand-inqui siteurde toute l'Espagne, en 1483, créa quatre cours de justice à Séville, à Cordoue, à Jaën et à Tolède. Les délibérations de cette cour attestent que l'inquisition était surtout dirigée contre les Juifs et les mahométans baptisés. Sur son avis, un édit de bannissement fut rendu le 31 mars, 1492, contre les Juifs qui refuseraient de se convertir; 100,000 émigrèrent; les autres, plus nombreux, préférèrent rester; ils reçurent le baptême pour la forme, en restant
Juifs de cœur, et maintinrent ainsi pendant des siècles l'activité de l'inquisition. Il en fut de môme des mahométans. Sur les Juifs *et les mahométans non baptisés les inquisiteurs n'avaient aucune juridiction, mais l'Etat pouvait les bannir, et il eut recours à cette mesure à la suite de plusieurs insurrections.
Populaire parmi le peuple, qui avait une aversion naturelle , indélébile contre les descendants des Juifs et des mahométans, comme celle qui existe en Amérique entre la race blanche et la race noire, l'inquisition était détestée dans les hautes classes. Sixte IV s'éleva dans plusieurs brefs contre ce tribunal, et accueillit ceux qui appelèrent de ses sentences. Léon X excommunia, en 1519, les inquisiteurs de Tolède; Grégoire XIII essaya de mitiger cette institution, et Paul III appuya ceux qui s'opposèrent à son introduction à Naples. La cause de toutes ces rigueurs de la papauté contre l'inquisition espagnole se trouve dans les abus produits par cette aversion entre des races qui ne pouvaient vivre paisiblement sous le môme ciel. Quant au tribunal lui-môme, il était infiniment plus tolérant que tous les autres tribunaux civils de l'époque ; ceux-là seuls peuvent le nier qui ne connaissent pas ses procédures.
Ainsi, dans chaque tribunal de l'inquisition on commençait par annoncer un délai de grâce; quiconque ayant apostasie se livrait lui-même dans un
laps de temps déterminé, était pleinement absous. On ne pouvait arrêter que ceux dont les crimes étaient établis par clés preuves suffisantes, et l'incarcération ne se prononçait qu'à la pluralité des voix. Les interrogatoires devaient avoir lieu en présence de deux prêtres chargés d'empêcher les sévices et les mesures arbitraires ; tous les protocoles devaient être lus deux fois à l'accusé et reconnus vrais par lui ; il pouvait récuser les témoins qu'il tenait pour ses ennemis et demander des témoins à décharge, lesquels étaient tous assignés, fussent-ils en pays étranger. Chaque procès traversait une série d'instances. En somme, aucun tribunal civil en Europe n'observait aussi rigoureusement que l'inquisition d'Espagne toutes les formes delà juridiction et toutes les lois de l'humanité. Aussi, quoi qu'en aient dit les faiseurs de romans, peu de procès se terminaient par la mort de l'accusé. Mais lors même que l'inquisition aurait mis à mort autant d'individus que les romanciers et les écrivains de pacotille le disent, ce qui est faux, cette institution aurait encore eu cela de bon qu'elle a prévenu les guerres de religion en Espagne, guerres qui ont fait en Allemagne, en France et dans bien d'autres États des victimes innombrables.