CHAPITRE X
Sagesse de l'enseignement catholique. — Origine du protestantisme. — La renaissance païenne. — Causes de la réforme. — Luther. — Du domaine des idées la réforme passe dans les faits. — Pillage de Wittenberg. — Guerre des paysans. — Erasme. — Carlstadt. — Confession d'Augsbourg. — Causes des progrès de la réforme. — Concile de Trente. — Dissolution du protestantisme en un grand nombre de eectes. — Henri VIII. — Eglise anglicane. — Excès des huguenots en France. — La Saint-Barthélémy.
La dernière lutte que l'Église eut à soutenir contre ses propres membres et contre tous les éléments étrangers déchaînés contre elle, celle qu'elle sou-
tient encore est sa lutte contre le rationalisme. Avant d'en faire rapidement l'historique, comme pour les deux précédentes, nous devons indiquer son origine, qui nous rappellera des vérités déjà dites, mais qu'on ne saurait trop répéter.
Jésus avait dit : « L'homme ne vit pas seulement de pain, mais aussi de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Cette sentence nous démontre que l'homme, composé de matière et d'esprit, a besoin de la nourriture pour maintenir sa vie physique, et de la parole de Dieu pour maintenir sa vie intellectuelle. Tout système scientifique ou religieux substituant la raison humaine seule à la foi , la seule parole de l'homme à la parole de Dieu, est donc un système meurtrier qui tue, dans l'homme, la vie de l'esprit et la remplace par le doute et la négation. Avant la renaissance, ou, pour mieux dire, avant l'explosion de ses principes par la réforme, la philosophie, nourrie de la parole de Dieu, avait eu la religion pour auxiliaire ; elle était par conséquent raisonnable dans son but , naturelle dans son principe, solide dans sa base, sûre dans sa méthode, heureuse dans ses résultats, utile dans ses conséquences, et produisit les génies les plus féconds et les plus grands dans l'ordre des démonstrations philosophiques.
En effet, la raison , d'accord avec l'expérience, prouve la vérité 'de cette parole de l'Écriture : Nisi credideritis, non intelligetis; si vous ne croyez pas,
vous ne comprendrez pas. En commençant par la foi, en la conservant, on arrive à la conception et à l'intelligence, parce qu'elle est la clé de toute science morale ; mais en commençant par la conception et l'intelligence, on perd la foi, et l'on ne parvient jamais à rien concevoir ni à rien comprendre. La vraie philosophie reçoit par la foi les vérités premières et ne peut pas se les créer par le raisonnement; puis elle déduit autant de vérités inconnues et nouvelles qu'il est possible d'en déduire par le raisonnement, et les applique au développement de l'intelligence. C'est ainsi qu'ont procédé St Augustin et St Thomas, les deux plus grands génies du monde philosophique ; c'est ainsi qu'ils se sont élevés à la plus grande hauteur dans l'ordre des conceptions et qu'ils ont fait, par leur raison croyante, d'infinies et précieuses découvertes touchant les fondements, les preuves, les raisons, les conséquences des plus grandes vérités révélées et leurs rapports avec l'ordre naturel ; enfin qu'ils ont élargi l'horizon de la raison humaine, et qu'ils ont ouvert de nouvelles voies au génie de l'invention et des recherches.
L'indépendance absolue n'appartient pas plus à l'homme dans l'ordre scientifique ou religieux qu'elle ne lui appartient dans l'ordre social. Dans l'ordre social il n'y a de liberté véritable qu'autant qu'on est soumis aux lois ; de même dans Tordre scientifique il n'y a de véritable liberté que dans
la croyance aux vérités premières enseignées à l'homme par la parole de Dieu. Otez l'obéissance aux lois, et l'on n'a bientôt que l'anarchie qui tue toute liberté; ôtez la croyance aux vérités premières, et l'on n'a bientôt que le doute qui tue toute science. La liberté n'est pas la faculté de faire tout ce qu'on veut ; cela n'est que la licence, mais c'est la liberté de faire tout ce qui est juste et conforme aux lois. Si la liberté de faire le mal était la véritable liberté, Dieu ne serait pas libre, puisqu'il ne peut faire le mal; c'est pourquoi l'on trompe aussi bien l'homme en lui persuadant qu'il est libre de tout croire qu'en lui persuadant qu'il est libre de tout faire. Ces deux doctrines sont aussi coupables que funestes. Malheureusement l'homme professe un grand penchant pour les doctrines qui le flattent; on dirait en voyant ce penchant qu'une doctrine cpii flatte est une doctrine qui sauve, comme si l'agréable était toujours utile ou l'utile toujours agréable. Loin de là, et St Paul nous disant qu'il fallait savoir avec sobriété, a voulu nous apprendre qu'il fallait savoir commander à notre raison comme à notre appétit, et que l'intempérance du raisonnement tue l'esprit, comme l'intempérance de nourriture tue le corps.
Nous avons encore dans St Paul une autre preuve de la sagesse de l'enseignement catholique et du bon sens qui préside à toutes ses leçons. L'apôtre nous dit de ne pas repousser sans examen tout système
qui paraît erroné, d'examiner tout esprit, de choisir et de retenir tout ce qu'il y a de juste, de raisonnable et de vrai dans les questions qui nous sont présentées. C'est ce qui faisait dire à Clément d'Alexandrie : « Ce que j'appelle philosophie n'est pas celle des stoïciens, de Platon, d'Épicure, d'Aristote, mais le choix formé de ce que chacune de ces sectes a pu dire de vrai, de favorable aux mœurs, de conforme à la religion. » Comme on ne peut pas choisir ce qui est bon sans avoir la connaissance préalable du bon, de même on ne peut pas choisir ce qui est vrai sans avoir la connaissance préalable du vrai. Or, nos philosophes rationalistes n'admettant aucune vérité qui ne soit sa conquête, partent du doute ou du néant et ne peuvent avoir aucune vérité pour en faire la règle de leur choix; c'est donc vouloir lire sans lumière, voler sans ailes et raisonner sans raison.
L'origine de ces nouveaux travers des sociétés européennes remonte à la renaissance païenne en littérature, philosophie, politique, institutions sociales et dans les arts. Cette renaissance est un don fatal des Grecs chassés de Constantinople. Après la chute de l'empire greco-byzantin, plusieurs savants grecs se réfugièrent en Occident, et lui donnèrent une passion si vive pour la littérature, les arts et les mœurs des Grecs et des Romains que, non content de se former sur le génie de ces deux peuples, on voulut encore le substituer au génie chrétien. Les ii 21
conséquences de ce fol enthousiasme durent encore et furent aussi désastreuses pour l'Eglise que funestes aux sociétés chrétiennes. Le concile de Latran protesta contre cet engouement qui s'empara des classes lettrées, en faveur de la renaissance d'une civilisation matérialiste, rationaliste, sous laquelle l'empire romain lui-môme était tombé, mais ce fut en vain. A partir de cette époque, la jeunesse fut élevée dans l'admiration de l'antiquité païenne, de ses philosophes et de leurs œuvres, aux dépens de l'antiquité chrétienne, de ses héros, de ses martyrs, de sa philosophie sublime, de sa littérature, de son architecture, en un mot de toutes ses œuvres.
Le dédain pour la civilisation chrétienne et pour son plus haut représentant, le Souverain Pontife, devint à la mode. Aussi, comme l'éducation fait l'homme, et que l'homme fait la société, la société faite par l'éducation païenne, fut la cause déterminante du protestantisme d'abord, puis du césarisme qui enfanta le gallicanisme , le jansénisme, les décrets de Joseph II, et enfin la révolution française dont les principes bouleversent encore l'Europe entière. Dans la suprême harmonie des mondes tout s'enchaîne, tout se tient étroitement uni ; dès que l'homme, pour substituer son œuvre à celle de Dieu, brise cette chaîne, enlève une pierre de cet édifice, tout se défait, s'écroule plus ou moins rapidement et l'écrase sous les ruines qu'il a faites. Dans cette nouvelle apothéose de la raison, la sub-
stitution du rationalisme à la tradition devait amener la négation de toute religion positive, la déclaration des droits de l'homme et la maxime que les sociétés sont laïques, c'est-à-dire retrancher Dieu du gouvernement du monde , car la logique des faits ne s'arrête pas en chemin, comme le font les sophistes, elle va droit à son but," à ses dernières limites. Nous allons voir qu'elles furent les conséquences historiques et morales de cette étrange renaissance d'une époque lointaine, incompatible avec les aspirations de l'homme.
!Si nous comparons la valeur morale et religieuse du clergé, à l'époque de la réforme, avec celle des siècles précédents, nous remarquons une amélioration sensible. L'épiscopat était généralement distingué par sa science et sa moralité, et la quantité de saints et de saintes qui ont illustré les xiip, xiv° et xve siècles par leurs vertus et leurs bonnes œuvres , est vraiment merveilleuse. A Rome, les principes qui servirent de point de départ au concile de Latran, convoqué par Jules II et clos par Léon X, sont énoncés par ces paroles du général des augustins, Gilles de Viterbe, dans son discours tenu à l'ouverture de la première session : « Il est permis de changer l'homme par le moyen des choses sacrées, mais non de changer les choses sacrées par le moyen de l'homme. » Après avoir insisté sur l'immutabilité de la doctrine de l'Église, Gilles demanda qu'elle servît de règle aux affaires temporelles
qui se font au sein de l'Église, et, s'adressant au pape belliqueux qui se trouvait là présent, ' il l'exhorta à s'appliquer tout entier à répandre les semences de la sainteté, à corriger les mœurs, étouffer les erreurs, à réfréner le luxe et tous les vices. « L'Eglise, dit-il, ne connaît point d'autres armes que la foi , la piété, la prière. Il importe peu que l'État de l'Église compte quelques milliers d'hommes de plus ou de moins ; mais il importe beaucoup qu'ils soient pieux et vertueux. »
Ce concile opéra plusieurs réformes importantes concernant les études, la concentration de plusieurs bénéfices aux mains d'un seul individu, les commendes, etc. Malheureusement, ce concile fut clos par l'artistique Léon X, et les réformes nécessaires n'ayant point été toutes faites à temps, l'Église essuya bientôt l'une des plus terribles tempêtes qu'elle eût jamais vues, et qui aurait pu être évitée si le trône pontifical eût été occupé par un autre homme que Léon X. Ce pontife qui n'aurait convenu à aucune époque, convenait encore moins dans les conjonctures présentes. Il favorisait les sciences et les arts qu'il connaissait, mais point l'esprit chrétien et la piété dont il n'avait ni le goût ni le sentiment. Ne connaissant donc point les grandes nécessités de son temps, il ne sut point y remédier, et n'en sentit pas le besoin. Mais n'oublions pas que la Providence a toujours voulu que les actes libres de l'homme se fissent dans des con-
ditions telles que, boni? ou mauvais, ils concourussent à l'œuvre totale de l'humanité.
Des milliers de volumes ont été publiés sur le schisme de Luther par des écrivains qui, ne s'étant point donné la peine d'étudier les époques précédentes, ont méconnu le vrai caractère des phénomènes qui ont accompagné l'histoire de la réforme. Si pour écrire l'histoire d'une seule période, il est indispensable d'être familiarisé avec les éléments de la période précédente, d'où elle émane, à plus forte raison en est-il ainsi quand on entre dans une période qui constitue une crise dans l'histoire générale du monde. C'est pour avoir méconnu ce principe élémentaire que les appréciations de la plupart des historiens, sur la réforme et ses conséquences, sont généralement erronées. Soit par ignorance, soit intentionnellement, soit par l'effet d'une fausse direction, les auteurs protestants ont placé dans un jour favorable leur époque de prédilection, et méconnu ce qu'il y a de vrai dans l'époque précédente. Ainsi, tout en se complaisant à relever les fautes et les lacunes de la période scolastique, ils font le contraire pour la nouvelle civilisation qu'ils abordent, et ne parlent ni de ses vices, ni de ses excès, ni de ses crimes, ou bien, quand ils en parlent, ils les traitent dédaigneusement comme des choses secondaires, individuelles, n'ayant pas leur cause dans les principes mômes de la réforme. Mais comme nous ne faisons pas de
la polémique, laissons à chacun la responsabilité de ses œuvres et arrivons à la révolte de Luther qui fit dégénérer en révolution religieuse et sociale la marche régulière du progrès naturel qui se manifestait dans l'Eglise en matière de discipline.
Pendant que Luther, moine augustinien, enseignait à l'Université de Wittenberg, le dominicain Tetzel arrivait dans cette ville, chargé de publier une mdulgence qui se gagnait par l'offrande de quelques pièces de monnaie, dont une partie était destinée à la construction de l'église de Saint- Pierre à Rome, et l'autre au prince Albert de Brandenbourg, nommé d'une façon illégale à l'archevêché de Mayonce et de Magdebourg, et évoque d'Halbertstadt. La forme de la dispensation do l'indulgence avait à la fois indisposé les hommes d'État, pour des raisons économiques, et les supérieurs ecclésiastiques, pour ses effets fâcheux sur les mœurs et la religion. Il n'y a donc pas lieu de faire un mérite particulier à Luther de s'être déclaré contre ces indulgences, car avant ses thèses, publiées en 1517, bien des évoques en avaient interdit la publication dans leurs diocèses. Après tout, Luther ne rejetait pas ces indulgences ; il demandait plutôt des éclaircissements pour s'assurer comment on pouvait les concilier avec le progrès dans la vie spirituelle; à quoi Conrad Wimpina, professeur de théologie à Francfort-sur-1'Oder, lui répondit en lui prouvant qu'elles sont compatibles
avec l'esprit de pénitence, et qu'elles le favorisent môme.
Luther, convaincu que la façon particulière dont Tetzel recommandait les indulgences était contraire au sentiment du pape, parlait, dans ses thèses, en termes très- respectueux du Saint-Siège ; mais on sentait qu'il avait en lui quelque chose d'anti-religieux, que la moindre étincelle pouvait enflammer. Cette étincelle se produisit par une invocation à l'infaillibilité du pape, avec laquelle Tetzel défendait les indulgences. Luther, en combattant ce point de vue de ses adversaires, tomba dans des principes erronés touchant la puissance de l'Église, la rémission des péchés, et finit par ne plus admettre les indulgences sous aucune forme. Il prétendait que nous sommes justifiés uniquement par la miséricorde divine et par la foi, ce qui anéantissait le mérite des bonnes œuvres et la valeur des sacrements. Protégé par le prince Frédéric de Saxe, il refusa non-seulement d'aller à Rome, où il était appelé à comparaître, mais toutes les démarches faites pour l'amener à une rétractation furent inutiles.
Luther se dévoila de plus en plus spiritualiste exclusif; il fût devenu ,gnostique au 11e siècle, comme Marion, auquel il ressemble beaucoup ; sa doctrine, depuis 1520, renversait tout l'édifice extérieur de l'Église. Dans ses écrits sur la papauté, sur la noblesse allemande, la captivité de Baby-
lone, et plusieurs autres, il enseigne que tout chrétien, instruit au dedans par le Saint-Esprit, devait se former lui-même et vérifier sa croyance au moyen de l'Évangile, seule source et seule règle de la doctrine. Caractère extrêmement violent, il ne connaît d'autre loi que son caprice, et ne respecte la dignité humaine que dans sa propre personne ; quiconque ne plie pas servilement devant lui et ne lui obéit point en aveugle est abattu par lui, à coups de massue. En religion, comme en politique, on a toujours remarqué que les réformateurs et les destructeurs de l'autorité légale se substituaient en despotes à cette autorité, qu'ils voulaient détruire, et s'attribuaient un pouvoir autocratique, infaillible, bien plus rigoureux et plus absolu que le pouvoir légal. En dehors du travestissement odieux de l'histoire qu'il fait dans ses écrits pour soulever les passions, Luther ne néglige rien pour pousser le peuple au pillage des églises. L'effet de ses diatribes fut d'autant plus puissant qu'il s'y mêlait des pensées d'une piété vigoureuse, parfois touchante, qui exerçaient une grande séduction sur les âmes naïves. L'homme inexpérimenté se persuade souvent que le zèle enthousiaste et pieux est un compagnon inséparable de la,justice et de la vérité ; il ne croit pas que la piété des sentiments peut s'allier avec les plus monstrueuses erreurs de l'intelligence, et même avec l'immoralité la plus effrénée. Par une bulle lancée le 14 juin 1520, Léon X con-
damna quarante et une propositions de Luther, et lui accorda soixante jours de réflexions pour se rétracter, sous peine d'excommunication. Comme la plupart des Allemands ne se croyaient liés que par un concile et n'étaient pas persuadés de l'infaillibilité personnelle du pape, môme en matières dogmatiques, la huile ne fut pas publiée par un grand nombre d'évêques, et tous ces événements donnèrent aux écrits de Luther une nouvelle publicité. Une assemblée eut lieuàWorms, à laquelle Luther fut invité de se rendre pour se rétracter ; mais il ne voulut point le faire, malgré les efforts louables des évoques présents ; alors la mise au ban de l'empire, contre Luther et ses adhérents, fut prononcée le 26 mai 1 52 1 ; sa doctrine fut interdite et ses livres furent condamnés au feu.
A cette époque, Mélanchthon publia ses Lieux théologiques, qui sont un résumé des opinions de Luther, y compris ses erreurs, souvent exagérées ; ainsi, tandis que Luther demandait qu'Aristote soit banni des écoles, Mélanchthon ne voulait même pas qu'on enseignât la doctrine de Platon, et reprochait aux catholiques d'avoir rétabli les maîtres de la Grèce dans les écoles chrétiennes. Telles étaient les tendances exclusives de la réforme, et si la littérature ancienne n'avait pas été déjà implantée, par la renaissance, dans l'âge moderne, la réforme, partout où elle régnait, l'eût complètement étouffée.
La réforme ne devait pas tarder à passer du do-
maine des idées dans celui des faits. Carlskadt, archidiacre de la collégiale de Wittenberg, se mit à la tête d'une bande animée de passions féroces, et marcha à la destruction des images et des autels. Le curé de la ville de Kemberg se maria dans la même année. Un grand nombre d'habitants de Zurikau transformèrent l'illumination intérieure, que Luther enseignait clans ses livres, en révélations particulières dont ils se prétendirent favorisés, et firent de môme pour la liberté. Cette transition de l'ordre religieux à l'ordre civil était inévitable; car, après avoir été exhortés par Luther à rompre, comme une vaine entrave, les liens qui les rattachaient à une môme société morale, et à s'initier eux-mêmes à la vie religieuse, les fidèles ne pouvaient plus se croire liés par les lois beaucoup plus grossières de l'État. Comment auraient-ils pu rester soumis aux lois politiques et sociales, du moment où ils s'affranchissaient des lois divines ?
Parmi ceux qui poussaient ces doctrines luthériennes jusque dans leurs dernières conséquences, Nicolas Storch était le plus violent; il se mit, comme Carlstadt, à la tête de bandes d'initiés et renouvela les scènes de désordre et de pillage passées à Wittenberg. Luther, s'apercevant que ses propres écrits prenaient un corps sensible, et qu'on agissait sans lui, foudroya de son éloquence ces hommes nouveaux, les désavoua et modifia ses idées sur l'illumination, au point d'attribuer une
grande efficacité à la parole extérieure de l1 Église. Mais le mal était fait et n'était plus réparable; on en eut bientôt la preuve dans la « guerre des paysans » qui se dispersèrent dans toutes les contrées de l'Allemagne en y répandant partout le sang, la terreur et la ruine.
L'esprit charnel, mêlé dans les écrits de Luther avec l'esprit religieux en un tout indissoluble, s'était propagé comme un ferment de révolution. Les choses saintes et les choses profanes, les choses divines et les choses humaines se confondaient dans toutes les intelligences et développaient un fanatisme destructeur de tout ordre spirituel et temporel. Thomas Muntzer profita de ces dispositions pour travailler à la réforme dans la Thuringe, à la façon de Carlstadt, puis il dirigea ses coups contre l'autorité civile, qu'il attaqua violemment par ses discours, et, tandis que dans ses écrits furibonds il excitait le pays à la révolte contre les princes, au meurtre et à l'assassinat, ses amis pillaient les églises, ravageaient les couvents et les châteaux. A Mulhouse, il institua une théocratie dont, naturellement, il se fit le chef, et où régnait la communauté des biens. Des centaines de milliers de paysans commirent les attentats les plus odieux contre la noblesse et le clergé, principalement en Souabe; les villes et les campagnes furent dévastées, et les victimes de cette épouvantable guerre se comptent par plusieurs centaines de mille .
Érasme écrivit alors à Luther une lettre dans laquelle nous remarquons ces lignes : « Voilà les fruits de votre esprit; on en est venu jusqu'à des luttes sanglantes, et nous redoutons des choses plus affreuses encore, si la miséricorde de Dieu ne les détourne... Vous ne reconnaissez pas ces rebelles, dites-vous, mais eux vous reconnaissent, et on sait exactement que ceux qui se targuent de l'Evangile, ont été les instigateurs de ce terrible soulèvement. Il est vrai que dans un écrit fougueux contre les paysans, vous avez protesté do votre innocence; mais vous n'avez pas empêché le monde de croire que vos écrits, principalement ceux que vous avez composés en allemand contre le pape et les moines, pour la liberté et contre la tyrannie, sont la cause de ces malheurs. »
Tandis que s'opéraient ces grandes commotions, bien des meilleures intelligences catholiques, en étaient encore à faire des réflexions bienveillantes sur la réforme. Reconnaissant les maux dont souffrait l'Église, ces hommes ne voyaient pas que Luther, en combattant contre des défauts accidentels, ébranlait également les bases fondamentales du christianisme et de toute religion en général. Adrien VI, ancien précepteur de Charles V, et remarquable par sa piété, fut plus clairvoyant, et, reconnaissant la main d'un Dieu vengeur dans tout ce qui se passait en Allemagne, il résolut de réformer tous les membres et toutes les adminis-
trations ecclésiastiques, à commencer par Rome. Comme une diète devait s'ouvrir à Nuremberg, le 1er septembre 1522, il y envoya son légat, Chèregati, pour réclamer l'exécution des décrets de Worms; mais ce fut sans succès.
Érasme se mit alors en lutte contre Luther, par la publication de son livre sur le libre arbitre, dans lequel il porte de rudes coups aux doctrines luthériennes, en démontrant qu'on ne comprenait pas comment Dieu pût commander l'observation de ses préceptes, et faire là-dessus des promesses et des menaces, si l'homme n'était pas libre. Luther ne sachant que répliquer, répondit par des impertinences et des injures, comme on en peut juger par ce passage où il se justifie d'avoir, dans sa traduction de YÉpîtreHI deSt Paul aux Romains, ajouté au terme de foi, le mot seule, qui n'existe pas dans le texte : « A de tels ânes, dit Luther, ne répondez rien sur leur vain babil à propos du mot sola, ou répondez à peu près ainsi : Luther le veut, il l'ordonne ; il est un docteur au-dessus de tous les docteurs du papisme; la chose restera. Je les méprise et les mépriserai tant qu'ils seront des ânes. »
Carlstadt écrivit à son tour contre son ancien ami Luther, qu'il malmène de la belle façon, en l'appelant « un patron d'idoles, un stupide adorateur de l'huile, un sophiste fieffé, etc., » à cause des sacrements, dont Carlstadt ne voulait pas entendre parler. Ses idées furent agréées d'abord à
Strasbourg, puis en Suisse, où Zwingle les développa avec acharnement. La controverse sur l'Eucharistie entre les luthériens et les zwingliens déclina considérablement le crédit de Luther, et amena de singuliers aveux des deux partis. En effet, tandis que Zwingle disait à Luther : « Il n'y a que l'Eglise catholique ou moi qui soyons dans le vrai, » Luther les traitait de possédés du diable, et, pour confirmer sa doctrine sur l'Eucharistie, il en appelait de nouveau à la tradition de l'Eglise catholique, déclarant que « tout ce qu'il y avait de bon, venait d'elle. » Mélanchthon, de son côté, gémissait sur cet abaissement de ses amis, et ne voyait de consolation que dans l'assistance promise par Jésus-Christ à son Église. Etrange espérance de la part de Mélanchthon, qui n'ignorait pas que 1 Egliseluthériennen'existantpas avant lexvi°siècle, Jésus-Christ n'avait pu promettre sa protection qu'à l'Église catholique.
Après la guerre des paysans, celle des idées religieuses se déchaîna bientôt avec tant de fureur dans toute l'Allemagne, qu'elle provoqua des dissensions civiles au sein môme des États, et que l'empire se vit menacer d'une conflagration générale. L'alliance luthérienne, commandée par Philippe de liesse, leva des troupes et se trouva prête en un clin d'œil à commencer la campagne, dès 1526. Mais les ruses, au moyen desquelles cette levée de boucliers fut faite, ayant été découvertes,
la guerre n'éclata pas, et l'on resta de part et d'autre sous les armes, jusqu'à la diète de Spire, tenue au mois de mars 1529. Dans cette diète, les luthériens obtinrent la liberté de leur culte, mais ne voulurent pas l'accorder aux catholiques. Ils protestèrent contre ceux qui demandaient que l'Église catholique ne fût plus violemment opprimée dans leurs pays respectifs, et reçurent de là le nom de protestants. Philippe, pour ne pas avoir la honte qui s'attache toujours aux adeptes d'une Église portant le nom d'un homme, lui avait donné le nom d'évangélique, qui plaisait beaucoup aux luthériens, mais les catholiques ne pouvant leur accorder un titre diamétralement opposé à la réalité, l'on s'arrêta d'un commun accord au terme de -protestant, qui était plus exact.
La diète de Spire ne fit qu'élargir l'abîme qui séparait les luthériens des zwingliens à propos de l'Eucharistie. La diète d'Augsbourg, convoquée par l'empereur en 1530, pour combattre les Turcs et rétablir la paix en Allemagne, n'eut guère plus de résultats que celles de Worms et de Spire, les princes protestants, malgré la défense formelle de l'empereur, ayant amené leurs prédicateurs avec eux. Cependant Mélanchthon y rédigea le premier livre symbolique des luthériens, connu sous le nom de Confession cVAugsbourg. Dans ses articles de foi, déjà publiés en 1527, Mélanchthon se rapprochait sensiblement des catholiques ; il admettait la
nécessité de la pénitence et des bonnes œuvres, et, dans la doctrine du libre arbitre et de la justification, il tendait à s'écarter des idées luthériennes. La Confession oV Augsbourg servit de base aux controverses qui devaient avoir lieu pour le rétablissement de la paix en Allemagne ; mais les protestants n'acceptèrent pas la réfutation de leur doctrine faite par les théologiens catholiques, et la désunion fut portée à un tel point qu'on craignait une guerre immédiate.
Les protestants s'empressèrent de conclure une alliance entre eux à Schmalcalde, et tâchèrent môme de gagner des princes étrangers, en invoquant l'appui des rois de France et d'Angleterre. Ce furent les Turcs qui vinrent indirectement à leur secours, en pénétrant dans la Hongrie où les dissensions croissantes des Allemands favorisèrent leurs conquêtes. Contre ce nouvel ennemi du christianisme et de la civilisation, Charles V n'ayant pas trouvé d'appui à Augsbourg, somma les confédérés de Schmalcalde de lui venir en aide. Les confédérés refusèrent ; alors l'empereur, dégoûté de l'opposition qu'il rencontrait en Allemagne, môme pour procurer la tranquillité à ce malheureux pays, conclut, le 23 juillet 1532, avec les Allemands, la paix religieuse de Nuremberg, en vertu de laquelle tous les griefs devaient être réservés jusqu'au futur concile. Mais cette paix ne pacifia rien du tout, et, après des événements politiques très-graves et des
controverses interminables, Augsbourg en vit conclure une autre, en 1555, qui n'eut pas de résultat plus décisif que les précédentes.
En étudiant les causes morales et politiques qui déterminèrent le développement du protestantisme en Allemagne, on n'est point étonné de sa rapide propagation. La plupart de ceux qui se rattachèrent autour de Luther obéissaient à des instincts charnels qui trouvaient dans sa doctrine un élément tout préparé. La pensée fondamentale de Luther, présentée sous forme de liberté chrétienne, ainsi qu'il l'appelait, était extrêmement séduisante pour les esprits vaniteux, amoureux d'eux-mêmes et n'aspirant qu'à la licence. Aussi Luther ne niait ni l'insolence ni l'immoralité de ses sectateurs ; il avouait qu'avant la réforme la vie chrétienne portait des fruits infiniment plus beaux, et il ne trouvait pas d'expression pour dépeindre les scènes hideuses de barbarie qu'il remarquait parmi les siens. « Quand le diable est sorti de leur corps, disait-il, il y rentre avec sept autres diables, et les choses sont pires que jamais. »
* Willibald Pirkheimer, conseiller de Nuremberg, qui avait beaucoup protégé la réforme, fait également un fort triste tableau des mœurs des protestants, et remarque que « plusieurs reconnaissent l'énormité de leur bévue, mais sont retenus par le respect humain. » Non moins remarquables sont les déclarations d'Erasme ; mais Luther lui-même a 28
surpasse tous ces critiques, lorsque, dans ses plaintes amères contre le dépérissement des écoles et la ruine de l'Église, il nous montre les Allemands s'affranchir à peu près de toute servitude religieuse et ne s'adonner qu'à leurs vices. « Si l'on n'y remédie pas bientôt, dit-il, c'en est fait de l'Évangile, des pasteurs et des écoles de ce pays... Les gens ne veulent plus rien donner ; ils ont une telle ingratitude pour la sainte parole de Dieu, que si je savais comment m'y prendre, en bonne conscience, je ferais en sorte qu'ils n'eussent plus ni curés, ni prédicateurs, et vécussent comme des porcs qu'ils sont déjà. » En parlant ainsi des protestants, Luther démontre que ses adhérents n'étaient guère inspirés par de nobles idées, mais il avait tort de se plaindre puisque c'était lui qui les avait affranchis de toute discipline.
Les princes qui avaient embrassé le protestantisme ne le firent pas* pour des idées plus élevées. Frédéric de Saxe appuya dans le principe la nouvelle doctrine, uniquement parce que la réforme lui paraissait assurer l'avenir de l'université qu'il venait d'établir à Wittenberg. Heureux de voir prospérer cet établissement, il protégeait volontiers l'homme qui lui avait rendu ce service, mais il combattit le protestantisme dès qu'on voulut en appliquer les principes au culte et aux choses de la religion. Philippe, landgrave de liesse, un des plus influents promoteurs du luthéranisme, menait une vie des plus
LUTTE CONTRE LE RATIONALISME 4o5
immorales, qui le rendait incapable de comprendre une idée religieuse, et vivait en adultère avec Marguerite de Sahl, dame de la cour. Comme il voulait avoir deux femmes, il s'adressa à Luther pour êtredispense de la monogamie, et accompagna sa demande de menaces contre Luther et contre sa cause. Ces menaces prévalurent ; Philippe fut autorisé à vivre avec deux femmes, et Mélanchthon servit de témoin dans ce second mariage.
Les doctrines de Luther sur la dignité épiscopale et sur les biens de l'Église qu'il revendiquait pour les souverains, séduisit également Philippe, qui recommanda chaleureusement la réforme au peuple de la Hesse. Le duc Ulric de Wurtemberg, qui avait été expulsé par l'alliance de Souabe, fut remis en possession de son pays par Philippe, et se rangea désormais à la confession d'Augsbourg. Le Wurtemberg, moitié de gré, moitié de force, embrassa le luthéranisme. L'ordre Teutonique avait possédé la Prusse jusqu'alors ; Luther séduisit le Grand-Maitre, Albert de Brandenbourg, en lui proposant de fonder un royaume héréditaire de ce pays. Albert, que l'ancien ordre de choses obligeait à la chasteté, suivit son conseil et épousa une princesse danoise. Les villes impériales embrassèrent aussi le protestantisme par amour de l'indépendance, sous les rapports religieux et civil, car depuis des siècles elles se querellaient à ce sujet avec leurs évoques. La basse noblesse trouvait aussi
son compte clans la réforme qui les engageait à s'emparer des biens des paroisses et des églises. C'est ainsi que les hommes absorbés par leurs intérêts matériels trouvaient dans le protestantisme de nombreux avantages et la satisfaction de leurs appétits sensuels.
L'Eglise, rudement secouée par la révolution religieuse qui venait de s'abattre sur elle, allait voir bientôt cette révolution tourner à son avantage en émondant de sa souche les branches infructueuses ou pourries, en mettant dans une plus vive lumière le dogme catholique, en supprimant les abus implantés çà et là, et développant les missions dans les régions lointaines. Un concile universel était réclamé de toutes parts pour remédier au mal fait par la réforme et vider définitivement les points de dissidence. Après certaines hésitations sur l'opportunité du concile et sur le lieu de sa convocation, il fut enfin réuni, sous Paul III, à Trente, dans le Tyrol méridional, le 13 décembre 1545. Le concile procéda avec une extrême réserve et une prudence justifiée par la gravité des questions à traiter. Ainsi, les délibérations sur chacun des articles de la justification durèrent six mois. La sage lenteur des discussions dogmatiques dans une réunion des plus grands théologiens de l'Eglise est un spectacle qui contraste singulièrement avec la précipitation des idées émises par les individualités bruyantes et peu morales du protestantisme. Les
sectes, nous l'avons dit, ont leur source dans des idées particulières élevées au rang' d'idées générales, tandis que le catholicisme ne place son idéal que clans la totalité de l'Église ; aussi, quoique toutes les écoles théologiques fussent représentées à Trente, aucune n'y prévalut, car le vrai caractère du catholicisme est de n'admettre aucun esprit de secte, et de ne laisser prévaloir aucune vie individuelle.
A partir de la sixième séance on commença, sous le titre de décrets sur la foi, par déterminer le dogme ; puis, sous le titre de canons on anathématisa l'erreur. Dès la quatrième séance les Pères établirent le canon de la Bible ; car les réformateurs n'admettaient comme partie constitutive des saintes Écritures que les livres proto-canoniques de l'ancien Testament. Outre l'Écriture, la tradition fut reconnue comme une des sources de la foi, et l'on décida que l'Église était le seul interprète infaillible des saintes Écritures. Après avoir déterminé les sources de la foi, le concile aborda la doctrine du péché originel, d'où dépendait tout le reste. L'œuvre la plus parfaite du concile est celle de la justification qui se compose de seize chapitres. Le chapitre de la réformation impose aux prêtres le devoir d'instruire assidûment les fidèles ; il oblige les évoques et les prêtres à garder la résidence dans les lieux où ils ont été établis, et contient de sages dispositions sur la nomination aux évêchés, le
cumul des bénéfices et d'excellentes mesures sur les mœurs du clergé. Les autres séances traitèrent du dogme de l'Eucharistie, de la juridiction des évoques, des sacrements, de la communion, du calice, du sacrifice de la messe, de l'éducation religieuse et scientifique du clergé, de l'édification des petits séminaires, de la doctrine du purgatoire, et, dans la dernière, en 1563, les indulgences furent déclarées salutaires.
Les décrets du concile de Trente furent souscrits par chaque évoque, approuvés et publiés par le pape. Les décrets dogmatiques ne soulevèrent aucune opposition, mais en France, comme en Espagne, les décrets de réformation rencontrèrent des difficultés dans leur promulgation. Ainsi, le roi de France ne permit point de les divulguer en concile national, à cause des nominations aux évechés, car il percevait souvent pendant des années entières les revenus des évechés vacants. Néanmoins, les décrets de réformation finirent également par être acceptés et mis en vigueur dans tout l'univers.
La mort de Luther, arrivée lo 14 février 15iG, fut peu remarquée, et n'eut aucune influence sur la marche des événements. A partir de 152G, il devint même impopulaire, tandis que les princes jouissaient des fruits qu'ils avaient cueillis à l'arbre de la réforme, en s'emparant des biens de l'Eglise. Son impopularité devint telle, qu'il n'osa pas aller voir son père mourant à Eisleben, parce que, dit-il,
« il y aurait danger pour moi à revenir. » En 1532, il avouait qu'au fond du cœur le peuple était encore attaché à l'ancienne religion. « Je me tiendrais fort, disait-il , avec deux ou trois sermons de le ramener tout entier au papisme, d'établir de nouvelles messes et de nouveaux pèlerinages. » Le mariage des prêtres n'était pas encore populaire, comme on en peut juger d'après ces deux autres phrases : « On ne voit rien de bon, rien de joyeux dans les ministres de l'Eglise. Ceux qui vivent clans le mariage sont méprisés et chassés. » En effet, les juristes de Wittenberg enseignaient encore dans leurs leçons publiques que le mariage des clercs n'était pas de plein droit , que ce n'était au fond qu'un concubinage. Suivant cette maxime, les parents des prêtres mariés ne croyaient pas que les enfants issus de ces mariages fussent capables d'hériter et s'emparaient de leur héritage.
Nous ne parlerons pas des nombreuses sectes protestantes qui se formèrent dès le début de la réforme, et ne firent que se multiplier avec le temps, ni do leurs querelles intestines qui allèrent jusqu'à la persécution de ceux qui n'étaient pas les plus forts. C'est ainsi que Michel Serve!, qui niait la divinité de Jésus-Christ, fut brûlé vif par ordre de Calvin, dont l'âme impérieuse ne pouvait tolérer aucune opinion contraire à la sienne. On voit par là combien les protestants se mettaient en opposition avec les principes de la réforme, lorsqu'ils
persécutaient les sectes réformées qui ne pensaient pas comme ils le voulaient. Cette dissolution du luthéranisme en une multitude de sectes, était pourtant naturelle, car du moment où chacun avait la liberté de se guider selon sa conscience, il pouvait y avoir autant de sectes que d'individus. Les conséquences de cette liberté individuelle, en matière dogmatique, furent la négation de tout dogme et de toute morale, car ce que l'un admettait, l'autre le repoussait. C'est pourquoi un ministre protestant de Berlin disait récemment : « Je me fais fort do graver sur l'ongle de mon pouce tout ce qui reste parmi nous de croyances communes. » Nous ne parlerons pas non plus des individus qui firent pénétrer le protestantisme en Suisse, en Suède, en Norwége, en Danemark et ailleurs, parce que les causes qui facilitèrent son introduction dans ces contrées, furent les mômes qu'en Allemagne. Mais nous devons parler de la réforme en Angleterre, comme en France, car elle y joua un rôle considérable dans l'histoire.
On sait que Henri VIII, avec une dispense du pape Jules II, avait épousé, par inclination, Catherine, fille de Ferdinand le Catholique et veuve de Henri VII. Elle lui donna deux princes qui moururent , et la princesse Marie.. Après avoir déshonoré la sœur d'Anne de Bolcyn, Henri VIII voulut épouser Anne qui refusait désormais de satisfaire à ses passions, à moins qu'elle ne devint
sa femme ; mais le pape no pouvant méconnaître la validité du premier mariage, refusa de le rompre. Alors Thomas Oanmer, théologien d'Oxford, conseilla au roi de consulter les théologiens et de suivre leur décision. Les menaces et la corruption en firent pencher un grand nombre pour la dissolution du mariage. Il est étrange de voir que toutes les révoltes des laïques contre l'Église et le clergé ont toutes une question de mœurs dans le principe, et que toutes les révoltes des membres du clergé contre leurs chefs ecclésiastiques ont toutes une question d'orgueil et d'ambition comme cause. L'orgueil et la luxure, unis ensemble ou séparés, voilà le mobile, la source de toutes les révoltes, ecclésiastiques ou laïques, contre l'ordre de choses établi par le Fils de Dieu, par Celui qui a fait de l'humilité, de la chasteté et de la charité les bases fondamentales de toutes les vertus chrétiennes.
Satisfait de la solution de ces théologiens, Henri VIII fit un pas de plus, et se déclara luimôme chef de l'Eglise anglicane. Ce pas fait,. il ne s'arrêta plus. Il institua Cranmer archevêque de Cantorbéry. Cranmer épousa la nièce d'Osiancire, réformateur de Nuremberg ; il déclara nul le mariage d'Henri VIII avec Catherine, et permit celui d'Anne Boleyn. Elisabeth naquit de ce second mariage, et la princesse Marie fut déclarée incapable de régner. Ceux qui refusèrent de reconnaître la légitimité de toutes ces infamies furent incarcérés
442 APPARITION DU CHRI> T
et même condamnés à mort ; parmi ces derniers, les plus célèbres furent Thomas Morus et J. Fischer. Dès lors, la persécution ne s'arrêta plus, et quoique les questions dogmatiques ne fussent pas soulevées, on exécuta un grand nombre de catholiques, et principalement des religieux ; ces exécutions rappelaient les plus beaux temps de l'Église primitive. Mais comme il ne s'agissait ici que d'une question de mœurs, des protestants furent aussi mis à mort, et l'infortunée Anne Boleyn, cause première de toutes ces horreurs, les paya de sa tête. Le jour même de son supplice, Henri VIII épousait Anne Seymour, qui mit au monde Edouard VI. Après elle, ce fut au tour de Catherine Howard, également exécutée pour faire place à une autre.
A la mort de Henri VIII, et sous le règne d'Edouard VI, Cranmer fit établir la réforme selon les principes de Calvin, mais l'épiscopat fut maintenu comme institution divine. Quarante-deux articles, remarquables par leur longueur et leur obscurité, furent rédigés pour servir de fondement dogmatique à l'Eglise anglicane ; puis on établit une liturgie et un Recueil de prières communes et publiques. Il y avait prison perpétuelle pour celui qui rejetait la liturgie après une troisième sommation, et peine de mort contre ceux qui niaient à trois reprises différentes la suprématie du roi.
Le règne éphémère et malheureux de la princesse
Marie n'eut aucune influence sur les destinées religieuses de l'Angleterre. Il n'en fut pas ainsi du règne d'Elisabeth ; sachant que les catholiques, ne reconnaissant pas le mariage de son père avec Anne Boleyn, ne pouvaient admettre la légitimité de sa naissance et de sa succession, elle opprima le catholiscisme de tout son pouvoir, et se donna elle-même pour le premier ministre de l'Église anglicane. Les évoques catholiques furent tous destitués à l'exception d'un seul; sommés de prêter le serment de suprématie, ceux qui refusèrent furent emprisonnés ou exécutés. En un mot, Elisabeth, avec une fureur sanguinaire fit tous ses efforts pour extirper le catholicisme de l'Angleterre, et ne recula ni devant la ruse ni devant la cruauté pour affermir le protestantisme dans les îles britanniques. En Ecosse, la réforme amena les scènes de pillage et de dévastation qui avaient bouleversé l'Allemagne. En Irlande, elle fournit à l'Église de nombreux martyrs ; elle couvrit le pays de ruines, produisit des infamies et des iniquités inconnues depuis Sylla, enfanta la misère qui désole encore ce malheureux pays, mais elle fit peu de renégats, surtout parmi le peuple. L'historien protestant Léo, dit que dans l'Irlande seule un million et demi de catholiques répandirent leur sang pour la foi.
Pendant la grande lutte de François Ier et de Charles V, le calvinisme s'introduisit en France, mais la masse du peuple, peu disposée à déserter
sa vieille croyance, repoussa vigoureusement les atteintes qu'on essaya de lui porter, et le protestantisme se brisa contre son énergie. Sous Henri II, prince énervé , et sous ses successeurs jusqu'à Henri de Navarre, le protestantisme, devenu levier politique, joua un très-grand rôle dans les guerres civiles en France, mais, chose peu patriotique, c'est qu'il se faisait soutenir par l'Angleterre et l'Allemagne. En Navarre, le prince Antoine et sa femme Jeanne , étant passés au protestantisme, abolirent le catholicisme dans leur province, et firent ou laissèrent commettre dans ce but des horreurs qui sont aujourd'hui par trop oubliées ou dissimulées ; c'est ainsi qu'en un seul jour trois mille catholiques avec enfants, femmes et vieillards furent massacrés par les huguenots. Des gentilshommes catholiques furent assassinés chez' eux pendant leurs repas ; les prêtres et les moines surtout étaient égorgés ou noyés avec une fureur diabolique; cinquante cathédrales, trois cents églises dans le Béarnais, et cent cinquante autres en divers diocèses furent détruites par les huguenots.
Mais passons rapidement sur ces faits, et sur tous ceux dont les écrivains anti-catholiques ne parlent pas, et disons un mot sur la St-Barthélemy, quoique aujourd'hui l'on ait réduit cet événement à ses véritables proportions, et reconnu que la religion n'y était pour rien. En effet, aucun cardinal, aucun évoque, aucun prêtre ne trempa dans le com-
plot, et partout où leur voix fut écoutée, il n'y eut pas de violences commises. La cause première de ce massacre était une vengeance politique de Catherine de Médicis, envers des individus qui s'étaient alliés à l'étranger contre leur pays et leur propre souverain, et voulaient livrer à l'ennemi des villes et des forteresses. Le docteur allemand Holzwarth dit à ce sujet : « Depuis longtemps on exploite cette œuvre de sang avec je ne sais quelle volupté farouche, pour flétrir la royauté et montrer dans l'Eglise le premier moteur de meurtres impitoyables. Est-ce bien là de l'histoire? A la St-Barthélemy de 1572, ne doit-on pas opposer les massacres de 1561, de 1564, la michelade et les tueries de 1567 qui, de la part des protestants, ont précédé la sinistre nuit? On l'oublie trop souvent, non pour justifier, mais pour expliquer comment on a pu être entraîné à ses cruautés. La politique, du reste, a guidé, non la religion. Catherine a voulu, après la tentative d'assassinat sur Coligny, achever de le perdre, et la passion a dépassé les ordres donnés de se débarrasser des principaux huguenots. »
Le nombre des victimes dans toute la France s'est élevé à quatre mille environ, y compris les victimes des vengeances particulières qui furent égorgées sous prétexte d'appartenir aux doctrines nouvelles. Ce chiffre, on le voit, est bien inférieur à celui des catholiques précédemment égorgés par
les huguenots. Tous ces faits sanglants sont odieux, il est vrai, mais ce qui n'est guère beau, c'est de falsifier l'histoire en taisant les faits et gestes de ceux que nous voulons exalter, et de ne parler que des méfaits que nous voulons condamner; hélas ! l'impartialité qui résulte des connaissances historiques étendues, n'est pas une vertu de notre époque, époque de passions aveugles, d'égoïsme et d'études superficielles.
En 1598, redit de Nantes donna la sanction officielle à la liberté religieuse des protestants en France, et Richelieu, après avoir supprimé, par la prise de la Rochelle et autres places fortes, cet Etat dans l'État que formaient alors les protestants, leur laissa cependant, en 1628, la garantie formelle de leur culte; mais, vers la fin du règne de Louis XIV, l'édit de Nantes fut révoqué et beaucoup de protestants émigrèrent à l'étranger pour jouir plus librement de leur liberté religieuse.