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CHAPITRE XI

Le Jansénisme. — Déclaration de 1682. — Les gallicans. — Origine du Joséphisme. — Situation politico-religieuse de l'Europe vers la fin du xvin0 siècle. — Asservissement de l'Église par les pouvoirs politiques. — L'Eglise et les princes avant la révolution française. — Assemblée constituante de 1789. — Nouvelle constitution ecclésiastique. — Napoléon Ior. — Persécutions en Espagne. — Emancipation de catholiques en Angleterre. — Mariages mixtes en Prusse. — L'Eglise en Russie.

Le Christ a dit : « Je suis la lumière du monde... Je suis venu éclairer le monde, afin que tout homme qui croit en moi ne reste pas dans les ténèbres... Celui qui marche dans les ténèbres ne sait pas où il va. » Ces paroles indiquent clairement qu'en dehors de cette divine lumière tout est erreur et superstition dans les doctrines, désordre et corrup

tion dans les mœurs. En effet, si les sectaires ont eu des victimes de leurs croyances, ils n'ont jamais produit des saints. Ils ont voulu jouer au couvent, singer le prêtre, le missionnaire, la fille de charité, et n'ont guère réussi qu'à produire le ridicule ou le scandale. La vertu chrétienne n'étant chez eux que de la probité naturelle, comme leurs croyances ne sont que des opinions, en perdant toute certitude dogmatique, ils ont perdu cet héroïsme surnaturel qui pousse la vertu jusqu'à la sainteté, c'est-à-dire jusqu'au sublime.

Il en est de môme des philosophes rationalistes que le protestantisme a fait éclore et qui n'ont cessé de produire jusqu'à nos jours des œuvres malsaines. On les a vus souvent sacrifier le bonheur des autres à leurs intérêts, à leur vanité, à leur égoïsme, mais on ne les a jamais vus se dévouer eux-mêmes au bonheur, aux intérêts des autres ; on a vu la société ruinée, corrompue par la philosophie, mais on n'a jamais vu la philosophie réformer, améliorer la société. La raison de ce phénomène historique se trouve dans les paroles du Christ que nous venons de citer. La morale rationaliste et celle de toutes les sectes religieuses, ('■tant en dehors de la lumière du Christ, des inspirations de Dieu, sont très-puissantes pour exciter les passions, encourager les désordres, mais n'ont aucune force pour contenir le mal, pour accomplir aucune opération sainte et parfaite.

Il y a plus, les rationalistes et leurs émules des seetes dissidentes, incapables de croire, et par conséquent incapables d'aimer, ne comprennent pas même le langage des enfants de Dieu, ni les sentiments de l'àme chrétienne préférant les douloureuses épreuves de la vie, qu'elle supporte avec résignation par amour pour Jésus crucifié, à tout ce que le monde peut lui offrir de plus séduisant et de plus agréable. Le dogme catholique, par son immutabilité, son autorité, sa certitude divine, inspirant une foi sans bornes, inspire également des vertus sans réserve. Il n'est donc pas étonnant de voir, pour ne parler que de la France, que ses quarante mille prêtres et ses trois cent mille vierges vouées à la vie parfaite, au soulagement de toutes les misères humaines et consacrées à la chasteté volontaire pratiquent si scrupuleusement leurs devoirs, que lorsque l'un d'eux les oublie, la presse rationaliste se hâte de l'annoncer comme elle annoncerait une précieuse découverte.

Le rationalisme religieux et philosophique, malgré ses absurdités, ses doctrines dissolvantes et leurs conséquences funestes pour les individus et les sociétés, n'en a pas moins poursuivi sa marche progressive jusqu'à la révolution française, qui fut son œuvre et son triomphe. Grâce à lui, la puissance des papes sur les actes des souverains diminua singulièrement; on contestait sans cesse leur juridiction sur l'Eglise pour la revendiquer en faveur " 29

des princes et des évoques. L'histoire tout entière de la papauté fut jugée sous un point de vue antihistorique, et l'époque où l'on vivait fut prise pour le critérium de tous les âges ; comme si la société humaine pouvait toujours être gouvernée de la même manière. Nulle part les choses ne furent poussées aussi loin qu'en France. Après l'abjuration de Henri IV on alla plus loin encore; on rechercha quelle était l'étendue de la puissance des papes, et sous le nom de libertés gallicanes, on proclama quatre articles qui déclarent : 1° qu'en matière civile et hors de l'État ecclésiastique, le pape ne possède aucun droit direct ou indirect et ne peut conséquemment délier les sujets du serment de fidélité ; 2° que l'excommunication lancée contre un roi n'affecte en rien l'obéissance que lui doivent ses sujets; 3° que les légats du pape ne peuvent être acceptés qu'avec l'agrément de l'autorité civile, et 4° que toute bulle serait soumise au placet royal. Cette question des libertés gallicanes, qui devait revenir sur le tapis sous ^ouis XIV, troubla cependant beaucoup moins l'Église de France que la question du jansénisme , dont nous avons fait l'historique dans notre Histoire du Jansénisme, et sur laquelle nous allons glisser rapidement.

La querelle des thomistes et des scotistos sur la grâce et le libre arbitre fut soulevée de nouveau par Michel Baïus, professeur à Louvain, qui exagérait tellement les conséquences de la chute

d'Adam, que l'homme, selon lui, ne pouvait plus opérer aucun bien naturel, et que toutes ses œuvres, jusqu'aux efforts qu'il faisait pour se corriger, étaient des péchés. La Sorbone censura les propositions de Baïus sur ce sujet, et Pie IV en condamna soixante-dix-neuf, en 1667. A cette doctrine, les jésuites Hess et Jean Hamel opposèrent un système qui exaltait le libre arbitre outre mesure. La discussion s'échauffa et se généralisa au point que Paul V fit prier les dominicains thomistes et les jésuites scotistes de cesser cette querelle et de vivre en paix. Un calme relatif était donc rentré dans les écoles, lorsque Jansénius, disciple de Baïus, publia en 1640 son Augustin, dans lequel il enseignait la prédestination, sans le moindre déguisement. Innocent X condamna cinq propositions contenues dans le livre de Jansénius et qui résumaient sa doctrine.

Les jansénistes reconnaissaient que ces cinq propositions étaient fausses, mais ils niaient que Jansénius les eût enseignées ; et de là de nouvelles discussions qui devinrent très-passionnées. Les principaux chefs du jansénisme en France furent Saint-Cyran, Antoine Arnauld, Nicole et Pascal. Ce dernier, dont les Pensées sur la religion attestent un vrai génie, écrivit contre les jésuites un livre intitulé Lettres provinciales, qui eut un trèsgrand succès ; seulement, il faut remarquer qu'il met sur le compte des jésuites les assertions de

quelques-uns, et que les passages de leurs écrits qu'il explique sont souvent détachés de leur contexte. Des femmes illustres attachées au couvent de Port-Royal, près de Paris, furent surtout les principaux soutiens du jansénisme. L'épiscopat français, convaincu que les cinq propositions condamnées étaient réellement dans les écrits de Jansénius, finit par souscrire à la bulle papale de censure, et le Port-Royal fut détruit.

Néanmoins, la querelle, pendant quelque temps apaisée, se ranima dès le début du xvm* siècle, après la publication des méditations de l'oratorien Pasquier Quesnel, sur les saintes Écritures; ouvrage d'une haute piété, d'une véritable onction, qui remue puissamment les esprits, mais dans lequel se retrouvaient les erreurs jansénistes touchant la grâce et le libre arbitre. Le P. Le Tellier, confesseur de Louis XIV, envoya à Rome cent trois propositions tirées de ce livre, et qui, à l'exception de deux, furent censurées par la bulle Unigenitus. Cette bulle suscita une très-grande tempête en Franco, tempête qui ne se calma qu'en 1718, après l'adhésion du cardinal de Noailles, archevêque de Paris.

Ces troubles passagers n'avaient pourtant pas une grande portée. Les controverses politico-religieuses dont l'origine est due à la suppression des franchises des ambassadeurs à Rome, et qui se terminèrent par la convocation du clergé en 1682, firent

également plus de bruit que du mal à l'Eglise de France. Cette convocation eut lieu à propos du droit de régale auquel Louis XIV tenait beaucoup ; oar, pendant la vacance d'un évêché, il revendiquait le droit de nommer à tous les bénéfices simples et de percevoir les revenus de cet évêché. Deux évoques seulement lui résistèrent. A leur mort, il convoqua cette assemblée de 1682, dans laquelle trente-quatre archevêques et évêques renouvelèrent contre le pape, de la manière suivante, les quatre articles des libertés gallicanes. Par le premier, il est dit que le pape ne peut exercer de pouvoir temporel sur les rois, et que le pouvoir ecclésiastique n'a aucun pouvoir direct ni indirect sur l'État ; dans le second, il est déclaré que le pape est subordonné à Tépiscopat réuni en concile ; dans le troisième, que le pape n'a point de puissance législative, et qu'il n'est que le pouvoir exécutif de l'Église ; enfin, dans le dernier, il est dit : quoique le pape ait la principale part dans les questions de foi, cependant son jugement n'est pas irréformable, à moins que le consentement de l'Eglise n'intervienne.

Innocent XI répondit à cette manifestation du despotisme de Louis XIV, en refusant simplement les bulles aux prêtres proposés pour des évêchés, et qui avaient participé à cette assemblée. Alexandre VIII alla plus loin, il annula les quatre articles en 1691. L'irritation du roi passée, il renoua ses relations avec Rome, dispensa la défense de ces

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quatre articles dans les chaires nationales, et les évoques nommés par lui exprimèrent au pape leur regret de ce qui s'était passé.

Tels sont les grands traits de l'histoire du gallicanisme qui tua la science ecclésiastique parmi ses adeptes. Ce schisme poltron n'osa pas tirer les conséquences de ses principes ; il fut une révolte contre le Saint-Biégo et la théologie du césarisme qui rend ses adeptes serviles devant les princes et despotes devant les inférieurs. Le servilisme des gallicans, vis-à-vis des princes, a été poussé jusqu'à ses dernières limites, et pour en atténuer l'ignominie, il composa des histoires ecclésiastiques qui dénaturent les faits, accumulent les mensonges dans le but de démontrer que les papes les plus saints ont, par ambition, empiété sur les droits des princes et des évoques. Après les histoires ecclésiastiques sont venues les théologies, pauvres de science et de vérité, qui, depuis deux siècles, infiltrent dans nos séminaristes le poison d'une doctrine insuffisante et dangereuse, nie ou amoindrit les prérogatives divines du Saint-Père, exalte et soutient les prétentions abusives des princes. C'est dans ces théologies que l'on apprend que les décrets du Saint-Siège ne sont exécutoires que sous le bon plaisir du souverain et l'assentiment des évoques, de sorte que ce n'est plus Pierre qui est le chef de l'Eglise, mais le souverain ; ce n'est plus Pierre qui doit paître les brebis, confirmer ses

frères dans la foi, mais ce sont les brebis qui doivent diriger le pasteur, et des laïques couronnés, connaissant parfois à peine leur catéchisme, qui sont les juges des décrets de l'Église !

L'épiscopat gallican a toujours eu l'air de se venger de son servilisme envers les princes sur ses inférieurs, qu'il traite avec une hauteur, un despotisme aussi peu évangéliques qu'intolérables, et qui font du bas clergé une sorte de prolétariat ecclésiastique qui rappelle la caste des parias. Pour que le bas clergé ne puisse discuter l'omnipotence de l'épiscopat gallican, on a substitué le droit coutumier au droit canon, dont l'étude est à peu près inconnue au clergé français. Aussi, la science théologique, autrefois si belle en France, est aujourd'hui inférieure à celle de tous les autres pays catholiques de l'Europe, et nos chaires paroissiales retentissent sans cesse d'une doctrine sans élévation, sans profondeur, sans onction, qui n'éclaire et ne touche personne.

En outre, le gallicanisme a produit l'abaissement du zèle et de l'esprit religieux dans le haut et bas clergé; les vocations sont moins sincères et l'abnégation moins universelle. Le manque d'une instruction vraiment sacerdotale et convaincue est déplorablement généralisé; l'ignorance de l'esprit apostolique a produit l'ignorance évangélique des masses, et si les peuples aujourd'hui ne croient plus à rien, c'est qu'ils ne sont instruits à peu près sur rien.

Aussi, le mal étant complètement libre de se produire, il se développe à son aise avec une effrayante rapidité. Le gallicanisme a produit pareillement les solliciteurs et renouvelé les sim.onia.ques qui demandent au ministère des évêchés et paient parfois les ministres pour leur en donner. De tels scandales n'auraient pas lieu si Ton rétablissait l'élection épiscopale et si les évoques étaient élus par les curés et les chapitres dioc ésains. De la sorte, on ne verrait plus autant de soutanes encombrer les antichambres ministérielles pour solliciter d'un laïque une dignité ecclésiastique.

En Allemagne, la paix de Westphalie, signée on 1648, après tant de guerres, fut suivie d'une sorte d'engourdissement qui dura plus d'un siècle. Pendant ce long calme, on fit des efforts sérieux pour arriver à l'unité religieuse. Schœnbcrn, Leibnitz, Molanus, Bossuet et Pélissier furent les principaux moteurs de ces tentatives, et surtout Leibnitz, dont les sentiments catholiques sont attestés par ses écrits, entre autres par sa Théologie chrétienne, laissée en manuscrit, et publiée dernièrement à Paris. Les princes souverains Ernest de Hesse, le duc Frédéric de Braunschweig, Frédéric-Auguste, électeur de Saxe ; Alexandre de Wurtemberg et quelques autres, rentrèrent dans le sein de lÉglise catholique. Néanmoins, la majorité des princes et des peuples allemands restèrent dans une

profonde somnolence au point de vue de leurs intérêts religieux.

En Autriche, l'impératrice Marie-Thérèse donna une impulsion vigoureuse à l'étude solide et vivante de la théologie. De cette époque date la méthode actuelle d'enseigner cette science avec toutes les disciplines qui s'y rattachent. Au milieu de ces réformes, qui ne tardèrent pas à se répandre partout, un grand mouvement se préparait contre la constitution et l'administration de l'Église, et allait bientôt envahir toutes les sphères religieuses. Le promoteur de ce mouvement fut M. de Hontheim, qui s'était familiarisé avec tous les principes du gallicanisme. Nicolas Hontheim, dominé par cette idée qu'il existe pour le pape et les évoques une catégorie d'attributions nettement déterminées et qui s'adaptent à toutes les civilisations, voulait que l'Église fut régie à toutes les époques comme elle l'avait été jusqu'au ve siècle. En outre, il ne donnait aucune borne à la puissance épiscopale, et, en accordant à chaque évoque ce qu'il refusait au pape, les privilèges d'un monarque absolu, non-seulement il se mettait en opposition avec son propre système, mais il faisait de chaque diocèse une Église distincte qui la détachait de l'Eglise universelle.

Ces singuliers principes, dont nous n'indiquons, en substance, qu'un des plus graves, furent défendus avec enthousiasme par l'empereur Joseph II, qui avait succédé, en 1780, à sa mère Marie-Thérèse. Il

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décida que dorénavant toutes les affaires ecclésiastiques seraient vidées en Autriche, défendit les recours à Rome, invita les évoques à user d'un pouvoir illimité en matière de dispenses et rompit les liens des religieux avec leurs provinciaux et leurs généraux vivant à l'étranger. Il fit plus, il supprima les ordres contemplatifs, les dominicains et les franciscains des deux sexes; trois cent onze couvents furent abolis par ses ordres. Il porta sa manie de réformes jusque sur le culte et la liturgie; il y opéra quantité de changements étranges, et tout à fait anticatholiques. Pie VI entreprit le voyage deVienne, en 1782, pour ramener l'empereur à des idées plus saines, mais il n'y parvint pas; loin de là, Joseph II n'en poursuivit que plus violemment ses réformes afin de braver le pape et l'Église. Sans délibération, sans entente avec aucune autorité religieuse, Joseph II disposait de tout, changeait, tranchait, enchaînait la liberté de l'Église avec un arbitraire odieux et ridicule. Dans les Pays-Bas, la réprobation de la conduite de l'empereur prit les proportions d'une révolte, et les Belges finirent par lui refuser obéissance et chasser, en 1789, les Autrichiens de chez eux. Ce fut le commencement des malheurs qui ne tardèrent pas à fondre sur tout l'empire autrichien.

Les gouvernements efféminés, incrédules, incapables ou corrompus qui présidaient aux destinées de l'Europe dans le xvmc siècle, avaient sucé peu à

pou l'esprit d'indépendance et de révolte contre l'Église et cherchèrent à l'asservir de toute leur puissance. Cet esprit, si bruyamment manifesté au xvi* siècle en Allemagne, et qui avait inondé de sang tant de pays catholiques, s'était développé, d'abord dans les cours des maisons souveraines, parce qu'elles y trouvaient un double avantage : celui de pouvoir mettre la main sur les propriétés et les bénéfices ecclésiastiques, et celui de pouvoir se livrer à tous leurs vices, à la fougue de toutes leurs passions, sans craindre le contrôle et les admonestations du Saint-Siège. Des cours, cet esprit passa dans les classes qui avaient de près ou de loin des raisons d'intérêt à plaire aux souverains ou à leurs ministres, telles que la noblesse, la finance, la magistrature, les hommes de lettres, etc.; puis il envahit la haute bourgeoisie et les classes inférieures. Les principes d'indépendance dogmatique propagés par Luther pénétrèrent dans la politique, la hiérarchie, la science, la philosophie, la littérature, la discipline, en un mot, dans le monde intellectuel et moral, et devait naturellement engendrer une révolution sociale.

Le protestantisme était une rupture violente avec l'Eglise, et son œuvre, à la fois sanglante et désorganisatrice, devait se poursuivre avec plus ou moins de force parmi les peuples attachés à-l'Église uniquement par des liens extérieurs. Une fois que la hiérarchie ecclésiastique fut abolie dans les pays

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