CHAPITRE XII
Le régime parlementaire en France. — Les révolutionnaires cosmopolites. — Pie IX. — Les Piémontais. — Napoléon III et la révolution. — Origine de la guerre d'Italie. — Concile du Vatican. — Infaillibilité papale. — Le pouvoir temporel. — Malheur à qui touche au représentant du Christ. — Terribles enseignements de l'histoire contemporaine. — Le siècle des sophistes est le siècle des barbares. — L'Espagne en 1808 et la France en 1870. — Les quatre caractères de l'Église représentés dans les quatre monarchies de Daniel. — Les ennemis de l'Église n'ont servi qu'à glorifier l'Église. — L'Eglise bienfaitrice du monde.
La révolution de 1848 ne troubla point l'Église qui jouissait alors dans toute l'Europe, excepté en Russie, d'une liberté d'action relativement suffisante; mais l'esprit révolutionnaire se développait
d'une manière prodigieuse sur le continent européen, à l'ombre du régime constitutionnel et parlementaire qui, des îles Britanniques, s'étendit à peu près sur toute l'Europe. En France surtout, les fruits produits par ce régime ne pouvaient être les mômes qu'en Angleterre, puisque le terrain n'était pas identique. Les peuples ne subissent jamais brusquement les transformations que veulent leur imposer les utopistes ou les législateurs, car la même livrée politique ne convient pas à toutes les tailles. La lenteur dans les transformations sociales est une condition normale du progrès acquis, réel, bienfaisant. Sans elle nous avons des convulsions, des révolutions, des cataclysmes, mais nous n'avons pas de progrès. Le despotisme sanglant de la Convention n'a-t-il pas conduit au despotisme militaire du premier empire? et les journées de Juin n'ontelles pas amené le vote en faveur du second empire? N'ayant ni les mœurs ni le tempérament des Anglais, ni leur respect pour la loi, ni leur patriotisme, le régime parlementaire conduisit les Français au régime des luttes individuelles, des ambitions insatiables, des égoïsmes monstrueux et des tracasseries mesquines qui devaient faire oublier et sacrifier la patrie aux intérêts privés de quelques individus. Entre le radotisme des vieux et la sotte vanité des jeunes, il n'y avait pas de place pour les hommes actifs, intelligents, honnêtes qui savent, peuvent et veulent faire le bien. Le gérontisme
dominait et domine encore dans les conseils des ministres, les parlements et la vie publique. La France, devenue un pays de fonctionnaires, de factionnaires et d'actionnaires, se meurt sous les coups que lui inflige la politique.
La France abaissée, sous la monarchie de Juillet, au rang de puissance de second ordre, par le régime parlementaire qui fonctionne toujours mal# chez nous, parvint, en 1859, sous le régime autoritaire, à un degré de prospérité matérielle et d'influence que nous ne retrouvons qu'en remontant au règne de Louis XIV, avant la guerre de Hollande. En 1859, il manquait à la France, non pas à son bien-être, mais à sa vanité, il manquait cette chose par laquelle Dieu récompense ou punit les peuples : la liberté, disons mieux, il manquait la liberté de tout faire, c'est-à-dire la licence de tout insulter, de tout renverser. Cette liberté n'existe pas même parmi les peuples les plus libres et les plus civilisés ; occupés à développer leur bien-être social, à tenir très-haut l'honneur national, ils n'ont ni la bassesse, ni le temps, ni le goût de traîner dans la fange leur pays, leur gouvernement et leurs institutions nationales. En France on aime ce genre de liberté !
Depuis Louis XI, les souverains français ont toujours guerroyé avec le peuple contre l'aristocratie féodale qui opprimait le peuple par son ambition, son arrogance et ses mœurs. Depuis 89, l'aristocratie h 31
féodale a cédé la place à l'aristocratie plébéienne ; la toque de l'avocat et la plume du journaliste ont remplacé le parchemin et l'épée delà noblesse, mais la tyrannie n'a fait qu'empirer ; la lutte est déplacée, mais elle continue; le peuple est adulé, mais opprimé ; il souffre toujours. Cette aristocratie plébéienne et révolutionnaire, dont les convoitises ne sont jamais satisfaites, dirigea depuis 1848 tous ses efforts contre le Saint-Siège et l'ut puissamment aidée • dans son œuvre par l'ambitieuse maison de Savoie qui voulait régner sur toute l'Italie.
Pie IX fut élevé sur le siège de St Pierre le 16 juin 1846, à l'âge de 54 ans. Les ovations les plus bruyantes saluèrent l'avènement du nouveau pape, pontife libéral et très-italien, qui voyait avecchagrin la conduite arbitraire des Autrichiens en Italie, et ne vit peut-être pas avec peine la levée de boucliers de Charles-Albert contre l'Autriche. Battu à Novare, Charles-Albert dut céder le trône à son fils Victor-Emmanuel, et s'en alla mourir en Portugal. A son avènement, Pie IX avait public une amnistie en faveur des exilés et des condamnés politiques; il introduisit de nombreuses réformes dans l'administration des Etats de l'Eglise, et admit les laïques aux plus hautes fonctions du gouvernement. Au mois d'avril 1848, il donna même une constitution; mais ce n'était pas des réformes ni des constitutions que demandaient les révolutionnaires, ils voulaient le pouvoir. Au mois de no-
vcmbre, ils assassinèrent M. Rossi, ministre de Pie IX, un laïque, et le prélat Palma. Le pape dut alors fuir à Gaëte devant l'insurrection des républicains cosmopolites qui proclamèrent la république à Rome, vidèrent les caisses publiques et criblèrent l'État ecclésiastique de dettes. En 1849, une armée française s'empara de Rome, et Pie IX rentra l'année suivante, au mois d'avril, dans la ville éternelle, après avoir fait une douloureuse école sur la reconnaissance des libéraux et la lâche imbécilité des peuples.
Le Piémont, cependant, ne perdait pas de vue sa proie; il avait l'ambition de ces malheureux qui, passant devant une maison de change, désirent l'or et les billets de banque dont ils ne sont séparés que par une grille et des sergents de ville. Briser la grille, assommer les sergents de ville, ne sont pas toujours choses faciles. Désirant s'agrandir aux dépens des nationalités italiennes et de l'Autriche le Piémont ne pouvait satisfaire cette ambition, sans le concours de la France et des révolutionnaires. Alors il s'attacha la presse radicale étrangère et nationale, par des subventions et des croix, tendit la main à Mazzini et envoya quelques soldats en Crimée pour avoir le droit d'être représenté au prochain congrès. La guerre de Crimée rendait ce congrès nécessaire. En envoyant des soldats aux alliés, le Piémont comptait sur sa part du gâteau, et pour la rendre plus opportune, il commença
l'agitation contre le souverain pontife, et souleva la question romaine.
Au congrès de Paris, M. de Cavour, premier ministre de Victor-Emmanuel, réclama l'expulsion des Autrichiens de l'Italie et la suppression des États de l'Église. Le congrès n'ayant fait que prendre date des demandes de M. de Cavour, les révolutionnaires désappointés inventèrent les bombes Orsini. Après l'attentat d'Orsini, en 1858, la presse radicale, soudoyée par M. de Cavour, proclama la solidarité des peuples, c'est-à-dire de l'intervention étrangère; mais comme la révolution est en politique ce que le protestantisme est en religion, un principe qui ne repose que sur des intérêts individuels provisoires, et les passions mauvaises, ce principe, exalté dans la question romaine et la question polonaise, fut ensuite repoussé dans la question mexicaine, celle de l'extrême Orient, et plus tard, en 1867, dans cette même question romaine.
Napoléon III, qui ne voyait pas où le conduisait sa coupable condescendance pour le Piémont, et que l'esprit du césarisme, développé par ses courtisans, rendait peu favorable au Saint-Siège, déclara la guerre à l'Autriche en 1859. C'était une étrange politique que cette politique impériale et révolutionnaire qui consistait tantôt à se battre pour sauver des mains de la Russie le patrimoine de Mahomet, et tantôt à se battre pour détruire le patrimoine de St Pierre, et le donner à une nation
jalouse, et môme ennemie de la France! Le sang français fut versé à torrents et l'or français répandu à profusion pour agrandir le Piémont et renverser l'œuvre de Charlemagne. La politique piémontaise étant la politique radicale formulée par cet axiome vulgaire : « L'appétit vient en mangeant, » surtout quand on n'a rien à perdre, M. de Cavour voulut s'annexer toute l'Italie. Des Judas italiens furent vite trouvés pour vendre les Deux- Siciles. Naples, vendu, se donna sans tirer un coup de fusil. Les révolutionnaires voyant le chemin aplani par les quatre millions de fonds secrets, dont disposait le ministre italien, devinrent très-forts; cependant il fut nécessaire d'envoyer le général Cialdini,avec des troupes, pour seconder les Garibaldiens.
Lorsqu'on vit Napoléon III rester impassible en présence de ces honteuses spoliations, qu'il pouvait empêcher, et dont il était le complice bénévole, une réaction générale en faveur de Pie IX s'opéra dans toute la chrétienté, surtout après la bataille de Castelfidardo, où la petite armée du pape, commandée par Lamoricière, fut écrasée par les troupes piémon taises. L'Angleterre, alors, s'empressa d'acclamer la politique de non-intervention ; la Prusse s'en réjouit, car elle favorisait ses projets ultérieurs ; l'Autriche la subit avec résignation, et la Russie battait des mains, car c'était rayer la Pologne du rang des nationalités, comme le Piémont rayait
les nationalités des Deux-Siciles, de la Toscane, de Parme, de Modènc, des Légations, des Marches, de l'Ombrie, c'est-à-dire de toute la péninsule italienne. Libre désormais de ses actes, le Piémont déchira les préliminaires de Villafranca, le traité de Zurich, et prit Gaëte, en attendant de prendre Rome.
Par son concours actif ou passif dans tous ces faits odieux contre le Saint-Siège, le gouvernement français perdit son prestige et détruisit sa force. De tous côtés s'élevèrent des voix prophétiques annonçant à l'empereur, sans lequel ces forfaits ne se seraient point accomplis, rapproche du châtiment. Sous la pression de l'opinion publique, Napoléon III fit, d'abord en 1862, arrêter les progrès de Garibaldi qui marchait sur Rome ; mais, plus tard, cédant aux conseils perfides de son triste entourage, il fit avec le Piémont la convention de 1867, consécration réelle des faits accomplis. Depuis la guerre néfaste et stupide de 1859, la politique aveugle du gouvernement français conduisit l'empereur de chute en chute à sa perte. Napoléon III vit échouer le congrès des souverains, qu'il avait convoqué, le Danemark écrasé par la Prusse, la Pologne noyée dans son sang, r Amérique du Nord étouffer le Sud, les Yankees l'obliger à quitter le Mexique, M. de Bismark l'empêcher d'acquérir le Luxembourg, battre l'Autriche , s'annexer trois Ktats allemands, les villes libres, et préparer la résurrection de l'empire d'Allemagne au profit de
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la Prusse, L'Italie déchirer la convention de septembre, il vit enfin son trône tomber dans le désastre de Sedan, et les Piémontais profiter de nos malheurs pour s'emparer de Rome, et reléguer le pape au Vatican. Telles furent les conséquences de la politique anti-religieuse autant qu'anti-nationale du gouvernement impérial, politique inaugurée par la guerre de 1859.
Sous le pontificat de Pie IX, on vit à Rome les plus grandes réunions d'évoqués que l'histoire ait jamais enregistrées. La première eut lieu pour la promulgation du dogme de l'Immaculée Conception, où plus de deux cents évoques confirmèrent cette ancienne doctrine de l'Eglise ; et la dernière, pour le concile du Vatican, où fut proclamé le dogme de l'infaillibilité papale, enseignée depuis des siècles dans la plupart des séminaires. La guerre de 1870-1871 suspendit les séances de ce concile, appelé, dans des temps plus calmes et plus libres, à rendre des services immenses au monde catholique.
La nécessité de ce concile était évidente, non seulement pour toute personne familiarisée avec les questions ecclésiastiques, mais encore pour tout esprit élevé, habitué à juger les événements de très-haut. Deux grandes questions occupaient alors plus que jamais les partisans et les adversaires de la papauté : la question du pouvoir temporel et celle de l'infaillibilité papale. Les spoliations dont le
Saint-Siège venait d'être victime ; l'indifférence ou l'hostilité que les pouvoirs politiques montraient à l'égard du pape; le déchaînement furieux du rationalisme et de la révolution sociale contre le christianisme et surtout contre son chef, la prévision de grands malheurs prochains que toutes les hautes intelligences voyaient venir ; le désir de Pie IX de réformer la discipline ecclésiastique dans certaines contrées ; enfin, l'impulsion providentielle, qui ne fait jamais défaut à son Eglise, inspirèrent la nécessité d'un concile œcuménique pour discuter les' réformes disciplinaires, accentuer les dogmes attaqués et résoudre les questions faites au Saint-Siège par le mouvement politique et religieux de l'époque.
Jamais on n'avait vu l'épiscopat se serrer avec autant d'empressement autour du Saint-Siège, et lui prodiguer les marques d'amour et de respect d'une manière aussi générale. Tous les évoques de l'univers catholique sentaient qu'ils devaient plus que jamais s'unir avec le souverain Pontife dans un sentiment commun de zèle et de charité pour lutter contre cette union parallèle de toutes les forces humaines qui se déchaînaient contre la chaire de Pierre. Dans ce concile, on revit tous les incidents qui se voient toujours dans ces grandes assemblées. Comme une discussion n'est possible que lorsqu'il y a une opposition, l'opposition ne manqua pas ; comme on ne peut construire solidement un édi-
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fice que sur un terrain solide, qui résiste, la résistance ne fit pas défaut ; comme c'est du choc que jaillit la lumière, des chocs eurent lieu.
La presque unanimité des six ou sept cents Pères du concile commencèrent par accentuer les dogmes attaqués; puis, le 18 juillet 1870, ils proclamèrent le dogme de l'infaillibilité papale, lorsque le pape parle e.v cathedra, c'est-à-dire comme chef de l'Eglise, selon cette parole du Christ : « Celui qui vous écoute, m'écoute; et celui qui vous méprise, me méprise. » L'opportunité de cette proclamation n'a plus besoin d'être démontrée, maintenant qu'on sait que la déclaration de la guerre entre la France et la Prusse eut lieu le 19 juillet, et que les suites de cette guerre devaient enlever au pape l'indépendance que lui donnait le pouvoir temporel. Relégué au Vatican, comme dans une prison, d'où il peut être chassé d'un moment à l'autre, le chef de l'Église peut désormais gouverner d'une main sûre la barque de Pierre, dans n'importe quelle situation il se trouvera, et l'univers catholique aura toujours devant lui cette parole dirigeante dont l'infaillible vérité ne sera plus contestée par personne, et qui luira dans cette nuit sombre de troubles et de révolutions comme un phare dont la lumière ne saurait s'éteindre.
Cette proclamation a tué le gallicanisme; aujourd'hui, il n'y a plus dans le monde chrétien ni gallican, ni ultramontain, il n'y a plus que des catho-
liqu'es ou des hérétiques. Le pape étant la clé de voûte de la société chrétienne, car sans lui il ne saurait y avoir de religion stable, et sans religion, pas de dignité, do liberté, de sécurité, de propriété, l'infaillibilité doctrinale est nécessaire; sans elle, le fait remplace le droit; l'infaillibilité usurpée se substitue à l'infaillibilité légitime, les Césars deviennent papes, le servilisme absorbe tout, corrompt tout, et quand on n'a pas des Néron ou des Vîtellius au pouvoir, on a des Sylla et des tribuns de bas étage. Sans pape, pas d'Eglise, et, sans Église, les devoirs des souverains envers les peuples et des peuples envers les souverains sont inconnus ou méconnus ; personne ne peut plus en tracer les limites avec certitude; personne n'a plus assez d'autorité morale pour arrêter le coupable qui veut les franchir ; personne n'a le pouvoir de lui dire : « Non licet, cela nest pas permis. » Sans pape, plus de droit que celui de la force brutale, car lo droit, comme la vérité, a son origine et sa régie en Dieu ; le droit, c'est la vérité appliquée à la propriété, méconnaître ce droit éternel, c'est le remplacer par le droit nouveau, car il en faut toujours un, et le droit nouveau se formule par cet axiome trivial : Ote-toi de là que je m'y mette. Sans pape, le monde redevient fatalement ce qu'il était avant le pape, l'esclave de la îorce et l'esclave du vice; car l'homme doit se prosterner devant le vrai Dieu ou devant les faux dieux. Sans pape, enfin, le
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monde retourne au culte du MOI, de la matière, du métal, de la chair, du ventre, des vices, à l'apothéose des Césars, c'est-à-dire des empereurs, rois, présidents ou peuple, le nom importe peu.
Comme le disait récemment un journal allemand démocratique et protestant : « Si le pape n'est pas infaillible, le concile général qui Ta nommé tel ne saurait être infaillible non plus. Or, s'il n'y a d'infaillibilité ni dans le pape ni dans un concile œcuménique, il n'y en a nulle part dans l'Eglise. » Il ne reste donc au christianisme d'autre moyen de salut que de se perpétuer dans le protestantisme, doctrine à peine trois fois séculaire, et qui se formule par une absence réelle de doctrine. C'est pourquoi les tristes personnages qui se sont récemment donné le titre de vieux catholiques, et dont MM. Dœllinger et Hyacinthe Loyson sont les plus bruyantes personnalités, ont été logiquement amenés à se jeter dans une voie très-protestante et nullement catholique.
L'infaillibilité du chef de l'Église, clairement exprimée dans l'Évangile et reçue par la tradition catholique, fait partie du dépôt de la révélation et n'a jamais été une opinion libre. Considérée partout, avant le concile du Vatican, comme une doctrine proche de la foi, proxima, fide, on avait simplement toléré, depuis le schisme d'Occident, l'opinion contraire, émise par quelques théologiens et les gallicans, par appréhension de nouveaux
troubles. Mais comme l'infaillibilité papale est la base du gouvernement de l'Église, ce dogme devait finir par être proclamé dès que les vicissitudes des choses d'ici-bas, auxquelles est soumis le pouvoir temporel du pape, rendraient cette proclamation nécessaire au gouvernement spirituel de l'Eglise. Aussi, ce n'est point l'infaillibilité papale que les gallicans et les joséphistes prétendaient repousser, mais l'opportunité de la proclamation de ce dogme. Seulement, et peut-être malgré eux, ils tentèrent de prouver que le pape Ilonorius avait failli, et qu'il était inopportun de déclarer l'infaillibilité papale.
Vaincus sur ce double terrain, inconséquents avec leur propre principe, en vertu duquel la vérité est toujours du côté du pape et de la majorité des évoques, les gallicans et les joséphistes se sont abstenus de voter et ont quitté Rome comme des transfuges. Ces défaillances et ces aberrations de l'entêtement, ont leur raison d'être dans cette maxime de St François do Sales : « Plus on s'approche du feu, plus on a chaud; » plus on s'ap proche du chef de l'Eglise, plus on est dans la vérité ; plus on s'éloigne du successeur de St Pierre, plus on s'éloigne de la vérité, de la vie spirituelle, des clartés et des secours de la foi chrétienne dont la chaire de Pierre est le centre et le foyer par excellence.
Ajoutons ici quelques lignes adressées princi-
paiement aux protestants qui reconnaissent au pape une suprématie honoraire, mais lui refusent la suprématie de juridiction. Dans la vie de Jésus, nous avons déjà remarqué que Pierre est institué le chef des apôtres, que ses prérogatives sur tous ont été constituées par Jésus qui fit de lui la pierre fondamentale de son Eglise, car ce n'est pas aux apôtres réunis, aux disciples réunis, aux fidèles réunis qu'il dit : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église, » mais à Simon seul. Aussi, Pierre présida-t-il les assemblées de" Jérusalem, en qualité de chef de l'Eglise. L'es premiers chrétiens comme les premiers disciples et les apôtres, reconnurent cette suprématie du chef de l'Eglise qui vint s'installer à Rome. Origène dit qu'il occupe le premier rang; Tertullien l'appelle « l'évêque des évoques, le souverain pontife; » St Irénée, St Cyprien, St Athanase, St Jérôme, St Jean Chrysostome, en un mot tous les saints docteurs et tous les Pères de l'Église donnent aux successeurs de St Pierre les titres et qualités de chef suprême de l'Église, titres et qualités qui relèvent de la suprématie juridique du siège de Rome sur tous les autres sièges du monde.
Ce pouvoir suprême, juridique, était nécessaire; il eût été ridicule, insignifiant, contradictoire à la morale évangélique, d'établir, dans l'Église une suprématie purement honoraire, lorsque Jésus prêchait par ses paroles et son exemple la simplicité,
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riiumilité, la fuite des honneurs. Jésus, chef invisible de l'Église, n'étant qu'im, le chef visible de l'Éfflise ne pouvait être plusieurs; Jésus s'étant fait humble jusqu'à devenir m le dernier des hommes, » ne pouvait donner à Pierre un simple titre, banal, pour en faire le premier des hommes. Jésus étant le Roi des rois, le Pontife des pontifes, le suprême Législateur et le Réparateur suprême, son représentant sur terre devait naturellement posséder les pouvoirs suprêmes de son souverain Maître, sans lesquels il ne pouvait pas gouverner. Indépendamment du dogme formel qui ressort de l'institution divine, la suprématie juridique de Pierre et de ses successeurs est tellement logique et naturelle que nous trouvons les premiers chrétiens recourir à ce tribunal suprême toutes les fois qu'une question importante est en litige dans une Église provinciale. C'est ainsi que les Corinthiens ont recours à St Clément, l'un des premiers successeurs de St Pierre, pour faire cesser des divisions qui troublent leur Église. St Polycarpc, évêque de Smyrne, et disciple de St Jean, fit le voyage de Rome pour conférer avec le pape Anicct sur la célébration de la Pâque. Les conciles qui traitèrent cette même question, en référèrent également au pape St Victor. En un mot toute l'histoire ecclésiastique, dont nous n'avons pu donner qu'un informe squelette, prouve par des milliers de faits que la suprématie papale n'a jamais été considérée
comme simplement honoraire, mais bien juridique. Quant à la question du pouvoir temporel sur laquelle on a tant déraisonné, il nous est impossible de ne pas en dire également quelques mots. Si ce pouvoir n'a pas existé de tout temps, de tout temps au moins l'Eglise possédait, et lorsque Jésus multiplia les cinq pains, nous savons ce que contenait la bourse commune. La plupart des apôtres étaient généralement entretenus par les nouveaux convertis. Les évoques, les prêtres et les diacres, jusqu'au 111e siècle, vivaient le plus souvent des ressources qu'ils avaient avant d'entrer dans le clergé. Cependant, dès le 11e siècle, les fidèles prirent l'habitude de donner les prémices de leurs récoltes, qu'ils portaient d'abord à l'Eglise, puis dans la maison de l'évoque. Plus tard, les Eglises s'étant agrandies avec le temps, les fidèles contribuèrent davantage à leur entretien, et finirent par les entretenir complètement, lorsque les exigences du ministère obligèrent le clergé à se consacrer entièrement aux besoins des fidèles. Nous avons vu que, plus tard encore, pénétrés de reconnaissance et de respect pour leur bienfaitrice qui leur avait donné la foi, c'est-à-dire la vie spirituelle, et les principes de leur législation, c'est-à-dire la vie sociale, les peuples et les rois, à leur tour, donnèrent à l'Eglise une position matériellement indépendante, digne d'eux et digne d'elle. La plus légitime, la plus noble et la plus sainte dans son origine, la propriété de
l'Église fut aussi la plus sacrée. Les leçons de l'histoire, depuis Frédéric Ier jusqu'à Napoléon III, sont là pour nous montrer qu'on ne touche pas impunément à cette propriété.
Le césarisme révolutionnaire, monarchique ou démocratique, a toujours tendu à renverser le pouvoir temporel du Saint-Siège, soit directement, comme Frédéric Ier, Napoléon Ier et Victor-Emmanuel, pour s'approprier le patrimoine de St Pierre; soit indirectement, pour remettre en vigueur la maxime antique du droit césarien : quidquid placuit régi, legis habet vigorem; c'est-à-dire que celui qui a la force peut donner à ses moindres caprices la force de la loi, et qu'il ne reconnaît à personne le droit de contrôler ses actes, de juger de la justice de ses lois et de la légitimité des guerres qu'il déclare. Les peuples savent ce qui leur en coûte, lorsque le césarisme s'affranchit de toute autorité, de tout joug divin pour légiférer et commander en maître absolu du corps, de l'âme, du sang et de la fortune du peuple. Mais Dieu qui respecte la liberté de l'homme, jusque dans ses moindres mouvements, peut-il voir d'un œil indifférent l'homme ne pas respecter la propriété de l'Eglise et la liberté du représentant de Dieu? Peut-il répudier ce grand principe de morale publique et privée, établi par Lui-même : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse? » L'histoire a répondu mille fois à cette question.
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Achab et Jézabel, pour avoir la petite vig'ne de Naboth qui lui avait été léguée par ses pères, le firent calomnier par de faux témoins et mettre à mort. Alors Élie dit au roi : « Au môme endroit où les chiens ont léché le sang de Naboth, ils lécheront le vôtre. Quant à Jézabel, les chiens la mangeront dans la campagne de JezraëL pays de Naboth. » Pour enlever au Saint-Siège les Etats que lui avaient légués les rois de France, la comtesse Mathilde et les fidèles, le roi de Piémont a payé de faux témoins, subventionné la presse radicale pour calomnier le souverain Pontife, et lui prendre son héritage. Dieu est patient, mais ses jugements sont immuables, et la maison de Savoie saura tôt ou tard qu'on ne les méprise pas en vain.
On a publié une lettre adressée à l'empereur d'Autriche par Napoléon III, après la déclaration de guerre, et dans laquelle on lisait ceci : « Je retire mes troupes de Rome. C'est ma réponse à la définition de l'infaillibilité. Votre Majesté trouvera d'autres moyens d'abaisser les prétentions de la cour de Rome. » Ce ne sont point les prétentions de Rome qui furent abaissées, mais ceux qui prétendaient contrôler les décisions de l'Église. Voici des faits significatifs qu'il ne faut pas oublier :
Le 4 août 1870, jour de l'annonce officielle de l'évacuation de Rome par nos troupes, on apprend à Paris la défaite de nos troupes près de Wissembourg.
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Le 6 août, le général Dumont s'embarque à Civita-Yecchia pour la France; le même jour, le maréchal Mao Mahon est battu à Reichshoffen, et Napoléon III voit commencer cette série de désastres qui devaient faire écrouler le trône impérial.
Le 16 septembre, les Piémontais s'emparent de Civita-Yecchia , et le môme jour les Prussiens entrent à Versailles.
Le 19 septembre, les Piémontais font à la porte Pia la brèche qui les rend maîtres de Rome, et le même jour les Prussiens gagnent la bataille de Châtillon, qui complète l'investissement de Parié.
Le 24 septembre, l'armée pontificale désarmée quitte Rome, et le même jour Toul capitule.
Passons sous silence les dates fatales du 1 1 et du 22 octobre, du 30 décembre, du 23 janvier [871, et du 1er février où les succès des Piémontais concordent en politique avec les succès militaires des Prussiens et de nouveaux désastres pour la France. On dira que ce sont des coïncidences dues au hasard; non, quand il y a un Dieu, il n'y a pas de hasard, mais il y a la loi du talion qui n'est point encore abolie.
Napoléon III n'a pas seulement éprouvé les rigueurs de cette loi, vieille comme le inonde, il a subi, en outre, les conséquences de ses propres principes insérés dans sa proclamation de juillet : « Le glorieux drapeau, disait-il, que nous déployons encore une fois devant ceux qui nous provoquent,
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est le môme qui porta à travers l'Europe les idées civilisatrices de notre grande révolution. Il représente les mômes principes. « Comme les idées civilisatrices de notre grande révolution ont semé partout l'incrédulité, le mépris de la foi religieuse et de toute autorité, qu'elles nous ont valu deux fois l'invasion étrangère, le pillage de la France, des torrents de sang, la ruine et la chute de celui qui promenait ainsi ce drapeau, nous devions naturellement revoir l'invasion étrangère, le pillage, des torrents de sang versé, la ruine et la chute de celui qui déployait le même drapeau, les mêmes principes, qui se résument dans ces mots : « Dieu en bas et l'homme en haut. »
Dans la question du pouvoir temporel du Saint- Siège, supprimé par les Piémontais, la France a la plus grande responsabilité de ce triple crime; d'abord, parce que sans elle il n'aurait pu être consommé; ensuite, parce que ses souverains, ayant été ceux qui ont contribué le plus largement à la constitution du patrimoine de St Pierre, elle devait veiller d'une manière plus spéciale à ce que cet héritage ne devint pas la proie des flibustiers couronnés ou non; enfin, parce que c'est de la France que sont sorties les doctrines et l'impulsion qui ont détruit le pouvoir temporel du Saint-Siège. C'était donc aussi la France qui devait être la plus immédiatement châtiée ; elle le fut aussitôt après la consommation du crime. Mais il ne suffisait pas que
des coïncidences providentielles montrassent la main de Dieu dans son châtiment, il fallait encore que cette main divine qui nous frappait parut visiblement dans tous les événements qui ont précédé, accompagné et suivi nos désastres.
Dans notre Histoire de la campagne de 1870-1871, nous avons examiné rapidement le côté matériel, historique de notre défaite; mais le côté moral est autrement intéressant; car nous savons que dans tout fait humain, il y a le côté matériel, c'està-dire le coup qui frappe par un instrument visible, et le côté moral, c'est-à-dire l'esprit qui décide et dirige le coup. Or, que voyons-nous, à ce double point de vue, dans le fait de nos désastres? La France, première nation militaire du monde, vaincue en quelques mois par un peuple né d'hier, et sans aucune sympathie en Europe. La France qui avait promené son drapeau, généralement victorieux, dans toutes les capitales du continent et jusqu'aux extrémités de la terre, qui seule avait su, avait pu vaincre l'Europe coalisée, elle est tombée, écrasée par cette nation dont les souverains, il n'y a pas un siècle, ne trouvaient sur aucun trône un prince qui daignât s'allier par un mariage à cette famille considérée comme étant de « trop petite maison! »
La raison médiate de cette chute de la France est dans cette autre loi de l'histoire : « Le siècle des sophistes est toujours suivi du siècle des barbares.»
PHILOSOPHIE DE i/ HISTOIRE 501
Que la barbarie soit sauvage ou savante, elle remplace toujours la vérité perdue par les sophismes, parce que la vérité est la source de vie, le principe et la force de toute société. La grandeur d'âme est la force de l'homme ; un homme sans âme est un •cadavre qui se décompose avant de disparaître. Une nation étant une collection d'individus , reproduit en masse le caractère de l'individu ; quand elle a perdu le principe de sa force, elle n'est plus qu'un cadavre. Sa vie, sa force, son progrès, sa mort, dépendent du degré de ce prin« cipe vital qu'elle possède dans la généralité de ses membres. La Grèce, Rome et tous les empires de l'antiquité nous offrent des exemples frappants de cette loi de l'histoire, et le vieux Caton ne l'ignorait pas lorsqu'il demandait « que Rome chassât de son sein les sophistes et les rhéteurs. »
La France officielle, celle qui gouverne et fait l'opinion, s'étant laissé depuis longtemps envahir parles sophistes en religion, en éducation, en philosophie, en littérature, en politique, en histoire, s'est aussi laissé sucer par eux le plus pur de sa foi, de ses mœurs et de son sang. Quand l'heure est venue de lever son bras contre l'invasion, elle était trop appauvrie, trop languissante, elle a dû succomber. Celle qu'on appelait « la grande nation » a vu disparaître en quelques jours son prestige et son génie militaires ; ses armées vaincues ont capitulé par masses de 100,000 hommes; sa capitale s'est ren-
duc ; ses forteresses ont été détruites, ses villages brûlés, ses campagnes ravagées et ses richesses pillées. Son gouvernement fut saisi par une bande de misérables qui avaient enchaîné ses forces, préparé ses malheurs, et qu'on n'a pas encore eu le courage déjuger. Un inepte mécréant devint mi-* nistre de l'instruction publique ; un jeune avocat de brasserie prit le portefeuille de la guerre ; un vieux juif fut placé à la tète des cultes ; un autre vieux radoteur prit en province la direction delà défense nationale, et pour dernière humiliation il infligeait à la France la honte de mettre à la tête d'une armée française cet aventurier cosmopolite, impie, ignare et grossier qui n'a cessé d'insulter notre pays, notre religion, et qui servait de mannequin au Piémont pour toutes ses spoliations. Et comme si ces douleurs, ces hontes, ces crimes ne suffisaient pas à notre ruine, tandis que l'ennemi traînait encore son sabre aux portes môme de Paris, on vit les sophistes de la révolution proclamer librement leurs néfastes doctrines, fermer les églises, égorger les prêtres, élever des barricades dans les rues, faire couler des flots de sang partout, et mettre le feu à cette ville mille fois coupable !
M. de Iîonald disait un jour: à Cen est fait de l'Europe si elle n'a plus de religion publique. » La religion publique est tellement la force de toute société, de tout peuple, dont le pouvoir politique
est môme en pleine dissolution que l'Espagne, en 1808, désorganisée, réduite aux abois par le plus idiot des gouvernements, trouva cependant en elle assez de force et d'énergie pour résister à cette puissante armée de Napoléon Ier qui, après avoir dompté l'Europe et envahi toute l'Espagne, dut se retirer, vaincue par des paysans commandés par des moines! Qui jamais aurait cru que la France de 1870 fût plus faible que l'Espagne de 1808? Ce n'était pourtant pas la richesse, la science et la force matérielle qui lui manquaient pour faire plus ou du moins autant que l'Espagne ; ce qui lui manquait, c'était la première de toutes les forces : la foi religieuse, mère de la foi politique, c'est-càdire du patriotisme.
Tout peuple centralisé comme la France l'est aujourd'hui est un peuple de fonctionnaires, c'està-dire de valets, qui n'a d'autre mobile que l'intérêt personnel mal compris; il n'a plus do vie propre, car sa vie dépend de son maître. C'est pourquoi la France, au jour du danger, s'est trouvée comme un corps sans tète, sans esprit public, sans esprit provincial, sans patriotisme, sans énergie et sans direction pour sa défense. Autre était le raisonnement de l'Espagne, parce que tout autre était son esprit ; elle s'est levée comme un seul homme pour défendre sa foi, ses libertés et son indépendance. Napoléon pouvait l'inonder de ses soldats, mais ils ne furent jamais les maîtres
que de la partie du sol foulée par la semelle de leurs souliers. Qu'on n'invoque pas le nombre des troupes allemandes pour enlever aux désastres de la guerre de 1870 leur caractère de châtiment providentiel ! Xerxès vint en Grèce avec près de deux millions d'hommes, il fut néanmoins écrasé par les Athéniens, les Lacédémoniens et leurs quelques alliés ! L'histoire pullule de ces faits où la puissance matérielle et le nombre ne servent qu'à donner plus de relief à la victoire de la faiblesse numérique.
Dans nos désastres tout est incroyable. « Incroyables, dit Mgr Gaume, l'imprévoyance et l'inhabileté ; imprévoyablcs et incroyables les défections et les capitulations ; imprévoyables et incroyables le long siège et le bombardement de Paris ; imprévoyables et incroyables la désorganisation universelle dans le gouvernement, les ordres et contre-ordres, les hésitations, les négligences, le désarroi dans tous les services publics ; aussi peuton dire avec les scolastiques : Incredibile ergo divinum. Et tout ce que Dieu nous enlève pour nous ôtre éloignés de lui, le génie, L'habileté, la prévoyance, la discipline, le nombre et la force, il le donne à ce peuple dont le souverain se proclamait, comme autrefois Attila, la justice de Dieu ; c'est pourquoi ses succès furent au-dessus de toutes les prévisions humaines, et s'il lit à la France une guerre de sauvages, c'est que la France avait fait à Dieu une guerre de barbares. »
PHILOSOPHIE DE i/HISTOIRE 505
En jetant un dernier coup d'œil sur l'histoire de l'Eglise, nous voyons qu'elle n'est que l'histoire de cette longue lutte de l'humanité contre ses trois plus grands ennemis : l'idolâtrie, le sensualisme et le rationalisme. Pendant sa lutte contre l'idolâtrie, l'Église se développe par le sang qu'elle verse ; pendant sa lutte contre le sensualisme, l'Eglise se fortifie en émondant ses branches mortes; pendant sa lutte contre le rationalisme, l'Eglise s'étend dans tout l'univers, qu'elle éclaire de sa divine lumière et qu'elle réchauffe par sachante féconde. Chacune de ces époques a ses apôtres, ses saints, ses martyrs, car elle doit toujours arroser de son sang et de ses larmes cette voie douloureuse qui commence au Calvaire et ne se terminera que par son triomphe à la fin des temps.
Dieu avait si bien préparé le terrain pour son Eglise, que tout ce que la rage humaine entreprit pour l'étouffer à son berceau ne servit qu'à la développer : « Nous ne sommes que d'hier, disait Tertullien, et déjà nous remplissons vos villes, vos villages, vos forteresses, vos îles, les assemblées et les camps, le sénat et la cour impériale; nous ne vous laissons que vos temples. » A peine la chaire de St Pierre est-elle transplantée à Rome, que les pontifes romains envoient des apôtres, des évoques, des missionnaires planter la croix dans toutes les provinces de l'empire. L'Eglise marche à grands pas dans la conquête territoriale du monde, et la
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division territoriale de son empire, en évêchés, est à peu près un fait accompli dans la seconde moitié du iiic siècle. Tandis epue l'acharnement des combats contribue à propager le christianisme chez les barbares, les paisibles rapports établis entre les cités des provinces le font rapidement pénétrer jusque dans les plus petites bourgade*.
Dès ses premiers pas, nous voyons l'Eglise aflirmer ses quatre caractères, figurés par les quatre grands empires de l'antiquité. La division territoriale de sa conquête, en évechés, marchait de pair avec ses conquêtes territoriales. 11 est notoire aujourd'hui que lorsque les apôtres fondaient une Église, ils n'en confiaient pas la gestion à un collège de prêtres, comme les protestants, et pour cause, l'ont soutenu longtemps, mais à un seul évoque. Eusèbe, dans son Histoire ecclésiastique, énumère les évèques qui se sont succédé dans les principales Églises depuis les temps apostoliques ; il n'aurait certainement pu faire cette énumération si, dès leur origine, un seul évêque n'eût pas été k la tête de chaque Église. L'histoire est encore ici d'accord avec la tradition; et St Irénée disait déjà de son temps ce que nous disons aujourd'hui clans le nôtre : « Si quelques hérétiques essaient de pénétrer dans l'âge apostolique, nous leur demanderons de fournir la suite de leurs évèques et de prouver qu'un seul d'entre eux a eu pour prédécesseur un apôtre. » Le nom d'un évêque est même
souvent la première et unique chose que nous sachions d'une Eglise.
Quand un songe à la liliation de l'Église, qu'aucune secte ne peut revendiquer, il faut être insensé pour ne pas reconnaître sa divinité, pour ne pas être convaincu qu'elle seule possède toute la vérité, rien que la vérité. En effet, nous voyons le siège de Rome, siège du chef de la catholicité, occupé par une série non interrompue de papes, qui remontent de Pie IX à St Pierre, établi par Jésus chef des apôtres et de l'Église; en remontant ensuite la série des pontifes qui ont servi sous la loi juive, on remonte jusqu'à Aaron et Moïse; de là jusqu'aux patriarches et à l'origine du monde, de sorte que dans cet enchaînement merveilleux, la loi éternelle de Dieu se conserve d'Adam à Pie IX , se perpétue, et la promesse faite à notre premier père dans TEden se vérifie jusqu'à nos jours, comme elle se vérifiera jusqu'à la consommation des siècles.
En présence d'un tel fait, on sourit aux avortements de nos petits philosophes et des sectateurs qui veulent nous donner une nouvelle religion, comme si celle de Dieu, qui dure depuis G ou 7,000 ans, pouvait être remplacée et ne nous suffisait pas? Toutes ces religions de l'esprit humain ou plutôt des passions humaines, que peuvent-elles contre celle de Dieu? Autant en emporte le vent. Depuis l'origine du monde nous les avons vues à l'œuvre ; stériles pour le bien, fécondes pour le mal, mal-
saines et malfaisantes, elles naissent clans le temps, meurent dans le temps, flattent l'orgueil et les passions de l'homme, développent ses vices, mais ne peuvent rien contre les lois éternelles du Tout-Puissant. De tout temps, Dieu fait servir ses ennemis à sa gloire, et les ennemis de son Église à la glorification de son Église. Les persécutions l'ont exaltée et les hérésies ont éclairci ses doctrines. La nécessité de défendre la vérité fait que l'on se.pénètre mieux des éléments de la défense ; les rapports multiples d'un article de foi avec l'ensemble des vérités dogmatiques ressortent avec plus de clarté ; voilà comment les ennemis de l'Église et les tentatives des sectaires contribuent toujours à donner une conviction plus vive de la vérité, agrandir les lumières, porter de la précision et de la clarté dans les idées, et c'est ainsi que ces tentatives tournent contre la prévision de leurs auteurs, à la gloire de l'Église.
Quand on entend dire à des protestants, à des libres-penseurs, à ces chrétiens ignorants ou fats qui ne mettent presque jamais le pied dans nos temples, ni le nez dans nos livres catholiques, quand on leur entend dire que l'Église n'est plus dans le droit chemin, que la politique a remplacé la foi chez elle, et toutes ces niaises calomnies du marchand philosophe, du commis-voyageur et du journaliste à tant la ligne, on est écrasé par l'impudence de ces gens-là. N'ayant qu'une instruction
insuffisante ou nulle , ils croient sérieusement à leur infaillibilité personnelle, et dédaignent les convictions de deux cent millions de catholiques de tout pays, de tout rang et de tout âge, parce qu'ils n'ont aucune idée de ce qui se passe dans le monde religieux, dans le monde des lettres, de la science et dans tout autre monde que le leur. Il serait inutile de leur demander qui donc leur a révélé que Dieu avait menti à sa promesse en abandonnant son Eglise aux passions humaines, et permettant à la foi de Pierre et de ses successeurs de faillir? Ils ne comprendraient pas. Ou Jésus-Christ était Dieu, et alors il n'a pu ni mentir ni tromper dans ses promesses, quand il déclarait aux apôtres qu'il serait avec l'Eglise jusqu'à la consommation des siècles; ou il n'était pas. Dieu, et alors le christianisme n'est point une religion divine, n'a pas besoin de réforme ni de réformateur, car personne n'a le droit d'imposer à la conscience de son semblable une religion purement humaine.
De môme que dans la création il y a deux mondes qui se complètent l'un par l'autre pour former un tout parfait : le monde visible, celui de la matière, et le monde invisible, celui des intelligences ; dans l'Église il y a pareillement deux parties qui se complètent l'une par l'autre pour former un tout parr fait : l'Eglise visible, celle du corps, et l'Église invisible, celle des âmes. L'Église visible, sanctuaire de l'éternelle vérité, a sa première assise dans le
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paradis terrestre; l'Eglise invisible, sanctuaire du Verbe éternel, a sa première assise à Bethléeni; toutes les deux se réunissent au Calvaire pour n'en faire qu'une invisible et visible tout à la fois, composée du corps et de l'âme de ceux qui croient, par le Verbe, à l'éternelle vérité, et suivent le Christ dans ses luttes et ses triomphes. Ses bases sont de Dieu, sont en Dieu, elles sont donc éternelles; son couronnement sera en Dieu, sera Dieu, à la fin des temps, dans l'éternité.
Avant le Christ, la matière triomphait de l'esprit, et l'Église n'était qu'une tente sous laquelle campaient quelques élus; depuis Jésus-Christ, l'esprit triomphe de la matière, et l'Église est un temple sous lequel s'abritent tous les peuples de l'univers. Le triomphe de la nouvelle Église commence à Bethléem, dans le massacre des Innocents. Qui dit triomphe, dit lutte; l'Église doit toujours lutter, toujours triompher. Les hommes sont nés libres; ils ont la liberté de combattre plus ou moins de temps, plus ou moins violemment contre l'Église, mais Dieu est tout-puissant et fait concourir tous les actes libres de l'homme au triomphe de son Eglise, c'està-dire au développement de l'éternelle vérité.
Hérode massacre librement les enfants de Bethléem pour tuer dans son berceau Jésus, que les mages viennent adorer, et son crime ne sert qu'à démontrer à la Judée que le chef de l'Eglise, le Sauveur du monde vient de naître!
Les Juifs crucifient librement le Christ, et leur crime, prédit par les prophètes, sert à sauver le monde. Ils scellent le tombeau du Fils de Dieu, ils y placent des soldats romains pour le garder, et leur prudence ne sert qu'à constater le fait do sa résurrection !
Les Césars veulent détruire l'Eglise naissante; ils torturent et tuent dix millions de chrétiens ; leur cruauté ne sert qu'à fournir des tribunes à ces chrétiens qui, sur les chevalets, les bûchers, au milieu des amphithéâtres, prêchent Jésus, convertissent les spectateurs, et ces flots de sang que versent les martyrs arrosent l'univers entier pour y faire germer d'autres millions de chrétiens !
Les passions et les faiblesses humaines se déchaînent ensuite contre l'Église; Terreur, l'apostasie, la philosophie, les défaillances viennent au secours des Césars aux abois, mais elles enfantent les apologistes et les philosophes catholiques; elles affirment solennellement la foi chrétienne et les dogmes jusqu'alors simplement enseignés d'après les traditions apostoliques !
Les hérésies s'élèvent de tous côtés, et ne font que mettre en relief les doctrines insuffisamment expliquées. Arius fait inventer le mot consubstantiel, qui définit la divinité du Christ qu'il attaquait. Euty chès niait que Marie était la Mère de Dieu ; et ce titre est dogmatiquement déclaré comme étant l'un des plus beaux privilèges reçus par Marie!
Luther, en se révoltant contre l'Eglise, n'a fait qu'émonder les branches mortes de cette vigne divine, dont les racines sont au ciel et dont les branches couvrent la terre !
Le même siècle qui vit l'Allemagne et l'Angleterre se séparer de l'Eglise, vit Dieu donner à l'Eglise un nouveau monde!
Les rationalistes font des livres contre l'Église, et ces livres prouvent la nécessité du Christ et de l'Église, par le vide et l'absurdité de leurs raisonnements. La science vient à la rescousse du rationalisme, et ses découvertes viennent affirmer la vérité des récits bibliques !
L'athéisme veut diffamer l'Eglise, le scepticisme veut la ridiculiser, et leurs doctrines trop écoutées amènent les châtiments de Dieu, dressent les échafauds de 1793, ouvrent l'ère aux révolutions périodiques, aux massacres, aux questions sociales, et démontrent que Tordre et la paix ne peuvent pas exister sans le respect de l'Église !
Napoléon Ier dépouille l'Église, envoie le pape prisonnier à Fontainebleau : Napoléon Ier meurt prisonnier à Sainte-Hélène, et le pape meurt en paix à Rome!
Napoléon III rétablit Pie IX sur le Saint-Siège et, pendant dix ans, le règne de Napoléon III devient de plus en plus glorieux et prospère. Par la campagne de 1859, il inaugure l'ère de la spoliation du Saint-Siège, et pendant dix ans il tombe, tombe, jus-
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qu'au jour où Pic IX est devenu prisonnier des Piémontais ; alors l'empereur, d'abord prisonnier des Prussiens, va, chez les Anglais, mourir en exil, comme le persécuteur de Pie VII, Napoléon Ier.
Les Piémontais en pillant le domaine de rÉglise, donné à la chaire St Pierre par la chrétienté, ont démontré, par la bouche de Pie IX, à la chrétienté, que l'Eglise défendait aussi bien les droits de la propriété qui sont les bases de l'ordre social, que les dogmes et la morale qui sont les bases de l'ordre religieux. Le Saint-Siège est dépouillé de son domaine; la France, cause de cette spoliation, est dépouillée de ses deux plus belles provinces !
Tous les ennemis de l'Église ont démontré, malgré eux, que l'Église ne défend que les lois de Dieu, que ces lois sont éternelles, et qu'on ne peut pas les modifier, tous ont démontré l'immutabilité, l'incorruptibilité, l'infaillibilité de l'Église!
L'homme coûte trop cher à Dieu pour mépriser impunément le prix par lequel il fut racheté. Peuples, empires, rois, césars, tous sont triturés par l'épreuve, la douleur, la ruine, la mort quand ils renient leur devoir, leur foi, leur mission, leur Dieu et son Église, car elle est la bienfaitrice et la mère de tous !
L'Église est la bienfaitrice des souverains, car
elle enseigne aux peuples la soumission, le respect
envers les autorités civiles et politiques, comme
Jésus l'avait enseigné par son exemple. Les souve-
rains, ingrats, n'ont point reconnu les services immenses que l'Église rendait au sceptre, à la couronne, et la main de Dieu s'est appesantie sur eux!
L'Église est la bienfaitrice des peuples, car elle dit aux souverains du monde : Vous êtes les pères du peuple et non leurs bourreaux ; vous devez le servir et non vous en servir ; vous devez l'aimer comme Jésus l'aimait; vous êtes pétri de la même argile avec laquelle Dieu a pétri le dernier des hommes; mais les comptes que vous aurez à rendre au lîoi des rois seront autrement terribles que ceux du dernier de vos sujets ; malheur à vous, si vous n'avez pas rendu justice à tous, et si vous avez commis l'iniquité Î.Lcs peuples, ingrats, n'ont point compris les services immenses que leur rendait l'Église, et la main de Dieu s'est appesantie sur eux!
L'Église est la bienfaitrice de l'intelligence humaine, car elle a sauvé la science et la philosophie, dans ses couvents et ses presbytères, des mains des fcttbsres ; les prélats, les prêtres, les moines les ont arrosées de leurs sueurs, développées dans leurs veilles, illustrées par leurs travaux. L'intelligence humaine, ingrate, s'est servie des travaux scientifiques et philosophiques de l'Eglise pour lui jeter l'insulte à la face, et la main de Dieu s'est appesantie sur la science pour l'obliger à reconnaître la beauté, la vérité de l'enseignement de l'Eglise, et
PHILOSOPHIE DE i/HISTOIRE 515
sur la philosophie rationaliste pour l'obliger à dévoiler l'absurde et le vide de ses doctrines !
L'Église est la bienfaitrice des riches, car elle dit aux masses qui convoitent la fortune des grands de la terre : Tournez vos regards vers lé travail honnête, lui seul donne le pain qui n'est point amer à la bouche et ne pèse pas sur la conscience ; la richesse cache sous son manteau doré des misères et des douleurs qui vous sont inconnues; la vie est un long labeur qui vous ouvre le ciel, votre vraie patrie où vous nagerez au sein de splendeurs et de richesses impérissables , éternelles ; travaillez et souffrez comme Jésus a travaillé, souffert pour sanctifier le travail, ennoblir la pauvreté, et comme à lui, le ciel vous appartiendra. Les riches, ingrats, n'ont point compris que sans l'Église, les masses pauvres se rueraient sur leurs richesses, et la main de Dieu s'est appesantie sur eux par des malheurs qui se multiplient quotidiennement et que les questions sociales multiplieront encore!
L'Église est la bienfaitrice des pauvres, car c'est pour eux qu'ont été, depuis dix-huit siècles, toutes ses tendresses, toutes ses sollicitudes, tout son amour. C'est pour eux qu'elle épuise tous ses trésors ; c'est pour les soulager dans leurs misères qu'elle puise toujours dans les trésors des riches ; c'est pour eux qu'elle souffre, qu'elle est persécutée, qu'elle rappelle constamment à ceux qui possèdent qu'ils ne sont que les dispensateurs, et non les pro-
priétaires, de la fortune que Dieu leur a confiée pour en faire part à ceux qui n'ont rien. Les pauvres, ingrats, n'ont point compris que sans l'Église ils mourraient par millions, faute de pain, faute de vêtements, fatite d'asile, et qu'ils redeviendraient les esclaves des riches comme ils l'étaient avant l'Eglise, et la main de Dieu s'est appesantie sur les pauvres qui souffrent, se révoltent, et ne savent être heureux ni dans ce monde ni dans l'autre !
L'Église, c'est l'amour qui fait aimer, c'est la dignité qui rend vertueux, c'est la force qui garantit l'ordre, c'est l'ordre qui règle la hiérarchie des devoirs, et le devoir qui limite l'étendue des droits ; sans elle il n'y a que barbarie, licence, confusion, dépravation, mépris de tous les devoirs, de tous les droits. Quand l'homme, par indifférence ou lâcheté, laisse assaillir l'Église et briser ses tabernacles il se dépouille et se suicide, car c'est dans les tabernacles de l'Église que le Maître du monde a placé la clef de tous les droits, de tous les devoirs, de toutes les vertus, de toutes les intelligences, c'est là qu'il a placé le glaive de la justice qui les protège et la hache qui les défend et frappe les lâches, les traîtres et les transgresscurs des lois éternelles.
Pauvres et riches, ignorants et savants, peuples et Césars ont tous éprouvé les bienfaits et les tendresses de l'Église, et tous l'ont méprisée, bafouée, meurtrie; mais Jésus aime son Église, son épouse; il châtie ceux qui l'insultent, et frappe ceux qui
la frappent ; les châtiments n'ont point fait défaut ; ils frapperont encore ceux qui ont des yeux et ne veulent point voir, qui ont des oreilles et ne veulent pas entendre, ceux auxquels le cœur, la raison, la logique des faits et renseignement de l'histoire n'apprennent rien, rien, rien.
Les peuples, comme les individus, n'ont qu'une vie, qu'un temps. — Situation des sociétés modernes. — Les rois tendent à devenir papes, et les peuples à devenir rois. — La loi chrétienne ne doit-elle pas durer plus que la loi mosaïque et la loi naturelle? — Les six jours de la création et les six mille ans du monde. — Signes précurseurs et prophétisés d'un cataclysme social. — Chronologie des événements de la fin des temps. — Prophéties concernant l'époque actuelle. — Ce qu'est Gog. — L'Antéchrist. — Les millénaires. — La fin de l'homme et du monde.
Dans ce rapide examen de. l'histoire ancienne et moderne du genre humain, nous voyons l'Eglise hériter des travaux des quatres monarchies antiques, s'asseoir sur leur territoire et s'emparer de la capitale de la dernière pour y placer le siège de son
gouvernement. Mieux que les Assyriens, elle a fait la conquête territoriale du monde; mieux que les Mèdes et les Perses, elle a ses évoques commandant les satrapies territoriales du globe; mieux que les Grecs elle régit les esprits par sa philosophie divine; mieux que les Romains elle a soumis l'univers entier à l'uniformité de ses lois et de ses mœurs. Ces'quatre monarchies ne devant servir qu a préparer l'empire de l'Eglise, les Assyriens devaient échouer dans leurs vastes projets de la conquête territoriale du monde ; les Mèdes et les Perses n'eurent ni le temps ni la puissance de généraliser leurs conquêtes et de les partager en satrapies; les Grecs ne purent pas fonder un empire stable, même pour leur philosophie, éclipsée plus tard par les lumières de l'Évangile; et l'empire romain, loin de soumettre l'univers à l'unité de sa législation, ne tarda pas à s'écrouler sous le poids de ses crimes et de la corruption la plus immonde. La prophétie de Daniel, publiée en tête de ce travail, s'est donc accomplie : La petite pierre détachée de la montagne sans le secours d'une main humaine a frappé les pieds d'airain et d'argile de la statue symbolique, et cette petite pierre est devenue ellemême une montagne qui couvre aujourd'hui toute la terre. Malgré les persécutions et les épreuves subies par le catholicisme, depuis St Pierre jusqu'au saint Pontife actuel, l'Eglise n'a jamais cessé de se développer et de s'étendre partout. De nos
jours, elle s'étend sur l'univers entier partagé en douze patriarcats des rites oriental et latin, cent trente-neuf archevêchés, sept cent quatorze évêchés, et cent trois vicariats apostoliques. Les missionnaires, principalement depuis le pontificat de Pie IX, ont à peu près pénétré partout, et pour donner une idée de leurs travaux, il suffira de dire que les catholiques qui n'étaient, en 1822J aux États- Unis qu'au nombre de 25,000, dépassent en ce moment le chiffre de dix millions. Notre pauvre Europe, si travaillée par la libre-pensée, si troublée par les révolutions, si courbée par les abrutissantes préoccupations des intérêts matériels, ne se doute même pas de la prodigieuse extension du catholicisme sur le reste du globe.
Après avoir fait cette analyse de l'histoire profane et de l'histoire sacrée, depuis la création jusqu'à nos jours, pour démontrer la philosophie et l'accomplissement de cette prophétie de Daniel faite au monarque chaldécn , il y a 2500 ans , il se pose à l'esprit de tout investigateur des questions autres que celles résolues dans les pages précédentes. Ces questions sont celles-ci : Des événements passés et présents, et par l'exégèse des Livres sacrés qui sont le code moral, dogmatique et prophétique du genre humain, peut-on déduire quels seront les événements futurs?
Est-ce que les événements qui ont précédé , accompagné et suivi la naissance de l'âge chrétien,
sont une image des événements plus considérables et plus merveilleux qui doivent précéder, accompagner et suivre la fin de cet âge?
Est-ce que les six époques de la création sont une image des six époques de la durée des temps ?
Est - ce que l'âge chrétien , qui n'a commencé qu'environ 4000 ans après l'apparition de l'homme sur terre, ne durerait que 2000 ans, c'est-à-dire à peu près le môme temps que l'âge mosaïque, à peu près égal lui-même à l'âge antédiluvien? En un mot, est-ce que la loi naturelle, la loi écrite et la loi chrétienne auront toutes les trois une durée à peu près égale de 2000 ans chacune?
Enfin, comme dans la création il est parlé de sept jours, et non pas seulement de six, est-ce que le septième jour, pendant lequel Dieu se reposa, serait l'image du septième millénaire pendant lequel aurait lieu ce règne temporel du Christ dont parlent David, Job, Isaïe, Habacuc et St Jean dans son Apocalypse? ou bien sera-t-il le repos éternel qui doit arriver à la consommation des siècles?
Ces graves questions commencent à préoccuper vivement de nombreux érudits , parce que leur solution semble plus ou moins prochaine. Nous ne voulons pas les développer, et nous ne pouvons pas les résoudre; néanmoins nous les exposerons brièvement pour les soumettre aux méditations des esprits sérieux et réfléchis, car ces questions ont
été soulevées par l'état actuel des sociétés européennes.
La rapidité des événements contemporains et nos mœurs actuelles nous indiquent que nous suivons les lois de la gravitation , et que , si nous vivons cite, c'est que nous approchons du terme de la vie sociale, terme qui est naturellement annoncé par des signes précurseurs. Cette loi de la Providence s'applique à tout : à la nature, à l'homme, à la société. Dans Tordre de la nature, donnons par exemple l'hiver qui est comme le terme annuel de la vie végétale, et qui est précédé de l'automne, déclin de cette vie. Dans l'ordre de la vie humaine, la mort n'est - elle pas précédée de la vieillesse , automne de cette vie, ou de l'agonie, avant-coureur de la mort? Dans l'ordre social, la mort d'une société n'est-elle pas précédée de la décomposition de ses principes sociaux, de ses mœurs et de l'affaiblissement de son esprit patriotique? La consommation de l'âge antédiluvien et celle de l'âge mosaïque ne furent-elles pas précédées de prophéties menaçantes et d'événements qui les annoncèrent pendant une période suffisamment longue pour donner aux hommes le temps de se repentir et do détourner les châtiments dus à leur perversité? Il en est de même de l'âge chrétien ; les événements qui doivent précéder sa consommation ou sa transformation ne sont-ils pas annoncés par les prophéties de l'ancien et du nouveau Testament,
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d'une manière assez claire pour nous montrer que nous touchons au terme, et que si le monde chrétien continue de marcher dans la voie qu'il suit depuis trois siècles, il ne détournera pas les châtiments suspendus sur sa tète?
Les peuples, comme les individus, n'ont qu'une vie, qu'un temps, ils n'en ont pas deux; lorsque dans leur vieillesse ils sont démoralisés, déchus, dégradés , dans leur foi . leur intelligence et leurs mœurs, ils peuvent encore jouir d'un instant de calme, projeter encore quelques lueurs de vie, mais ils no se régénèrent pas, ils tombent, meurent et disparaissent. Le peuple, qui se laisse séduire par là civilisation rationaliste, abandonne la civilisation chrétienne, la seule vraie, la seule durable, la seule conforme aux lois éternelles du Créateur, et par conséquent la seule bénie de Dieu. L'Église catholique est l'organe et la gardienne de la civilisation chrétienne; ce que la parole est à la pensée, ce que l'âme est au corps, l'Église l'est au genre humain. Uni à l'âme, le corps vit; séparé d'elle, il languit, meurt et tombe en dissolution. Aucun sophisme ne peut démentir cette loi physique et cette loi de l'histoire; tôt ou tard les faits démontrent que l'une et l'autre régissent et régiront toujours la vie individuelle et la vie sociale de l'humanité.
Quand la matière domine l'individu, César domine le peuple; quand l'esprit domine la matière, o'eot le représentant du Christ qui domine le monde.
L'homme déchu doit obéir; qu'il le veuille ou ne le veuille pas, il doit choisir entre deux maîtres, entre la matière et l'esprit, entre Dieu et Satan, entre César ou le pape. César, c'est la force qui brise, c'est l'esclavage, l'abaissement de la dignité humaine ; le pape, c'est le cœur qui touche, aime, c'est l'indépendance, la liberté, la grandeur de l'âme. Objet constant de la haine générale du monde actuel, le pape est injurié, calomnié, dépouillé; les rois s'en vont; ceux qui restent tendent à devenir papes, et les peuples tendent à devenir rois. C'est logique. César n'avait de force que lorsque son trône était soutenu par l'autel ; il brise aujourd'hui l'autel, demain le peuple brisera César et s'asseoira sur le trône. Dans cette lutte du peuple contre César, lutte sanglante qui se généralise de jour en jour, n'importe quel sera le vainqueur, il ne dominera que sur des cadavres, des esclaves et des ruines, et son règne sera court, car nous n'avons pas la promesse de régénération qui fut donnée au monde il y a dix-huit siècles.
Cette régénération et le rajeunissement des sociétés modernes sont -ils réellement impossibles? L'histoire et les lois naturelles qui régissent les hommes et les choses répondent affirmativement. Mais nous ignorons les desseins de Dieu et nous ne doutons pas qu'il puisse, en modifiant à son gré les lois de la nature, ressusciter une société comme il a ressuscité Lazare. En dehors du fait miraculeux,
on ne voit nulle part dans l'histoire un peuple qui, après avoir successivement passé par tous les degrés de la barbarie à la civilisation, et de l'idolâtrie au christianisme, étant retombé dans un nouveau paganisme par le culte des passions et des vices qu'on adorait autrefois dans le temple et qu'on adore aujourd'hui en soi, nulle part, disons-nous, on a vu ce peuple se régénérer. On a vu des retours vers Dieu, vers le bien, d'une manière individuelle, en nombre plus ou moins grand , mais jamais une régénération publique, universelle. La raison de ce phénomène est fort simple : une société ne se régénère que par l'éducation de l'enfance et de la jeunesse, que par le retour des masses vers l'ordre établi par Dieu, vers la religion. Or, un homme qui n'a plus de foi, plus de religion, qui n'a que le culte de lui-même, ne songe qu'à satisfaire ses passions, son ambition, sa soif d'or ou de luxure, comment pourrait-il engendrer, produire un chrétien?
Les faits qui se passent en Europe, surtout depuis la révolution française, nous apprennent que cet homme ne s'appelle plus légion, mais multitude, et que la société actuelle est universellement gangrenée par le culte du MOI, par l'esprit d'indépendance en matières politique et religieuse, et que, d'excès en excès, elle marche de plus en plus dans une voie radicalement opposée à toute régénération. Ce que l'histoire nous apprend aussi, c'est que si les peuples ne se régénèrent pas, ils perdent, lorsqu'ils
sont arrivés au plus haut degré do la civilisation, leurs vertus civiques , sociales et religieuses qui firent leur grandeur, et retournent, par la dissolution des mœurs et rirrélig'ion, vers une sorte de barbarie plus ou moins dorée. Ils peuvent avoir des éclairs de vie, de calme, de bien-être, mais ce sont des éclairs sans durée; la philosophie de l'histoire, nous le répétons, ne nous permet aucune espérance de résurrection ; et cette espérance, pour ceux qui l'ont, n'est basée que sur le mysticisme et non sur l'histoire.
Nous avons dit que Dieu ayant donné pour but à l'homme de l'aimer et le servir en ce monde, et de le posséder dans l'autre, Dieu en avait pareillement donné un semblable aux sociétés humaines; les sociétés humaines peuvent, comme l'homme, le méconnaître et le repousser, mais ce but existe pour le bien suprême des sociétés qui lui sont fidèles ou pour leur châtiment quand elles s'en éloignent. Dieu Fa dit : Gens et regnum <juod non servie ri l tibi peribit; le peuple, la société qui ne le servira pas, périra. Aujourd'hui, les individualités chrétiennes sont incontestablement très-nombreuses, mais les peuples, les gouvernements, les Etats, sont universellement démoralisés, irréligieux, mauvais. et une restauration catholique en Europe nous parait une chimère qui ne repose sur aucune base historique.
Les nations ont comme l'homme leur enfance,
leur jeunesse, leur âge mûr et leur vieillesse. Les mêmes lois de vie et de mort régissent l'homme collectif et l'homme individuel ; et de môme qu'une rivière n'est jamais remontée vers sa source, jamais un vieillard n'est redevenu jeune. Les vieux empires et les vieilles sociétés se sont écroulés, ont disparu, mais ne se sont jamais rajeunis ; leurs ruines même disparaissent de jour en jour. La société moderne, née de ces ruines et des invasions germaines qui ont supplanté l'empire romain, en est-elle arrivée à cette vieillesse décrépite qui présage une fin plus ou moins prochaine? Telle est la question que se posent plus que jamais les plus grands penseurs. Les uns disent oui, les autres disent non. L'histoire universelle du monde, l'étude des textes sacrés, la tradition et l'état actuel des civilisations modernes font pencher la balance du côté de ceux qui sont convaincus que les sociétés et le monde lui-même entrent dans cette^ vieillesse qui fait présager la fin des temps.
La conviction que l'homme ne devait pas habiter la terre plus do six mille ans était partagée par un grand nombre do Pères de l'Église qui, fondant leurs convictions sur les saintes Écritures , énumèrent les cinq signes suivants dont l'accomplissement annonce l'approche de la fin du monde :
La chute de l'empire de Rome ;
L'affaiblissement de la foi ;
Le débordement de la vie matérielle ;
La prédication de L'Évangile par toute la terre ;
La conversion des Juifs.
Ce n'est qu'à titre de l'intérêt que ces opinions offrent en elles-mêmes que nous allons exposer en quelques mots les faits ou les textes sur lesquels ces opinions sont fondées.
Dans l'épitre de St Barnabe, compagnon de St Paul, épîtreà laquelle on peut donner toute l'autorité que les premiers Pères de l'Eglise lui reconnaissaient, et qui prouve au moins une tradition très-ancienne, il est dit : « Faites attention, mes enfants, à ces paroles : Il acheva tous ses ouvrages en six jours. Elles signifient que la durée du monde ne doit être que de six mille ans, et que c'est le terme que Dieu a marqué à tous ses ouvrages. Car mille ans sont comme un seul jour devant lui, et luimême l'assure en disant: Le jour d'aujourd'hui est comme mille ans devant mes yeux. Ainsi, mes enfants, la durée de toutes choses sera de six jours, c'est-à-dire de six mille ans. » Le témoignage de St I renée, disciple de St Poly carpe, instruit par St Jean l'Evangélistc, est identique à celui de St Barnabe.
Tertullien, Lactance et bien d'autres autorités considérables, parlent de la tradition sur la chute de l'empire romain, avant la fin des temps, comme s'il s'agissait de la Rome païenne. « Je n'ai jamais regardé, dit Suarcz, comme un signe douteux de la fin des temps la destruction de l'empire de Rome;
car cela est certain et appuyé sur la commune tradition des Pères, que nous regardons môme comme apostolique. » La Rome païenne étant tombée depuis quatorze siècles, il ne s'agit donc pas de cet empire. Constantin le Grand, en devenant chrétien, divisa l'empire en deux parties : celui d'Orient, qui s'est perpétué par les empereurs de Constantinople jusqu'en 1452, où Mahomet II le renversa, et celui d'Occident, qui s'est perpétué par Charle magne et les empereurs d'Allemagne jusqu'à ce que le titre et les prérogatives de roi des Romains furent détruits, en 1806, par Napoléon Ier. Le nom môme n'existe donc plus. Voici pour le temporel. Quant au spirituel, c'est-à-dire à la souveraineté morale du Pontife romain sur les nations, depuis longtemps les souverains et les peuples la battent en broche, et ne pouvant atteindre son autorité secrète sur les consciences individuelles, ils refusent au pape le droit de condamner les révoltes ou la tyrannie, et de tracer aux gouvernements comme aux gouvernés les règles chrétiennes qui constituent l'ordre et le progrès des sociétés temporelles. L'empire romain n'existe donc plus en Orient, en Occident, ni môme à Rome, au temporel comme au spirituel ; il n'existe plus que l'empire du pape sur les consciences catholiques, empire qui ne doit jamais finir.
Bellarmin dit, en d'autres termes, à peu près la môme chose que Suarez ; Malvenda, collaborateur h 34
de Baronius, ajoute que vers la fin des temps « Rome reniera la foi, chassera le souverain Pontife, mettra à mort les religieux et les prêtres, et retournera à l'idolâtrie, » c'est-à-dire au culte de la matière et des sens, car on est idolâtre quand on n'adore pas le vrai Dieu. « Celui qui n'est pas avec moi est contre moi ; » il n'y a pas de moyen terme, c'est le Christ qui l'a dit. M. de Cavour, se faisant l'écho du césarisme qui tend toujours à remplacer le christianisme dans le gouvernement du monde, leva, dans son discours du l[ octobre 18G0, hardiment l'étendard de l'idolâtrie moderne par ces mots, en parlant de Rome: « Réjouis-toi des glorieuses destinées que nous te promettons... Si nous combattons, c'est pour te rendre ton antique majesté, ton antique Capitale, tes antiques ttiomphes. C'est pour faire de toi la splendide capitale d'un grand empire. » Cette splendide capitale a déjà l'antique misère de Rome, où l'on ne trouve plus ni or ni argent, où le papier même de l'Etat est démonétisé, où le paupérisme prend des proportions effrayantes, ainsi que la vénalité, les assassinats et la corruption, en attendant que les massacres entre les citoyens du nouvel empire fassent de la Rome actuelle une parfaite image de la Rome antique.
L'Église devant durer autant que le monde, la diminution de la foi ne veut pas dire l'extinction de la foi. La foi publique ou nationale n'existe plus dans les gouvernements chrétiens, dans la poli-
tique, dans les constitutions et dans les lois ; elle est remplacée par la loi civile, devenue dogme ; et les constitutions les plus anti-chrétiennes sont devenues les codes religieux des temps modernes. Quant à la foi privée, elle est tellement étouffée par l'indifférence et le sensualisme, qu'elle n'agit presque plus et qu'elle est devenue, dans la majorité des consciences, une foi stérile, sans œuvres, c'est-àdire une foi morte. Aussi, Pie VII, en 1821, pouvait-il dire déjà : « La déplorable époque où nous vivons semble être ces derniers temps annoncés tant de fois par les apôtres. »
Le débordement de la vie matérielle, autre caractère de la fin des temps, n'est plus un fait discutable. Quand la foi baisse, le matérialisme monte; car l'homme étant un composé d'esprit et de matière, la matière gagne en lui tout ce qu'il perd en esprit. « Aux jours qui précédèrent le déluge, dit Jésus, les hommes ne songeaient qu'à manger et à boire, à se marier et à marier jusqu'au jour où Noé entra dans l'arche. Et ils ne connurent rien jusqu'à ce que vint le déluge qui les emporta. Tel sera l'avènement du Fils de l'homme. » Tel il en est aussi de nos jours-, la fièvre de l'or, du luxe et du bien-être s'est emparée des peuples à un degré qui ne s'était encore jamais vu. Comme du temps de Tibère et de Caligula, le monde ne veut plus que du « pain et des plaisirs, » panem et circenses. Jésus avait dit : « Cherchez d'abord le règne de
Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroit. » Aujourd'hui Ton ne cherche que du pain et des plaisirs, et l'on s'inquiète aussi peu de Dieu que de sa justice. De là, rabaissement des caractères, la crainte des peuples qu'ont les souverains, celle des souverains qu'ont les peuples, et la peur universelle que chacun a, que tous ont de quelqu'un ou de quelque chose.
St Mathieu dit dans son évangile : « Le royaume de Dieu sera prêché dans tout l'univers, en témoignage à toutes les nations ; et alors viendra la consommation des siècles. » Cette prédication de l'Évangile doit-elle avoir lieu d'une manière successive ou doit-elle exister simultanément et d'une manière absolue dans tous les pays du monde? Dans l'un et l'autre cas, le fait s'est à peu près vérifié d'une manière générale, et l'on peut dire qu'il n'existe presque aucun peuple auquel la bonne nouvelle n'ait été prechéepar les missionnaires qui ont parcouru le monde depuis les temps apostoliques jusqu'à nos jours. La multiplication des missionnaires par l'œuvre de la Propagation de la foi, et l'apostolat de la femme sont des faits récents qui semblent indiquer que les temps pressent, et ces ouvriers de la dernière heure achèvent le travail qui doit se faire dans la vigne du Seigneur avant son retour.
La conversion des Juifs, cinquième signe de l'approche de la fin des temps, est un fait moins appa-
rent que les précédents, mais qui se développe d'une manière prodigieuse. Séquestrés autrefois des autres peuples, par une barrière de défiance, de mépris et de haine, les Juifs sont à peu près émancipés partout aujourd'hui. Ce mur de séparation une fois renversé, les Juifs, en contact intime, continuel, et placés sur le pied d'égalité avec les chrétiens, peuvent s'instruire, étudier leurs livres sacrés avec plus d'ampleur, de franchise et d'exactitude. Les orthodoxes restés fidèles aux traditions du Talmud sont devenus rares à la suite de l'émancipation; les rationalistes qui ne croient à rien, et les clivistianisants qui, fatigués du doute, gravitent vers le catholicisme en cherchant la vérité sont devenus les plus nombreux. Non-seulement un certain nombre de ces derniers confient leurs enfants à des catholiques pour les élever et les instruire, mais encore beaucoup deviennent catholiques.
La conversion du peuple de Dieu est annoncée par Isaïe ; St Paul la certifie également et nous voyons tous les jours ces prophéties se vérifier dans la personne de nombreuses individualités juives qui, reconnaissant enfin l'accomplissement de toutes les prophéties les concernant et concernant le Messie, reconnaissent la justice de leurs châtiments et demandent le baptême. Les faits cités par MM. Drach et Ratisbonne, juifs convertis, ne laissent aucun doute sur ce sujet. A lui seul, le P. Théodore de Ratisbonne a baptisé plus de sept cents
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Juifs, clans quelques années, à Paris seulement, et ce mouvement est assez général, depuis vingt ans surtout, pour avoir frappé l'attention des écrivains modernes. M. Drach, en 1844, nous montrait déjà que cette conversion marche assez rapidement : « Suivez, dit-il à ses frères selon la chair, dans sa Lettre aux Israélites, suivez, je vous en conjure, l'exemple de tant d'Israélites qui, depuis quelques années, reviennent en foule, vous savez que je n'exagère pas, et dans tous les pays, à la sainte foi catholique, la véritable religion de nos pères... Ce mouvement remarquable, dans la nation juive, et qui semble être un signe certain des derniers temps du monde, a commencé à se manifester, il y a une vingtaine d'années, dans tous les pays, mais surtout en France, ce ressort puissant dont l'impulsion agit sur le reste du monde civilisé. » Après avoir cité bon nombre de savants et de rab« bins qui, après s'être fourvoyés dans le protestantisme, finirent par se faire catholiques, il signale une multitude de célébrités dans le barreau, les arts et la science en Autriche, en Allemagne, en France, et en Russie qui ont abjuré le judaïsme pour embrasser le catholicisme et même le sacerdoce.
Tels sont les cinq signes précurseurs de la fin des temps, d'après la majorité des exégètes. Certaine interprétation des textes sacrés et des traditions qui remontent aux temps apostoliques ont fait supposer, à quelques-uns, que le repos du septièmo
jour, après les G000 ans du monde, symbolisés par les six jours de la création, ne serait pas le repos éternel qui doit commencer au jugement dernier, mais un règne temporel du Christ, règne qui durera mille ans. Voici d'après ces millénaires, la chronologie des événements qui doivent précéder la fin des temps.
— Cataclysme social , dont nous sommes peu éloignés, selon la croyance d'à peu près tout le monde.
— Avènement d'un grand monarque et d'un grand pontife qui uniront leurs efforts pour réprimer l'esprit révolutionnaire et pacifier le monde. D'après certains exégètes, c'est sous leur règne que la prédication de l'Evangile serait répandue, d'une manière effective, dans tout l'univers.
— Le rappel des Juifs, leur rétablissement en corps de nation dans leur antique patrie, et chute de l'empire ottoman.
— Première invasion de Gog à la tête des armées de l'Orient et du Nord pour dépouiller les Juifs de leurs richessses.
— Conversion des Juifs et retour des dix tribus.
— Défaite de Gog par les Juifs et les puissances occidentales.
— Paix de l'Église.
— Refroidissement de la ferveur générale.
— Réapparition de Gog qui se révèle comme l'antechrist, séduit les nations, fait des prodiges
nouïs et renouvelle son expédition contre la Judée.
— Abomination de la désolation, apostasie générale. Apparition d'Elie et d'Enoch. Effusion des sept coupes de la colère de Dieu. Triomphe de l'antechrist.
— Châtiment du monde parle cataclysme de fou. Les justes sont en partie préservés de l'embrasement général.
— Jésus règne à Jérusalem parmi les siens pendant mille ans. Satan lié et renfermé dans l'abîme est réduit à l'impuissance de séduire les nations, et l'humanité entre dans un état plus heureux encore que celui dont elle était déchue par le péché d'Adam.
— Consommation de l'âge millénaire. Résurrection des morts. Jugement dernier.
Cette chronologie, ayant bien des rapports avec celle de tous ceux qui ne croient pas plus que nous au règne temporel du Christ, nous devons examiner brièvement le caractère historique des principaux événements qu'elle annonce.
Le cataclysme social, considéré comme signe précurseur de la fin des temps, et même comme faisant partie de la période apocalyptique qui doit précéder la paix de l'Eglise et le règne de l'antechrist, ce cataclysme, disons-nous, paraît évident, il parait aussi très-prochain. Il a été préparé par Luther, auquel s'appliquent ces paroles de l'Apocalypse : « Je vis une étoile qui était tombée du ciel
sur la terre, et la clef du puits de l'abîme lui fut donnée. Elle ouvrit le puits de l'abîme et il s'éleva du puits une fumée semblable à celle d'une grande fournaise ; et le soleil et l'air furent obscurcis par la fumée de ce puits ; » c'est-à-dire que le Soleil de Justice fut enveloppé tic nuages, que la lumière du Christ fut obscurcie par les ténèbres du rationalisme, vaste abîme dans lequel la raison humaine, le respect de toute autorité et l'amour de toute religion se perdent. C'est pourquoi Grégoire XVI disait dans une de ses encycliques : « Nous affirmons qu'il est vraiment ouvert ce puits de l'abîme, d'où St Jean vit s'élever à la fois une nuée qui obscurcit le soleil et des sauterelles qui désolent la terre. » Combien depuis ce pape, les sauterelles ne se sontelles pas multipliées sous la forme de publications infâmes qui détruisent jusque dans leurs racines les principes les plus sacrés, sur lesquels reposent la famille et la société !
Que reste-t-il de sain, de solide, d'honnête dans l'ordre politique, civil et social ? Chacun maintenant parle de ses droits, personne ne parle de ses devoirs. Quel est le devoir qui reste debout ? Quel est le droit qui règne partout? Celui de la force. Aussi, voit-on de tous les côtés les patries se dissoudre, les frontières tomber, les révolutionnaires singer l'idée chrétienne en voulant fondre tous les peuples en un seul peuple, qui, muselé, lié sous ce despotisme universel, n'aura plus personne pour crier à
ceux qui le lieront et le muselleront pour mieux le voler, l'abrutir et le tuer: Xon licet. M. Guizot ne le disait-il pas déjà en 18G5 : « L'anarchie est dans les esprits et va conduire à .l'anarchie de la soci<'t '•. laquelle poussera les peuples abrutis et consternés dans le giron du despotisme. » Comme le disaient MM. de Maistre et Donoso Cortès, le seul remède que les nations pourraient opposer à cet immense chaos qui se prépare avec une effrayante rapidité, ce serait de se rattacher à la foi du Christ, à son Église, à sa loi, puisqu'il est le seul fondement des sociétés honnêtes et stables ; mais ce fondement, ébranlé par Luther, est aujourd'hui déserté par les nations qui disent comme autrefois la synagogue : « Nous ne voulons pas que celui-ci règne sur nous. » Et comme les Juifs d'autrefois, les nations éprouveront bientôt des malheurs dont la seule pensée fait frémir d'horreur.
Qu'on le veuille ou ne le veuille pas, il n'y a qu'une philosophie de l'histoire , il n'y en a pas deux, et cette philosophie nous apprend que la sécularisation do l'État, c'est-à-dire do la politique qui régit un peuple, est une révolte do l'homme collectif contre son Créateur. Dieu, ayant tout créé, veut être partout, ou, pour mieux dire, la fin dernière de tout; il commande aussi bien à la conscience collective d'un peuple qu'à la conscience individuelle d'un homme, et l'homme, tenant tçoit de Dieu, appartient tout à Dieu; il ne peut donc pas
faire deux parts de lui-même, servir Dieu comme particulier et le renier comme citoyen. L'homme ne peut pas être tout à la fois religieux comme particulier et alliée comme citoyen ; il est l'un ou l'autre; TÉtat n'étant qu'une réunion de citoyens représentés par un gouvernement, ne peut pas davantage avoir une doctrine à lui , une doctrine excluant Dieu de ses lois, il doit adhérer à la doctrine de Dieu, du Christ et de son Eglise, et en faire la règle de sa conduite, car il n'est pas même de sa compétence de la juger et de l'interpréter à sa guise.
De même que les gouvernés n'ont pas deux consciences : l'une dirigeant leur vie privée et l'autre dirigeant leur vie sociale, de même les gouvernements n'ont pas une conscience publique différente de leur conscience privée; ils doivent être chrétiens dans leur politique, dans leurs lois, dans leur administration, partout, toujours ; et c'est pour avoir méconnu ces principes de simple honnêteté chrétienne, de simple bon sens, c'est pour avoir voulu faire vivre la société moderne en dehors de Dieu, qu'ils l'ont blessée à mort et qu'elle agonise en ce moment. Pourrie par le sensualisme, ayant rejeté de ses lois et de ses mœurs Celui qui seul est la vie, qui seul donne la vie, la société moderne doit mourir ou se métamorphoser pour vivre. M. de Maistre. avait déjà proclamé cette vérité par ces paroles : « A moins que nous ne soyons à la fin des temps, les nations reviendront sous la loi du Christ, et
nous touchons à la plus grande des époques religieuses, à une époque sacrée dans les Castes du genre humain, au plus grand événement du monde.» Donoso Cortès est plus explicite encore : « A moins, dit-il, que les nations chrétiennes ne se convertissent comme nations , et qu'ainsi ne s'opère une grande révolution religieuse, le monde est perdu et nous touchons à la fin des temps. »
Le livre de la Sagesse dit que « Dieu a fait guérissables les nations de la terre, » mais nous avons déjà vu qu'aucune nation descendue jusqu'aux derniers degrés de la dissolution de l'esprit et des mœurs ne s'est jamais guérie jusqu'à présent. Le cataclysme social qui s'avance à pas de géants est donc inévitable; mais comme tout état violont ne saurait durer, il ne saurait donc être aussi que le prélude soit de la fin des temps, soit de l'apparition d'une nouvelle société qui sortira régénérée du sang et des ruines de celle-ci. Ce cataclysme est pour nous un de ces ouragans de l'équinoxe d'automne précédant l'Été de la Saint-Martin, pour nous servir d'une expression populaire; après cet Été, après ces derniers rayons d'un soleil qui s'éteint, après ce dernier repos des peuples, viendront les derniers râles de l'univers.
. Dans l'hypothèse d'une régénération future de la société, nous ferons d'abord remarquer que, depuis l'ère chrétienne, l'Europe est ce que l'on pourrait appeler l'âme sociale de l'univers, comme la France
est le cœur de l'Europe. Les sociétés européennes, horriblement bouleversées par ce cataclysme, ne pourront retrouver un équilibre stable, ne pourront revenir à la vie que par les moyens naturels ou surnaturels employés par Dieu et consignés clans l'histoire typique des Hébreux, c'est-à-dire par la résurrection des principes religieux et sociaux. La résurrection générale de ces principes, personnifiés dans le pouvoir religieux par le pape, et dans le pouvoir civil par le souverain, nous amène à reconnaître la nécessité du grand pontife et du grand roi, dont parlent presque toutes les prophéties anciennes et modernes. En effet, si cette résurrection éventuelle a lieu, ce sera certainement sous le règne simultané de deux hommes providentiels, l'un souverain et l'autre pontife; l'un serait « l'ange qui pose le pied droit sur la mer et le pied gauche sur la terre, » dont parle l'Apocalypse, et l'autre « recevrait sur la tête une tiare éclatante et sera revêtu d'ornements précieux, » comme le dit Zacharie.
De nombreuses prophéties latines, françaises, allemandes, italiennes et polonaises, échelonnées dans l'histoire depuis le ve siècle jusqu'au commencement de celui-ci , caractérisent d'une manière fort curieuse l'influence morale de ces deux souverains sur les nouvelles sociétés. En 822, le célèbre Raban Màur, dont les ouvrages sont encore si recherchés, disait déjà sur ce sujet : « Nos principaux docteurs s'accordent pour nous annoncer que vers
la fin dos temps un des descendants des rois de France régnera sur tout l'antique empire romain, et qu'il sera le plus grand des rois de France et le dernier de sa race. »
Cette tradition fait le fond de toutes les prophéties du moyen âge. Celle de St Césaire est plus accentuée. « Toute l'Église, dit-il, dans tout l'univers, sera persécutée d'une manière lamentable et douloureuse, elle sera dépouillée. Les prêtres et les prélats seront cruellement maltraités, et pendant un court espace de temps Tordre entier du clergé restera dans l'humiliation. Après que l'univers entier, et en particulier la France, et dans la France les provinces du Nord et de l'Est auront été en proie aux plus grandes misères et aux plus grandes tribulations, ces provinces seront secourues par un prince exilé dans sa jeunesse, qui recouvrera, la couronne du lys... En même temps, il y aura un grand pape, très-saint et très-parfait. Ce pape aura avec lui ce grand roi, homme très- vertueux, qui sera des restes du sang des rois de France. Ce grand roi aidera ce pape à réformer tout l'univers. Beaucoup de princes et de peuples qui sont dans l'erreur et l'impiété se convertiront, et une paix admirable durera plusieurs années , parce que la colère de Dieu s'apaisera. »
En 1410, Jérôme Botin, bénédictin de l'abbaye de Saint-Germain-des-PiV^, à Paris, dit dans une de ses prophéties :-« Après que quatre siècles seront
plus qu'écoulés, la terre sera désolée et l'Eglise éplorée ; le pasteur sera frappé et le troupeau dispersé, mais la rosée du ciel descendra, et les autels de Bcelzébuth seront renversés, et les ouvriers d'iniquité seront dissipés et périront. Il y aura un enfant du sang des rois que donnent les gens d'Artois, et il gouvernera la France avec prudence et honneur, et l'esprit du Seigneur sera avec lui. » Nous ne citerons pas les prophéties de saints personnages morts vers la fin du siècle dernier ou dans la première moitié de celui-ci, parce qu'elles n'ajoutent que des détails plus précis à celles que nous venons de citer. Toutes déclarent que le duc de Bordeaux, petit-fils du comte (V Artois, Charles X. sera ce grand monarque qui doit régénérer la France et, par la France, la société moderne. Toutes déclarent aussi que le grand Pontife qui doit régner en même temps que Henri V sera le successeur de Pie IX, désigné dans la prophétie de Malachie par ces mots : Lumen in cœlo. Cette prophétie, qui désigne clairement les papes qui doivent se succéder sur la chaire de St Pierre, s'est vérifiée jusqu'à nos jours, et ne donne plus jusqu'au jugement dernier que onze successeurs à Pie IX. Malgré leur incontestable authenticité, nous ne donnons cependant à toutes ces prophéties qu'un crédit très-limité, car la prière et la pénitence peuvent éloigner de nous les malheurs qui nous menacent et bouleverser ou réduire à néant toutes lès données histo-
riques de ces prophéties. C'est pourquoi, dans les procès de canonisation, est- il peu parlé des événements prophétisés par des saints ; car la réalisation ou la non-réalisation de ces événements ne jouent dans les débats du procès qu'un rôle très-effacé, parce qu'on peut être un grand saint tout en étant un mauvais prophète.
Lorsque Jonas reçut l'ordre de Dieu d'aller dire aux Ninivites : « Dans quarante jours, Ninive sera détruite, » il annonça d'une manière formelle, absolue, et non pas conditionnelle, un événement qui n'eut pas lieu. Les Ninivites, en présence de la catastrophe qui les menaçait, ordonnèrent un jeûne public; ils firent tous pénitence, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, et cela sans aucune certitude d'apaiser la colère de Dieu. Cependant l'Éternel leur fit miséricorde, et Jonas, craignant de passer pour un faux prophète, se plaignit à Dieu et lui dit : « J'avais bien raison de ne pas vouloir aller à Ninive, parce que je prévoyais ce qui est arrivé, car je savais que vous êtes un Dieu clément, bon, patient, plein de miséricorde et qui pardonnez les péchés. » A ce chagrin de Jonas vint s'en ajouter un autre qui le fit encore murmurer contre Dieu : le Seigneur fit dessécher un lierre sous lequel le prophète s'était la veille mis à l'abri d'un soleil ardent. Alors le Seigneur lui dit : « Vous vous fâchez pour la perte d'un lierre que vous n'aviez point planté ni cultivé... Et moi, — qui ai créé l'homme
à mon image et à ma ressemblance, — je ne pardonnerais pas à la grande ville de Ninivc, où il y a plus de cent vingt mille personnes qui ne savent pas distinguer la main droite d'avec leur main gauche? » Toute l'économie des prophéties se trouve dans cette histoire de Jouas. C'est pourquoi les prophéties concernant les châtiments des sociétés actuelles et la régénération de la France par l'avènement de Henri V n'ont pour nous qu'une valeur d'autant plus médiocre, que nous arrivons aux mômes conclusions par le raisonnement et l'exégèse. Depuis quelques années surtout, Dieu fait annoncer par des âmes pures et simples des châtiments terribles pour toucher les cœurs par l'amour ou la crainte et les porter au bien, à la vertu, à la foi ; si la voix de Dieu est écoutée par la généralité des coupables, le châtiment est modifié ou détourné ; si la voix de Dieu est méconnue, raillée, la prophétie s'accomplit dans toute sa sévérité. L'accomplissement immédiat ou éloigné, d'une manière absolue ou mitigée, d'une prophétie dépend donc de la généralité de ceux qu'elle concerne. Mais Dieu seul connaissant les cœurs, ce qu'ils pensent et ce qu'ils feront, Dieu seul aussi connaît l'avenir.
Cependant le règne decegrand roi, parfaitement caractérisé dans Henri V par les prophéties, a des rapports tellement intimes avec la paix de courte durée dont doit jouir l'Eglise avant le règne de l'antechrist, que presque tous les interprètes de l'Àpoii 35
calypse croient en lui et s'accordent à le voir désigné dans ces paroles de l'Apocalypse : « L'ange mit donc sa faux à la terre et vendangea la vigne de la terre et en jeta — les raisin* — dans la grande cuve delà colère de Dieu. Et la cuve fut foulée hors de la ville, et le sang sortit de la cuve en telle abondance, que les chevaux en avaient jusqu'au mors dans rétendue de mille six cents stades. »
L'afW/e, disent les commentateurs de St Jean, qui apparaît comme un vigneron, coupant les raisins pour qu'ils soient foulés dans les cuves de la colère divine, est un roi puissant qui se posera comme le protecteur et le champion de l'Eglise, dans le temps de son dernier triomphe sur la terre. Il battra complétememt les puissances ennemies de l'Épouse du ( lirist et lui procurera la victoire dans tous les pays, soit par le merveilleux de son avènement, qui sera reconnu providentiel et miraculeux, soit par la protection efficace qu'il donnera au Saint-Siège. C'est alors qu'aura lieu le retour au catholicisme de plusieurs peuples protestants ou schismatiques. Cette circonstance que la cuve remplie de sang sera foulée hors de la ville, montre, dit lîiekcl, que la cité même de Dieu, c'est-à-dire les enfants fidèles etles défenseurs de l'Église, n'auront pas, pour cette l'ois, ;» verser leur sang, et que tout en BuWssanl leur pari d'épreuves communes, Dieu tournera tout à leur avantage, à leur succès el à la déroute de ses ennemis.
11 est incontestable que Dieu peut faire triompher son Eglise sans le secours d'événements politiques extraordinaires et sans l'aide d'aucun prince ni de personne ; néanmoins, comme les événements qu'il a décrétés s'accomplissent rarement d'une manière surnaturelle, il est évident que pour accomplir ceux qui se préparent Dieu se servira d'un instrument sensible, visible, d'un agent selon son cœur. Si nous ne nous étonnons pas de voir toutes les révélations anciennes et modernes désigner Henri V pour cet agent providentiel, c'est que la politique chrétienne ne peut avoir des principes différents de ceux de la morale chrétienne, et que les mêmes principes qui régissent la famille chrétienne doivent aussi régir la société chrétienne. L'agent de Dieu dans le triomphe de l'Eglise doit donc être un agent représentant le pouvoir chrétien légitime. Le principe de toute autorité légitime, c'est Dieu; l'homme peut nier, répudier tout ce qui vient de Dieu, comme il peut nier, répudier Dieu lui-môme, mais il ne peut pas plus rendre légitime ce qui ne l'est pas ■qu'il ne peut rendre bien le mal et vrai le faux. L'homme peut faire des compromis, des alliages, mais Dieu ne les fait pas; pour Lui, il n*y a que ce qui est légitime ou ne l'est pas. Henri Y étant donc le seul représentant légitime de l'autorité civile et chrétienne, le seul légitime souverain do ce peuple par qui Dieu exécute ses volontés parmi les civilisations modernes, — Geste Uei per Fronxoï.
— c'est lui, et non pas un autre chef politique, qui paraît naturellement désigné pour être l'instrument de Dieu dans l'établissement du nouvel état de choses auquel nous touchons.
Nous ne voulons certainement pas mettre de bornes à la puissance divine qui peut tout, et peut faire servir à ses desseins n'importe qui, n'importe quoi ; mais, en restant dans le domaine de la philosophie de l'histoire, il est impossible de croire au retour des Bourbons sur le trône de France, autrement que d'une manière providentielle. En effet, la révolution française a mis hors la loi, a chassé du gouvernement de l'État les deux grandes autorités légitimes qui devraient seules gouverner l'Etat : l'autorité religieuse, c'est-à-dire l'Eglise, et l'autorité sociale, c'est-à-dire le souverain légitime de l'État; puis, elle s'est faite gouvernement sous trois formes : la république, l'empire et l'orléanisme ; enfin, elle s'est mise dans la loi, de telle sorte que l'Église de Dieu vit plus de tolérances que de droits, et que la grande majorité de la France active, agissante et pensante est révolutionnaire, c'est-à-dire impérialiste, orléaniste et républicaine, surtout impérialiste et républicaine, mais point légitimiste. Vouloir donc, comme on l'a voulu, mettre Henri V au pouvoir par un vote de la Chambre nous parait un abaissement de la royauté légitime, une naïveté, une chose impossible, parce que Henri V ne peut être mis sur le trône que par le doigt de Dieu,
en tuant la révolution, et non pas par une Chambre plus révolutionnaire que religieuse et beaucoup plus occupée d'elle-même que du pays qu'elle représente. 11 n'y a donc pas d'autre alternative pour notre époque actuelle : ou le triomphe définitif de la révolution, et, comme conséquence de ce triomphe, les phénomènes terribles qui doivent précéder la fin des temps, ou bien l'arrivée de Henri V, d'une manière providentielle, au trône de France, et alors les sociétés, redevenues honnêtes et religieuses, jouiront pendant quelques années d'un grand calme et de leur dernière prospérité.
Ste Hildegarde, dans ses étonnantes prophéties, parle aussi du triomphe de l'Église qui doit avoir lieu sous ce souverain et ce pontife si souvent annoncés dans les révélations privées. Ezéchiel et Zacharie s'accordent avec St Jean dans leur vision sur cette paix de l'Église. Suivant l'Apocalypse, Jérusalem ne jouira de ce bonheur providentiel et passager qu'après que « les gentils auront foulé aux pieds la ville sainte pendant quarante-deux mois. » En comptant ces mois, à la manière exégétique, c'està-dire en mois d'années, nous arrivons au chiffre de 1260, 1275 ou 1278 années, et, faisant partir cette date de la prise de Jérusalem par Omar en 637, comme les contextes nous y autorisent, nous arrivons aux années 1897, 1911 ou 1914, époque où doit commencer le règne de l'antechrist, et finir la paix de l'Église. Cependant s'il fallait mettre en déduc-
tion le temps de la durée du royaume chrétien de Jérusalem, pendant les croisades, il faudrait reculer cette date jusqu'à la fin du xxe siècle. Cette date concorderait parfaitement avec la prophétie de St Malachie qui donne onze successeurs à Pie IX, avant le jugement dernier, et avec l'exégèse qui donne à cette paix de l'Eglise la durée d'une génération.
Dans l'hypothèse, — car tous ces événements prochains ne sont pour nous que des hypothèses très-probables, — dans l'hypothèse où Dieu voulût se servir d'un souverain français pour inaugurer cette ère de calme et de paix dont l'Eglise doit bientôt jouir, l'empire vermoulu des Turcs subsistera-t-il sous le règne de ce « grand monarque ? » Cela n'est pas probable, disent les commentateurs de Job et des autres prophètes qui ont parlé de la fin des temps. Nous sommes moins af (îrrrratifs ; cependant il ne serait pas étonnant de voir disparaître cet anachronisme social, politique et religieux. Il est même évident que cet empire sera tôt ou tard partagé entre les puissances européennes, et même que la Palestine sera rendue à ses anciens et légitimes propriétaires.
Si Jérusalem vit toujours malgré les lois du temps qui a fait disparaître la plupart des capitales lie l'antiquité, si Jérusalem, malgré ses malheurs extraordinaires, n'a jamais cessé d'avoir une grande importance dans le monde chrétien, c'est que sa des-
tinée n'est point linie et que des jours meilleurs lui sont réservée. Pour que ces changements politiques aient lieu, il n'est pas nécessaire de recourir au surnaturel, au merveilleux, il suffit que le souverain qui fera pour ainsi dire renaître l'Europe de ses cendres, soit fortement trempé, qu'il ait le sens moral et le sens politique qui font complètement défaut à tous les gouvernements actuels, et qu"il comprenne l'absurdité d'un empire de Mahomet dans la société européenne du xixe siècle, et surtout dans la société chrétienne et nouvelle annoncée par l'Apocalypse.
Les écrits prophétiques d'Agathias et de plusieurs autres écrivains byzantins, la prophétie de St Césaire et celle de St François de Paule dans sa fameuse lettre au seigneur de Montalto déclarent que vers la fin des temps l'influence d'un souverain français fera rentrer l'Orient dans la loi commune du christianisme. Dans les publications sur l'Orient de Domenechi, E. Borée, Brusoni, Daïllinger et autres on trouve de très-anciennes prophéties, et des oracles du xive siècle, annonçant la chute politique de l'empire ottoman et la conversion des Turcs au catholicisme, sous le règne d'un « grand roi de la fleur lys. » Ces traditions prophétiques n'ont peut-être aucune valeur, mais elles confirment les prédictions concernant le retour à la foi catholique de presque toute l'Europe.
Zacharie et d'autres prophètes parlent aussi du
rétablissement de Jérusalem dans son ancienne splendeur et de tous ces événements en des termes qui démontrent qu'ils n"ont eu lieu ni sous Zorobabel, ni jamais, et que les faits passés n'étaient que des figures imparfaites de ceux qui devaient arriver vers la fin des temps. Ce que les prophètes annonçaient alors, poussés par l'inspiration divine, de nos jours de grands penseurs l'annoncent, poussés par la logique de l'histoire et le raisonnement. Malheureusement les ouvrages de ces derniers ne sont pas plus lus que les livres des prophètes, et nous ne pouvons pas multiplier indéfiniment leur analyse, ni les raisons qui donnent une grande probabilité à la prochaine réalisation de ces événements.
Les prophètes ont également parlé du retour des tribus dispersées^ c'est-à-dire des tribus de Juda et de Benjamin, et des tribus fugitives^ c'e4Pà-dire des dix autres qui, au terme de la captivité de P>abylonc, ne voulurent point revenir dans la Palestine, et se dirigèrent vers une région, encore inconnue de nos jours, malgré les recherches et les dissertations des savants. En parlant des lieux saints, Isaïc voyait dans un avenir éloigné poindre le jour où ces solitudes et ces « terres de ruines deviendront trop étroites à cause de la foule de ceux qui voudront s'y établir. » La richesse actuelle et phénoménale des Juifs, entre les mains desquels se trouve à peu près le monopole du marché monétaire, des
finances de l'Europe et même du monde entier, est considérée comme un présage de cette restauration israélite. Dans l'espace d'un demi-siècle nous avons vu se réaliser ce dicton : « L'or possède le monde, et le juif possède l'or. » La raison providentielle de ce phénomène ne serait-elle pas dans ce que les Juifs auront besoin de beaucoup d'or pour rendre à Jérusalem son ancienne splendeur? N'oublions pas que lorsque après quatre siècles d'esclavage en Egypte, le souverain Maître du monde fit sonner pour ce peuple figuratif l'heure de la liberté, il lui permit d'emporter, autant qu'il le pourrait, les richesses des Egyptiens, et que ces richesses servirent à décorer le tabernacle et l'arche d'alliance.
Ézéchiel et St Jean nous portent à croire que la nation juive ne sera point encore chrétienne quand elle rentrera en possession de la Judée. « Les ossements » seront rejoints, mais l'esprit ne les animera pas encore. La conversion totale de la nation juive au catholicisme ne devrait se faire que plus tard. Une fois rétablis à Jérusalem collatéralement avec les chrétiens, les Juifs, disent les millénaires, subiront une dernière épreuve avant leur délivrance de tout joug étranger. Les immenses capitaux qu'ils auront amassés exciteront la convoitise de Gog, qui, selon la prophétie d'Ézéchiel, se dirigera sur Jérusalem pour s'emparer de ses richesses. C'est en présence de cette invasion que les Juifs se convertiraient en masse, appelleraient le Christ à leur
551 apparition dd christ
secours, et que le Fils de Dieu les sauverait par son intervention miraculeuse.
Ce « Gog, du pays de Magog ou de la Seythie, prince des chefs de Ros, de Mosoch et Thubal, » c'est-à-dire de la Ru.-sie, de Moscou et de Tobolsk, comme la similitude des noms semble l'indiquer, ou, mieux encore, chef des Russes, des Mosqucs et des Tiburénicns de l'extrême nord, ne sera peutêtre pas un empereur de Russie, mais un usurpateur allemand ou national, car il est indiqué dans Daniel et St Jean comme « une petite corne qui se produit clandestinement, et s'empare du pouvoir par la fraude. Dévoré d'une insatiable ambition, il envahit d'abord trois royaumes, puis étend les limites de son empire sur l'Orient et le septentrion, jusqu'à ce qu'il réussisse à devenir le maitre de l'Occident et de toute la terre. » Il est incontestable que ce Gog doit se diriger sur Jérusalem, puisqu'il n'est autre que l'antechrist, et que l'antechrist doit mourir en Palestine; cependant ce n'est pas Jérusalem qui est désignée dans l'Apocalypse par Ej nllr hirii-aimée, mais l'Église, c'est donc surtout contre l'Église catholique que Gog, aidé des peuples germaniques et des asiatiques, dirigera toute sa puissance.
Daniel dit encore que « la petite corne est sortie de dix cornes, » c'est-à-dire que la Russie sortira des dix royaumes issus de l'empire romain, et que, petite à son origine, elle deviendra la plus colossale
LA 11N DES TE. Ml' S O-J-)
puissance de L'Europe et de l'Asie, ce qui est en train de se vérifier. Il suffit, en effet, de jeter un coup d'œil sur l'histoire toute moderne de la Russie, sur son insatiable ambition, et sur les événements qui se passent en Europe, comme en Asie, pour se convaincre que cette puissance marche à grands pas vers la constitution d'un empire colossal. Malheureusement, la routine, la politique de clocher, la légèreté d'esprit, l'affaissement du sens moral, le parti pris de ne pas voir, de ne pas savoir ce qui nous ennuie ou nous gène, de ne pas vouloir lire clans Parvenir, pour ne pas agir dans le présent, et d'autres raisons semblables, nous laissent dans une ignorance honteuse de ce qui nous importe le plus à connaître.
Il n'est donc point étonnant que nous ne regardions même pas la Russie achever la conquête des innombrables tribus de Cosaques, de Mantohoux, de Tartares et d'Asiatiques, qui lui permettront de jeter un jour sur l'Europe désunie, démoralisée dans sa foi, dans ses mœurs et dans sa politique, trois ou quatre millions de cavaliers et de soldats affamés, avides et barbares qui, tout en jonchant l'Europe de leurs cadavres, passeront sur elle comme une nuée de sauterelles, ne laissant rien derrière eux que sang, ruines et cendres. Qu'on lise dans le testament de Pierre Ier le passage suivant et l'on verra si nous exagérons nos craintes : * J'ai trouvé la Russie rivière, je la laisse fleuve:
mes successeurs en feront une grande mer, destinée à fertiliser l'Europe appauvrie; et ses flots déborderont malgré toutes les digues que des mains affaiblies pourront leur opposer, si mes descendants savent en diriger le cours. Approcher le plus possible de Constantinople et des Indes : celui qui y régnera sera le souverain du monde. » Le testament de Pierre 1er recevra tôt ou tard son exécution complète.
Quant au règne temporel du Messie qui devrait avoir lieu, selon la chronologie des millénaires, après la défaite et la mort de l'antcchrist en Palestine, nous répétons que nous n'y croyons pas du tout, car ce règne n'est fondé que sur une interprétation trop littérale des textes sacrés; nous démontrerons plus loin que ce règne de mille ans est passé, ce qui ressort, du reste, des Livres saints qui le placent avant l'apparition de l'antcchrist et non pas après sa mort. Nous avouons, cependant, que les Évangiles nous démontrent que les apôtres et leurs disciples étaient convaincus que Jésus- Christ reviendrait avant la fin du monde pour régner sur tout l'univers. Cette conviction se fondait sur les paroles mêmes du Sauveur qui leur annonça maintes fois son avènement futur et le rétablissement « du royaume d'Israël » pour une époque qu'il ne voulut pas leur dire, mais dont il leur révéla les signes précurseurs.
Cette conviction passa dans les premiers Pères de
l'Eglise et Ton voit St Irénée, St Jérôme, St Augustin, St Ambroise, St Hilaire et bien d'autres répéter, à peu prés dans les mêmes termes, ces paroles de Lactance : « Comme tous les ouvrages de Dieu ont été achevés en six jours, ainsi la religion et la vérité travailleront six mille ans, pendant lesquels l'injustice régnera; et comme il s'est reposé le septième jour et qu'il l'a béni, il faudra qu'à la fin de six mille ans l'injustice soit abolie, que la justice règne mille ans sur la terre, que l'univers jouisse d'une tranquillité parfaite. »
La croyance à ce septième millénaire, pendant lequel le monde devait jouir d'une paix parfaite donna même naissance au chiliasme, doctrine qui n'avait cependant rien de commun avec celle des Pères sur cette question. Il est certain que l'Eglise, avant la fin des temps, jouira d'un triomphe complet et d'une paix parfaite ; mais cette paix sera de courte durée. Les textes apocalyptiques et l'ensemble des prophéties sur la fin des temps, loin de lui donner une durée de mille ans, ne permettent pas d'espérer qu'elle atteindra même celle d'une génération.
Mais si les chronologies exégétiques des événements futurs peuvent être rejetées par la critique ; si les prophéties, provenant des révélations privées, peuvent être modifiées par Dieu, et môme ne point s'accomplir, il n'en est point ainsi des événements prédits dans l'Apocalypse, et corroborée par Ezé-
chicl et Daniel. En effet, non-seulement ces prophéties font partie de la grande révélation, de la révélation universelle, c'est-à-dire du trésor spirituel de l'Église, mais ces prophéties ne concernent pas une ville, un peuple, comme celle de Jonas, elles concernent et prophétisent l'histoire de l'Église, depuis sa fondation dans le temps jusqu'à son triomphe dans l'éternité. C'est pourquoi nous trouvons vérifiés dans le passé, jusqu'à nos jours, les événements indiqués dans l'Apocalypse, et que nous voyons se préparer ceux qui doivent avoir lieu plus tard. Ce sont ces événements futurs, inévitables que nous allons indiquer rapidement.
On se rappelle que St Jean vit dans le ciel un livre scellé de sept sceaux, dans lequel sont écrites les destinées de l'Église. Ce livre, comme l'étaient alors les livres hébraïques, étaient un rouleau écrit à l'intérieur et à l'extérieur, c'est-à-dire qu'il renfermait d'un côté l'histoire intime ou spirituelle de l'Église, et de l'autre oôté son histoire sociale ou politique. UAgneau seul peut ouvrir ou dérouler ce livre, parce que l'Église est l'épouse du Christ, de l'Agneau de Dieu créateur du ciel et de la terre, et que lui seul est maitre des événements qui se passent dans le ciel et sur la terre. Les six premiers sceaux forment les trois périodes doubles dont se compose l'histoire de l'Église, depuis l'Incarnation jusqu'à la fin des temps. St Jean reçut l'intelligence de tous ces événements par les tvpt anges avec les
sept tiwmpettes qui lui donnaient l'explication de tous les symboles qu'ils voyaient. Lorsque le septième sceau fut ouvert par l'Agneau et que le septième ange eut sonné de la septième et dernière trompette, St Jean entendit de grandes voix dans le ciel , qui disaient : « Le règne de ce monde a passé à Notre-Seigneur et à son Christ et il régnera dans les siècles des siècles. » Alors aura lieu le dernier jugement, et commencera le règne éternel de Dieu, et non par un millénaire temporel.
En somme, dans l'Apocalypse, toute l'histoire de l'Eglise est divisée en sept périodes, les quatre premières, correspondant à l'ouverture des quatre premiers sceaux, sent représentées par quatre cavaliers symboliques auxquels se rattachent les quatre chariots de la vision de Zacharie et les quatre monarchies de Daniel. Remarquons ici que l'histoire du monde n'est que la lutte du mal contre le bien, et que toutes les fois qu'il n'est pas question de l'Eglise dans une vision prophétique, il est toujours question d'une puissance morale ou politique hostile à l'Eglise. Les trois dernières périodes portent le nom de malheurs! Elles ont le même nom, parce qu'elles ont un principe commun; mais comme les quatre premières, elles sont distinguées chacune par des phénomènes particuliers .
En résumant les explications données par St Jean et les principaux exégètes sur ces sept périodes, également symbolisées par h hrl<- tmx se\>l tâtes ei
aux dix cornes, qui reçut une plaie mortelle, nous arrivons aux conclusions chronologiques suivantes :
— La bêle de l'Apocalypse représente l'empire romain détruit par les dix rois de la migration des peuples, et qui se formèrent en dix souverainetés avec les débris de cet empire. L'empire romain symbolise le paganisme, l'arianisme et la toute-puissanee de l'État qui persécute rEglisc.Daniel vit aussi ces dix cornes sur la quatrième bête de sa vision ; cette quatrième bête figure également l'empire romain qui correspond, en outre, dans St Jean, à lasixièmotête de la bête apocalyptique.
— Les dix cornes font à la sixième tête une blessure mortelle, en se servant de la grande ('pée donnée aux Germains assis sur le cheval roux. Prise et ruine de la ville de Rome par les Germains.
— Ces dix peuples, de païens et d'ariens qu'ils étaient, se soumettent à la foi catholique, et c'est alors que commence la période de mille uns, pendant laquelle l'Eglise régna sur la vie publique des peuples. C'est ce millénaire, mal compris, qui a donné l'idée du règne temporel du Christ dont nous avons déjà parlé.
— Cette sixième iète, après avoir disparu dans le tourbillon de la migration des peuples, s'est transl'orméc dans le saint empire romain de nation allemande, s'est inclinée devant la loi divine, n'est plus
animée de l'esprit de la bête, et, guidée par l'Église, elle combat pour le vrai Dieu.
— Après une période de mille ans, c'est-à-dire de Clovis à Luther, la bête reprend une nouvelle vie, dans l'empire romano-germanique, par la révolte de Luther. Au point de vue politique, cet empire a pareillement duré mille ans, de Charlemagne à Napoléon Ier.
— La guérison graduelle de la bête commence avec Luther, c'est-à-dire à l'époque où les peuples catholiques, égarés par les principes rationalistes et révolutionnaires du protestantisme, transforment leurs institutions publiques selon l'esprit du libéralisme anti-chrétien, sans Eglise ou même contre l'Église.
— La dissolution de l'empire romano-germanique suit les progrès du libéralisme et son titre même disparait en 1806, lorsque la révolution française et le césarisme moderne eurent propagé leurs doctrines dans les pays catholiques, et que l'Autriche se les fut appropriées sous la forme du joséphisme.
— Aujourd'hui que ces doctrines funestes régissent tous les Etats, l'on peut croire que la guérison de la bête, c'est-à-dire le triomphe de la puissance politique anti -chrétienne, est un fait accompli.
— Quant à ce passage : « La bête qui était... est elle-même la huitième; elle tient des sept, et ira à sa perte, » il désigne sans doute, soit le nouvel empire allemand formé de haines, de sang, de rapines
et qui dirige toute sa puissance contre l'Eglise de Dieu; soit le nouvel Etat piémontais qui s'est emparé sacrilégement des Etats de l'Église et n'a pas laissé à la papauté d'autre alternative que la prison du Vatican ou l'exil. Ces deux gouvernements ayant le même but et le môme esprit anti-catholique on peut les confondre dans le même symbole.
— Vient ensuite le triomphe de l'Eglise, triomphe de courte durée, amené par une intervention divine, miraculeuse, afin que les fidèles puissent en quelque sorte recueillir des forces pour la persécution imminente de l'Église. St Jean fait une belle peinture de cette période entre la chute de la septième puissance du monde et l'antechrist, période pendant laquelle Dieu consolera son Eglise par un triomphe aussi miraculeux qu'inattendu pour la préparer à la grande tribulation qui s'approche.
— Après ce court triomphe l'antechrist fera son apparition , probablement dans le courant du vingtième siècle. Son règne parait devoir durer trois ans et demi.
— A la fin de ce règne viendront les sept dernières plaies répandues sur la terre par les sept anges qui verseront sur elle hs sept coupes été ta coJère de Dieu. C'est alors seulement qu'aura lieu la destruction de Bébylone, c'est-à-dire de Home rcdcvcnuc hostile à l'Eglise.
— Après les sept dernières plaies spécifiées par
LA FIN DES TEMPS 5»>:i
l'Apocalypse, viendra le jugement dernier et la fin des temps.
Tels sont les grands traits de l'histoire tracés par St Jean dans son merveilleux livre sur les destinées de l'Eglise. Ste Hildegarde, qui naquit en 1098 et mourut en 1179, donne sur les trois dernières périodes ou Malheurs de l'Apocalypse des détails que l'on pourrait plutôt appeler des développements prophétiques que des commentaires. Nous regrettons de ne pouvoir pas les rapporter, car ils sont d'une grande importance pour notre sujet; nous ne pouvons pas davantage reproduire l'Apocalypse, qu'il faut lire en entier' pour bien saisir la chronologie des événements passés et de ceux qui doivent précéder la fin des temps.
Quant à ces derniers, les seuls qui nous intéressent en ce moment, ils sont divisés, comme on le sait, en trois Malheurs! ou voe. Le premier Malheur se rapporte au protestantisme, le second à l'impiété révolutionnaire qui atteint son apogée sous l'antechrist, et le troisième au jugement dernier. Dans sa lettre à l'empereur Conrad sur les événements qui doivent arriver à la fin du moyen âge, Ste Hildegarde dit : « Après viendront des temps encore plus funestes où les vrais Israélites seront flagellés , et où le trône catholique sera ébranlé par l'hérésie; hérésie qui, hideuse comme un cadavre en putréfaction, aboutira à toutes sortes de blasphèmes... Après cela doivent encore venir
d'autres temps où les richesses appartenant à l'Église lui seront enlevées pour être distribuées, en sorte que le peuple chrétien sera comme déchiré par les loups et chassé de sa patrie. » Dans sa célèbre lettre au clergé de Cologne, la sainte distingue nettement le protestantisme de rantichristianisme qu'elle présente comme la dernière phase des luttes de l'Église. Elle dit à ce sujet en parlant des protestants : « Ces imposteurs toutefois ne sont pas encore ceux qui doivent venir avant le dernier jour, mais ils en sont les précurseurs et comme le germe. » Dans une autre lettre au clergé de Trêves et à Werner de Kirchheim, elle reparle des spoliations de l'Église par les protestants et de toute la série des événements qui devaient se succéder depuis Luther jusqu'à l'antechrist.
Le premier Malheur est inauguré par la prétendue réforme. Luther, désigné dans l'Apocalypse comme une étoile tombée du ciel, apparaît plus loin comme le chef des sauterelles auxquelles il fut donné le pouvoir de tourmenter les hommes pendant cinq mois. St Jean explique suffisamment ce passage en faisant ressortir 'les dispositions belliqueuses et les manières polémiques de ces sauterelles, c'est-à-dire des protestants. Quant au cinq mois pendant lesquels il leur est permis de tourmenter les hommes d'une manière semblable à celle que produit la piqûre des scorpions, il est incontestable que c'est une détermination de la durée
chronologique du protestantisme, en lui-même et dans ses antécédents immédiats, c'est-à-dire depuis les Vaudois. Cette détermination, d'après le langage scripturaire, est à la durée de l'Église militante ce que cinq mois sont à toute l'année; ce calcul nou conduit encore au vingtième siècle de l'ère chrétienne, époque du règne de l'antechrist.
La lutte de la révolution contre T Église, lutte qui fait partie de la sixième période et du deuxième Malheur, est dépeinte dans l'Apocalypse par des symboles indiquant les bouleversements politiques et moraux qui doivent durer jusqu'à la paix de l'Eglise. Ici l'on doit se rappeler que la révolution, conséquence logique du protestantisme et préparée par le rationalisme et l'incrédulité philosophique, commence à la Révolution française, comme un principe tendant à s'emparer du gouvernement de ce monde. Elle se déchaîne d'abord de bas en haut, avec une rage féroce, contre tout Tordre religieux et politique; puis, dans le césarisme, elle crée de haut en bas un nouvel ordre de choses pénétrant la société moderne du principe funeste de Y Etat sans religion.
On sait que l'Église exige des États, aussi bien que des individus, une soumission de foi à l'autorité divine qui lui a été conférée par Jésus-Christ. Il faut donc que la vie politique et sociale soit, comme la vie privée, organisée d'après les prescriptions de cette sublime théocratie. Ce principe idéal était au
moyen âge universellement reconnu en théorie, et réalisé autant que le permettait la faiblesse humaine. Le protestantisme a d'abord renversé cette domination de Dieu, par l'Eglise, sur la conscience publique et la conscience privée; puis, quand l'Europe brisa, dans une certaine mesure, les chaînes forgées par la force et le fanatisme protestants, la révolution vint empêcher le retour des nations au joug si doux de l'Eglise. Ello ne les fit point incliner devant l'autorité légitime et vraie, ni devant une autorité arbitraire et fausse, mais elle soumit la vie publique et la vie privée à l'autonomie de l'esprit humain, c'est-à-dire de l'esprit de chaque individu ou de tous représentés par l'État.
«■ Quand la révolution s'arrête à mi-chemin, dit If. IJickcl, nous l'appelons pour les choses religieuses, rationalisme, et pour les choses politiques, tibéraMsme, systèmes dont l'athéisme et le socialisme ne sont que les dernières conséquences. Le rationalisme admet encore l'existence d'un Dieu personnel, mais il refuse do croire à une intervention de ce Dieu dans les affaires de ce monde, émancipant ainsi la raison de la révélation et la volonté de la soumission aux lois divines. Quant au libéralisme, nous pouvons dire que c'est le rationalisme appliqué à la vie politique et sociale. 11 proclame l'Etat sans Dieu, — l'Etat athée, — et finalement l'Etat qui lui-même est Dieu. Indifférent pour la vérité et l'erreur, il ne reconnaît pas l'obligation
LA FIN DES TEMPS ÛfoV
des lois divines publiées par l'Église, tout en exigeant pour ses propres lois une obéissance absolue, lors même qu'elles sont en contradiction avec les lois de Dieu et de l'Église. »
L'autorité civile étant établie par Dieu, comme l'autorité religieuse, l'Etat doit poursuivre la prospérité temporelle de ses sujets, de manière à ne point entraver la fin suprême des individus, c'està-dire leur salut éternel, — pour l'acquisition duquel l'Église a été instituée, — mais au contraire il doit la favoriser. L'État est donc obligé de prendre pour règle la loi divine interprétée par l'Eglise; car il n'est pas plus permis à l'Etat qu'à l'individu d'être indifférent à l'égard de l'Église ou de mépriser ses commandements. Le petit livre dont il est question dans le sixième chapitre de l'Apocalypse contient ces principes relatifs à l'autorité divine, à l'autorité ecclésiastique et à l'autorité civile, comme aux relations qui doivent exister entre ces autorités, et que Pie IX a commencé à proclamer dans le Syllabus et les décrets du concile du Vatican.
En consultant l'histoire on peut voir les progrès faits par l'esprit révolutionnaire dans notre siècle jusqu'au vol sacrilège de l'Etat pontifical. Le pontificat de Pie IX, caractérisé dans le xne siècle par St Malachie d'une manière si juste, nous présente les derniers triomphes de la révolution sur l'Église, avant ceux de l'antechrist. La révolution rouge l'a d'abord dépouillé de ses Etats et fa chassé de la
ville éternelle. Puis est venue la révolution couronnée qui s'est annexé pièce par pièce les domaines de l'Eglise pour s'établir enfin en maîtresse à Home et y garder prisonnier le vicaire de Jésus- Christ. Sous le nom de libéralisme catholique, la révolution parvint même à s'emparer d'une multitude de hautes intelligences qui demandaient la séparation de l'Eglise et de l'État, c'est-à-dire les mômes droits pour l'erreur et pour la vérité ! Dans leur aveuglement, les catholiques libéraux sacrifiaient les principes éternels, inaliénables de l'Église, espérant vainement qu'ils obtiendraient ensuite de la part de la révolution la tolérance et l'égalité des droits. L'histoire ne démontre-t-elle pas que la révolution veut la liberté pour toutes les formes de l'erreur, et qu'elle la refuse toujours à l'Eglise? L'oppression , la spoliation , l'asservissement de l'Église, voilà le dernier mot de la pensée révolutionnaire, à laquelle le socialisme athée ajoute la guillotine ou la fusillade. Le libéralisme catholique n'est donc qu'un libéralisme anti-catholique justement flétri par Pie IX, qui ne se laisse point éblouir par les mots, et qui veille avec une vigilance providentielle sur l'intégrité de la foi catholique.
Quant à la période du troisième Malheur, elle s'inaugure par l'apparition de l'antechrist. L'Apocalypse parle du nom de l'antechrist dans les termes suivants : « Que celui qui a de l'intelligence compte le nombre de la bête; car son nombre est le nom-