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CHAPITRE III

Les actions humano-divines du Christ caractérisées dans la parabole du Samaritain. — Dina la Samaritaine. — Instructions en plein air. — L'humanité du sacrifice créée pour remplacer l'égoïsme du monde. — Préparation des disciples à l'institution de l'Eucharistie. — Du problème social caché sous les deux multiplications des pains. — Division des fidèles en communautés, nourries et dirigées par les pasteurs. — Du sacrement de la pénitence. — Enseignements et caractères du miracle de l'aveugle-né. — Des trois résurrections consignées dans l'Evangile. — La résurrection universelle est un fait logique et naturel qui doit avoir lieu.

Dans la parabole du Samaritain, nous voyons comme dans celle du Paralytique et de l'Aveugle-né que nous raconterons plus loin, différentes manières de nous présenter les abaissements de l'humanité.

Un docteur de la Loi, voulant interroger Jésus par curiosité ou pour le décrier, lui dit un jour : « Maître, que dois-jefaire pour conserver la vieéternelle? Jésus connaissant sa pensée, et voulant lui prouver qu'il ignorait le sens du texte, lui répondit : Qu'ordonne la Loi ? Le docteur reprit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme, de toutes tes forces et de tout ton entendement, et ton prochain comme toi-même. Jésus lui dit : Vous avez bien répondu, faites cela et vous vivrez. Et qui est mon prochain demanda le docteur? » Cette question prouve qu il ne pratiquait pas la Loi, puisqu'il ignorait que la Loi commandait d'aimer le prochain autant que soi-même. N'aimant pas son prochain qu'il voit, comment pouvait-il aimer Dieu qu'il ne voit pas ? Jésus n'eut pas seulement la bonté de lui faire connaître ce qu'il ignorait, il révêle en outre dans la parabole du Samaritain ce qu'était devenue l'humanité à l'époque où le Messie fit son apparition sur terre.

« Un homme, dit-il, descendant de Jérusalem à Jéricho, tomba entre les mains des voleurs, qui le dépouillèrent, et, après l'avoir blessé, le laissèrent demi-mort. Un prêtre, descendant par le même chemin, vit cet homme, et passa outre; un lévite vint aussi, le regarda et passa de même. Mais un Samaritain , qui était en voyage , s'arrêta et fut touché de compassion. Il s'approcha du blessé, versa de l'huile et du vin sur ses plaies, les banda,

le mit ensuite sur son cheval, le mena dans une hôtellerie et prit soin de lui. Le lendemain il tira de sa bourse deux deniers d'argent qu'il donna à l'hôte, lui disant : Ayez soin de cet homme, et tout ce que vous aurez dépensé de plus, je l'acquitterai à mon retour. — Jésus s'adressant ensuite au docteur de la Loi, lui demanda : Qui vous semble avoir été le prochain de celui qui est tombé entre les mains des voleurs ? — C'est celui, reprit le docteur, qui a eu compassion et l'a assisté. Jésus lui dit : Allez et faites de même. »

En soulevant le voile de cette parabole, nous voyons facilement ce qu'il y a dessous. Cet homme qui descendait de Jérusalem vers Jéricho, — la cité du mal, — c'est encore le genre humain, descendu des hauteurs lumineuses, sur lesquelles il se trouvait avant son infidélité, pour s'engager dans les régions de l'ombre et du mal; il y rencontre les anges de la nuit qui le dépouillent des dons qu'il avait reçus, le couvrent de plaies morales, physiques, et le laissent gisant sur cette terre, maudite à cause de lui. Il est à demi mort, ce qui lui reste de vie ne lui suffit plus pour se relever. Avec son libre arbitre blessé, dévoyé, il ne peut retrouver la vie éternelle qu'il a perdue. Le prêtre Aaron le voit et ne fait rien pour lui , il passe. Le lévite Moïse le voit, et ne peut rien; il passe. Ni la Loi ni les prophètes ne peuvent guérir le genre humain, et parce qu'ils ne peuvent le guérir, ils doivent

passer. La Loi fait connaître le péché, elle ne l'abolit pas.

Il vient un Samaritain, mot qui veut dire gardien. Jésus est ce Samaritain dont il est dit : « Celui qui garde Israël ne sommeillera ni ne dormira point. » Le but de son voyage parmi nous était de venir sauver le genre humain blessé, dépouillé, demi -mort. Il se fit notre prochain en prenant notre nature; il eut compassion et s'approcha; la distance pourtant était grande à franchir, distance qui sépare le fini de l'Infini ! Pour approcher Dieu de l'homme, la sagesse divine nous donna Jésus. Nous étions mortels et pécheurs, Jésus ne pouvait se faire pécheur, mais il se fit mortel ; il ne pouvait prendre la faute, il prit le châtiment. Le Samaritain verse sur les blessures du blessé l'huile qui adoucit les plaies, le vin qui en ronge la corruption. Les actions de Jésus, tantôt humaines, tantôt divines , sont également figurées par ces deux substances, car nous avons été sauvés par son humanité et sa divinité. Ayant pansé nos blessures, il les a bandées en nous imposant le frein d'une loi plus sévère, sans laquelle nous ne pourrions retrouver notre première santé.

Le Samaritain met le blessé sur son cheval, comme le bon Pasteur met sur ses épaules la brebis retrouvée, comme Jésus détruit l'infirmité de notre chair en la prenant lui-môme, et comme il nous portera au sein de l'Église, où s'achèvera

notre guérison. L'Eglise est l'hôtellerie de quiconque veut croire, se guérir, se sauver; personne n'en est exclus. Le Samaritain ne se contente pas de déposer le blessé dans ce refuge, il y entre avec lui, demeure et prend soin de lui. Le jour suivant il donne à l'hôtelier deux deniers d'argent et lui dit : « Aie soin de cet homme. » Ces deux deniers sont les deux Testaments , trésors inépuisables pour l'Église; ce sont les deux commandements de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain que les apôtres reçurent pour évangéliser la terre. « Et ce que tu surajouteras, je te le rendrai à mon retour, » dit le Samaritain, car cet hôtelier, ce prêtre nouveau, n'est plus le mercenaire qui ne rend que les services dont il est payé, ni l'instrument machinal qui ne va pas au delà de ce qui lui est marqué. Les vrais enfants de Dieu surajoutent; au précepte, ils ajoutent le conseil; au devoir évangélique ils ajoutent la perfection évangélique. Aussi, quand Jésus reviendra, il payera sans mesure ceux qui l'auront servi sans mesure. Quand le docteur de la Loi reconnaît que ni le prêtre, ni le lévite, qui vivaient sous la Loi, n'ont su faire ce qu'ordonnait la Loi, et que le Samaritain seul en a rempli les prescriptions, Jésus lui dit ".«Allez et faites de même.» Quand nous voyons un malheureux, quoi qu'il puisse être, c'est notre prochain. La dignité du sacerdoce n'est rien, la science de la Loi n'est rien, si les bonnes œuvres manquent. L'accomplisse-

ment do la Loi consiste dans l'amour de Dieu et du prochain, amour qui doit se traduire par des actes, et non par des sentiments stériles.

L'histoire de la Samaritaine est encore un de ces enseignements merveilleux où chaque parole a un sens mystique qu'il est bon de rappeler. Le dialogue de Jésus avec la Samaritaine, que la tradition nomme Dina, et le martyrologe, Photina, prouve que la Samaritaine représente toute la secte des Samaritains. On sait que ces sectaires formaient une colonie composée de diverses nationalités, et, quoique se déclarant issus de la race d'Abraham, mêlaient l'idolâtrie à leur culte, tout en acceptant les livres de Moïse. Une haine réciproque séparait les Juifs des Samaritains. Jésus, se mettant audessus de ces inimitiés nationales, traversa le territoire de Samarie et vint se reposer au puits de Jacob, près de Sichem. Les puits, les citernes et l'eau jouant un grand rôle dans la vie des peuples orientaux, agriculteurs ou pasteurs, comme l'étaient les peuples primitifs, il est naturel de les voir figurer souvent dans le langage imagé de l'Orient.

Une femme de mauvaise vie et de mauvaise renommée vint de Sichem puiser de l'eau. Jésus lui dit : « Donne-moi à boire. » A Sichem, comme au Calvaire, la soif de Jésus était la môme ; altéré par l'amour de l'humanité, il manifestait partout le désir ardent de la sauver. Mais avant la mort de Jésus personne ne pouvait comprendre cet amour

d'un Dieu pour l'homme ; tant d'hommes ne le comprennent pas encore ! Aussi la Samaritaine lui répondit en raillant : « Comment ! vous, Juif, vous me demandez à boire, à moi, Samaritaine? » Car les Juifs refusaient môme de se servir des vases samaritains. Jésus reprit doucement : « Si tu savais quel est le don de Dieu, et qui est Celui qui te dit : Donne-moi à boire, toi-même peut-être lui en aurais-tu demandé, et il t'aurait donné de l'eau vive. » Jérémie avait dit en parlant de Lui : « Mon peuple m'a quitté, moi qui suis la source d'eau vive, et il s'est creusé des citernes qui ne retiennent pas les eaux; » allusion faite aux Juifs adonnés aux cultes étrangers et ne retenant pas le culte du vrai Dieu. La Samaritaine raillant encore, mais plus respectueuse, lui dit : « Seigneur, vous n'avez pas de quoi puiser, et le puits est profond. D'où avez-vous donc de l'eau vive? Êtes-vous plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits? » Comme le naïf rationaliste, elle ne comprend que ce qui tombe sous les sens, et ne voit d'autre eau vive que celle qui doit étancher la soif du corps. Jésus lui répondit : « Quiconque boira de cette eau aura encore soif ; mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura jamais soif, parce que l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une fontaine qui jaillira jusqu'à la vie éternelle. » Dina ne comprenait pas encore la distinction cachée sous cette image, entre les jouissances de ce monde qui ne satisfont jamais

le cœur, et les jouissances spirituelles qui remplissent tous les désirs de l'âme ; mais se souvenant d'Élie, dont elle habitait le pays, et qui, disait-on, était resté quarante jours sans boire ni manger, elle crut que Jésus possédait le secret du prophète, c'est pourquoi elle lui dit : « Seigneur, donnez-moi de cette eau, afin que je n'ai plus soif et que je ne vienne plus puiser ici. » Sous cette forme légère se cachait également une prière, car ce dialogue contient un sens littéral et un sens symbolique. Mais Jésus, voulant l'amener progressivement à lui demander quelque chose de plus précieux, lui dit : a Va appeler ton mari et reviens. »

A travers sa vie crir.iinelle, cette femme avait pensé quelquefois à revenir à la veTtu ; Dieu le savait, il bénissait à cause de ses bons sentiments cette brebis égarée, et la préparait à entrer dans le chemin de la vie éternelle. La Samaritaine, craignant tout à la fois de mentir et d'être sincère, lui répondit : « Je n'ai point de mari. » Samarie était divorcée depuis neuf siècles ; cinq peuplades païennes avaient remplacé ses anciens habitants emmenés en captivité ; son alliance actuelle avec Dieu n'était donc pas un mariage saint et légitime, puisqu'elle mélangeait le culte des idoles à celui de Dieu, mais une vraie fornication, car elle s'était séparée de l'alliance de Dieu avec Jacob. Jésus dit alors à Dina : « Tu as raison de dire : Je n'ai point de mari, car tu en as eu cinq, et celui avec qui tu

es maintenant n'est pas ton mari. » Renvoyée successivement par cinq époux, la pécheresse vivait dans le désordre avec un adultère.

En entendant le Sauveur lui révéler tout à la fois les fornications de sa vie privée et celles de Samarie, Dina se couvre le visage de son voile, avoue son péché, ne songe plus à ses intérêts temporels, reconnaît un prophète en Jésus, et cherchant à s'éclairer sur un point de doctrine qui divisait les Samaritains et les Juifs, elle lui dit : « Nos pères ont adoré Dieu sur cette montagne, et vous dites, vous les Juifs, que Jérusalem est le lieu où il faut qu'on l'adore. » Sans lui répondre directement sur ce point qui désormais ne devait plus avoir d'importance pour les Samaritains ni pour les Juifs, Jésus lui dit : « Femme, crois-moi, le temps va venir que vous n'adorerez plus le Père ni sur cette montagne ni dans Jérusalem, — car les sacrifices mosaïques seront abolis ; — pour vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas, et nous, nous adorons ce que nous connaissons, parce que le salut vient des Juifs. Mais l'heure vient, et elle est venue, que les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité; » car ce sont les adorateurs que le Père désire. Dieu est esprit, et ceux qui l'adorent doivent l'adorer en esprit et en vérité.

Cette parole renverse à la fois les figures des Juifs et les idoles des Samaritains. Les uns et les autres négligeaient l'àmc. L'Église adore en esprit,

parce qu'elle offre une victime spirituelle ; elle adore en vérité, parce que son sacrifice n'est pas purement figuratif, mais donne la vérité des sacrifices de l'ancienne Loi. Comprenant que Jésus faisait allusion à l'arrivée du Messie , attendu des Samaritains comme des Juifs, Dina lui dit : « Je sais que le Messie, que l'on appelle Christ, doit venir. Lorqu'il sera venu, il nous instruira de toutes choses. » Alors Jésus lui répondit : « Ce Messie que vous attendez, il te parle en ce moment. C'est moi. » A ces mots la Samaritaine courut à Sichem et publia ce qu'elle venait d'entendre.

C'est ainsi que le Fils de Dieu se révèle au cœur simple qui lui confesse sa misère. Cette âme pécheresse passa d'une indifférence moqueuse au respect; du respect au désir des biens promis, mais ignorés ; de ce désir sincère, elle arrive à reconnaître Jésus pour prophète ; cette connaissance lui fait faire l'aveu de ses fautes ; après cet aveu, elle s'instruit et reçoit avec docilité la lumière céleste ; aussitôt qu'elle possède cette lumière, elle s'empresse de la divulguer. L'âme humaine une fois éclairée, embrasée de l'amour divin, ne regarde plus rien de ce qui est sur terre, ni la gloire, ni la honte ne peuvent plus paralyser son besoin d'épanchement ; elle aime, et pour faire aimer ce qu'elle aime, elle ne craint pas de s'humilier, de souffrir, de mourir s'il le faut, pour exalter Celui qui du coupable plongé

dans la fange des passions, en fait un saint, un apôtre.

Les disciples de Jésus, revenus auprès de leur maître, avant le départ delà Samaritaine, n'osèrent point le questionner sur sa condescendance à l'égard de cette femme, ils se contentèrent de prier Jésus de manger. « Ma nourriture, leur dit-il, est d'accomplir la volonté de Celui qui m'a envoyé, et de parfaire son œuvre. » L'œuvre de Dieu devant être parfaite par le Christ, ne l'était donc pas avant Lui ? La théorie du développement de l'œuvre divine n'est donc pas un rêve? En effet, comme le dit Origène, la perfection de la créature raisonnable est la perfection de toute la nature ; c'est pour la perfection de cette nature, incomplète jusque-là, que le Verbe a été fait chair. Aussi, Jésus non-seulement ramena l'homme à son premier état de perfection relative, qu'il perdit par sa chute, mais encore il l'éleva à sa perfection réelle, qui est de vivre éternellement de la connaissance de Dieu.

Jésus demeura deux jours à Samaric; il n'y fit point de miracles, mais sa parole convertit un grand nombre de Samaritains accourus à la voix de la pécheresse pour entendre le Seigneur. « Ce n'est plus sur ton témoignage que nous croyons, disaientils à Dina, nous l'avons entendu nous-mêmes et nous savonsqu'il esten vérité le Sauveurdu monde.» Cette mission à Samaric était l'action qui pouvait le plus compromettre Jésus parmi les Juifs, s'il avait

recherché la moindre popularité. L'aversion des Juifs pour les Samaritains était telle que l'opinion publique était plus redoutable encore que les prohibitions légales. Mais Jésus ne tint aucun compte de ces préventions, car sa charité ne devait s'arrêter devant aucun obstacle.

Lu voyage de Jésus dans la Syrophénie, pendant lequel se passa l'épisode de la Chananéenne et le voyage à Samarie, nous montrent que le temps était venu où l'Evangile devait être annoncé ailleurs que dans la Judée, et que les Juifs n'avaient plus le monopole de la vérité. Dans l'évangile de St Jean on voit quelle impression produisait sur le monde païen ce qui se disait de la prédication du Sauveur et de ses miracles. Le laconisme des évangélistes nous permet d'ériger en faits historiques des faits évidents qu'ils laissent entrevoir sur ce sujet, et qui démontrent combien l'influence judaïque et des livres bibliques avait été profonde, universelle au delà de Jérusalem. A la dernière fête de Pâques, des Grecs païens prièrent l'apôtre Philippe d'obtenir pour eux d'être admis près du Sauveur. Les apôtres avaient une certaine répugnance à satisfaire ces désirs qui s'étaient déjà manifestés maintes fois. Cornélius à Lapide paraphrase ainsi la réponse de Jésus : « N'empêchez pas les païens de venir à moi, mais amenez-les. Je vous ai dit, il est vrai, de ne pas aller sur les chemins des Gentils, lorsque ma prédication était expressément destinée aux Juifs

seuls, mais comme mon enseignement et ma mission sur la terre touchent à leur terme, la parole du salut, méprisée par les Juifs, arrivera par vous aux païens. En effet, l'heure est proche où le Fils de l'Homme sera glorifié, en ce que les païens, après ma mort, me reconnaitront pour leur Rédempteur.» Cette réponse nous indique pourquoi dans la vision qu'eut St Pierre, lorsqu'il baptisa le centurion Corneille et toute sa maison, Dieu dicte les réponses que Pierre fera plus tard aux chrétiens judaïsants qui voulaient soumettre les Gentils à la circoncision avant de les baptiser.

Jésus envoyait parfois ses disciples à de grandes distances pour inviter tout le monde à venir entendre ses instructions dans un pays qu'il ne devait plus revoir ou par lequel il ne devait que passer. Les synagogues étant alors insuffisantes pour contenir la multitude de ses auditeurs, il prêchait, dans ces circonstances exceptionnelles, en plein air, soit sur une montagne, soit dans tout autre endroit assez vaste pour que des milliers de personnes pussent l'entendre. Ces sortes d'instructions duraient une journée tout entière, et se continuaient quelquefois pendant plusieurs jours. De tous côtés il arrivait à ces meetings des groupes de famille provenant des villages et des villes environnant la localité où Jésus devait séjourner et prêcher. Ces groupes apportaient souvent des tentes et des provisions ; ils amenaient aussi sur des ânes des malades et des infirmes.

Quoique ce que les evangélistes appellent : Le Sermon sur la montagne, soit évidemment une série d'instructions prechées en différentes fois, peut-être même en différents lieux, il est probable qu'ils font allusion ici à ce grand rassemblement do peuple préparé par les disciples, et qui eut lieu sur la montagne de Gabara, où se passa le premier miracle de la multiplication des pains. Le sermon sur la montagne est le code nouveau de la libération des âmes. Dès ce moment tout est fixé. Deux vies parallèles sont tracées pour l'homme : celle qui tient à la destinée terrestre où si souvent se trouvent la peine et la lutte; l'autre qui se rapporte à la vie future, où Dieu donne une récompense éternelle à celui qui aura réalisé en soi le règne de Dieu.

Le sermon sur la montagne est un abrégé de toute la morale chrétienne. C'est dans ce sermon, dont les evangélistes ne nous donnent que le sujet, que Jésus a pour ainsi dire créé la prière, car peu d'hommes avaient jusqu'alors vraiment prié, ne sachant bien ni ce qu'est Dieu ni ce qu'est l'homme, ni ce que l'homme doit demander à Dieu. Des lèvres de l'Homme-Dieu est sortie la prière commune du genre humain, prière qui retentira d'un pôle à l'autre jusqu'à la fin des temps, et dont les deux premiers mots consacrent la fraternité des hommes dans la paternité de Dieu : Notre Père ! C'est aussi dans ce sermon qu'il a proclamé la béatitude des pauvres, des pacifiques, des affligés, des miséri-

cordieux. C'est alors qu'il dit à ses disciples : « Vous serez heureux lorsqu'à mon sujet les hommes vous chargeront d'opprobres, qu'ils vous persécuteront, qu'ils diront de vous toute sorte de mal contre la vérité. Réjouissez- vous et faites éclater votre joie, parce que la récompense qui vous attend dans le ciel est grande. »

Pour être heureux en ce monde et dans l'autre, pour trouver une consolation à toutes nos douleurs, un remède à tous nos maux, il nous faut, par l'esprit et la volonté, suivre Jésus dans la solitude du cœur, et monter avec lui sur la montagne de la vérité, d'où l'on domine le bruit du monde, ses attaches et ses erreurs, d'où l'on embrasse d'un coup d'œil juste ce qu'est le monde et ce qu'il vaut. C'est alors que sur ces hauteurs divines Jésus nous donnera la nourriture de l'âme par les béatitudes, et que, touché de nos besoins temporels, il ajoutera le nécessaire pour la nourriture du corps. « Cherchez d'abord le royaume de Dieu, nous dira-t-il, et le reste vous sera donné par surcroît. — Si quelqu'un veut marcher sur mes pas, s'il veut être réellement mon disciple et partager ma gloire, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive ; car celui qui voudra sauver sa vie, aux dépens de ce qu'il me doit, la perdra, et qui la perdra pour moi, la sauvera. Et que servirait à l'homme de gagner le monde entier et de perdre son âme ! »

C'est ainsi que Jésus créait une nouvelle huma-

nité, l'humanité du sacrifice, qu'il substituait à régoïsme du monde. Pour remplacer l'orgueil du monde, il créait aussi l'humilité : « Si quelqu'un, disait-il, veut être le premier, dans le royaume des cieux, qu'il soit, à ses propres yeux, le dernier de tous. » Et, prenant un enfant, il glorifia la candeur et la simplicité de l'enfance, en disant : « Quiconque so fera petit comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des cieux. » Plus tard il devait par le lavement des pieds, par sa passion et sa mort, glorifier l'humilité qui sauve, et anéantir dans ses disciples l'orgueil qui perd le genre humain, comme il avait perdu les anges. Comme complément du tableau qu'il fit de son vrai disciple, il dit à Pierre qui lui demandait : « Combien de fois pardonnerai-jeàmon frère, qui m'aura offensé jusqu'à sept fois? — Tu pardonneras septante fois sept fois. » C'est-à-dire toujours.

A la suite du Sermon sur la montagne, Jésus opéra le premier miracle de la multiplication des pains. La seconde eut lieu après la guérison du sourd-muet. Ces deux multiplications de pains renferment des enseignements d'une trop grande importance pour ne pas les analyser ici. Mais avant, nous devons faire remarquer que peu de temps après le premier de ces deux miracles, Jésus commença de préparer l'esprit de ses disciples à l'inconcevable institution de l'Eucharistie. l

Les Pharisiens et les gens qui suivaient Jésus

pour voir les miracles qu'il opérait, niaient que ces miracles dussent les obliger à croire à sa divinité. Faisant allusion à la multiplication des pains, ils objectèrent que Moïse avait fait bien plus, en nourrissant leurs pères dans le désert avec la manne, comme il est écrit : « Il leur a donné un pain céleste à manger. » Jésus leur répondit : « Le vrai pain céleste n'est pas de Moïse, mais de mon Père ; car le vrai pain de Dieu est celui qui vient du ciel et donne la vie au monde. » Ils lui dirent : « Seigneur, donnez-nous toujours de ce pain-là. » Alors Jésus, entrant dans les profondeurs du mystère qu'il voulait créer, leur dit : « Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n'aura point de faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif... C'est la volonté de mon Père qui m'a envoyé, que quiconque voit le Fils et croit en Lui ait la vie éternelle ; et je le ressusciterai au dernier jour. »

En effet, la vie éternelle dont parlait Jésus étant exempte des misères et des besoins de la vie présente, il est littéralement vrai que quiconque la possédera n'aura plus faim ni soif ; il est encore vrai que cette vie éternelle qui ne doit commencer [u'à la mort existe cependant dès cette vie en ceux qui se nourrissent dignement du pain eucharistique qui sème dans rame chrétienne le germe immatériel de l'éternelle vie. Mais, au lieu d'attendre l'explication do ces vérités d'un ordre trop élevé pour des intelligences aussi courbées vers les choses

sensuelles que Tétaient celles des Juifs, ils murmurèrent contre Jésus en disant : « N'est-ce pas là le fils de Joseph? Que nous dit-il, qu'il est descendu du ciel? » Jésus les réprimanda sévèrement de leurs murmures et mettant le poids de l'autorité divine sur leur raison révoltée, il leur apprit que ce pain mystérieux qu'il leur annonçait, c'était Luimême, c'était sa chair : « En vérité je vous le dis, celui qui croit en moi a la vie éternelle. Je suis le pain de vie. Vos pères ont mangé de la manne dans le désert et ils sont morts. Je suis le pain vivant qui suis descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain il vivra éternellement; et le pain que je donnerai c'est ma chair. »

Les Juifs comprirent parfaitement la logique de ce raisonnement, mais ils murmurèrent contre la possibilité du fait. « Comment , dirent-ils, cet homme peut-il nous donner sa chair à manger? » Jésus leur répondit par une affirmation nouvelle, encore plus explicite que la précédente, pour leur faire mieux sentir la nécessité de ce précepte nouveau : « En vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour; car ma chair est véritablement une nourriture et mon sang est véritablement un breuvage. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi

en lui. Comme mon Père qui est vivant m'a envoyé, et que je vis par le Père, de même celui qui me mange vivra aussi par moi. »

Les Juifs, trop préoccupés de la vie présent^ s'imaginèrent que Jésus leur parlaitdela chair du fih de Joseph ; que cette chair serait semblable à celle dont les hommes se nourrissent ordinairement, et qu'ils la consumeraient en la mangeant. Mais le langage de Jésus était tellement clair et catégorique, qu'ils n'eurent pas un instant l'idée, que depuis se sont faites les protestants, par suite d'une étrange interprétation des textes évangéliques, d'une communion purement spirituelle ou symbolique. Pour dissiper toute erreur, en déclarant qu'il est le pain vivant descendu du ciel, Jésus ne promet pas la chair du fds de Joseph, mais celle du Fils de Dieu, conçue par l'opération de l'Esprit-Saint, et formée du sang d'une vierge. En déclarant que celui qui mange de ce pain vivra éternellement, Jésus déclare que la vie donnée par sa chair n'était pas cette vie commune et mortelle, mais la vie éternelle tant de l'âme que du corps. Enfin, en déclarant qu'il ressuscitera au dernier jour celui qui aura mangé sa chair, il déclare qu'il n'en demeurera pas moins vivant et entier ; quoique sa chair sera donnée en nourriture.

Rien n'est plus impénétrable que le mystère de l'Eucharistie, le plus grand, d'après saint Thomas, le plus étonnant des prodiges du Dieu-Rédempteur.

La raison ne Ta point inventé, car elle n'invente pas ce qu'elle ne comprend pas, ce qui est au-dessus de la portée de la raison humaine. Aucune intelligence créée n'en eût jamais pu soupçonner la possibilité, si Dieu ne l'avait pas institué. Mais en tant que ce mystère a sa raison dans l'immensité de l'amour de Dieu pour l'homme, et dans le besoin, l'instinct inné qui pousse l'homme à s'approcher de Dieu, non-seulement par l'esprit et le cœur, mais aussi par le corps, à désirer d'avoir Dieu près de lui, sous des formes sensibles, à se communiquer à la substance divine, à s'identifier avec Dieu ; en tant que, par ce sacrement, l'homme obtient tout cela, l'Eucharistie est en môme temps l'institution la plus naturelle; car rien n'est plus conforme à la nature de l'homme créé pour Dieu, et ne pouvant trouver qu'en Dieu sa perfection et son bonheur que de s'unir à Dieu de la manière la plus intime, la plus substantielle et la plus parfaite. Rien n'est plus conforme à la nature de Dieu que d'avoir, par cet ineffable moyen, voulu satisfaire le plus noble des instincts, le plus grand et le plus légitime des besoins que lui-même a mis dans l'homme, a gravé dans la nature de l'homme, en le créant pour Dieu lui-môme. En se rappelant ce que nous avons déjà ilit, à propos de la présence simultanée du Verbe de Dieu dans le ciel et sur la terre, et de la puissance du Verbe de l'homme, on comprendra comment le Fils de Dieu peut se trouver simultanément, sous

la forme du pain eucharistique dans l'univers entier.

Nous reviendrons plus loin sur ce sujet pour lui donner dé nouveaux éclaircissements ; en ce moment, il suffit d'ajouter que Jésus enseignait cette doctrine dans la synagogue à Capharnaum ppur préparer les apôtres à la sainte Cène, et afin que plus tard ils puissent invoquer la parole publique du Seigneur quand ils proposeraient ce formidable mystère institué lors de la dernière Cène. D'après le texte de l'Évangile, on voit que bien des Juifs finirent par comprendre ce que Jésus enseignait et méditèrent en silence ses sublimes paroles; car il est dit : « Plusieurs se retirèrent. » Plusieurs, et non pas tous. Néanmoins, à la suite de ce fait nous en voyons de suite un autre, non moins significatif : une nouvelle affirmation de Pierre comme chef du collège apostolique, car Jésus, se retournant vers ses apôtres, leur dit : « Et vous, ne voulez-vous point aussi vous en aller ? » Alors Pierre lui répondit au nom de tous : « Seigneur, à qui irions-nous? Vous avez les paroles de la vie éternelle. Nous l'avons cru et nous l'avons reconnu, que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu. » Quand Jésus questionne ses apôtres, c'est toujours Pierre, leur chef, qui répond pour eux.

Nous avons dit que la seconde multiplication des pains eut lieu après laguérison du sourd-muet. Au moment où le soleil allait disparaître à l'horizon,

les apôtres prévinrent Jésus qu'il était temps de renvoyer la multitude, afin qu'avant la nuit elle pût gagner les villages et trouver de quoi manger, car personne n'avait plus de provisions et le lieu était désert. Quatre mille hommes, sans compter les femmes et les enfants, étaient rassemblés autour de Jésus. Le Sauveur ne voulut point renvoyer cette foule sans la nourrir, de crainte qu'elle ne défaillît en chemin. Elle était venue pour écouter le Messie, pour recevoir de Lui la nourriture spirituelle ; Jésus leur donna la nourriture matérielle, en rendant le peuple témoin d'un miracle. Il se fit apporter les sept pains et les deux poissons qui furent trouvés parmi les auditeurs. Jésus les bénit de cette bénédiction par laquelle, au commencement, le Verbe a donné aux créatures l'a vertu de croître et de multiplier, et ils multiplièrent entre ses mains comme le grain se multiplie dans la terre. Tous mangèrent et furent rassasiés, et, des morceaux qui restèrent, on remporta sept corbeilles pleines.

En présence du problème qui se présentait à Jésus de nourrir cinq mille personnes la première fois et quatre mille la seconde, sans compter les femmes et les enfants, dans un désert où l'on ne trouvait rien, les apôtres, qui représentent le pouvoir, proposent au Sauveur de renvoyer la foule, afin que chacun se pourvoie comme il pourra. A cet expédient de la sagesse humaine, on reconnaît les ex-

pédients auxquels les pouvoirs politiques ont toujours recours, lorsqu'ils sont en présence d'une grande difficulté. Gagner du temps, reculer les difficultés, tel est leur but; remédier au mal, c'est ce qu'ils ne songent pas à faire. Le sentiment de leur impuissance et de leur faiblesse ne leur permet pas de prévenir ou de réparer le mal ; ils le reculent. Jésus dit à ses apôtres : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ceux-ci pensent alors à se procurer du pain; le contact et l'exemple du Maître les a déjà portés à donner généreusement tout ce qu'ils possèdent; mais ils sont découragés par la pensée que deux cents deniers ne suffiraient pas pour que chacun eût un petit morceau de pain.

Trois moyens, dit M. Veuillot, se présentaient pour sortir de cette situation ; ces trois moyens existent encore dans nos questions sociales; aujourd'hui comme alors, ils sont iniques, insuffisants. D'abord renvoyer et laisser la foule se pourvoir, sans s'inquiéter de la possibilité de trouver des vivres, sans songer aux faibles, aux enfants, c'est-à-dire en sacrifiant le pauvre. Ensuite, jeter dans le gouffre l'épargne publique, c'est-à-dire sacrifier inutilement le ïiche. Enfin, dans cette foule affamée se trouve un enfant qui possède cinq pains d'orge et deux petits poissons. Dépouiller ce riche qui a trop, au profit de ceux qui n'ont rien et mettre en commun son abondance, est pourtant un moyen reconnu insuffisant par ceux mêmes qui le proposent. Entre ces trois

abîmes : abandonner le pauvre, le nourrir aux dépens de l'État, ou dépouiller le riche sans aucun profit pour le peuple, aucune science économique ne trouve une issue pratique.

Mais Celui qui a dit : Cherchez premièrement le royaume de Dieu intervient en faveur de ce peuple qui le suit pour l'entendre, qui le suit jusqu'au désert. Il commande d'abord à ses apôtres de mettre un peu d'ordre parmi cette foule, car il faut de l'ordre dans tout ; puis de former des groupes de cent et de cinquante, et de les faire asseoir sur l'herbe. Quand ces divisions, ces communautés sont organisées, il se fait apporter les provisions qu'avait cet enfant, et les bénit en levant les' yeux au ciel, parce que c'est à Dieu qu'il faut demander toute bénédiction et tout accroissement. Ensuite, il les distribue parles mains des apôtres, parce que c'est à Lui qu'elles appartiennent comme Créateur de tout bien, Maître de toute créature et qu'il a le droit d'en disposer ; elles suffisent parce que sa bénédiction les a multipliées ; il en reste après que chacun en a mangé et s'est rassasié, parce que Dieu donne tout avec abondance, et parce que l'aumône ne ruine pas celui qui la répand.

La science économique de l'Évangile est tout entière dans ce paragraphe. Inspirer premièrement aux peuples le goût des choses de Dieu, c'est-à-dire de la vertu ; établir parmi eux de l'ordre et leur donner des pasteurs ; demander à Dieu de bénir et

multiplier les choses nécessaires à l'existence. Cette économie évangélique paraît aujourd'hui ridicule à nos libres-penseurs ; mais le communisme, qui seul est présenté comme remède au paupérisme, donne bien les galons de la popularité, des galons d'or aux apôtres modernes, mais il ne donne pas de pain aux pauvres.

A la première multiplication des pains cinq mille hommes, tous de la contrée, sont nourris. A la première prédication de St Pierre, cinq mille hommes se convertirent ; tous étaient Juifs. Au second miracle il y a quatre mille hommes venus de loin ; ils figurent la conversion des Gentils qui devaient venir à Jésus des quatre coins do la terre. La première fois les apôtres pensent à la foule, mais pour la renvoyer. C'est le caractère du sacerdoce juif qui n'a rien à donner aux étrangers, et peu de chose aux enfants d'Abraham. La seconde fois personne ne pense que la foule souffre de la faim. Seul Jésus y pense, seul il a pitié de la foule des nations.

Les cinq pains du premier miracle indiquent les rites de l'ancienne Loi contenue dans les cinq livres de Moïse, où le peuple juif puisait son aliment spirituel. Les sept pains du second miracle figurent les sept sacrements institués par Jésus-Christ pour nourrir les chrétiens durant leur voyage vers l'éternité. Les cinq pains étaient d'orge. L'orge est la nourriture des bêtes de

somme et des esclaves ; l'esprit de l'ancienne loi était un esprit de crainte et de servitude. Un enfant portait ces pains sans les manger ; les livres mosaïques étaient entre les mains d'un peuple qui ne savait les entendre que dans un sens puéril, et n'en tirait aucun profit réel. Le froment des sept pains est la vraie nourriture des hommes. « Par le fruit du moment, ils ont multiplié, » disait David. Jésus a passé trois jours clans le sépulcre ; Jonas, qui figure ce trait de la vie de Jésus, a passé trois jours dans le ventre de la baleine, c'est pourquoi Jésus est fréquemment figuré par un poisson. Les deux poissons de l'enfant indiquent les deux caractères de prêtre et de victime que Jésus a réunis sur la croix.

En recevant des mains de ses disciples les pains et les poissons, Jésus associe l'homme à son œuvre, comme il l'a fait en de nombreuses occasions, notamment par l'institution des apôtres, il confirme le ministère de l'Eglise. Dans les sacrements, il ne crée pas, il reçoit de l'Eglise la matière dont les sacrements sont formés. Dans les mains des disciples les pains étaient insuffisants pour nourrir la foule; dans les mains de Jésus et par sa bénédiction, ils se multiplient, ils suffisent, il en reste. Au lieu de quatre mille poissons, les apôtres n'en avaient que deux, parce qu'ils n'avaient pas encore la foi. Que de prêtres en ont aujourd'hui mille fois plus que les apôtres n'en avaient alors, et qui ne peuvent

rassasier une seule personne parce qu'ils manquent de foi ! La parole de Jésus n'est jamais stérile en elle-même ; ce sont les nouveaux semeurs qui la rendent stérile pour les autres, en la rendant stérile pour eux-mêmes. Ils ressemblent à ces arbres qui ne portent pas de fruits, mais seulement des feuilles ; les feuilles sont ces actes extérieurs qui font un bruit plus ou moins intense, plus ou moins long, mais ne portent aucune semence; les fruits sont le principe intérieur opérant par la foi et produisant des œuvres fécondes, car les fruits portent le germe dans lequel l'arbre se perpétue.

L'eau, le pain, le vin, l'huile, matière des sacrements, sont par eux-mêmes incapables de produire un effet moral; mais, par la bénédiction de Jésus, cette matière reçoit la vertu de conférer les dons qui remplissent l'âme d'une force spirituelle. Le premier miracle, figure de l'ancienne alliance, et le second, figure de la nouvelle, indiquent que le Médiateur céleste est le Dieu de la Loi et le Dieu de l'Évangile, Celui qui a donné aux prophètes l'intelligence des mystères futurs, aux apôtres l'intelligence des mystères accomplis, et qu'il est le môme qui a nourri le peuple juif avec l'orge des sacrements figuratifs, et le peuple chrétien avec le froment des sacrements réels.

Quand Jésus dit à ses apôtres : « Donnez-leur vous-mêmes à manger; » comme il dira plus tard : « Allez, instruisez toutes les nations, les baptisant

au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, » il fixe l'économie de la prédication évangélique ; il ne laisse pas la foule courir à droite ou à gauche, libre de chercher sa nourriture où bon lui semble, comme le prêchent certains protestants et les rationalistes modernes; non, c'est à ses apôtres qu'il confie ce soin de nourrir les âmes, et de les ranger d'abord par bandes distinctes, par Eglises, si Ton veut, afin que le pain de la parole puisse se distribuer avec plus d'ordre et de facilité. Il ne laisse pas non plus la foule libre de se grouper comme elle l'entend, car les assemblées religieuses doivent être établies et gouvernées par ceux auxquels Jésus a commandé de le faire, ceux auxquels il en donne la mission, afin que tous n'aient qu'un cœur et qu'une âme.

Ce n'est pas Jésus qui distribue le pain, mais les apôtres ; il veut que le peuple le reçoive même des mains de Judas, afin de nous montrer que la vie doit être distribuée dans l'Église d'une manière publique, visible, par des intermédiaires même imparfaits, et non d'une manière spirituelle, métaphysique, par le Créateur à la créature. La première fois, les disciples remplirent douze corbeilles de ce qui restait. Ces douze corbeilles sont les douze apôtres qui contiennent désormais, amplifiée, fécondée, perfectionnée, la doctrine jusque-là resserrée des cinq livres mosaïques. Les sept corbeilles du second miracle sont les sept sacrements laissés par Jésus-Christ entre les mains des ministres qui les

ont conservés et les conserveront jusqu'à la fin du monde pour en disposer en faveur du peuple fidèle. En rassasiant tout un peuple dans le désert, avec quelques pains et du poisson, Jésus, enfin, a voulu nous apprendre qu'avec les quelques articles de sa doctrine céleste et ses quelques sacrements, il rassasiera dans le désert de la vie l'humanité tout entière. L'humanité ne pouvait pas se procurer par ses seules ressources la grâce et la vérité nécessaires pour alimenter l'âme; elle l'avouait par la bouche de Philippe : « Comment ferons-nous pour nous procurer du pain, » pour donner à manger à tout ce monde? Ce que l'humanité, ce que les apôtres même ne pouvaient faire, Jésus le peut, le fait, et ce n'est que Lui qui donne cet aliment indispensable à l'âme humaine, et qui le fait distribuer par son Église.

Avant de continuer l'exposition des principaux enseignements de Jésus renfermés dans ses instructions et ses miracles, nous parlerons du sacrement do la pénitence, dont la création se fit plus tard d'une manière formelle, mais que nous trouvons étagée dans la plupart des actes de miséricorde du Christ.

Nous lisons dans St Jean que Jésus dit à ses disciplea : « La paix soit avec vous ! Comme mon Père m"a envoyé, je vous envoie aussi de même. Ayant dit cela, il souffla sur eux et leur dit : Recevez l'Esprit-Saint; les péchés seront remis à ceux à qui vous

les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez. » Ici le Sauveur exécute la promesse qu'il avait faite à ses disciples, lorsqu'il dit à Pierre : « Je te donnerai les clefs du royaume des cieux ; et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel. » Cette promesse, il la fit également à tous les apôtres, comme on le voit dans St Matthieu.

Par ce pouvoir donné aux apôtres de lier et de délier sur la terre et dans le ciel, de remettre et de retenir les péchés, d'absoudre et de condamner, il établit juges des consciences les apôtres et ceux qui leur ont succédé dans le sacerdoce ; il les charge de rendre la justice en son nom et au nom du Père céleste. Or, ils ne peuvent lier ou délier, absoudre ou condamner les pécheurs sans connaissance de cause, sans discerner entre les péchés qu'il faut remettre et les péchés qu'il faut retenir; ce discernement ne pouvant évidemment se faire sans l'avei du pénitent, il est donc nécessaire que le pécheui paraisse au tribunal du prêtre, et qu'il s'accuse luimôme des péchés dont il s'est rendu coupable. Cette accusation n'est autre chose que la confession des péchés, telle qu'elle se pratique dans l'Église depuis les apôtres.

Il en est du sacrement de la pénitence comme de l'Eucharistie, personne n'aurait jamais imaginé qu'il eût été possible à l'homme d'avouer ses fautes à un autre homme, pour obtenir le pardon de Dieu.

Ce sacrement est donc une institution surnaturelle qui ne pouvait être imaginée et instituée que par Dieu. Mais, comme Origène l'a remarqué, en tant que rien n'est plus naturel à la nature de l'homme moral que de se débarrasser, par la confession, du crime qui pèse sur son cœur ; comme rien n'est plus conforme à sa nature physique que de rejeter le poison qui ravage, torture ses entrailles ; en tant que rien n'est plus conforme à la nature de Dieu souverainement bon que d'accorder son pardon au mérite de la confession volontaire et sacramentelle, puisque le pardon est assuré au repentir accompagné de l'aveu spontané de la faute, la confession est aussi le remède le plus propre, le plus homogène pour l'homme qui a péché, et l'institution la plus naturelle.

L'histoire de la femme adultère nous révèle toute l'économie de la bonté de Dieu vis-à-vis du pécheur. « Va, et désormais ne pèche plus, » dit le Sauveur à cette femme, lorsque ses accusateurs se furent éloignés d'elle, après avoir entendu Jésus leur dire : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre. » D'un mot il fait triompher la miséricorde sans blesser la loi ; néanmoins, s'il est plein de compassion pour le pécheur, il condamne le péché : «Ne pèche plus, » lui dit-il; c'est ainsi qu'il sait allier la justice à la douceur; c'est aussi ce que fait le prêtre au tribunal de la pénitence.

La guôrison de l'aveugle-né est un de ces miracles

attestés par des enquêtes contradictoires, et qui renferme des instructions non moins belles que celles contenues dans la parabole du Paralytique. Quand les disciples demandèrent à Jésus si cet homme était aveugle de naissance parce que lui ou ses parents avaient péché : « Ce n'est point qu'ils aient péché, répondit le Seigneur, mais c'est afin que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui. » Il est aveugle pour que la gloire de Dieu soit manifestée, et pour que cet infirme reçoive lui-môme, avec la vue, une lumière infiniment supérieure à celle du jour. Ce miracle a donc des caractères particuliers qu'il est bon de relever ici.

Pour guérir l'aveugle-né, « Jésus détrempa de la terre avec sa salive, et de cette boue il oignit les yeux de l'aveugle et lui dit : Va, lave-toi dans la ontaine de Siloé. L'aveugle obéit et revint voyant clair. Ceux qui l'avaient vu mendier disaient : N'est-ce pas celui qui se tenait assis et demandait l'aumône? Les uns disaient : C'est lui ; les autres : Non, mais il lui ressemble. Et l'aveugle guéri disait : C'est moi. Ils lui demandaient : Mais comment tes yeux sont-ils ouverts? Il répondit : Cet homme qu'on appelle Jésus a fait de la boue et a enduit mes yeux, et m'a dit : Va à la fontaine de Siloé, et lavetoi. J'y ai été, je me suis lavé et je vois. On le conduisit aux Pharisiens. C'était un jour de sabbat. »

Les Pharisiens firent les mêmes questions à l'aveugle, qui leur répondit comme il avait répondu h 9

aux Juifs. Quelques-uns des Pharisiens disaient, en parlant de Jésus : Cet homme qui ne garde pas le sabbat n'est pas de Dieu. D'autres répondaient: Comment un homme pécheur peut-il faire de tels miracles? Et ils étaient divisés entre eux. Et toi, dirent-ils à l'aveugle, que dis-tu de celui qui t'a ouvert les yeux? Il répondit: C'est un prophète. Quelques-uns ne voulurent point croire qu'il eût été aveugle, ni qu'il eût reçu la vue, jusqu'à ce qu'ils eussent fait venir son père et sa mère. Ils les interrogèrent : Est-ce là, dirent-ils, votre fils que vous dites qui est né aveugle ? Comment donc voit-il à présent ? Le père et la mère répondirent : Nous savons que c'est notre fils et qu'il est né aveugle. Comment voit-il à présent, nous ne le savons pas, ni qui lui a ouvert les yeux. Interrogez-le ; il est en âge pour parler de ce qui le touche. Ces gens avaient peur; car les Juifs avaient décidé de chasser de la synagogue quiconque reconnaîtrait Jésus pour le Messie.

Les Juifs appelèrent de nouveau l'homme qui avait été aveugle et lui dirent en parlant de Jésus : Rends gloire à Dieu. Nous savons que cet homme est un pécheur. S'il est pécheur, dit-il, je ne sais. Je sais seulement que j'étais aveugle, et qu'à présent je vois. Ils reprirent : Comment t'a-t-il ouvert les yeux? Il leur repartit: Je vous l'ai déjà dit. D'où vient que vous voulez l'entendre encore ? Estce que vous aussi voulez devenir ses disciples?

Alors ils lui dirent en le maudissant : Sois-le toimême, son disciple ! Pour nous, nous sommes disciples de Moïse. Nous savons que Dieu a parlé à Moïse; mais quant à celui-ci, nous ne savons d'où il est. « Voilà une chose admirable, reprit l'aveugle, que vous ne sachiez d'où il est, et cependant il a ouvert mes yeux! Nous savons que Dieu n'exauce point les pécheurs, mais celui qui l'honore et fait sa volonté. Depuis que le monde existe, il est inouï que quelqu'un ait ouvert les yeux d'un aveugle-né. Si celui-ci ne venait pas de Dieu, il ne pourrait pas faire cela. Ils lui dirent : Tu es né dans le péché, et tu te môles de nous faire des leçons ! Et ils le poussèrent dehors. Jésus le rencontra et lui dit : Crois-tu au fils de Dieu? Seigneur, demanda cet homme, qui est-il, afin que je croie en lui? Jésus reprit : Tu l'as vu, et celui qui te parle, c'est Lui. L'aveugle dit : Je crois, Seigneur, et se prosternant, il l'adora. »

Les circonstances de ce miracle sont telles, qu'il n'est pas besoin de grands efforts d'intelligence pour apercevoir les vérités voilées dans ce fait. Seul, pauvre, couvert de haillons, sans amis et sans espérance, assis sur la voie publique, hors du Temple, où il n'entre pas, assis clans la nuit éternelle, ce mendiant aveugle de naissance, n'est-ce point encore le genre humain? Sa vie est de ne pas mourir. Voilà l'homme au plus profond de sa ruine. Jésus va vers lui ; il le considère ; il reconnaît son bien ;

d'un peu de salive et d'un peu de terre, il fait une boue dont il oint les yeux de l'aveugle. Les Ariens, niant le miracle, disaient que ce liniment était quelque secret de médecins pour rendre la vue. Nos rationalistes modernes ont trouvé bon cet argument ; ne l'ayant pas inventé, ils l'ont répété. Jésus donnait la santé, tantôt par une parole, tantôt par un attouchement, tantôt par un signe symbolique; il n'exerçait pas la médecine ; il faisait des miracles et non des médicaments. Il créa des yeux à l'aveu gle-né, avec de la boue, parce qu'il est le môme Dieu qui avait fait avec de la boue l'homme tout entier. Comme il avait créé il répare.

Jésus ordonne à l'aveugle d'aller se laver à la fontaine de Siloé. L'évangéliste nous dit que Siloé veut dire envoyé, c'est-à-dire Messie. La fontaine de l'Envoyé n'est-elle point le symbole de Jésus, source éternelle de bienfaits, et du baptême qui éclaire les esprits après la réception de l'enseignement évangélique? L'aveugle avec une foi prompte et docile, la foi qui attire les bienfaits de Dieu, va, se lave et voit clair, comme s'il avait toujours vu. Il n'est pas ingrat; aussi confesse-t-il Jésus devant les Juifs, devant les Pharisiens. Ces demandeurs et ces négateurs de miracles, comme ils se révèlent! Le miracle est là devant eux vivant, parlant, atteste par la foule, ils n'en veulent pas. Les Pharisiens d'alors ont laissé de nombreux disciples ; ils en auront jusqu'à la fin des temps. Ce qui les occupait alors, les

occupe encore aujourd'hui ; ils ne voulaient pas de Jésus, ils n'en veulent pas davantage de nos jours, car ils ne veulent pas de sa morale. Ils lui faisaient un crime d'avoir opéré ce miracle un jour de sabbat. Le pauvre guéri et consolé, l'aveugle qui voit, le mendiant qui pourra gagner son pain, que leur importe? Les libres-penseurs ont été dans tous les siècles et seront toujours les mômes ; ils exploitent le peuple, les pauvres, mais ils ne les aiment pas, leur sort ne les touche pas ; ce n'est pas des malheureux dont ils s'occupent, c'est de la religion; c'est le bienfaiteur qu'ils persécutent, parce que sa morale est une condamnation de la morale pharisaïque ancienne et moderne.

Pour appeler sur lui les foudres de la Loi, les Pharisiens ne disent pas que Jésus guérit, fait du bien le jour du Sabbat, mais qu'il le viole. Vaincus et divisés par la puissance des faits, ils s'en prennent à l'homme de cœur qui n'a pas voulu mentir, être ingrat, et le chassent de leur synagogue. Admettre la vérité, c'eût été se condamner soi-même, c'est bien plus simple de chasser la vérité et ceux qui la prêchent! Jésus formule ainsi les conclusions de ce procès entre l'erreur vicieuse, volontaire et la vérité : « Je suis venu en ce monde pour un jugement, dit-il à l'aveugle guéri, pour que ceux-là puissent voir qui ne voient pas, et pour que ceux-là qui voient — et se rendent indignes de la lumière — deviennent aveugles. » Quelques-uns des Phari-

siens comprirent si bien cette allusion à leur cécité volontaire, qu'ils dirent à Jésus : « Sommes-nous aussi des aveugles, nous autres? » A cette question, Jésus répondit : « Si vous étiez des aveugles, vous seriez sans péché; mais à présent que vous dites : Nous voyons clair, votre péché demeure. » Car, ayant la science des Écritures qui devaient les amener à la connaissance du Messie, ils ne voyaient point parce qu'ils ne voulaient point voir.

Passant par Béthanie, peu de temps avant sa passion, Jésus s'arrêta chez Lazare, frère de Marthe et de Marie-Magdcleine, pécheresse convertie par le Sauveur. Tandis que Marthe s'occupait du repas, Marie écoutait Jésus enseigner ses apôtres. Marthe vint le prier de dire à Marie de venir l'aider. « Marthe, Marthe, répondit le Seigneur, tu t'embarrasses et te tourmentes de beaucoup de choses, mais il n'y en a qu'une de nécessaire. Marie a choisi la meilleure part; elle ne lui sera point ôtéc. »

Écouter la parole de Dieu qui parle dans nos consciences, c'est la seule chose nécessaire, parce qu'elle nous donne la vie éternelle. A quoi sert de gagner le monde entier, si l'on vient à perdre son âme! avait déjà dit Jésus. Tout le reste est passager et par conséquent secondaire. Le Sauveur ne blâme pas Marthe des soucis qu'elle se donne pour le servir, mais il loue Marie d'avoir préféré rester à ses pieds pour l'écouter, pour abreuver son âme de ses paroles. Le calme, l'humilité, l'amour , voilà les

grandes voies qui conduisent à la perfection chrétienne. Aussi verrons -nous Marie , et non pas Marthe, au pied de la croix; ce sera Marie, et non pas Marthe, qui verra Jésus aussitôt après sa résurrection.

Marie, Marthe et Lazare vivaient à Béthanie, bourg situé à quatre kilomètres environ de Jérusalem. Tous les trois se dévouaient et dévouaient leur fortune à l'entretien des disciples qui suivaient Jésus et des fidèles qui formaient le noyau de la nouvelle Eglise. Le Sauveur les aimait tous les trois. Lazare étant au lit gravement malade, dans un moment où Jésus était très-éloigné de Béthanie, ses sœurs l'envoyèrent dire à Jésus par ces simples mots : « Seigneur, celui que vous aimez est malade. » Elles ne lui firent pas dire de venir ou de dire une parole pour le guérir à distance, leur foi était encore plus parfaite que celle du centurion; elles se contentèrent d'avertir Jésus et d'avoir confiance en Lui. Sachant ce qui devait arriver, Jésus répondit que cette maladie servirait à glorifier le Fils de Dieu.

Deux jours après, Jésus dit à ses disciples : « Retournons en Judée... Lazare, notre ami, dort, mais je m'en vais le tirer du sommeil... Puis il ajouta : Lazare est mort, et je suis bien aise, à cause de vous, de n'avoir point été là, afin que vous croyiez. Mais allons. » Les apôtres s'effrayèrent de ce voyage en Judée, car ils savaient que les Juifs voulaient lapider Jésus ; néanmoins, Thomas dit aux autres :

« Allons aussi, et mourrons avec lui. » Lorsque Jésus arriva à Béthanie, Lazare, mort tandis que le messager de ses sœurs annonçait sa maladie, était dans le tombeau depuis quatre jours. Suivant un ancien usage, on portait au sépulcre, aussitôt après la mort, le cadavre enveloppé de bandelettes, mais le visage découvert. Les amis et les parents venaient pleurer auprès du mort jusqu'au moment de la décomposition du cadavre ; alors seulement on l'enveloppait d'un suaire, et l'on fermait le sépulcre au moyen d'une grosse pierre.

Marthe vint au devant de Jésus, et lui dit : « Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort; mais maintenant môme, je sais que Dieu vous accordera tout ce que vous lui demanderez. » Jésus lui répondit : « Ton frère ressuscitera. » Marthe reprit : « Je sais qu'il ressuscitera au dernier jour. » Pour accroître la foi do Marthe, Jésus lui dit ces paroles qu'un Dieu seul pouvait prononcer : <( Je suis la résurrection et la vie; celui qui croira en moi vivra, quand même il serait mort; quiconque vit et croit en moi ne mourra pas toujours. Le crois-tu? » Marthe répondit : « Oui, Seigneur, je crois que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu vivant, qui êtes venu en ce monde. » Puis elle alla chercher Marie, qui, tombant aux pieds de Jésus, lui dit en pleurant : a Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort. » La même foi, le même

amour, la même douleur inspiraient aux deux sœurs les mêmes paroles.

La voyant pleurer, ainsi que les Juifs qui l'avaient accompagnée, Jésus laissa son humanité se troubler, et ses larmes coulèrent. Les Juifs, en le voyant, se dirent : « i Voyez combien il l'aimait. Quelques-uns disaient : Ne pouvait-il pas empêcher qu'il ne mourût, lui qui a ouvert les yeux de l'aveuglc-né? C'est surtout dans ces circonstances où l'homme-Dieu révèle sa double nature. Dans ses miracles et les merveilles de sa charité, on se demande où donc est l'homme? Dans ses souffrances, ses compassions et ses abaissements, on se demande où donc est le Dieu? Mais la divinité et l'humanité de Jésus sont si bien liées que toute scission de l'une ou de l'autre est inexplicable, impossible.

En regardant Marie et les Juifs il pleurait, parce qu'il lisait dans les pensées de toute cette foule, parce qu'en Lazare plongé dans l'obscurité du sépulcre, il voyait le genre humain mort, enseveli et décomposé; il pleurait ceux qui ne ressusciteraient jamais à la vie éternelle. Jésus frémit de nouveau, se fit accompagner au sépulcre et commanda d'ôter la pierre qui en fermait l'entrée. « Seigneur, observa Marthe, il commence à sentir, car c'est le quatrième jour. Jésus reprit : « Ne t'ai-je pas dit que si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ? » La pierre fut ôtée, et Jésus, levant les yeux au ciel, dit : « Mon père, je vous rends grâces de m'avoir exaucé.

Pour moi, je sais bien que vous m'exaucez toujours; mais je dis pour ce peuple qui m'environne, afin qu'ils croient que c'est vous qui m'avez envoyé. » Puis il dit d'une voix forte : « Lazare, viens dehors ! » Et à l'instant même celui qui avait été mort se leva sur son séant, et la foule se précipita tumultueusement au devant de lui. Mais le Seigneur commanda aux apôtres d'écarter les curieux; ils firent alors retirer la foule de l'entrée du sépulcre, enlevèrent le suaire du visage de Lazare, lui délièrent les mains et les pieds de leurs bandelettes, et jetèrent sur ses épaules un manteau dont il se couvrit. Lazare se prosterna de tout son long* devant Jésus; ses sœurs et lui pleuraient; la foule, muette de stupeur, n'osait l'approcher.

Le Christ tout entier nous apparaît dans ce miracle; sa charité dans son voyage, son humanité dans ses larmes, son humilité clans ses prières, sa divinité dans son commandement. Tout en laissant entendre qu'il n'a pas besoin de prier, il prie pourtant pour nous prêcher par son exemple la nécessité de toujours prier. Ce n'est pas sa dignité qu'il regarde, c'est notre salut; il voile les actes de sa divinité, mais il multiplie ceux de son humilité.

La réalité historique de ce miracle n'est pas moins évidente que son caractère divin ; pourtant nos savants rationalistes ont fait des efforts surhumains pour le nier. Ils ont découvert une supercherie dans ce frémissement de Jésus, et en ont déduit que La-

zarc n'était pas mort. Il était trop au-dessus d'eux de voir dans ce frémissement une tristesse du murmure des Juifs qui disaient : Lui qui a donné des yeux à l'aveugle-né, ne pouvait-il empêcher que son ami mourût ! ou de ce que tant d'âmes lavées par son baptême refuseraient l'évidence pour prendre la part des réprouvés. Quoique toute folie soit possible à l'homme, il semble que ce serait assez de renier, sans insulter encore tant de bonté, tant d'amour ; mais le délire de ces aveugles insulteurs, de « ces cadavres déjà décomposés, » provient de leur besoin que Dieu ne soit pas, et ce besoin prouve que Dieu est, et que Jésus est Dieu.

Si trois résurrections seulement sont mentionnées dans l'Evangile, c'est que celles-ci sont le symbole de trois catégories de pécheurs que nous devons examiner. La fille de Jaïre, morte, mais encore dans la maison, outre le caractère que nous lui avons vu, représente le pécheur caché , dont personne ne soupçonne la mort spirituelle. Le fils de la veuve, déjà hors de la ville et que l'on porte au tombeau, c'est le pécheur public lorsqu'il a pris son parti du scandale. Lazare au sépulcre depuis quatre jours et déjà décomposé, c'est le pécheur endurci, horrible à tous, désespéré, sous le poids de l'habitude, sous la pierre.

A ces mots : « Ma fille, lève- toi, » que dit Jésus, la jeune fille qui vient d'expirer dans la maison de son père renaît avant que son père et sa mère

l'aient pour ainsi dire perdue. L'effronterie n'a pas chassé les bonnes pensées, l'habitude n'a pas mis sur elle sa main délétère. Pécher, c'est mourir, mais pécher une fois ou toujours, c'est différent. Le pécheur qui se corrige aussitôt revit aussitôt ; il n'est pas enseveli dans l'habitude. Seulement, il faut chasser la foule des affections désordonnées, ces joueurs de flûte, ces flatteurs d'oreille qui ne font en réalité que constater, chanter sa mort. Alors, ne trouvant plus d'obstacle en lui, Jésus lui prendra la main, et le pécheur ressuscitera comme un homme qui dormait se réveille sous la main d'un ami. Pour prouver sa conversion, il doit marcher dans la voie de la vertu et manger le pain de vie, la nourriture de l'âme chrétienne.

Malheureusement, l'homme profite rarement de cette première chute pour en éviter une autre ; le mal et ses sophismes, la chair et ses passions, le manque de virilité, de cœur, de sens commun, finissent toujours par entraîner de nouveau l'homme tombé. La rechute éloigne Dieu outragé par tant d'ingratitude ; elle appelle le cynisme dans le mal. Alors le mort, comme le fils de la veuve, sorti de la ville, en rase campagne, apparaît dans son hideux sommeil; sa mère, l'Eglise, le suit en pleurant. Les Pharisiens d'autrefois, comme de nos jours les libres-penseurs, éloignent le peuple de la voie de la pénitence, l'enlacent dans les liens de leurs lois, l'enferment dans le cercueil do leurs erreurs, et le

jettent ainsi dans le tombeau pour jamais. Mais Dieu voit les larmes de son Eglise, il entend les prières de cette mère éplorée, il ne permet pas que la mort emporte toujours sa proie , il ranimera le cadavre ; mais pour opérer cette résurrection il arrête ceux qui portent le cercueil, c'est-à-dire il ôte aux vices leur puissance de fascination. Il dit au mort : « Lève-toi. » A cette voix le mort revient à la vie, se lève, parle, mais reste assis dans son cercueil. Il faut que Jésus l'aide à descendre. « Et Jésus le rendit à sa mère. » C'est pour le rendre à l'Église qu'il l'a ressuscité.

Mais le troisième genre de mort est encore plus difficile à ressusciter que ce dernier ; c'est ce mort de quatre jours, sorti de la maison, sorti de la ville, enterré, putride, c'est ce pécheur tellement englouti dans l'habitude du vice, du mal, qu'il semble ne pouvoir môme plus avoir le moindre désir de revenir à Dieu. Après sa première chute, au lieu de se relever, il s'est familiarisé avec le péché, cette familiarité est devenue une habitude, l'habitude une nécessité, la nécessité une impossibilité de s'amender; cette impossibilité a engendré le désespoir, le désespoir c'est la damnation, comme dit St Bernard. La décomposition de la conscience ne s'achève pas sans des luttes intérieures, sans effroi, sans douleurs. Ne pouvant lui-même rouvrir son tombeau, il y pourrit. Mais ce qu'il ne peut faire, Jésus le peut. Les fidèles, les enfants de la

Jérusalem céleste l'ont appelé de leurs prières ; il vient ; ils pleurent, ils croient, ils ôtent la pierre par leur foi, leurs larmes, leurs bonnes oeuvres. C'est alors que Jésus dit : « Lazare, viens! » Lazare se lève, mais pour arriver à Jésus, il faut qu'il soit délié, et le pénitent, encore coupable quand il sort de son sépulcre, doit se faire délier de ses bandelettes, de ses attaches au mal. C'est pourquoi il est dit aux disciples : « Déliez-le, laissez-le aller. » Jésus ressuscite le pécheur parce que c'est lui qui vivifie à l'intérieur ; mais ce sont les disciples qui délient, car c'est par le ministère des prêtres du Christ que ceux qu'il a vivifiés sont absous.

A propos des trois résurrections particulières dont nous venons de parler et qui renferment d'admirables et de nombreux enseignements, nous croyons devoir faire remarquer également que la résurrection universelle de L'humanité tout entière étant un prodige de la puissance divine, dont l'homme ne se serait jamais douté si Dieu ne le lui avait révélé, est un fait surnaturel. Mais, du moment où lame humaine est unie au corps comme forme substantielle du corps par une loi naturelle, par une nécessité de son essence, il est évidemment contre sa nature que l'âme, forme immortelle, indestructible du corps, soit pour toujours séparée de sa matière, du corps auquel elle a été substantiellement unie. Comme ce qui est contre nature ne saurait durer toujours, l'âme humaine ne saurait être à jamais

réparée de son propre corps; la résurrection universelle devient donc ainsi un fait naturel qui, tôt ou tard, doit avoir lieu.

L'Écriture vient appuyer la logique de ce raisonnement. Le livre de la Sagesse nous dit que Dieu avait créé l'homme de manière qu'il ne pût être exterminé ; son corps devait être incorruptible, et St Paul affirme que la mort n'est qu'une conséquence du péché, comme l'indique la Genèse. Aussi St Thomas appelle-t-il la mort un accident, aboli en principe et en droit par le principe de vie, par le droit à la vie que le Rédempteur, par sa mort, a donné au corps de l'homme. En ajoutant qu'il convient que ce corps corruptible reprenne un jour son incorruptibilité qui lui est propre, que ce corps mortel soit rendu à son immortalité, l'Apôtre nous indique encore qu'il est conforme à la nature de Dieu que la créature ne puisse éluder, renverser pour toujours le dessein primitif du Créateur dans la formation de l'homme. La résurrection des morts ne sera donc pas un phénomène en contradiction avec les lois naturelles ; mais, tout en restant un prodige de la puissance divine, elle sera le fait le plus conforme aux lois naturelles, réclamé par les lois naturelles de l'ordre universel.

Il en est de môme de tous les mystères et de tous les dogmes catholiques dont nous avons déjà parlé, de ceux dont nous parlerons et de ceux dont nous n'aurons pas l'occasion de parler. Ils sont pour la

plupart inaccessibles à l'intelligence humaine, car, pour les comprendre, il faudrait comprendre d'une manière claire et précise la nature de Dieu et la nature de l'homme, ce qui n'est pas possible, Dieu et l'homme n'étant parfaitement compris que de Dieu seul. De l'incompréhensibilité de ces deux natures, par rapport à notre intelligence limitée, découle naturellement l'incompréhensibilité des rapports nécessaires, naturels, mais intimes et cachés dans les profondeurs de ces mômes natures, et par conséquent l'incompréhensibilité des dogmes catholiques qui n'en sont que l'expression.

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