‹ La prophetie de DanielChapitre 7 sur 20 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Causes de la haine des Juifs contre le Christ. — Dernières instructions du Messie. — Les anciens rabbins et l'Eucharistie. — Jésus redouble de tendresse pour l'humanité qu'il allait quitter. — Promesse et nécessité de l'Esprit de Dieu pour comprendre les œuvres de Dieu. — Causes de l'agonie du Christ. — Pourquoi Pilate n'attend pas la réponse à sa question : « Qu'est-ce que la vérité? » — Derniers symboles. — L'humanité figurée par les Juifs sur le Golgotha. — Enseignements de la mort et de la croix de Jésus. — Repos du Rédempteur, le septième jour, après avoir accompli son œuvre. — Résurrection. — Pierre établi chef de l'Eglise. — L'Ascension. — La descente de l'Esprit de Dieu.

Avant de raconter les événements qui précédèrent et suivirent la mort de Jésus, il est convenable de relever ici les raisons, indépendantes de la quesu 10

tion morale, de la haine des Juifs contre la doctrine de Jésus, et qui les décidèrent à le mettre à mort.

On sait que la loi mosaïque, comme la civilisation fondée par elle, était aussi impuissante que la philosophie ancienne pour régénérer l'humanité. Son caractère national la rendait profondément exclusive ; elle ne voulait des hommes que pour en faire des Juifs, car la Loi devait sortir de Sion. Toutes les nations devaient affluer à Jérusalem, mais pour adorer dans le temple de Salomon. Le mosaïsme n'admettait pas la fusion du peuple juif et de tous les peuples dans une seule famille; il n'avait pas la notion des adorateurs « en esprit et en vérité » qui est le but du christianisme. Aussi, quand un grand nombre de prêtres juifs se séparèrent de fEglise officielle pour se faire chrétiens, cette Eglise ne vit en eux que des renégats, car elle ne comprenait rien à l'esprit nouveau introduit par la prédication évangélique. La Loi reste immobile dans le Temple pour y continuer le sacrifice des victimes ; elle attendait le Messie, et quand les Mages vinrent à Jérusalem demander où se trouvait le Messie qui venait de naître, les docteurs en Israël leur répondirent : « A Bethléem; » mais ils laissèrent les Mages prendre seuls la route de Bethléem, et n'allèrent pas avec eux.

Les Juifs ne pouvaient se résoudre à voir abandonner leur Temple, objet de tant de vénération du monde entier, au point qu'Auguste, de sa Lomé si

riche en dieux, fournissait sur ses propres revenus un taureau et deux agneaux pour le sacrifice de chaque jour. En dehors des intérêts matériels qui les tenaient attachés à leur culte, n'était-ce point Jéhovah lui-même qui leur en avait donné les minutieuses prescriptions? Comment alors rejeter des tables sacrées ces pains de proposition offerts devant le Seigneur, et que seules pouvaient toucher des lèvres sacerdotales? Comment délaisser cet encens, ces viandes brûlées sur l'autel, ce culte majestueux, ce sanctuaire où résidait Dieu dans son silence redoutable? Comment déclarer vaines ces cérémonies, abroger ce sacerdoce confié à une tribu privilégiée? Une révolution violente seule, comme la captivité de Babylone ou la persécution d'Antiochus, pouvait accomplir un pareil fait. Jésus opéra pourtant cette révolution par la sainteté de sa doctrine et la puissance de sa mort. Tout était cependant contre Lui, et surtout rattachement des Juifs à leur culte extérieur, leur aveuglement et leur entêtement à préférer les biens de ce monde au salut de leur âme. Les apôtres, il est vrai, trouvèrent l'unité romaine, qui leur permit de parcourir librement l'empire sous sa loi tutélaire; mais qu'était ce petit moyen matériel devant l'immense difficulté de l'œuvre morale? Si Jésus n'eût été qu'un sage, il eût trouvé dans sa sagesse même une raison puissante pour ne pas tenter sa réforme dans un tel moment; il n'y aurait pas songé. Pour la raison,

comme pour la foi, l'œuvre de Jésus est incompréhensible sans la divinité de Jésus.

A l'époque du Messie, le peuple Juif était en outre très-surexcité contre la morale de Jésus par les sectes judaïques, dont les principales étaient celles des Pharisiens, des Sadducéens et des Esséniens. La secte des Pharisiens, au moins dans son premier germe paraît être née peu de temps après le retour de la captivité de Babylone, mais elle resta longtemps sans crédit et sans puissance extérieure. La loi juive très-négligée à cette époque, môme par les prêtres, renfermait une foule de points qui ne pouvaient plus être compris sans commentaires ; les Pharisiens se donnèrent la mission de les expliquer. Ils devinrent peu à peu trèsinfluents, firent une opposition continuelle aux princes, aux grands-pontifes, et soutenaient le peuple qu'ils séduisaient par une grande rigueur dans les usages extérieurs, les jeûnes, les ablutions, etc. Le Talmud les divise en sept classes dont cinq portent les noms significatifs de Tortueux, Sournois, Aveugles-sournois, Craignant les châtiments, Avides de récompenses. Non proficimus, nous n'avançons à rien, disaient les Pharisiens, en voyant les miracles de Jésus ; « si nous le laissons faire de la sorte, tous croiront en Lui. » Renier, attaquer le catholicisme, n'avance à rien. Les hérétiques, les philosophes, les rationalistes, les librespenseurs, les renégats peuvent nier, attaquer

l'Église dans ses dogmes, sa morale, ses prêtres, ils peuvent attaquer Jésus dans sa divinité, mais ils n'avancent à rien, ils ne font que démontrer'de plus en plus la divinité de Jésus et celle de son Église.

La secte des Sadducéens n'admettait que le Pentateuque et ne croyait ni à l'immortalité de l'âme, ni à la résurrection des corps. Ils étaient matérialistes et leur existence est probablement due à la grossièreté des idées juives sur la régénération de l'homme, l'âme et la vie future.

A leur origine, les Esséniens étaient sans doute des médecins qui s'occupaient de soigner le corps et qui finirent par soigner l'âme. Ils formaient au milieu des Juifs une classe séparée, ne pratiquant aucun culte public, quoiqu'ils envoyaient des victimes au Temple, et s'adonnaient à la prière, au jeûne et la à mortification des sens d'une manière tout exceptionnelle. Josèphe porte à quatre mille le nombre des Esséniens qui vivaient de son temps . Leur organisation ressemblait à celle d'un ordre religieux ; ceux qui ne vivaient pas en communauté pouvaient se marier, les autres observaient la continence ; tous étaient d'une piété exemplaire et s'adonnaient aux bonnes œuvres. Les autres Juifs ne les aimaient guère à cause de l'austérité de leur vie.

Des écrivains modernes ont essayé de donner aux Esséniens une influence considérable sur les

origines chrétiennes ; d'autres ont voulu que le christianisme naquit de l'école juive d'Alexandrie; d'autres enfin, se fondant sur la découverte de plusieurs temples de Mithra et d'autres divinités d'origine orientale, sur lesquels on a construit des églises catholiques, ont cru devoir faire à Mithra, ainsi qu'à ces autres divinités, l'honneur d'avoir servi de fondement au culte catholique. Ces étranges théories ne méritent pas môme la peine d'être réfutées ; cependant, en parlant du paganisme nous les réfuterons d'une manière indirecte. A présent, contentons-nous de dire que Jésus ne pouvait avoir aucune société ni avec les Pharisiens à cause de leur unique souci des choses extérieures, ni avec les Sadducéens à raison de leur profonde incrédulité, ni avec les Esséniens à cause de leur isolement égoïste et de leur attachement à des doctrines réprouvées par le mosaïsme lui-même. Jésus- Christ restait donc seul abandonné de la masse des Juifs et de leurs différentes sectes.

Le peuple juif, alors à l'apogée de sa vie intelligente et spiritualiste, vit de prime abord, dans la doctrine de Jésus, la révélation primitive débarrassée du formulisme des Pharisiens. Malgré leur incrédulité, malgré leur ténacité à voir dans lo Messie promis, un roi qui devait matériellement les gouverner et les élever à un très-haut degré de gloire humaine, beaucoup finissaient par croire que Jésus était réellement le Messie, et disaient :

« Quand le Christ viendra, fera-t-il plus de miracles que celui-ci n'en fait? » Ils avaient oublié les prophéties, mais ils se rendaient à la puissance des miracles qui leur faisaient s'écrier : « Celui-ci est vraiment un prophète ; Celui-ci est le Christ. » Jusqu'aux gardes envoyés pour le prendre qui revenaient sans avoir osé mettre la main sur lui, et répondaient aux chefs des prêtres : «Jamais homme ne parla comme cet homme. »

La science, sans la foi, ne suffisant pas à l'homme pour atteindre le but de sa création, Jésus avait hâte de mourir afin d'envoyer l'Esprit-Saint à ses disciples. Il les avait instruits pendant trois ans; il leur renouvelait fréquemment les mômes instructions, pour qu'ils puissent mieux les retenir ; il leur avait môme donné le pouvoir de faire des miracles, et pourtant au moment de mourir Jésus leur dit qu'il doit s'en aller pour leur envoyer l'Esprit-Saint qui doit leur enseigner toute vérité et convaincre le monde. En ei'tèt, la science, môme donnée par Jésus, et le pouvoir de faire des miracles suffisaient si peu pour faire des disciples de Dieu, que quelques heures après ce magnifique sermon fait sur la route du Jardin des Oliviers, les apôtres se sauvent et Pierre renie trois fois son maître. Les disciples de Jésus ne deviennent réellement des apôtres que lorsqu'ils sont éclairés par l'Esprit de Dieu.

Jésus conduisit peu de temps avant sa mort, ses disciples à Capharnaum qu'il voulait visiter une

dernière fois. Ce voyage était un triomphe, car le peuple acclamait à grands cris l'Envoyé de Dieu. Jésus dit alors à ses disciples : « Gravez bien dans vos coeurs ce que je vous annonce : Le Fils de Dieu doit être livré. On le fera mourir, et après avoir été mis à mort, il ressuscitera le troisième jour. » Le temps des opprobres approchant, il y fallait préparer ces cœurs si naturellement enivrés de tant de merveilles. Il fallait aussi par ces prédictions réitérées, leur apprendre que la passion et la mort du Fils de Dieu seraient pleinement volontaires, puisque Celui qui pouvait les prévoir pouvait aussi les éviter. Souvent il s'était comparé à la vigne, symbole de la loi nouvelle, comme le figuier était le symbole de la loi ancienne, c'est pourquoi, « ayant faim » du salut des âmes, il maudit un jour le figuier stérile » qui ne portait pas de fruits. Maintenant il se compare au bon Pasteur, et dit à ses disciples : « Je suis le bon Pasteur. Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis ; mais le mercenaire, celui à qui les brebis n'appartiennent pas, voyant venir le loup, abandonne les brebis et prend la fuite, et le loup enlève les brebis et les disperse. Je suis le bon Pasteur; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent... J'ai d'autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie ; il faut que je les amène, et elles entendront ma voix, et il n'y aura qu'une bergerie et qu'un pasteur. »

Après avoir démontré que son sacrifice était

volontaire, il ajouta : « C'est pourquoi mon Père m'aime, parce que je donne ma vie pour la reprendre. Personne ne me l'enlève, mais je la donne de moi-même. Il est en mon pouvoir de la donner et de la reprendre. Tel est Tordre que j'ai reçu de mon Père. » Mais ce langage blessait le cœur des disciples et froissait leur ambition ; ils ne comprenaient pas l'utilité de cette mort qui les désolait. Dans cette annonce de sa mort se cachait en outre, un enseignement. En se séparant de l'humanité, de la chair, par le supplice de la croix, Jésus retournait à son Père ; de môme l'homme en se séparant de la corruption de la chair déchue, c'est-à-dire des œuvres mauvaises de la chair, pour aller à Jésus et par Jésus, se dirige aussi vers le Père. Au moment où le Sauveur allait accomplir son sacrifice, il annonça sa mort pour la troisième fois : « Voici, dit-il à ses disciples, que nous montons à Jérusalem, et toutes les choses que les Prophètes ont écrites du Fils de l'homme s'accompliront. Il va être livré aux princes des prêtres, aux scribes et aux sénateurs. Ils le condamneront à la mort et le livreront aux Gentils. Ils le bafoueront, ils cracheront sur lui, ils le flagelleront, ils le tueront et le troisième jour il ressuscitera. »

Jésus ensuite s'achemina vers Jérusalem, le jour où Ton introduisait clans la ville, ornés de rubans, les agneaux qui devaient être immolés pour la Pàque. Cinq siècles auparavant, Zacharie avait dit :

« Réjouis-toi, fille de Sion, voici ton Roi, ',1c Juste et le Sauveur, qui vient à toi. Il est pauvre, et il est monté sur une ânesse et sur le poulain del'ânesse.» La foule accourut au devant du Seigneur; divisée en deux parties, dont Tune précédait et l'autre suivait Jésus, elle publiait ses miracles et criait : « Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur ; Hosanna! Longue vie au Fils de David. Hosanna!» c'esl-à-dire: Sauvez-nous, nous vous en prions! La partie de l'humanité croyante qui a précédé, et celle qui a suivi la prédication de l'Evangile ont confessé la môme croyance, la môme confiance au Messie, en Jésus sauveur, et lui ont adressé les mêmes louanges et les mômes prières, car depuis le commencement du monde Jésus éclaire ses fidèles par ses lumières, les soutient par sa grâce, les encourage par ses exemples, les dirige par ses doctrines et les guide par son autorité vers la Jérusalem céleste.

Jésus était monté sur une ânesse. Nous avons vu qu'à cette époque le genre humain ayant méconnu sa dignité, s'était ravalé jusqu'à la condition de la brute. Il y avait deux bêtes de sommes ; Tâncsse qui portait Jésus, et qui représentait la nation juive, la mère des nations dans le plan providentiel, et Tânon, représentant la gentilité, que Jésus appelle: « une bête que personne n'a encore montée, » car la gentilité, étrangère à la loi mosaïque, ne possédait ni religion, ni sacerdoce véritables. Le Seigneur

devait soumettre cette bête indocile et l'introduire dans la Jérusalem céleste. Avant d'avoir été déliés par les ordres de Jésus, ces deux symboles, dit l'Evangile, étaient liés, les Juifs par leur fausse justice, et les Gentils par leur fausse sagesse.

Sur le passage de Jésus se trouvaient des hommes qui jetaient des branches d'arbres devant le Sauveur, d'autres étendaient leurs vêtements sur son chemin et le suivaient. Les premiers figuraient ceux qui sacrifient ce qui ne les prive pas d'une jouissance physique ou morale et ne lui restent pas fidèles ; ce sont ceux qui disent : Seigneur ! Seigneur ! mais qui ne font rien pour le suivre ; ils restent dans l'immobilité de l'indifférence ou de la tiédeur. Les autres le suivaient et se dépouillaient de leurs vêtements. Pour suivre Jésus, il faut se dépouiller du vieil homme et renoncer aux passions qui nous en tiennent éloignés. D'autres enfin jetaient des branches d'arbres, et quand ils n'en avaient plus, ils se dépouillaient de leurs vêtements pour les étendre sous les pas de Jésus, comme cela se fait encore, dans certaines contrées, sous les pas des pèlerins. Ces derniers étaient les parfaits, car, après avoir jeté tout ce qu'ils possédaient, ils se dépouillaient eux-mêmes pour suivre et glorifier Jésus.

Les Pharisiens, témoins envieux du triomphe de Jésus, le prient de faire taire les clameurs de la foule. Mais Jésus leur répond à peine ; il sait que

cette foule va bientôt crier : Crucifiez-le ; il pleura sur elle, et prophétisa la destruction de Jérusalem. Malgré tous les miracles que les Juifs avaient vus, et qu'ils ne contestaient pas, ils ne croyaient pas ou n'osaient pas se déclarer de peur d'être chassés de la synagogue. Ils craignaient plus les hommes que Dieu ; ils préféraient l'estime des hommes à celle de Dieu. Éternel trait de la bassesse et de la folie de l'homme.

Deux jours avant la célébration de la Pâquc, Jésus alla sur la montagne des Oliviers prier et se préparer à mourir. Judas profita de cette absence de son Maître pour aller le vendre au Conseil des Juifs. Le prix fut celui désigné par Zacharie : « Il a été estimé comme un esclave, et son prix a été fixé à trente deniers. » Quand les Pharisiens achetaient un esclave, on leur fixait un prix ; mais Judas fit autrement : « Que voulez-vous me donner? » leur dit-il ; il vendait son Maître pour ce qu'il plairait aux acheteurs de lui donner! Tous ceux qui trahissent Jésus font de même ; ils le trahissent pour un vice, pour une passion, pour rien ; ils ne le marchandent pas, ils le donnent pour une satisfaction.

En allant de Béthanie au mont des Oliviers, avec ses apôtres, Jésus leur fit une instruction sur le sacrement de l'Eucharistie qu'il allait établir. Sa parole était touchante ; il semblait vouloir se répandre tout entier en eux, tant il désirait se donner

à ceux qu'il aimait. Il leur dit que les sacrifices de la loi mosaïque devaient être abolis, que la victime signifiée par l'agneau pascal allait être immolée, car on allait enfin sortir de l'esclavage. Mais les apôtres, émus, touchés par le langage de Jésus, ne le comprenaient pas encore.

Dieu avait institué lui-même la Pâque, la plus grande solennité religieuse hébraïque, en souvenir de la délivrance des Juifs de la captivité d'Egypte. Cette fête était aussi une image de la délivrance future de l'humanité de son esclavage du péché par le sacrifice de Jésus-Christ. Ainsi l'immolation de l'agneau pascal, centre de l'ancien culte est aussi le centre du nouveau, et forme le point de jonction des deux alliances. Le nom même d'Eucharistie donné à la chair de l'agneau, et conservé par l'Église, prophétisait un sacrifice plus complet. L'ancien peuple de Dieu délivré, mais non encore en possession de la Terre promise, avait été miraculeusement nourri dans le désert par la manne tombée du ciel. Le nouveau peuple de Dieu, en possession de la vraie lumière et de la vérité, délivré du péché, mais non en possession de la Jérusalem céleste, devait être nourri dans le désert de la vie d'une manne plus parfaite, ainsi que l'indiquent les anciens livres rabbiniques. Malheureusement ces livres ont presque tous péri dans l'incendie de Jérusalem ; ce qui nous en reste provient en grande partie de l'école d'Iamnia, fondée par rabbi Joha-

nan, membre du Synhédrin. Par ces fragments on est étonné de l'accord admirable que la dogmatique de l'ancien judaïsme devait présenter avec celle du christianisme, et de la différence qui existe, sous ce rapport, entre les Juifs d'autrefois et ceux d'aujourd'hui.

Les sages de l'ancienne Loi, frappés de ce verset du Psaume LXX, dont la version chaldaïque, la plus explicite, dit : « Il y aura un sacrifice de froment sur le pays, sur les hauteurs des montagnes,» attendaient la réalité de cette manne parfaite, dont celle du désert n'était qu'une figure. Aussi, rabbi Elk'zer disait-il, à propos de l'institution de l'Eucharistie : «. Les justes sont destinés à manger de cette manne dans l'époque qui arrive. Et si tu demandes : « Sera-ce de la môme manière que la manne du désert? Non, mais d'une manière plus élevée, si bien qu'il n'y aura jamais eu rien de comparable. » Le rabbi Kimchi, commentant le prophète Osée, révèle une opinion moins personnelle. « Quelques-uns, dit-il, entendent par ces paroles : il> vivront de froment, que dans l'avenir, quand le Sauveur paraîtra, il y aura un changement, une transubstantiation dans la nature du froment. » Quant au rabbi Hardasan, il révèle clairement la transubstantiation par ces mots : « Le pain qu'il donne à tous, c'est sa chair, et pendant que l'on goûte le pain, il est changé en chair. » Sur ces paroles de la Genèse : « Liant son ânesse à la vigne, »

rabbi Cahana dit: « Là, il nous est montré que le sacrifice qui se fera par le moyen du vin, non-seulement sera changé en la substance du Messie, mais aussi qu'il sera converti en la substance de son corps. » Rabbi Barachias, dit, sur ces paroles de l'Ecclésiaste : « Qu'est-ce qui a été? Ce qui sera: Et, comme il y a eu un premier Rédempteur, Moïse, aussi il y en aura un dernier ; et comme le premier a fait descendre la manne du ciel, ainsi le Rédempteur, qui sera le Messie, sera le pain de froment en la terre. » Finissons ces citations par celles du rabbi Siméon sur le môme sujet : « Alors Dieu sera rempli de miséricorde et, avec une puissante vertu de paroles qui sortiront de la bouche des prêtres, il changera le sacrifice qui lui sera présenté sur chaque autel au corps du Messie. » Ces citations suffisent pour démontrer que les rabbins modernes ne savent pas ou ne disent pas tout ce que contenaient les anciens livres rabbiniques.

Le jeudi matin, premier jour de la fête de Pâques, les apôtres demandèrent à Jésus de leur désigner un endroit pour faire les préparatifs et manger l'agneau pascal. Il le leur indiqua d'une manière qui prouvait qu'il savait tout, voyait tout, pouvait tout. Le soir, accompagné des douze, il vint au lieu qu'il avait choisi. Le repas pascal étant une véritable cérémonie religieuse, Jésus en observa ponctuellement les rites. On faisait ensuite un autre repas plus

libre ; c'est pendant ce second repas que la réalité succéda aux figures et que la véritable Eucharistie fut instituée.

Pour donner aux siens une nouvelle preuve du grand amour qu'il avait pour eux, Jésus se leva, déposa sa robe, se ceignit d'un linge, versa de l'eau dans un bassin et commença de laver les pieds de ses disciples, les essuyant du linge qu'il avait ceint. Assis à la droite de son Père, dans la splendeur de sa divinité, Jésus se dépouille de sa gloire, ceint l'humanité pour laver les péchés du monde ; il les essuie et les efface par les mérites infinis de la croix.

Judas était présent et Jésus lui lava les pieds ! Jésus est l'amour de Dieu pour l'homme ; Judas est l'ingratitude de l'homme pour Dieu. Tout était symbolique dans cette cérémonie. Les apôtres venaient de se quereller pour savoir lequel serait le plus grand dans ce royaume dont le Seigneur venait de leur dire qu'il était proche. Ces paroles avaient fortifié en eux l'opinion qu'un triomphe éclatant, miraculeux, le mettrait prochainement en possession de ce royaume. Le lavement des pieds leur donna une leçon d'humilité. Pendant toute la cérémonie, Jésus témoigna la plus grande bonté à ses apôtres ; pour lui ce n'était point une simple formalité, mais un symbole de son profond amour pour les chefs de son Eglise. Quand il s'approcha de Pierre, celui-ci voulut se retirer, mais Jésus lui

dit : « Si je ne te lave pas les pieds tu n'auras pas de part avec moi. » Alors Pierre, comprenant le mérite de l'obéissance, lui dit : « Seigneur ne me lavez pas seulement les pieds, mais encore la tète et les mains. » Jésus lui répondit : « Celui qui est lavé est déjà pur, il suffit qu'il se lave les pieds. Vous êtes purs, mais vous ne l'êtes pas tous. » Et en disant ces mots il regardait Judas.

Pierre n'avait vu dans cette cérémonie qu'une humiliation excessive de son Maître ; il ne voyait pas qu'elle signifiait la purification des fautes journalières représentées par la poussière qui s'attache aux pieds, dans le chemin de la vie, et dont toute àme chrétienne doit se purifier avant d'approcher de la sainte Table. Mais cette purification est toute intérieure, car le sacrement de pénitence ne la donne que lorsqu'il est reçu avec toutes les dispositions qui en assurent les effets. Aussi voyons-nous Jésus témoigner à Judas une tendre affection, lui laver les pieds, les baiser, et cependant le traître avait été déjà trouver les Juifs pour leur livrer Jésus. Loin de se repentir, ce malheureux n'attendait que l'occasion de livrer son Maître.

L'orgueil avait perdu les premiers anges et le premier homme; au moment de mourir, Jésus avait voulu léguer à ses disciples cette preuve éclatante de la grandeur et de la puissance de l'humilité. Le lavement des pieds fut le fait, l'enseignement vint ensuite. « Vous m'avez appelé Maître et n 11

Seigneur, leur dit-il, et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi qui suis votre Seigneur et votre Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; car je vous ai donné l'exemple, alin que ce que j'ai fait, vous aussi le fassiez. En vérité, je vous le dis, le serviteur n'est pas plus grand que le maître, ni renvoyé plus grand que celui qui l'envoie. Vous serez heureux si vous comprenez cela et si vous le faâteSi » Il ne suffit pas à l'homme de croire, de comprendre pour être heureux, il faut qu'il agisse, qu'il imite son modèle, son maitro, car le serviteur ne doit point dédaigner, ne doit point s'exempter de faire ce que le Sauveur a daigné faire.

Au second repas qui suivit la manducation de l'agneau pascal, « Jésus prit du pain, et l'ayant béni, il le rompit et le donna à ses disciples, en disant : Prenez et mangez : ceci est mon corps. » Et prenant ensuite le calice dans lequel il y avait du vin, il le leur donna après l'avoir consacré par ces paroles : Ceci est le calice de mon sang du nouvestu ei éternel Testament, mystère de foi, qui sera répandu pour vous et pour un grand nombre en rémission des péchés. Faites ceci en mémoire de moi. » Un Dieu seul pouvait aimer à ce point; un Dieu seul pouvait concevoir l'idée de se donner à tous ses enfants, et de se donner sous la forme d'un aliment. Ces paroles : « Ceci est le calice de mon sang» expriment la conversion du vin au sang

du Christ, comme celles-ci : « Ceci est mon corps 9 expriment la conversion du pain au corps du Christ. Les mots : « du nouveau et éternel Testament, » nous marquent que la vertu du gang répandu dans la passion s'étend à tout l'héritage éternel que Dieu avait résolu de donner aux hommes en vertu du sang de Jésus-Christ. L'expression : « mystère de foi, » rappelle que le sang' du Sauveur est sur l'autel d'une manière cachée, et visible seulement pour les yeux de la foi. Quant à ces paroles : « qui sera répandu pour vous et pour un grand nombre en rémission des péchés, » elles nous rappellent que l'Eucharistie est tout à la fois un sacrement et un sacrifice ; un sacrement qui donne une grâce invisible, sous une espèce visible, à ceux qui le reçoivent ; et un sacrifice qui profite à ceux qui le font offrir ou pour lesquels on l'offre, lors même qu'ils ne reçoivent pas le sacrement.

Le corps de Jésus, conçu miraculeusement dans le sein d'une vierge, est né en dehors des lois de la nature ; le mystère de l'Eucharistie n'est pas moins surnaturel. La puissance de Dieu n'ayant aucune limite et s'étendant à toute la nature des êtres, peut évidemment opérer la conversion d'un être tout entier dans un autre, en changeant toute la substance de l'une en toute la substance de l'autre. C'est ce qui a lieu dans l'Eucharistie ; le Christ y change toute la substance du pain en celle de son corps, et toute la substance du vin en celle de son sang;

c'est parce que ce changement est substantiel, et nonjpas un changement accidentel de forme, qu'on a créé pour le caractériser le mot transsubstantiation. Indépendamment de ce fait surnaturel, il s'en passe un autre, non moins surnaturel, après celte transsubstantiation ; c'est que les accidents, c'est-à-dire la forme, la couleur, le goût du pain et du vin restent miraculeusement et subsistent sans pain ni vin. Ce second fait a pour but, d'abord, de contribuer au mérite de notre foi qui nous fait voir le corps de Jésus-Christ, malgré les accidents du pain et du vin, accidents qui subsistent quand il n'y a plus ni pain ni vin ; ensuite, de nous permettre de voir le corps de Jésus-Christ sous ces voiles, et non sous sa propre forme, que l'œil humain non glorifié ne pourrait contempler, car Jésus glorifié ne peut être vu que par l'œil glorifié, c'est-à-dire apte à pouvoir contempler la gloire divine. Les anges et les élus seuls peuvent voir Jésus dans l'Eucharistie, environné de la gloire dont il jouit dans le ciel.

Le corps de Jésus est donc dans l'Eucharistie suivant le mode de la substance, et non suivant le mode de l'étendue. La totalité propre à une substance est contenue sous une petite étendue non moins que sous une grande, comme toute la nature humaine est contenue dans un être humain grand ou petit. En outre, le corps de Jésus est dans l'Eucharistie comme la substance est dans les dimensions, et non comme les dimensions sont dans

un lieu. Quant aux accidents du pain et du vin, nous le répétons, ils restent miraculeusement sans sujet, en vertu de la puissance divine qui les soutient et leur donne l'être après la consécration.

Le corps de Jésus étant glorifié ne peut être sujet à la corruption des corps ; Jésus se donne donc à nous, dans l'Eucharistie, par voie de réception, et non par voie de nourriture matérielle et d'absorption, c'est-à-dire que nous recevons ce corps en nous, mais qu'il n'est pas absorbé par notre chair comme les aliments ordinaires. Ce serait tomber dans le panthéisme que de supposer qu'avec les accidents du pain et du vin nous absorbons, assimilons également à notre chair la chair de Jésus ; car, s'il en était ainsi, la divinité de Jésus, inséparable de son humanité, finirait par faire partie de nous-mêmes.

Judas, en recevant la Sainte-Eucharistie, reçut son maître dans son cœur, comme les autres disciples, mais ce cœur était criminel ; d'un bienfait, d'une dernière grâce que Dieu lui donnait pour le sauver, il en fit un sacrilège. Au lieu d'attendre la prière d'actions de grâces, qui devait être faite après la communion, il partit trahir son maître. Que de chrétiens encore quittent la sainte table sans comprendre la valeur infinie de cet auguste sacrement, sans en profiter, sans remercier Dieu, et vont de l'église à leurs affaires, à leurs plaisirs, sans songer qu'ils viennent de recevoir le Dispensateur

de tous les biens, le plus riche et le plus puissant dos rois, le Maître de tout, le Créateur du ciel et de la terre, Celui que Marie a porté neuf mois dans son sein, Celui qui peut nous sauver ou nous laisser perdre pour L'éternité !

D'après la tradition, tous les mouvements de Jésus pendant la cérémonie de l'institution de l'Eucharistie étaient figuratifs ; on y reconnaissait le germe des cérémonies de la messe, auxquelles plus tard on ajouta des prières et d'autres cérémonies pareillement figuratives ; ce serait aussi, suivant cette môme tradition, à ce moment que Jésus entretint les apôtres du sacerdoce, des onctions sacrées, de la bénédiction des saintes huiles et de tout ce qui devait constituer les fonctions épiscopales et ecclésiastiques.

Pendant le cours de cette dernière et longue instruction, Jésus annonça l'abandon dans lequel il allait se trouver, et la trahison de Judas, qui fut de toutes les circonstances de la Passion, celle qui l'affecta le plus douloureusement. « L'un de vous me trahira, » leur dit-il. Les apôtres, attristés par celle triste révélation, demandèrent chacun : «Est-ce moi, Seigneur? » Les leçons du Sauveur commençaient à leur profiter; ils sentaient en eux une humble défiance d'eux-mêmes, et de la charité pour leurs frères.

Pierre protesta qu'il serait fidèle jusqu'à la fin et n'abandonnerait point son Maître. Alors Jésus pour

LA RKDEMl'TJOX 107

le rappeler à l'humilité, qui devait ôtre le caractère distinctif de ceux qui sont appelés à diriger son Eglise, lui dit : « Simon, Simon, le démon a jeté les yeux sur toi. Il a voulu te cribler comme on fait du froment, mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. » Pierre croyait que son amour suffisait pour assurer sa fidélité, la prière lui paraissait inutile ; aussi, quand il dit à Jésus qu'il le suivrait jusqu'à la mort, le Sauveur lui répondit: « Avant que le coq ait chanté tu me renieras trois fois. » Que de chrétiens aiment encore Dieu, comme Pierre l'aimait, et le renient, l'offensent, parce qu'ils ne prient pas assez pour que cet amour résiste aux tentations et ne soit point un sentiment sans énergie!

La Passion de Jésus commence au moment où Judas sortit pour trahir son maître. Le Fils de l'homme semble heureux d'arriver au terme de sa mission, et salue son entrée dans la carrière de la croix par une parole d'allégresse : « C'est maintenant, dit-il, que le Fils de l'homme est glorifié, et que Dieu est glorifié en Lui. » Puis, en quelques mots, il récapitule ses enseignements, afin de mieux en graver la substance dans l'esprit de ses apôtres, qu'il appelle « ses petits enfants, » écho divin de cette autre parole divine : « Laissez venir à moi les petits enfants, » glorification de la candeur et de la simplicité du juste. Il leur recommande de s'aimer, comme il les avait aimés. C'est un « commandement

nouveau, » leur dit-il, pour leur démontrer que l'amour évangélique devait dépasser tout amour connu jusqu'alors.

En les prévenant qu'il allait les quitter, il leur promit de ne point les abandonner. Constituant ensuite la primatic juridique de Pierre sur tous les apôtres, il lui dit : « Quand tu seras entièrement converti, tu fortifieras tes frères. » Cette suprématie du chef de l'Église, que nous verrons confirmée de nouveau, n'impliquait point l'impeccabilité personnelle de l'homme, et c'est pourquoi Jésus avertit Pierre, après l'avoir constitué chef de son Église, qu'il le renierait trois fois cette nuit môme, avant que le coq eût chanté. Pour les prémunir contre leur propre faiblesse et cette sorte d'éclipsé de la puissance divine qui laisse faire le mal et blasphémer contre Dieu et son Église, il leur dit : « Que votre cœur ne soit pas troublé. Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi... Je suis la voie, la vérité et la vie; nul ne vient au Père que par moi... Quiconque me voit voit aussi mon Père. » Il les investit ensuite de nouveau du pouvoir de faire des miracles, par ces paroles : « Les œuvres que je fais, celui qui croit en moi les fera lui-même aussi, et il en fera môme de plus grandes ; car je m'en vais à mon Père, et tout ce que vous lui demanderez en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils. »

Néanmoins, nous avons vu que les récits évangé-

liques, depuis la première prédication de Jésus jusqu'à son ascension, nous montrent qu'il ne suffisait pas aux disciples de croire à la divinité du Fils de Dieu, de faire des miracles, et d'avoir été instruits par le Messie même, pour devenir des hommes nouveaux ; il leur fallait, en outre, avoir l'Esprit de la loi nouvelle, l'Esprit de Dieu, pour bien comprendre et bien agir. Ce fait indique que Jésus n'a pas agi seul dans la régénération du genre humain, et que les trois personnes divines y ont pris part. Tant que les apôtres n'ont pas en eux cet Esprit, ils sont faibles, craintifs, renégats. C'est pourquoi, dans cette sorte de testament du Messie, nous voyons qu'il leur parle jusqu'à six fois de cet Esprit consolateur, dont il désigne la mission dans cette œuvre commune aux trois personnes de la Trinité : « Si vous m'aimez, gardez mes commandements, et moi je prierai mon Père, et il vous donnera un Consolateur qui demeure avec vous à toujours; l'Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir parce qu'il ne le voit point et ne le connaît point. Mais vous, vous le connaîtrez, et il demeurera en vous, et il sera en vous... Et ce Consolateur, l'Esprit- Saint, que le Père vous enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses et vous fera ressouvenir de tout ce que je vous ai dit. »

Tout ce dernier discours, que nous tronquons et qu'il faut lire en entier dans l'Évangile, est écrasant de grandeur et d'amour, non-seulement dans les

enseignements immenses, sublimes qu'il renferme, mais encore clans la simplicité du récit. En vain chercherait-on clans les chefs-d'œuvre des conceptions humaines une page, une sentence qui s'approchât de la sublimité du texte évang'élique, on ne la trouverait pas, car Dieu seul pouvait parler de la sorte. Selon sa coutume de tirer des objets familiers les images qui devaient mieux graver ses leçons dans les intelligences les plus faibles, il se servit de la vigne pour faire comprendre aux apôtres le mystère de l'union de tous les fidèles à l'Homme- Dieu, et prophétiser le caractère et les destinées des communions dissidentes.

« Je suis la vraie vigne, leur dit-il, et mon Père est le vigneron. Toute branche qui sera en moi sans porter de fruit, il la retranchera, et toutes celles qui portent du fruit, il les émondera, al in que leur fruit devienne plus abondant... Comme la branche ne peut porter de fruit si elle ne demeure unie au cep, ainsi en est-il de vous, si vous ne demeurez en moi. Je suis le cep delà vigne, et vous êtes les branches. Celui qui demeure en moi, et en qui je demeure, celui-là seul porte beaucoup de fruit, car sans moi vous ne pouvez rien faire. Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il sera jeté dehors comme le sarment; il deviendra sec, on le jettera au feu, et il brûlera. »

Si Dieu est la vraie vigne, le vrai fruit de cette vigne mystique c'est l'amour de Dieu, fondement

de l'amour du prochain. Ainsi qu'un même cep produit plusieurs branches, de même cet amour produit d'abondantes vertus. Les préceptes sont divers à cause de la diversité des œuvres ; mais ils n'ont qu'une môme racine, l'amour de Dieu, principe et but de toute œuvre bonne. C'est cet amour que Jésus a toujours prêché et qu'il prêchera jusqu'au dernier moment. « Comme mon Père m'a aimé, c'est de ce même amour que je vous aime. Demeurez dans mon amour... Mon commandement est que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés. Le plus grand amour est l'amour de celui qui donne sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande... Si le monde vous hait, sachez que j'en ai été haï avant vous. Si vous eussiez été du monde, le monde aimerait ce qui serait à lui ; mais parce que vous n'êtes point de ce monde, et que je vous ai choisis et séparés, le monde vous hait... S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi... et l'heure approche où quiconque vous tuera croira faire une chose agréable à Dieu. Et ils vous feront ainsi... parce qu'ils ne connaissent ni mon Père ni moi. Qui me hait, hait aussi mon Père... Si je n'étais point venu... ils seraient exempts de péché, mais maintenant leur péché est sans excuse... Quand viendra l'Esprit de vérité, il vous enseignera toute vérité... C'est Lui qui me glorifiera, parce qu'il recevra de ce qui est à moi, et il vous l'annoncera. »

Après avoir indiqué de la sorte la procession de l'Esprit-Saint, du Père et du Fils, Jésus prophétise encore l'avenir, puis il termine ainsi ses instructions: « Je vous ai dit ces choses, afin que vous ayez la paix en moi. Vous aurez bien à souffrir dans le monde , mais prenez confiance , j'ai vaincu le monde. » J'ai vaincu le monde, telle est la dernière parole de Jésus au genre humain. A la fin de cet entretien où riIomme-Dicu se révèle tout entier comme homme et comme Dieu, Jésus s'adresse à son Père pour le glorifier et le prier de bénir et glorifier ceux qui l'aiment. Quelle prière ! quel est l'insensé qui oserait nier Dieu après l'avoir lue?

Mais l'heure du sacrifice approche, Jésus retourne à sa chère montagne des Oliviers pour y prier encore. La servitude de l'homme avait pris naissance dans un jardin par la désobéissance d'Adam; l'affranchissement de l'homme devait aussi prendre naissance dans un jardin par l'obéissance de Jésus. Aux approches do la mort, le Sauveur sentit la tristesse l'envahir; alors, laissant huit de ses apôtres dans une partie du jardin, il leur dit : « Veillez et priez, afin de ne pas tomber dans la tentation. » N'ayant point été témoins de sa transfiguration sur le mont Thabor, il craignait que la vue de ses souffrances ne les fissent douter de sa divinité ; mais Pierre, Jacques et Jean, qui furentles témoins de la résurrection de la fille de Jaïre et de la transfiguration du Sauveur, eurent le privilège d'assister à son

agonie au jardin des Oliviers. Pierre, comme le chef de la nouvelle alliance, Jacques, comme le premier apôtre martyr , et Jean, comme l'apôtre vierge, devaient partager d'une manière particulière l'intimité de Jésus dans sa puissance, sa gloire et ses douleurs.

Tous les quatre se dirigèrent vers une autre partie du jardin où Jésus laissa ses trois compagnons, en leur disant : « Mon âme est triste jusqu'à la mort.» Puis il alla seul prier dans une sorte de grotte. La prière, voilà le grand, le constant enseignement de Jésus; dans la douleur et la joie, dans le trouble et la paix, en un mot dans toutes les circonstances de la vie, il nous prêche la prière, pour nous montrer que tous nos sentiments et tous nos actes extérieurs doivent être une prière constante, car tous doivent être conformes à la volonté de Dieu ; toujours nous devons prier pour nous, pour nos semblables, soit par une prière formulée, soit simplement manifestée par la sainteté de notre vie. Dénués de tout, nous ne pouvons rien obtenir, rien conserver que par les mérites de Jésus. Cette vérité justifie, par elle seule, l'institution des ordres religieux contemplatifs , et révèle l'immense nécessité de ces maisons de prières, dans lesquelles à toutes heures du jour et de la nuit des voix s'élèvent vers le ciel pour arrêter, retarder, amoindrir les vengeances de Dieu sur les hommes et répandre sur eux les trésors de la miséricorde divine.

Arrivé dans sa retraite, Jésus se prosterna la face contre terre, et s'offrant à la justice de son Père en victime de satisfaction pour les crimes du monde, il laissa, en quelque sorte, sa sainte humanité subir seule toutes les angoisses qu'il allait volontairement subir, sans autre contre-poids que son amour pour les hommes. La mort lui inspirait sans doute la terreur qu'elle inspire atout homme, mais il souffrait surtout des tortures que lui seul a connues, parce que lui seul comprit retendue de l'ingratitude de ces millions de millions d'hommes qui piétineraient sur son amour, rendraient inutiles les mérites de son sang versé pour eux, et se perdraient à tout jamais.

Son âme, épouvantée du nombre et de l'énormité des péchés du genre humain, fut en proie à des douleurs inouïes , à des angoisses déchirantes. Tremblant et frémissant à la vue de ces horreurs infinies qui souillaient la nature humaine et devaient jusqu'à la fin des siècles irriter le cœur de son divin Père, insulter à sa divine bonté, lasser sa divine patience, il se tordait comme un ver de terre en s'éci iant : « Mon Père, éloignez de moi ce calice. » Ce tableau qu'il voyait se dérouler devant lui des iniquités et de l'aveuglement des hommes était pour lui un calice plus cruel encore que celui de son horrible Passion; cependant il ajouta : « Que votre volonté se fasse et non la mienne. » Par ces mots, il ouvrit les portes du ciel fermées par le crime com-

mis clans PEclen. La volonté de Jésus était la même que celle de son Père, mais par excès d'amour il se laissait aller à toute la faiblesse de l'humanité, il en voulait assumer toute la responsabilité pour satisfaire à la justice divine.

Après ce dernier acquiescement à la volonté de son Père, Jésus revint à ses apôtres pour retrouver par la vue de cette humanité qu'il aimait tant, do nouvelles forces ; il y trouva une nouvelle souffrance. Les trois apôtres dormaient! « Quoi ! leur dit-il, vous n'avez pu veiller une heure auprès de moi ! Veillez et priez pour ne pas tomber en tentation, car l'esprit est prompt, mais la chair est faible. » Comme leurs huit compagnons, les trois apôtres ne surent ni veiller ni prier. L'homme étant trop grossier, trop charnel pour partager le calice que Jésus buvait alors pour lui, le Sauveur retourna dans sa grotte le boire seul. Aucune langue humaine ne saurait reproduire les souffrances de cette intelligence humano-divine qui voit dans le passé, le présent et l'avenir, tout ce que la bêtise, l'orgueil, la luxure, en un mot tous les vices devaient faire commettre de crimes à l'homme.

Jésus était comme écrasé par tout ce qu'il voyait. Distrait par son amour pour nous, il n'avait jusqu'alors jeté, pour ainsi dire, qu'un regard furtif sur toutes les ignominies et les crimes de la terre. Maintenant il voyait la grandeur de l'homme avant sa chute, alors qu'il était l'image parfaite de Dieu,

et l'excès de sa dégradation après la chute. Il vit ous les péchés, procédant de ce premier péché, la nature de la concupiscence et l'influence qu'elle exerce sur le genre humain. Il vit les hérésies et les schismes naitre de l'orgueil et de la désobéissance, s'introduire dans son Eglise, lui déchirer le cœur dès sa naissance et renouveler continuellement le péché du premier homme. Il vit la tiédeur, la malice et la corruption des futurs chrétiens, les mensonges et les funestes doctrines des faux docteurs, les scandales et les sacrilèges des mauvais prêtres, les pharisiens nouveaux et les prétendus réformateurs l'insulter jusqu'à la fin des temps par leurs paroles de perdition, le tourmenter par leur conduite indigne, et mépriser son sanctuaire par leur révolte contre la loi, contre cette loi de salut qu'il allait sceller de son sang. Il se voyait de nouveau attaché par tous à la croix, au gré de leurs caprices et de leurs interprétations intéressées, individuelles, perfides, chacun se faisant un Sauveur imaginaire, différent de Celui qui proclamait le chemin de la croix comme étant l'unique chemin du ciel. En voyant avec les yeux de l'esprit toutes ces horreurs, toutes ces ingratitudes et toutes ces folies de l'homme, le Christ fut pénétré d'une telle douleur, qu'une sueur de sang perla par tous ses pores et coula sur son corps sacré jusqu'à terre.

Quand Jésus eut souffert des douleurs morales inénarrables et que lui seul pouvait supporter;

quand la dernière goutte de son caliee fut épuisée, il se rendit au devant des douleurs physiques les plus atroces, et dont on saurait difficilement se faire une idée, même en connaissant à quel degré de barbarie et de cruauté l'homme était parvenu dans le monde romain, lorsqu'il s'agissait d'infliger le dernier supplice à une victime destinée à mourir lentement. Jésus alla réveiller ses apôtres et leur dit : « C'est maintenant l'heure où le Fils de l'homme sera livré aux méchants. Levez-vous, allons, voici venir celui qui me livrera. » Judas parut aussitôt, et comme les soldats ne connaissaient pas celui qu'ils devaient arrêter, il leur avait dit : « Celui-là que j'embrasserai , c'est celui-là que vous devez prendre. » Mais l'Iscariotc, troublé par sa conscience, se tenait derrière les satellites des Juifs.

Jésus, qui maintenant avait plus soif que jamais de ce baptême de sang dont il avait déjà parlé, se présenta devant les soldats et leur dit : « Qui cherchez-vous? » — Jésus, de Nazareth, répondirentils. — C'est moi, répliqua Jésus. A peine ces mots lurent-ils prononcés, que ces soldats tombèrent à terre comme frappés d'une subite défaillance. Ces hommes n'étaient que des instruments de la haine des Juifs, et, par ce prodige, Jésus voulut préparer la conversion de ceux qui préparaient sa Passion rédemptrice. Relevés par la voix de Celui auquel les éléments obéissent, les soldats se rapprochent, obligent Judas à leur donner le signal convenu, et 11 12

celui-ci, s'avançant alors vers le Sauveur, l'embrasse en lui disant : « Maître, je vous salue. » Judas livra Dieu par un baiser! Depuis dix-huit siècles, que de philosophes, de protestants et de catholiques n'ont-ils pas trahi Jésus par des baisers de Judas! De nos jours, n'en avons-nous pas vu qui l'ont livré pour de l'argent à des libraires juifs? Pierre, pour défendre son Maître, tira une épée qu'il avait et frappa Malchus, valet du grandprêtre. Le blessé fut guéri par Jésus , qui dit à Pierre de remettre l'épée dans le fourreau, mais non de la jeter, car il doit couper ce qui ne veut pas être délié; il doit retrancher, excommunier de l'Église les membres gangrenés qui ne veulent pas guérir. L'Iscariote, après avoir vendu son maître, alla se pendre à un arbre, et ses entrailles tombèrent à terre. Tous ceux qui meurent sans se repentir d'avoir livré Dieu aux injures de la multitude suicident leur âme, et leur doctrine tombe à terre et l'infecte encore après leur mort.

Jésus se laissa garrotter par les bourreaux qui suivaient les soldats, et son supplice commença par les traitements horribles prophétisés pendant mille ans. Conduit d'abord chez Anne, après avoir souffert mille avanies et mille mauvais traitements, il fut insulté plutôt qu'interrogé à propos de sa doctrine et de sus miracles. Un des soldats du tribunal lui donna même un violent soufflet. « Si j'ai mal parlé, dit Jésus, montrez-le-moi ; mais si j'ai bien

parlé, pourquoi me frappez-vous ? » Il fallait cependant un prétexte pour condamner Jésus à mort, et ce prétexte ne se trouvant pas, le Sauveur fut conduit au tribunal do Caïphe, où il fut accusé d'avoir mangé l'agneau pascal un jour plus tôt que les autres Juifs. Mais Nicodème et Joseph d'Arimathie ayant prouvé que depuis longtemps les Galiléens jouissaient de ce privilège, on porta d'autres accusations insuffisantes et contradictoires. Caïphe, impatienté, furieux, se leva et dit à Jésus : « Je t'adjure au nom du Dieu vivant, dis-nous si tu es le Christ, le Fils de Dieu? » A ce nom, Jésus répondit avec dignité, de cette voix forte qu'il prenait quand le Verbe éternel parlait : « Vous l'avez dit, je le suis. »

Alors Caïphe prit le bas de son manteau, le fendit et le déchira bruyamment en s'écriant : « II a blasphémé ! Quavons-nous encore besoin de témoins? Vous avez entendu son blasphème; que vous en semble? » Les juges auxquels s'adressait Caïphe répondirent : « Il mérite la mort. » En déchirant ses vêtements, le grand-prêtre déchirait son sacerdoce , car il enfreignait ce précepte : « Le grand-prêtre n'ôtera pas la tiare de dessus sa tête et ne déchirera pas ses vêtements. »

Le sceptre n'étant plus dans les mains de Juda, les Juifs n'avaient plus le droit de condamner personne à mort; il fallait donc attendre le jour pour conduire Jésus au palais du gouverneur romain,

Ponce-Pilate. C'est pendant cette nuit que le Sauveur fut livré à la fureur des bourreaux et de la populace soudoyée, qui le maltraitèrent plus que jamais, le déshabillèrent pour le couvrir d'un chiffon qui lui descendait à peine jusqu'aux genoux, puis ils lui bandèrent les yeux, lui crachèrent au visage, et le souffletèrent, en lui disant : « Prophc tise-nous qui t'a frappé. » Pendant que toutes ces tortures et ces ignominies étaient infligées au Fils de Dieu, Pierre renia son maître à la voix d'une servante, à la voix de la valetaille. C'est toujours à la voix des passions dont nous sommes esclaves, à la voix de tout ce qui est bas, de tout ce qui est ennemi de Dieu que nous renions notre divin maître. Pierre avait suivi Jésus jusqu'au prétoire, mais il l'avait suivi de loin; s'il l'avait suivi de près, dit un Père, il ne l'aurait pas renié.

De tout l'interrogatoire de Pilate, qui fut trèslong, les évangélistes ne mettent réellement en relief que deux questions : « Tu es donc roi ? Qu'estce que la vérité? y> Les Juifs accusaient Jésus de pervertir le peuple et do lui défendre de payer le tiibtit à César. Peu de temps auparavant, il avait dit : « Rendez à César ce qui est à César. » Les ennemis de Jésus et de l'Eglise mentiront toujours pour satisfaire leur haine contre la religion ; toujours ils l'accuseront de pervertir le peuple et d'attaquer le pouvoir. Du mensonge, comme de la calomnie, il reste toujours quelque chose. Pilate pourtant

ne les crut pas. Il interrogea Jésus, auquel il demanda s'il était roi. Le Sauveur répondit : Oui ; puis il dit que son royaume n'était pas de ce monde. Terrible sentence qui rejette du royaume de Dieu tous ceux qui sont de ce monde, c'est-à-dire ceux qui fuient le chemin douloureux de la Passion, de la croix, qui se sèvrent de la vie surnaturelle en Jésus pour se donner aux jouissances, à la vie matérielle, sensuelle du monde. Cette sentence n'est point portée par les prêtres, elle fut prononcée par le Verbe éternel, et dans quel moment? Au moment où son amour pour le genre humain allait le faire mourir d'un supplice infâme pour arracher au monde, à l'éternelle perdition tous les hommes de bonne volonté qui aiment la vérité !

« Je suis venu en ce monde, ajouta Jésus, pour rendre témoignage à la vérité, et quiconque est de la vérité écoute ma voix. » Alors Pilate lui dit : « Qu'est-ce que la vérité ? » Et sans attendre de réponse, il retourna près des accusateurs de Jésus, leur dire qu'il ne trouvait aucun crime dans cet homme. Cette question est un trait caractéristique de la sagesse humaine de l'antiquité. Qu'était-ce que la vérité? Hommes politiques, juges et philosophes ne s'enV inquiétaient guère ; qui la cherchait sérieusement? On se posait parfois la question, mais on n'attendait pas la réponse. Aussi ne la connaissaiton pas. On a vu comment le monde marchait sans elle ! Beaucoup se demandent ce qu'est la vérité ;

beaucoup se répondent eux-mêmes , se font une fausse vérité , et comme une fausse vérité n'est qu'un mensonge, ils se mentent à eux-mêmes, en restant assis clans leur indifférence, sans vouloir connaître la vérité éternelle, celle de Jésus. Quand on ne connaît pas la vérité, on fait comme Pilate, on la trouve innocente de toute souillure, on ne veut pas la condamner, mais on la flagelle pour plaire aux courtisans du monde et par crainte de la multitude, toujours stupide , ignorante, cruelle, avilie comme toutes les multitudes; mais ces lâches concessions de la peur, de la faiblesse, de l'iniquité, ont de terribles conséquences; quand on a flagellé la vérité, on est ensuite forcé de la tuer. On peut la voiler, l'étouffer pendant quelque temps, mais comme elle est éternelle, on ne la tue pas, c'est elle qui tue ses bourreaux et ses meurtriers. Lorsque Hérode, tétrarque de la Galilée, et dont le palais était à Jérusalem, questionna Jésus, qui lui avait été envoyé par Pilate, le Sauveur ne daigna pas lui répondre, parce que ce tétrarque ne représentait aucune autorité légale. C'est pourquoi les évangélistea mentionnent à peine le nom dllérode dans le récit de la Passion.

Pilate, espérant apaiser cette soif de sang que la synagogue expirante éprouvait à l'égard du Christ, ordonna la flagellation de Jésus. On sait ce qu'était ce supplice sous les Romains ; peu de victimes lui survivaient. Armés de verges, de bâtons et de cor-

des, les bourreaux s'acharnèrent sur le corps de Jésus, jusqu'à ce que ce corps, mis en lambeaux, déchiré, ouvert en mille endroits, représentât celui d'un écorché, jusqu'à ce que Jésus n'eût plus qu'un souffle dévie. Ce n'était point encore assez pour ces flagellateurs delà vérité: ils mirent au Sauveur une couronne d'épines qu'ils lui enfoncèrent dans la tête. Horrible torture ! admirable symbole ! La vérité éternelle est en ce monde couronnée d'épines ; c'est pourquoi le monde la rejette, pour lui préférer les mensonges couronnés de fleurs. Pilate, effrayé lui-même de sa cruauté, montra Jésus dans un état qui aurait apaisé des tigres, et dit aux Juifs : Voilà l'homme! Ceux-ci,après un mouvement d'horreur, suivi d'un lugubre silence, s'écrièrent : « Crucifiez-le, crucifiez-le! »

Il ne manquait plus rien aux humiliations du Sauveur, mais il manquait à la postérité l'enseignement symbolique prédit par les prophètes : le choix d'un voleur, d'un assassin, préféré à Jésus. Chaque année les Juifs obtenaient, à l'occasion delà fête de Pâques, la vie d'un malfaiteur. Obtenir la vie d'un malfaiteur est, pour les peuples avilis , une joie plus grande que celle de laisser à la justice son cours régulier. Pilate laissa donc aux Juifs le choix entre la vie d'un meurtrier du nom de Barabbas, et celle du Sauveur. Quand on a flagellé la vérité, au point de la rendre méconnaissable, on la met en parallèle avec le vice, et l'homme alors corrompu,

dégradé plus que la brute, n'hésite pas dans son choix, il fait comme les Juifs, il rejette la vérité, et lui préfère le mensonge qui tue rame, l'assassin Barabbas.

Mais Pilate représentait l'autorité légale, et dans toute autorité légale, quel que soit celui qui la représente, il existe toujours un grain de justice ; aussi voulait-il relâcher Jésus, ne le trouvant coupable en rien. «Si vous le relâchez, crièrent les Juifs ameutés par les pharisiens, vous n'êtes pas l'ami de César. » Que de voix crient encore aux représentants du pouvoir : Quoi ! vous ne persécutez pas la religion, vous n'étouffez pas la vérité! mais alors, vous êtes l'ennemi du gouvernement, de la société, du peuple ! Les malheureux ne songent pas quel peuple, quelle société, quel gouvernement peuvent être, peuvent exister sans religion, sans la vérité ! Hélas! comme les Juifs aussi, ils ne tardent pas à subir ces terribles catastrophes dont l'Assyrie, la Perse, la Grèce, Rome et Jérusalem nous offrent d'instructifs exemples.

Pilate eut peur ; l'accuser auprès de César, c'était l'exposer à perdre sa place et peut-être la vie; il abandonna Jésus, et sans penser qu'il donnait à sa conduite un caractère de lâcheté, d'iniquité de plus, il dit : « Eh bien! prenez-le, crucifiez-le, car pour moi je ne trouve pas de crime en lui ; je suis innocent du sang de ce juste ; je m'en lave les mains. * Un peu d'eau pouvait, en effet, lui laver les mains,

mais non la conscience. « Que son sang* retombe sur nous et sur nos enfants, » hurlèrent alors les Juifs. Paroles effroyables qui se vérifièrent quelques années plus tard, lors du siège de Jérusalem, et qui se sont vérifiées jusqu'à nos jours sur les enfants d'Israël, dispersés, conspués, méprisés sur toute la terre. Ils apprirent bientôt à connaître ce qu'ils préféraient au Messie, et ce que coûtent les Barabbas cl les Césars !

La sentence de mort une fois prononcée, restait l'exécution. Anne, Caïphe, les princes des prêtres et leurs séides, certains cette fois que l'Agneau de Dieu serait immolé par leurs bourreaux, allèrent à leur tour immoler l'agneau pascal, l'agneau symbolique dont les bêlements se faisaient entendre du côté du Temple. Le môme jour devait voir se consommer le sacrifice réel et le sacrifice figuratif ; seulement, ce jour-là, comme tous les jours dont se compose l'histoire du genre humain, la multitude devait se porter vers l'ombre, l'image, le symbole du vrai sacrifice, et laisser à quelques cœurs droits, justes, à quelques femmes le bonheur et la gloire d'assister au sacrifice réel, à ce spectacle unique dans les annales du monde, à la mort du Fils de Dieu; spectacle vers lequel devaient converger tous les événements de l'histoire, avant comme après le Christ, depuis le simple battement du cœur humain jusqu'à l'écroulement des plus grands empires.

Jésus sortit du prétoire de Pilate pour aller au Calvaire. Une pieuse tradition rapporte qu'au moment où les bourreaux apportèrent la croix, Jésus se prosterna devant elle et la baisa trois fois, en adressant à son Père une touchante action de grâces pour la rédemption du genre humain qui allait s'accomplir. De même que les anciens prêtres avaient la coutume d'embrasser l'autel qu'ils venaient d'élever et sur lequel ils n'avaient jamais sacrifié, de même Jésus voulut embrasser l'autel auguste du sacrifice, sanglant et propitiatoire qu'il élevait pour notre salut éternel. Les prêtres nouveaux ont perpétué cette coutume en baisant fréquemment l'autel sur lequel ils offrent le saint Sacrifice de la messe. Les bourreaux placèrent la croix sur les épaules ensanglantées du Sauveur ; il portait sa croix comme Lsaac avait porté le bois de l'holocauste. « Il portera sur ses épaules le signe de sa puissance, » avait dit un prophète ; la croix devait vaincre les Césars, elle devait vaincre le monde. Ce poids aurait dû écraser un corps qui n'avait déjà presque rien d'humain, tant les supplices précédents l'avaient meurtri, défiguré; mais quelle est rame la plus séraphique qui puisse comprendre ce que peut l'amour de Jésus? A peine futil chargé de sa croix qu'il commença sa marche triomphale vers le Calvaire, c'est-à-dire vers la conquête du monde. Et le monde croyait que Jésus faisait sa dernière étape sur le chemin du dernier

degré de l'ignominie! Et le monde juge encore ainsi ceux qui suivent le chemin de la croix sur les traces du Fils de Dieu. Le bois de l'arbre qui portait le fruit défendu, par lequel s'opéra notre perte, devait passer par bien des transformations symboliques avant de devenir l'instrument de notre salut et de symboliser l'arbre de la croix sur laquelle s'opéra notre rédemption. « Au déluge, dit St Augustin, une arche de bois sauve le genre humain ; à la sortie d'Egypte, Moïse, avec une verge de bois, divise la mer et délivre les Israélites; au désert, il jette du bois clans l'eau et en transforme l'amertume en douceur ; il frappe avec une verge de bois le rocher, d'où il fait jaillir une source abondante; la loi de Dieu fut enfermée dans une arche de bois ; l'autel dds holocaustes était en bois ; autant de degrés qui conduisent les hommes au bois de la croix. » Ailleurs il ajoute: « La croix est un tribunal dont le juge occupe le centre ; un malfaiteur croit, il est sauvé ; un autre blasphème, il est réprouvé. Image de ce qui aura lieu au dernier jour à l'égard des vivants et des morts. Jésus placera les uns à sa droite, les autres à sa gauche. » C'est ainsi que dans la vie et la mort de Jésus, les symboles succèdent aux symboles et les enseignements aux enseignements.

Deux criminels accompagnaient le Sauveur pour être crucifiés avec lui ; n'avait-il pas été dit : « Il a été mis au rang des scélérats? » Si la divinité de

Jésus pouvait donner à son visage l'expression amoureuse et résignée d'un dévouement surhumain, son humanité devait être écrasée parle poids de la croix et de ses souffrances. Jésus tomba trois fois avant d'arriver au Calvaire, pour nous montrer que la nature humaine peut faillir avant d'arriver au terme de son épreuve ; mais il se releva trois fois pour nous montrer aussi que l'homme, loin de se décourager par ses chutes et rechutes, doit se relever aussitôt et continuer sa route vers le terme de ses souffrances. Craignant de le voir mourir avant de l'avoir crucifié, les Juifs contraignirent un païen de Cyrènc, nommé Simon, à soutenir la croix que Jésus ne pouvait plus supporter seul. Admirable enseignement sur l'assistance que nous devons nous porter les uns les autres durant les douloureuses épreuves de la vie, sans distinction de rang, de personne, de religion. Plus loin, une femme du nom de Séraphia, voyant la face sainte du Sauveur couverte de sang, prit le mouchoir qu'elle portait au cou, traversa le cortège et vint se jeter aux genoux de Jésus pour lui essuyer le visage. Jésus prit ce linge, l'appliqua sur sa face et le rendit à cette courageuse femme, qui s'aperçut plus tard que le visage du Seigneur était empreint sur son mouchoir. De là vint le nom de Véronique, — vraie image, — que la postérité lui a donnée, c'est-à-dire la femme ayant reçue la vraie image de Jésus.

Plus loin encore, d'autres femmes pleuraient à la vue de Celui qui semait des miracles sur sa route de douleur. « Filles de Jérusalem, leur dit Jésus, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vousmêmes... car, si Ton traite ainsi le bois vert, que fera-t-on du bois sec? » Si l'Agneau sans tache, l'arbre de vie devait être ainsi traité par la justice divine pour les péchés des hommes, comment sera traité le pécheur, le bois mort qui ne porte aucun fruit de pénitence? Si le divin prophète était ainsi traité par les Juifs, comment seront traités les Juifs coupables, quand les Romains viendront accomplir les prophéties, par lesiég'e de Jérusalem et la ruine d'Israël? En présence de pareilles douleurs, quel est l'homme qui a le droit de se plaindre du sort, de trouver ses épreuves injustes ou trop dures et de dire à Dieu : Que vous ai-je fait pour m'âccabler ainsi?

Arrivé sur le sommet du Golgotha, Jésus fut dépouillé de ses vêtements. Faire à Dieu le sacrifice de sa vie est un devoir; mais pour que ce sacrifice, qui nous ouvre les portes du ciel , soit accepté, l'homme doit se dépouiller de tout ce qui est son (ouvre, de tout ce qui n'est pas l'œuvre de Dieu. Alors seulement l'on peut s'étendre avec confiance sur l'autel , du sacrifice, comme Jésus s'étendit luimême sur la croix pour y être élevé. Le Fils de l'homme était là sous les yeux de ses bourreaux et de ses ennemis, le corps couvert de sang et d'af-

f reuses blessures, dont les unes commençaient à se sécher et dont les autres saignaient encore. Lorsqu'on lui arracha ses vêtements de laine collés à ses plaies, le sang jaillit de nouveau de tous côtés et Ton pouvait voir ses os décharnés par la flagellation. Ce fut dans cet état horrible que les bourreaux enfoncèrent dans les mains et les pieds du Sauveur des clous gros, longs, acérés qui fixèrent ce corps exténué sur la croix. Après cet affreux supplice la croix fut élevée au moyen de cordes, et le pied poussé jusqu'au trou qui devait la maintenir droite, et dans lequel elle tomba lourdement, en donnant une effroyable secousse au corps sacré du Fils de Dieu.

Les deux voleurs qui devaient mourir avec le Christ furent crucifiés selon l'ancienne coutume, c'est-à-dire en les attachant simplement à la croix; quant au Sauveur on ne voulut lui épargner aucune torture, et les Juifs mirent tous les raffinements imaginables pour multiplier ses souffrances et prolonger son agonie. En ce moment les trompettes du Temple annoncèrent le commencement de l'immolation de l'agneau pascal. Quand Jésus fut crucifié, Pilate lit mettre sur la croix cet éciïteau : «Jésus de Nazareth, roi des Juifs.» L'écriteau était écrit en langue hébraïque, celle du peuple de Dieu; en langue grecque, celle des doctes et des philosophes, et en langue latine, celle de l'empire et du monde. Un prophète avait dit : «Ils ont partagé mes

habits entre eux, et ils ont tiré ma robe au sort. » Les soldats romains se chargèrent d'accomplir cette prophétie. Plus les hommes se sont acharnés contre Jésus, plus ils ont découvert le Dieu.

Avant d'abandonner la croix pour le Temple, les Juifs insultèrent le Sauveur comme on l'insulte encore quand on l'abandonne pour aller loin de la croix. « Si tu es le Fils de Dieu, disaient-ils, descends de la croix... Il a mis sa confiance en Dieu, nous verrons s'il va l'exaucer.» Obliger Dieu à nous exaucer immédiatement, à faire des miracles pour nous montrer son intervention directe clans les affaires du monde, telle est la demande des esprits grossiers, incrédules, volontairement aveugles. Les miracles quotidiens faits par Jésus pendant plus de trois ans avaient-ils convaincu les Juifs de la divinité . de Jésus? Sa résurrection, si facile à' constater, et, dans le cas où elle n'eût été qu'une supercherie, si facile à dévoiler, a-t-elle converti les princes des prêtres et les ennemis du Christ ? Les miracles passés prouvaient l'inutilité des miracles présents, et pourtant la mort de Jésus fut accompagnée de circonstances assez miraculeuses pour que les soldats qui assistèrent à cette mort reconnussent que Jésus était en effet le Fils de Dieu, tandis que les Juifs s'obstinèrent dans leur incrédulité, justifiant ainsi le proverbe : « Il n'est de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, et de pire sourd que celui qui ne ueutpas entendre. »

Du haut de son gibet, Jésus trouvait encore, dans son cœur divin, assez d'amour pour prier son Père ■en faveur de ces hommes qui rinsultaicnt'jusqucsur la croix. « Pardonnez-leur, disait-il, car ils ne savent ce qu'ils font. » Son amour alla jusqu'à promettre le paradis au larron repentant qui, reconnaissant la divinité de Jésus dans les circonstances auxquelles nous venons de faire allusion, lui disait : « Seigneur, souvenez- vous de moi quand vous serez dans votre royaume. » Au pied de la croix se trouvait Marie, mère de Jésus ; Marie, femme de Cléophas, et mère de ceux qu'on appelait les frères du Seigneur, et Marie-Magdeleine, sœur de Marthe. Un seul disciple était auprès de ces trois femmes, de ces trois Maries, Jean, le disciple bien-aimé. Au moment do mourir, Jésus donna sa mère au genre humain, dans la personne de Jean , en disant : « Femme, voilà votre fils ; » puis à Jean : «Voilà ta mère. » Tel fut le testament de la croix.

Qui pourrait raconter les douleurs de Marie pendant l'horrible Passion de son Fils, dont elle voulut être témoin jusqu'au dernier moment. Qui pourrait peindre ce qu'elle souffrit lorsque Jésus, au moment de quitter l'humanité dont il s'était revêtu pour racheter le monde, donnait à sa mère le genre humain pour fils; à la place de Dieu, Jésus lui donnait l'homme! Il ne lui dit point : Mère, mais Femme, parce que Marie était alors la femme par excellence, la femme prophétisée qui devait écraser

la tôte du serpent. L'heure était arrivée où devait s'accomplir la promesse faite dans l'Eden à notre premier père, et renouvelée aux patriarches et aux prophètes. Jean, l'apôtre-vierge, était l'enfant de Jésus par l'amour et par la grâce, il méritait de représenter les enfants de la nouvelle Église, et de recevoir pour eux, en qualité de Mère, celle que l'ange avait saluée en l'appelant : Pleine de grâces. Après ce don divin, la nature entière semble traverser une crise extraordinaire, le soleil s'obscurcit, des ténèbres intenses couvrirent la terre, le sol trembla, les colonnes qui soutenaient le voile du Temple tombèrent, et le voile, en se déchirant, laissa voir le Saint des Saints ; la terreur devint universelle. Dans le cœur de l'homme, comme sur le Calvaire, on ne crucifie jamais en vain le Christ. Au moment où Jésus allait rendre le dernier soupir, son Père sembla combler, par l'abandon, le calice de douleurs que son Fils buvait depuis le commencement de la Passion. Il s'en plaignit par ce cri que le cœur humain répète souvent dans ces moments de crise suprême où le ciel et la terre semblent nous abandonner pour nous laisser seuls avec nos souffrances : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? » Et les Juifs étaient là, et se moquaient de Lui ! Et Marie était là, l'âme brisée par toutes les tortures qu'une mère, que la Mère de Dieu seule pouvait souffrir, pouvait supporter. Et pourtant, ce Fils de Dieu, bafoué, crucifié pour nous, trouvait ii 13

encore, au milieu de cet abandon de Dieu, de ses souffrances surhumaines, un cri d'amour pour l'humanité, un cri qui confond l'intelligence, l'esprit, l'imagination : « J'ai soif! » cria-t-il; l'amour de l'homme me brûle, me consume ; j'ai soif d'amour; j'ai donné mon corps pour nourrir l'homme; j'ai donné ma vie pour sauver son âme ; j'ai donné ma mère pour les aimer ; que pourrais- je donner encore pour sauver le genre humain tout entier ? A ce grand amour, l'homme répond par le fiel et le vinaigre!

Après nous avoir donné son sang, sa vie, sa mère, Jésus n'avait plus rien à donner à l'homme; il expira en disant : « Tout est consommé! Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains! » Et baissant la tête, il expira! L'officier romain qui avait présidé à l'exécution ne put s'empêcher de s'écrier en voyant cette mort : « Cet homme était vraiment le Fils de Dieu ! »

La mort de Jésus, l'acte le plus horrible qui ait jamais été accompli, n'est pas seulement l'ouvrage des Juifs, c'est aussi celui de tout le genre humain. L'humanité coupable étant figurée par les Juifs, leur crime n'est pas uniquement un crime national, c'est le crime de toute l'humanité. C'est là, dans œ miroir, qu'elle doit se regarder si elle veut se contempler dans son état misérable. C'est le propre de l'homme de ne jamais se rendre un compte exact de son intérieur, quand il ne peut pas se le

représenter au dehors et comme dans un tableau. Avant la mort de Jésus-Christ, l'humanité ignorait rétendue de sa corruption et de sa misère ; elle ne la connut clairement que lorsqu'elle eut immolé le Fils de Dieu.

L'apparition et la mort de Jésus pouvaient seules nous donner une idée de la grandeur du péché, de la miséricorde et de la justice de Dieu. Une seule pensée d'orgueil, conçue dans le ciel, crée le mal et précipite dans l'enfer des millions des plus grandes intelligences célestes ; une seule désobéissance de l'homme crée la mort et répand le mal sur tout notre globe. Les souffrances, les maladies, les famines, les pestes, les guerres, les crimes et les horreurs dont la terre a été le témoin impassible depuis six mille ans, sont donc le produit de deux fautes commises, l'une au ciel, dans le monde des intelligences, l'autre sur la terre par le père du genre humain ; mais ces deux châtiments ne nous donnent qu'une idée affaiblie de la justice de Dieu et de la gravité du mal créé par le péché. La mort du Christ peut seule nous faire concevoir l'immensité de l'offense faite par la créature à la souveraine majesté du Créateur; car Dieu seul a pu réparer l'outrage de l'homme; Dieu seul pouvait satisfaire la justice divine. Quand on songe que le Verbe, ayant revêtu la forme du péché, c'est-à-dire la nature humaine déchue, a dû souffrir et mourir d'une mort infamante pour satisfaire à la justice divine,

avant que la miséricorde divine puisse se répandre sur la terre, alors seulement on comprend l'immense culpabilité de la faute de l'homme.

Si la mort de Jésus est un enseignement terrible, la croix est un enseignement consolant. La croix est la grande épreuve de la foi, le vrai fondement de l'espérance, le parfait épurement de la charité chrétienne. Elle nous montre que dans les circonstances les plus douloureuses de la vie, l'homme n'a besoin d'aucune consolation sensible de Dieu ; il lui suffit de l'aimer et de se confier dans l'amour de Celui qui nous a créé, racheté, sauvé, et qui veille sur nous lors môme qu'il semble se cacher et se taire. Jésus est mort sur la croix; il a porté sa croix toute sa vie ; c'est à la croix qu'il veut qu'on le suive ; la vie éternelle est à ce prix. Le premier auquel il promet en particulier le salut éternel est un compagnon de sa croix. Aussitôt qu'il est sur la croix, le voile du sanctuaire se déchire de haut en bas; la loi mosaïque cesse, les figures passent, les sacrifices sont abolis, le ciel est ouvert aux âmes saintes. Enfin, après le supplice de la croix, son corps fut glorifié, pour nous montrer que c'est par le chemin de la croix que l'on entre dans la gloire céleste.

Joseph d'Arimathie, membre du Synhédrin, riche et considéré, accompagne de Nicodème, son collège au grand conseil, ayant obtenu l'autorisation d'ensevelir Jésus, le détachèrent de la croix et pro-

cédèrent à son ensevelissement. Ces soins, qui témoignent de leur respect et de leur amour pour le crucifié, témoignent aussi qu'ils avaient oublié les promesses de la résurrection ou ne l'entendaient pas dans un sens littéral. Ils portèrent ensuite le corps de Jésus dans un sépulcre neuf, taillé dans le roc. Un sein virginal avait engendré Jésus, un sépulcre neuf devait recevoir son corps. Ce sépulcre fut fermé, selon l'habitude, par une énorme pierre. Le Créateur se reposa dans son immensité le septième jour, après avoir créé le monde; le Rédempteur se reposa le septième jour — le sabbat — dans le tombeau, après avoir achevé l'œuvre de la rédemption du monde. Les Pharisiens ne se reposaient pas. Ils allèrent trouver Pilate, et lui dirent: « Seigneur, ce séducteur, lorsqu'il vivait, a annoncé qu'il ressusciterait au bout de trois jours. Ordonnez donc que l'on garde le sépulcre jusqu'au troisième jour ; car si ses disciples venaient dérober le corps et conter au peuple qu'il est ressuscité, ce serait une nouvelle erreur pire que la première. — Gardez-le comme vous l'entendrez, répondit Pilate. » Les Pharisiens ne craignaient pas les disciples, ils connaissaient leur timidité; leur chef, Pierre, ne venait-il pas de renier son maître? Mais ils craignaient le miracle, et leur crainte le fit rendre plus évident. Ils se rendirent au sépulcre, en scellèrent la pierre et y mirent des gardes.

Les apôtres, loin d'espérer la résurrection de

Jésus, ne voulurent pas y croire quand elle eut lieu. La mort de leur maître avait renversé toutes leurs espérances d'avenir dans ce royaume dont ils avaient été si souvent entretenus, et qu'ils s'obstinaient à prendre pour un royaume temporel. Trop ignorants pour comprendre le caractère des enseignements de Jésus, trop grossiers pour se rendre compte du caractère de la mission du Christ, trop pusillanimes pour se montrer au grand jour, ils s'étaient retirés dans le cénacle, consternés, attendant la fin des fêtes de Pâques dans des transes mortelles et la crainte d'être arrêtés et condamnés en haine du Sauveur. Les princes des prêtres connaissaient trop les apôtres pour ne pas les juger à leur juste valeur; mais ils connaissaient trop aussi tout ce qu'avaient dit les prophètes sur le Christ; les miracles de Jésus, la guérison de l'aveugle-né, et surtout la résurrection deLazarc, avaientproduitsureuxune trop forte impression pour ne pas leur faire craindre un nouveau miracle. Néanmoins, leur aveuglement fut tel qu'ils s'imaginèrent pouvoir l'empêcher en plaçant des soldats auprès du sépulcre de Jésus, lié, emmaillotté comme les Juifs avaient la coutume de le faire pour leurs morts. Sans le vouloir, ils plaçaient des témoins pour constater le miracle qu'ils voulaient empêcher.

Tandis que le corps de Jésus, ainsi gardé, reposait dans son sépulcre, son âme était allée dans les limbes, auprès des justes morts avant Lui. Jésus

étant le Sauveur du monde, personne dans le monde, avant ou après Jésus, no pouvait être sauvé que par Lui. Jésus est l'âme, l'époux invisible de l'Église ; l'Église est le corps visible, l'épouse de Jésus. Ce n'est donc qu'en passant par l'Église, qu'en recevant les mérites de l'Église et de Jésus, que tout homme peut recevoir le salut. C'est pourquoi il est dit : « Hors de l'Église, pas de salut. » Trois portes donnent accès à cette Église : le baptême d'eau, le baptême de sang et le baptême de désir. Les hommes qui faisaient partie de cette Église, avant l'Incarnation du Verbe, ne pouvant entrer dans la Jérusalem céleste que lorsque Jésus en aurait ouvert ces trois portes, attendaient donc l'arrivée de Jésus dans un lieu que les scolastiques appellent les limbes, que St Pierre appelle une prison, et que les Juifs appelaient le « sein d'Abraham. » Avant, comme après l'Incarnation, il y avait différents degrés de vertus et de mérites, comme dans l'échelle symbolique de Jacob il y avait différents degrés qui de la terre allaient au ciel, et comme il y a « différentes places dans la demeure du Père de famille. »

Le Seigneur descendit aux limbes pour délivrer les saints morts avant sa mort, et les mettre en communication avec son Église, afin d'arriver par elle à la délivrance finale; car si tous les défunts, non réprouvés, avaient part aux promesses faites par Dieu à l'ancienne Eglise et aux avantages atta-

200 APPARITION DCJ CHRIST

chés à tout ce qu'il avait établi alors pour le salut des hommes, il est évident qu'alors, comme aujourd'hui, les âmes même des saints devaient être purifiées, et que ce degré de purification était proportionné à leur degré de sainteté. Tous les hommes de bonne volonté avaient droit à l'accomplissement des promesses divines, mais ils ne devaient être mis en possession de ce droit que par l'intermédiaire de l'Église, lorsque le Sauveur aurait, par l'effusion de son sang, payé pour tous les hommes le prix de leur rédemption, et que leurs âmes purifiées auraient reçu la dignité et la beauté attachées à la qualité d'enfants de Dieu.

Autrefois, le premier Adam, celui qui avait donné la vie physique et la vie intellectuelle au genre humain, avait eu un sommeil mystérieux, pendant lequel Dieu entr'ouvrit son côté, y prit une de ses côtes, en forma la première femme, la mère' des vivants, et, quand il l'eut amenée au premier homme, celui-ci s'écria : « Ceci est l'os de mes os et la chair de ma chair. » « L'homme, est-il dit, quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme; et ils seront deux dans une môme chair. » Tel est le mariage, duquel il est dit en outre : « Ce sacrement est grand dans le Christ et dans son Église. » Le Christ, nouvel Adam, qui donna la vie spirituelle au genre humain, voulut aussi qu'un sommeil mystérieux, le sommeil de la mort, appesantit ses yeux sur la croix, que son côté fût ouvert, afin qu'il en

sortît la nouvelle Eve : l'Eglise, qui est la mère de tous les vivants ; il voulut lui donner le sang de la rédemption, l'eau qui purifie, et l'Esprit-Saint qui sanctifie, les trois qui rendent témoignage sur la terre et ouvrent les portes de la régénération et du salut. Membres de son Église, il voulut que nous lui fussions soumis, car nous sommes aussi la chair de sa chair et les os de ses os. En prenant la nature humaine et mourant pour nous, il avait abandonnéson Père et sa Mère, il s'était attaché à son épouse, son Eglise, devenue une même chair avec lui, la nourrissant de son corps par l'Eucharistie, dans laquelle il nous fiance à lui. Pour rester sur terre avec son Église, il lui lègue son corps divin jusqu'à ce que nous soyons éternellement unis à Lui dans le ciel, et c'est pourquoi il promet à son Église que les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle.

Le troisième jour après sa mort, entre la première aurore et le lever du soleil, Jésus, sans briser ni déplacer la pierre, mais la pénétrant par la subtilité de son corps glorieux et glorifié, sortit vivant du tombeau. Depuis le soir de la sépulture, jusqu'au matin de la résurrection, il s'est passé trente-six heures, c'est-à-dire une nuit entière, un jour entier et une seconde nuit tout entière. N'est-ce pas indiquer l'effet même de la mort du Christ ? Les deux nuits ne sont-elles pas l'emblème de la double mort de l'âme et du corps, dont nous avons été délivrés ?

'202 APPARITION DC CHKIST

Le jour ne représente-t-il pas la mort du Sauveur qui, ayant pour cause la charité, se symbolise par la lumière et non par les ténèbres? Jésus est mort le soir, pour marquer qu'il allait détruire les ténèbres du péché ; il est ressuscité le matin pour signifier qu'il nous ouvrait l'entrée de la gloire. Les gardes ne le virent pas; ils virent seulement, un instant après, un ange descendre du ciel et renverser la pierre. Les gardes épouvantés s'enfuirent auprès des princes des prêtres. Marie-Magdeleine et quelques saintes femmes, ayant acheté des parfums et des huiles essentielles pour les répandre sur le corps de Jésus, se dirigèrent, dans cette môme matinée, vers le tombeau, inquiètes de savoir comment elles pourraient enlever la pierre qui fermait le sépulcre, car les apôtres, toujours sous le coup de la terreur, n'osaient pas quitter leur cachette. Arrivées au tombeau, elles le trouvèrent vide, les soldats disparus, la pierre renversée, le suaire et les bandelettes étaient dans le sépulcre, mais Jésus n'y était plus. Magdeleîne, partagée par la douleur et la joie, courutannonceraux apôtres que Jésus n'étaitplus au sépulcre, et revint elle-même le chercher. Quand on cherche sérieusement Jésus, avec amour, foi, constance, on finit toujours par le trouver. Tandis qu'elle errait dans le jardin, au fond duquel se trouvait le tombeau, elle entendit derrière un arbre une voix qui lui dit : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu?» Se retournant aussitôt, Magdeleîne

vit un homme qu'elle prit pour le jardinier. Jésus ressuscité était glorifié, et l'œil de l'homme ne peut reconnaître les corps glorifiés que lorsque Jésus le permet. « Si c'est toi, dit Magdeleine, qui as enlevé le corps, dis-moi où tu l'as mis, j'irai le chercher.» Et elle continuait à fureter partout de ses regards voilés par les larmes. Marie! lui dit Jésus de cette voix qu'elle connaissait si bien et qui lui avait pardonné ses péchés. A cette voix, Magdeleine se prosterna aux pieds de son Sauveur, et ne trouva dans son excès de bonheur qu'un mot à lui répondre : « Maître. » En effet, le crucifiement de Jésus avait rendu le Sauveur le Maître par excellence, le Maître du ciel et de la terre, de la vie et de la mort, du cœur et des âmes.

Jésus apparut d'abord aux saintes femmes, parce qu'une femme nous ayant, à l'origine du monde, apporté la mort, il voulut la relever de la malédiction qui pesait sur elle, et chargea les saintes femmes venues avec Magdeleine d'annoncer les premières la vie du Christ ressuscité dans sa gloire, et leur commanda d'aller dire à ses disciples de se rendre en Galilée. Pierre et Jean accoururent pour voir le sépulcre. Pierre entra le premier, comme étant le chef de l'Église, et vit ce que Magdeleine avait vu : le suaire, les bandelettes et deux figures angéliques, vêtues de la robe blanche sacerdotale. Jean commença à croire à la résurrection, à cause de ce qu'il voyait, et non à cause de ce que Jésus

l'avait annoncée. Les apôtres étaient encore incrédules ou doutaient pour la plupart. Cette incrédulité qui dépasse les limites de la raison servait à raffermissement de leur foi et de la nôtre. Ces hommes, sur la parole desquels l'univers entier devait croire, furent d'abord les plus difficiles à persuader. Jésus ressuscité ne vainquit leur résistance qu'en se mettant souvent sous leurs yeux et pour ainsi dire dans leurs mains.

Les Pharisiens et les princes des prêtres crurent plus aisément à la résurrection du Sauveur. Après le rapport des gardes qu'ils avaient placés près du sépulcre, ils assemblèrent aussitôt le Grand Conseil, qui résolut de ne point ébruiter le fait. Le complot du silence était le plus prudent. Les gardes, néanmoins, reçurent de l'argent pour dire que les disciples avaient enlevé le corps de Jésus pendant leur sommeil. Des témoins endormis sont de singuliers témoins. Cette fable parut grossière, même à ceux qui ne se convertirent pas ; mais ce fut la seule que l'on trouva ; l'esprit de parti la propagea, et l'on trouve encore des hommes intelligents qui l'admettent ou du moins ne la rejettent pas.

Tandis que les disciples se trouvaient réunis à Jérusalem et causaient de l'apparition de Jésus et aux saintes femmes, le Sauveur se trouva au milieu d'eux et leur dit : « La paix soit avec vous. » Tous tremblaient et croyaient voir un esprit, parce que Jésus se trouvait devant eux et que

les portes étaient restées closes. Il leur dit : « C'est moi, ne craignez point. Voyez mes mains et mes pieds ; touchez. Un esprit n'a point de chair et d'os comme vous voyez que j'en ai. » Ravis et pleins de joie, ils regardaient les traces des clous qui avaient percé les pieds et les mains du Seigneur, mais ils ne pouvaient encore se persuader que ce fût vraiment lui. Ils lui présentèrent un morceau de poisson grillé et un rayon de miel, dont il mangea en leur présence. Ensuite il leur dit : « Rappelez-vous ce que vous avez entendu de ma bouche, quand j'étais encore avec vous. Il faut que tout ce qui est écrit de moi clans les prophètes s'accomplisse... Il fallait donc que le Christ souffrît et ressuscitât d'entre les morts. Vous êtes témoins de ces choses. Il faut maintenant que la pénitence et la rémission des péchés soient prcchées en mon nom à toutes les nations, en commençant par Jérusalem. »

Thomas, qui ne se trouvait point parmi les disciples lors de cette apparition, ne voulut pas encore croire à leur témoignage. Huit jours après, les apôtres étaient dans la môme maison et Thomas's'y trouvait aussi. Jésus leur apparut de nouveau, les portes étant fermées. Il leur dit, comme la première fois : « La paix soit avec vous. » Puis s'adressant à Thomas, il lui dit : « Mets là ton doigt et vois mes mains ; approche ta main et mets-la dans mon côté ; et ne sois plus incrédule, mais fidèle. » Thomas s'écria : « Mon Seigneur et mon Dieu! Jésus

lui dit : Tu as cru, Thomas, parce que tu as vu ; heureux ceux qui croiront n'ayant point vu. » Cette scène nous apprend la distinction qu'il faut faire, dans les démonstrations des dogmes catholiques, entre la foi qui se rapporte au monde invisible, et la connaissance qui se rapporte au monde visible et peut s'acquérir par l'étude et le raisonnement. Ainsi, quand St Thomas eut mis les doigts clans les plaies de Jésus ressuscité, il s'éleva de cette connaissance à la foi, et, voyant l'humanité du Sauveur, il confessa sa divinité par ces paroles : « Mon Seigneur et mon Dieu. » L'objet de la connaissance et l'objet de la foi sont donc deux choses distinctes. On croit à l'existence du soleil, on sait qu'il nous éclaire, mais on ne croit pas au soleil. La foi n'aurait plus de mérite aux yeux de Dieu, si elle était rendue d'une telle clarté qu'elle devînt une connaissance.

Les apôtres et les disciples se rendirent de Jérusalem en Galilée, où le Seigneur leur avait donné rendez-vous. Un matin, Jésus se trouva au milieu d'eux, sur les bords du lac de Tibériade; il se fit offrir du poisson, emblème de sa puissance sur la mort, figurée par Jonas, qui resta miraculeusement enfermé trois jours dans un poisson avant de convertir et sauver Ninive de la destruction. Les apôtres étaient intimidés; personne n'osait l'interroger. Tout dans Jésus respirait une gravité calme, une solennité qui les pénétrait d'étonnement. C'est que

lo Sauveur allait donner définitivement un chef à son Église, à ses pasteurs ; il allait donner à Pierre la primauté sur les apôtres. « Simon, fils de Jonas, dit-il, m'aimes-tu plus que ceux-ci? » Mais Pierre pleure encore sa triple négation ; il sait par une douloureuse expérience que Jésus lit au fond des cœurs ; il ignore si son amour est plus grand que celui des autres, et c'est pourquoi, tristement et timidement, il répond : « Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. » Alors Jésus lui dit : « Pais mes agneaux ! » Mais l'amour d'un pasteur, d'un apôtre, doit être grand comme le monde, il doit s'affirmer sans cesse devant Dieu et devant les hommes, Pierre l'ignore ; il ne sait encore qu'aimer et pleurer; et lorsque Jésus lui demande une seconde, puis une troisième affirmation de son amour, Pierre met toute sa douleur, toute son âme sur ses lèvres, et lui répond à la troisième fois : « Seigneur, vous connaissez toutes choses; vous savez que je vous aime, a Alors seulement Pierre est déclaré digne de gouverner L'Eglise de son Maître. Avant d'être confirmé clans cette dignité, il devait montrer autant d'amour qu'il avait montré de crainte. Jésus provoqua ces trois affirmations pour effacer les trois reniements de Pierre ; après la troisième, il ne lui dit plus : Pais mes agneaux, c'est-à-dire dirige mes fidèles dans les pâturages de la vie éternelle, mais « Pais mes brebis, » c'està-dire les agneaux et leurs mères, les fidèles et ceux

qui leur donnent la vie spirituelle, en un mot, tout le troupeau.

Dieu créa le monde de rien, par son Verbe; le Verbe fonda son Église sur un homme de rien, qui n'offrait aucune surface, sur un pêcheur grossier, sans instruction. Simon est la matière du monde nouveau ; Jésus en est l'esprit qui élève, la lumière qui éclaire, le souffle qui vivifie. Ce n'est point à ses apôtres, ce n'est pas môme à Simon que Jésus donne la souveraine puissance dans son Église et l'infaillibilité doctrinale, c'est à Pierre. Cette souveraineté et cette infaillibilité, nous l'avons dit, ne rendaient pas Pierre et ses successeurs impeccables, car Jésus ne priait pas pour que Simon, c'està-dire l'homme, ne péchât plus, mais pour que Pierre, c'est-à-dire le chef de son Eglise, et dans lui ses successeurs, conservât la foi, maintint intégralement le dépôt de lumière et de vérité qu'il lui confiait. Puis, après l'avoir élevé à cette dignité de Pasteur des Pasteurs, Jésus lui prophétisa son martyre par ces mots : « En vérité, en vérité, je te le dis, quand tu étais jeune, tu te ceignais toi-même et tu allais où tu voulais; mais quand tu seras vieux, tu étendras tes mains, un autre t'attachera et te conduira où tu ne veux pas aller. Suis-moi. »

Ce fut aussi sur les bords de ce lac que Jésus institua le sacrement de pénitence, lorsqu'il souffla sur ses apôtres en leur disant: «Recevez l'Esprit-Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront

remis; ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. » Ce souffle divin n'était pas encore la plénitude du Saint-Esprit, il en était plutôt le symbole, signifiant que le Saint-Esprit procède de Jésus selon sa divinité. Le sacrement do pénitence efface le péché, mais l'Esprit de Dieu, l'amour de Dieu seul peut effacer la peine méritée par le péché. C'est pourquoi, lorsque dans notre douleur d'avoir offensé notre divin Maître, nous n'avons pas assez d'amour pour embraser notre âme par ce feu qui la purifie, l'âme doit se purifier par le feu du purgatoire. Notre amour pour Dieu, l'empêchepour ainsi dire d'exercer sa justice sur nous et le laisse sans défense pour frapper en nous le péché, car cet amour nelaissc tomber sur nous que son indulgence et sa miséricorde infinies. L'homme qui revient à Dieu doit donc tendre, moins à la connaissance de Dieu qu'à l'amour de Dieu, parce que cet amour lui donne la douleur parfaite de ses fautes, le porte à la perfection qui purifie tout, et lai fait éviter les fautes vénielles qui rendent son âme souffreteuse, languissante, malade et la disposent au péché mortel.

Environ cinq cents disciples se rendirent un jour sur une montagne de la Galilée où Jésus leur avait dit qu'ils le verraient. Là, il s'approcha d'eux et leur dit : « Tout pouvoir m'a été donné dans le ciel et sur la terre. Allez donc, enseignez toutes les nations ; baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit, et apprenez-leur à garder tout ce que je vous u 14

ai commandé. Et voilà que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde... Allez dans le monde entier, prêchez l'Évangile à toute créature. Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé ; mais celui qui ne croira point sera condamné. »

A la dixième apparition mentionnée dans l'Évangile, Jésus recommande à ses disciples de ne point s'éloigner de Jérusalem, avant d'avoir reçul'Esprit- Saint; puis il les conduisit hors de la ville, du côté de Béthanie, sur une montagne ; les disciples étaient alors en très-grand nombre réunis près du Sauveur. Il parut alors resplendissant de blancheur comme la lumière du soleil ; une sphère lumineuse où brillaient toutes les couleurs de l'arc-en-ciel descendait du ciel sur Lui. De ses mains percées il bénit la foule immobile, prosternée, silencieuse, stupéfaite à la vue de ce prodige, à la vue de cette gloire dont le Seigneur voulut bien permettre le spectacle à ses disciples. Au moment où son corps s'éleva dans l'espace, la lumière du soleil pâlissait à côté des splendeurs célestes et des rayons éblouissants dans lesquels la forme humaine du Sauveur semblait se noyer et se perdre. Une nuée resplendissante vint enfin le dérober aux regards des hommes, et Jésus, accompagné des âmes saintes de l'antiquité, des patriarches, des prophètes et de ses légions d'anges, retourna vers son Père.

Les disciples suivaient des yeux cette apparition lumineuse ; lorqu'cllc eut disparu, des torrents de

lumières inondaient encore l'azur du firmament; ils regardaient toujours; alors « deux anges leur apparurent et leur dirent : Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous à regarder le ciel ; Jésus qui a été enlevé du milieu de vous, reviendra comme vous l'avez vu monter au ciel. » Les apôtres, attristés retournèrent à Jérusalem; ils n'avaient plus Jésus pour les guider, mais ils avaient Marie pour les conserver clans la foi.

En attendant le Consolateur promis, les apôtres se retirèrent dans le cénacle pour prier; ils n'avaient point encore le courage de se montrer aux Juifs pour continuer la prédication de Jésus ; ils n'avaient point encore l'intelligence des enseignements de leur Maître ; ils en connaissaient la lettre, ils en ignoraient l'esprit. Le cinquantième jour après Pâques, cet Esprit descendit sur eux sous la forme visible de langues de feu, pour leur montrer que maintenant ils pouvaient parler, prêcher, répandre partout le feu de l'amour de Dieu, réprimer, éteindre partout le feu des passions. Lors de la création du monde ancien, du monde matériel, l'Esprit-Saint vint planer sur les eaux pour les rendre fécondes, et leur donner le germe de mille générations diverses ; lors de la création du monde nouveau, du monde spirituel par excellence, l'Esprit-Saint vint planer sur l'humanité, représentée par les apôtres, pour la féconder et lui donner le germe des œuvres du salut, des œuvres spirituelles.

Comme tout chez le peuple juif était figuratif et prophétique, la descente de l'Esprit-Saint qui féconde l'Église, comme il avait fécondé le sein de Marie, de qui naquit le chef de l'Eglise, eut lieu le jour de la Pentecôte, c'est-à-dire à l'époque de la fête des moissons et de la fête commémorative de la législation mosaïque, proclamée du haut du Sinaï. Le Fils de Dieu n'étant pas venu parmi les hommes d'une manière invisible, mais bien sous une forme visible, l'Esprit-Saint ne voulut pas descendre sur eux d'une manière purement spirituelle. Sur le Sinaï, la proclamation de l'ancienne loi avait été accompagnée de signes extraordinaires ; des signes semblables accompagnèrent l'établissement de la nouvelle loi, car c'est de ce jour que commence le grand ouvrage de la fondation de l'Église.

La loi nouvelle sur terre est une loi d'amour comme celle qui règne au ciel : « Aimez Dieu de toute votre âme, de toutes vos forces, et le prochain comme vous-même, » voilà la loi nouvelle que vient de promulguer le Fils de Dieu. Aussi, quand les apôtres voulurent faire descendre le feu du ciel sur les ennemis de Jésus, le Sauveur leur dit : « Vous ne savez pas quel esprit vous anime, » cet esprit n'était pas l'esprit de Dieu, n'était pas l'Esprit- Saint, car celui-là n'est qu'amour. L'esprit de Dieu ne peut, il est vrai, aimer le mal, mais il ne veut pas la mort du pécheur, il veut sa conversion, et tant que « la mèche fume, » il ne veut pas qu'on

réteigne. Après avoir reçu la science du bien, la science évangélique, les apôtres avaient prêché, fait des miracles, mais tant qu'ils n'ont pas reçu l'Esprit de Dieu, l'Esprit-Saint, ils ne comprennent pas la loi de Jésus-Christ ; ils parlent aux oreilles par la prédication, ils parlent aux sens par les miracles, mais ils ne parlent pas au cœur ; ils sont comme des instruments qui rendent des sons plus ou moins harmonieux, mais ils ne sont pas des apôtres, car ils n'ont pas en eux l'amour, l'Esprit de Dieu.

Tous les grands faits de la création sont le produit de l'amour de Dieu pour Lui-même et pour l'homme; les plus grands faits de l'homme sont aussi le produit de son amour pour lui-même et pour Dieu. De tous les amours de l'homme pour la créature, c'est celui de l'homme pour la femme qui lui fait produire les actes les plus extraordinaires, parce que la grande loi de l'amour c'est l'union des êtres, la communion des esprits. En s'unissant à Dieu par l'amour, l'âme humaine centuple ses forces en ce monde ; cette union ne sera complète que lorsque l'homme, corps et âme, s'unira dans le ciel à son Dieu dans un mystère d'amour que nous ne pouvons comprendre et qui fera son éternelle extase, son ineffable délire, son ravissement sans fin et toujours nouveau. Sur terre, dans les unions humaines, le bonheur ne saurait exister sans l'amour, car la matière, les corps, ne s'unissent pas, ils

se juxtaposent ; l'esprit seul unit la matière à l'esprit, l'esprit seul produit l'union complète qui donne le bonheur et quadruple ses forces pour les grands dévouements, les grands sacrifices et les grandes choses.

Page 1