EN DEHORS DE LA METROPOLE
Les méthodes de prophylaxie que nous venons d’étudier, si elles sont applicables à toute l’armée française, doivent être néanmoins adaptées aux lieux et aux circonstances. Nos troupes, sur les territoires extérieurs, sont en rapport avec des populations dont l’endémie vénérienne est souvent plus importante qu’en France et dont le genre de vie et les mœurs diffèrent des nôtres.
Nous étudierons succintement, d’après les renseignements que nous avons pu nous procurer, les conditions dans lesquelles se présente la lutte antivénérienne dans la zone françcaise d'occupation en Allemagne et en Autriche, en Afrique du Nord et en Extrême-Orient et les mesures particulières qu’on a été amené à prendre.
Dans les territoires occupés en Europe
En Autriche et en Allemagne, les troupes françaises d’occupation ont traversé deux périodes bien distinctes. De 1945 à 1947, les contaminations vénériennes furent nombreuses et le commandement dût prescrire des mesures rigoureuses pour lutter contre les maladies vénériennes. Puis la morbidité vénérienne décrut parmi nos unités en même temps que dans la population et, à l’heure actuelle, elle est identique à celle des troupes stationnées en France.
Au début de l’occupation, et surtout dans les mois qui suivirent la guerre, les maladies vénériennes furent très élevées
ne
parmi les troupes françaises et surtout parmi les Nord-Africains. Malheureusement, nous ne pouvons donner de chiffres car les statistiques particulières à ces territoires n’ont été faites qu’à partir de 1948. Ce taux élevé tenait aux conditions sociales et morales du moment car, après la défaite, d’une part les troupes venues d'Afrique du Nord et, d'autre part, la nombreuse population miséreuse et flottante des « personnes déplacées » de toutes nationalités, apportèrent et transmirent les maladies vénériennes.
La prophylaxie antivénérienne dans l’armée présentait alors de grosses difficultés du fait de l’importante proportion de nord-africains dans les troupes françaises. On recourut alors à des mesures énergiques. Les visites sanitaires furent multipliées dans les unités nord-africaines auxquelles des B.M.C., fonctionnant avec des femmes venues d'Afrique, furent annexés. Le personnel féminin embauché dans les services militaires français dût subir un examen vénéréologique systématique et complet. L’autorité militaire consigna à la troupe les cafés et les établissements publics où des cas de contamination étaient signalés.
Mais, surtout, l’enquête épidémiologique était menée avec vigueur. Les femmes allemandes dénoncées comme contaminatrices probables étaient signalées aussitôt par téléphone à la gendarmerie allemande qui les amenait de suite au médecin français pour examen. Reconnues malades, elles étaient hospitalisées pour traitement dans un service spécialisé fermé de l’hôpital allemand le plus proche.
- Les résultats ainsi obtenus étaient bien meilleurs que ceux des enquêtes demandées par la voie administrative, utilisée quand la contaminatrice habitait une localité en dehors du district du centre.
Dans ce cas, le médecin militaire établit un bulletin de déclaration bilingue en deux exemplaires dont l’un est réservé à l’e Amtarzt du Kreis > où réside la contaminatrice et le second à la délégation supérieure, section Santé. Le médecin qui examine la contaminatrice remplit les deux volets de la partie réservée aux résultats de l’enquête et les envoie, l’un à la délégation supérieure, l’autre au médecin qui a pro-
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voqué l’enquête. Quand les deux partenaires sont français, le seul exemplaire de la déclaration est adressé au Service de Santé des troupes d’occupation si le contaminateur est militaire ou à la délégation supérieure s’il est civil.
À l'échelon province, il existe deux fichiers. L’un permet le contrôle des enquêtes et l’autre reçoit les fiches de contaminatrices avec photographie chaque fois qu'il est possible. Si l'examen direct d’une femme signalée est négatif, elle est dirigée sur un centre pour examens complémentaires ; si elle est malade, elle est adressée à un centre de traitement fermé.
Mais, dans tous les cas où l’on est obligé de passer par l’intermédiaire de l’autorité sanitaire allemande, l’enquête aboutit rarement, la femme ayant le plus souvent disparu.
Depuis 1948, l’épidémie vénérienne s’est progressivement éteinte et la morbidité vénérienne des troupes d'occupation a repris des proportions comparables à celles:du temps de paix; les troupes nord-africaines seules restent fortement contaminées.
Morbidité sur 1.000 hommes d’effectif des maladies vénériennes dans les T.O.A.
Années Blennorragies |Chancres mous CA
primaire
Répartition par'races en 1950 Nord-Africains | 188,47 ? D eU 0
| Européens 9,51 0,03 | 1,08
Les mesures exceptionnelles et souvent vexatoires ne s’imposent donc plus, les enquêtes se font actuellement avec la collaboration de l’autorité sanitaire civile et on n’exige plus
de la gendarmerie allemande qu’elle conduise les femmes au médecin français. Celles-ci sont déclarées, comme nous l'avons ÿ
dit, à l’'Amtarzt du Kreïs. te
Alors que dans les premières années d’occupation les enquêtes ont abouti à un résultat positif dans 34% des cas, depuis 1950, nous écrit le Médecin Commandant Clech, médecin du centre de dermato-vénéréologie à Innsbrük « le pourcentage d'enquêtes négatives ou concluant à da non contagiosité de la femme a sans cesse augmenté au point d’atteindre la presque totalité des cas et d’enlever tout intérêt pratique aux bulletins de déclaration. Le manque d’empressement fréquemment constaté dans la conduite des recherches est vraisemblablement attribuable au caractère de plus en plus libéral de l’occupation. Des résultats intéressants sont, par contre, obtenus par le contact direct entre le médecin français et les autorités policières des petites villes de garnison de la zone d'occupation. L’enquête est alors menée rapidement et a des chances d’aboutir ».
En conclusion, le nombre décroissant des contaminations vénériennes dans nos troupes des térritoires occupés, n’est que le reflet de la diminution générale des maladies vénériennes dans ces régions et il faut y voir, non seulement l'effet des mesures sévères de prophylaxie qui furent appliquées mais aussi celui de la stabilisation des populations et de l'efficacité des traitements antivénériens actuels.
En Afrique du Nord
La morbidité vénérienne est très élevée en Afrique du Nord et, en particulier, au Maroc où la population civile est fortement contaminée. Les difficultés auxquelles se heurte la lutte antivénérienne sont bien plus grandes qu’en France du fait que l’on a affaire à une population ignorante, de mentalité et de mœurs très différents des nôtres. La propagande ne peut pas facilement atteindre la masse indigène, tout au plus touche-t-elle les éléments les plus évolués de la population.
La prostitution, très répandue, est admise dans les mœurs du pays ; le musulman considère la femme comme un être
inférieur qui n’est pas admis au paradis de Mahomet. Les
femmes indigènes ont, en outre, « une tendance raciale au
libertinage et au moindre effort » ; leur éducation antivénérienne est pratiquement impossible jusqu’à présent. Il est d'usage, dans certaines tribus Sud-Algériennes, en particulier celle des « Ouled-Nails » que les jeunes filles aillent
gagner leur dot à la ville en se prostituant. En Algérie, 95 %
des prostituées sont clandestines. Au Maroc, Lépinay signale qu’en 1949, au dispensaire de Casablanca, 68% des vénériens ont été contaminés par- des prostituées indigènes ; 83% de celles qui ont propagé la syphilis étaient des clandestines et 17% des professionnelles.
Nous savons que la loi du 13 avril 1946 n’est pas applicable à l’Afrique du Nord. La fermeture des maisons de tolérance aurait d’ailleurs vraisemblablement eu peu d'incidence sur lendémie vénérienne étant donné l’importance de la prostitution’ clandestine. La constitution d’un fichier sanitaire y aurait été pratiquement impossible, la surveillance policière y étant déjà fort difficile car la plupart des femmes sont sans domicile fixe et n’ont même pas d'état civil régulier. C’est pourquoi, on tolère les « quartiers réservés » où l’on sait que se cantonnent les prostituées. Dans ces conditions, l’enquête épidémiologique, pratiquée cependant comme en France, n’aboutit pas très souvent, surtout quand le contaminé est un indigène qui renseigne mal ou pas du tout le médecin.
Un facteur de la difficulté de la lutte tient dans le fait que l’arabe syphilitique cesse automatiquement son traitement dès que es lésions cliniques disparaissent, quitte, d’ailleurs, à venir réclamer « la piqûre » aussitôt qu’apparaissent des troubles, qu’ils soient dûs à la syphilis ou à une autre cause. Ex raison de cette mentalité, la pénicilline, peu utilisée ces dernières années parce que trop chère, semble être, dans l'avenir, d’un grand intérêt en Afrique du Nord. Le Médecin- Général Jame et ses collaborateurs Bru et Grenier, dans un article de la Revue de Médecine Militaire, envisagent l’emploi de pénicillines à long retard pour le traitement de la syphilis primo-secondaire dans la population indigène
« Il faut avoir le courage de dire que les thérapeutiques
classiques, dont il n’est évidemment pas question de discuter la valeur, se heurtent dans leur application à des difficultés quasi insurmontables, soit en temps de guerre, soit lorsqu’elles s’adressent, comme c’est le cas dans certains territoires de l’Union Française, à une masse d’individus ignorants, insouciants et malaisément contrôlables.
Dans de telles conditions, le problème du traitement et de la prophylaxie de la syphilis re peut donc être envisagé comme on a coutume de le faire dans le temps de paix en France métropolitaine et l’on est parfaitement en droit de se demander si un traitement de courte durée, sans danger, permettant d'obtenir une action tréponémicide rapide, n’est pas préférable, même s’il est grevé d’un certain déchet, à une thérapeutique parfaite, mais trop souvent mal suivie ou précocement abandonnée ».
Pour toutes ces raisons, les spécialistes d'Afrique du Nord estiment que, jusqu'à présent, leurs moyens de lutte antivénérienne sont encore insuffisants et qu’ils doivent s’efforcer de multiplier les dispensaires antivénériens et de renforcer les mesures de dépistage. Ce n’est que plus tard, quand la population sera éduquée, qu’on pourra instituer la lutte contre la prostitution comme on le fait en France.
C’est dans ce milieu où sévissent fortement les maladies vénériennes et où la prostitution est très développée, que le médecin militaire doit mener la lutte antivénérienne qu’il entreprend en collaboration étroite avec les médecins civils. Dans beaucoup de localités du Sud, il est d’ailleurs encore le seul médecin, traitant à la fois civils et militaires et chargé de la surveillance du quartier réservé.
De 1929 à 1938, la proportion des vénériens était très élevée dans toutes nos troupes stationnées en Afrique du Nord. Sur un effectif de 1.000 hommes, la morbidité vénérienne moyenne de ces dix années atteignait pour la blennorragie 50,5 pour mille au Maroc et 38 en Algérie et en Tunisie ; pour le chancre mou, 11 en Algérie et Tunisie et 50 pour le Maroc et pour la syphilis primaire, 5,5 en Algérie et Tunisie, 20 pour le Maroc alors que, pour ces trois affections, dans les troupes de la métropole, les chiffres correspondants sont
de 16 pour la blennorragie, inférieur à 1 pour le chancre mou et environ 1,5 pour la syphilis primaire.
Dans les dernières années, cette morbidité s'établit comme suit d’après les statistiques de l’armée.
Morbidité vénérienne sur 1.000 hommes d’effectif dans les troupes en Afrique du Nord
Année | 1937 1938] 1939) 1941 1942] 1946 1947) 1948 1949| 1950
de 13,44152,14/29,72/57,34| 9,02! 32,11/26,42 113,62 19,50/11,20 Sois 15,36/17,39/11,88/31,21| 2,39/16,63/12,41| 7,38|10,47/10,66 Syphilis ana nre He nt en toutes |31,55134,80| 24,68] 52,42] 7,42114,68]112,09 112,14118,94119,95 catégories Répartition par races en 1950 Maladies Blennorragies |Chancres mous PHP primaires Européens. 27,54 Lo 229 Nord-Africains. 82,93 22,44 20,73 Sénégalais ...| 109,82 21,10 35,52 Répartition par régions en 1950 Maladies Blennorragies |Chancres mous pe primaires Algérie” sie, 39,70 12,28 4,44 Tunisté 272% 35,98 1,74 1,67 Maroc ....... 66,97 29 21,20
On remarque donc que, si le nombre des contaminations s’est accru à partir de 1941, du fait de l’épidémie qui s’est déclarée pendant la guerre,
le taux de morbidité en 1950