‹ La propriété littéraire au XVIIIe siècleChapitre 3 sur 87 · SS0 VI · texte numérisé non relu

SS0 VI

Cet argument pèche par deux côtés : 1° Dès que le droit existe, l’État doit le reconnaître; la justice le veut ainsi. Quant à l'exécution, on peut s’en remettre à l’intérêt privé, il trouvera son chemin. On n’a pas encore établi de propriété sans que les propriétaires n’en aient tiré parti. 2“ Il suffit de lire ce volume pour voir que cet argument, d’apparence si sérieuse, n'a pas le moindre fondement. La propriété perpétuelle a été pratiquée pendant deux siècles sans difficulté.

Ce recueil ne fût-il bon qu’à confondre cet argument rebattu, ce ne serait pas un médiocre service rendu au droit que nous défendons.

Une seconde réflexion, qui n’a pas moins d’intérêt, est celle-ci.

Dans toutes ces querelles du dix-huitième siècle, on attaque et on défend le droit de propriété ; mais on ne se trompe point sur ce qui en fait le véritable objet. C'est le manuscrit de l’auteur, et sa multiplication par l’impression qui constitue la propriété, celle qu’on vend, qu’on achète, qu’on lègue, qu’on donne eu dot, qu’on laisse en héritage à ses enfants. Presque jamais il n’y est question de l’idée. C’est une fantaisie moderne qui fait de l’idée même l’objet de la propriété, pour se procurer le facile plaisir de démontrer qu’une idée n’est pas susceptible d’appropriation. Nos aïeux, gens de bon sens et de pratique, ne se sont guère inquiétés d’une pareille subtilité; ils savaient parfaitement que l’idée appartient à tout le monde, et ne réclamaient que ce qui appartient à l’auteur, le manuscrit, c’est-à-dire la forme donnée aux idées, forme toute personnelle, dans la conception comme dans l’exécution, et qui ne peut appartenir qu’à celui qui l’a créée. On trouvera cependant dans le mémoire de Linguet la réponse à un paradoxe qui a cela de curieux, que les auteurs auxquels on l'oppose comme une objection, ne s’en sont jamais servis. On leur refuse ce qu’ils réclament , en leur prêtant une demande qu’ils n’ont jamais faite, et par une bonne raison. Quand toutes les lois du 'monde leur accorderaient la propriété de leurs idées, comment feraient-ils pour la garder ? Où la prendre, où la revendiquer? Ils n’écrivent que pour qu’on les lise. Le plus grand honneur qu’on puisse leur faire, le plus sûr profit qu’on puisse leur ménager, c’est d’acheter leurs livres, et do s’emparer de leurs idées. Tout ce qu’ils demandent, c’est qu’eu profitant de leur pensée, on ne prenne pas par-dessus le marché le manuscrit qui la contient.

VII ©CfcA*-

Oté cet argument qui n'a pas grande valeur, quoiqu’il soit de fabrique moderne, on trouvera dans notre volume tout ce qu’on peut dire de raisonnable et de juste en faveur du droit des auteurs. Il n’est pas d’objection qui ne trouve ici sa réponse; c’est la défense la plus judicieuse et la plus ferme qu’on ait jamais faite de la plus respectable des propriétés. Ce qui ajoute à la gravité du plaidoyer, c’est que la plupart des pièces contenues dans ce recueil, sont des consultations d’avocat, ou des mémoires écrits par des libraires ou des gens de lettres, non pas pour le plaisir de faire de la théorie, mais pour défendre des droits existants contre des attaques injustes. Tout est précis, sérieux, décisif. C’est le langage des affaires et du bon sens.

Disons maintenant quelques mots de l’état de la question au dix-huitième siècle.

Le droit des auteurs sur le fruit de leur travail est un droit naturel, et qui a de tout temps existé. A qui l’Énéide pouvait-elle appartenir si elle n’appartenait pas à Virgile ? Mais ce droit n’a pris une valeur vénale et n’est entré dans le commerce que par l’invention de l’imprimerie. C’est alors qu’a commencé la propriété littéraire, et avec la propriété la contrefaçon. Dès qu’il y a quelque part une propriété, il y a aussitôt des voleurs. Mais qu’on ne s’imagine pas qu’à l’origine les volés se soient laissé dépouiller sans se plaindre; une telle résignation n’est pas dans le cœur humain. Dès le premier jour on a réclamé, et non sans vivacité. Voici par exemple co que Luther mettait à la fin de son Explication des êpitres et évangiles depuis l’Avent jusqu’à Pâques, imprimé à Wittenberg, en 1525.

Page 1