‹ La propriété littéraire au XVIIIe siècleChapitre 7 sur 87 · Voy. p. 1G · texte numérisé non relu

Voy. p. 1G

-^550 XVII Q&j~-

dépendant, tout lui est bon pour servir de thème à ses déclamations. Il ne peut écrire et vivre qu’en pamphlétaire , toujours guerroyant, toujours mordant.

Mais, si l’on fait la part de la virulence, pour ne s’occuper que du fond des choses , il faut reconnaître que le travail de Linguet est à la fois ce qu’on a dit de plus incisif et de plus solide sur la question. A-t-on jamais combattu avec plus d’esprit ce grand mot de monopolo, dont on se sert pour écraser la propriété littéraire, comme s'il y avait rien de commun entre la propriété d’un livre et l’accaparement d’une denrée de première nécessité, d’où dépend la vie ou le bien-être des citoyens! Celui qui acquiert et garde pour lui seul tous les blés, tous les vins, toutes les laines d’un pays exerce un monopole, non pas celui qui vend son blé, son vin ou la laine de ses moutons. La propriété d'un objet particulier n’est pas un monopole, ou il faut dire que toute propriété en est un, celle d'un champ plus encore que celle d’un livre. C’est ce que Linguet explique parfaitement.

« Monopole, suivant son étymologie, signifie vendre seul ; et dans ce sens-là, sans doute, quand la propriété littéraire sera respectée comme toutes les autres, il y aura du monopole. Mais il y en a aussi dans les vignobles d’AI, de Saint-Émilion et de Tokay. Les propriétaires de coteaux à qui la nature a donné le privilège exclusif du nectar qu’on y recueille, sont de ces monopoleurs-là, et personne ne s’avise, pour mettre leur vin à meilleur marché, d’autoriser les voisins à faire la vendange.

« Ils vendent seuls parce qu’ils produisent seuls. Voilà exactement le cas de la littérature, proportion gardée toutefois entre une excellente bouteille de vin et un bon livre ; espèce de comparaison ou celui-ci pourrait bien n'avoir pas toujours l’avantage. Ce monopole-là est dans la nature et certainement il n'a rien d'odieux.

....t Mais, dit-on, la certitude d'être lo seul dispensateur de cette denrée précieuse rendra le propriétaire avide et despote : il rançonnera le public réduit à ne le recevoir que de sa main ; un bon livre appartient à la nation ; il faut le lui procurer au meilleur marché possible, etc.

t J’admire toujours avec quelle facilité ce que la librairie semble avoir de spirituel fait oublier ce qu’elle a de matériel. Parce que c’est aux besoins de l’esprit qu'elle pourvoit, il semble qu’il faille créer pour elle des principes exprès, différents de tous ceux qui sont admis dans le commerce, et sans lesquels il n’y a pas de commerce. Cette inadvertance est d’autant plus étrange qu’elle a lieu double-

-^«as xviii

ment et toujours en sens inverse. On regarde alternativement la librairie comme une profession vulgaire et comme la distribution des fruits du génie ; mais on ne se souvient de la noblesse de l’une de ces fonctions que quand il s’agit d’éluder le salaire de l’autre. Centaure infortunée , on lui refuse également du pain , parce que ce, n'est pas la nourriture du cheval et de l’avoine , parce que ce n'est pas la nourriture de l'homme. Quelle dureté ! ’ »

A côté de celte page si vive citons le passage suivant où IJnguet, revendiquant pour l’écrivain la juste indépendance à laquelle il a droit, nous fait le portrait du véritable homme de lettres, qui ne sait ni mendier, ni flatter, mais qui réclame sans honte et sans scrupule ce qui lui appartient, et, comme tout citoyen, veut jouir de ses œuvres.

« Je pense que depuis le monarque jusqu’au manœuvrier, tous subsistent des rétributions volontaires ou forcées attachées aux services *; l'homme de lettre qui se piquerait de n’en attendre aucune des siens, commettrait un véritable délit contre lui-môme etcontre sa postérité. Que si ses descendants lui sont redevables de la splendeur qu’il donne à leur nom, lui ne le leur est pas moins des avantages, qui, suivant toutes les règles de la société, doivent en être la suite. C’est h ne se pas laisser flétrir par des complaisances ou des libéralités ignominieuses qu’il doit faire consister son honneur, et non pas à écarter de sa maison une abondance qui la rendrait encore plus respectable.

« D'où vient que les anciennes familles sont si attachées aux terres dont elles portent le titre? C’est que ces noms rappellent ceux des fondateurs qui les ont les premiers illustrées. Ce sont des lettres de noblesse dont chaque année semble augmenter le lustre, tant qu'une propriété étrangère ne vient pas le flétrir, et que cette gloire ne s’évanouit pas aux cris des besoins ou par l'inconséquence de la frivolité. N'en seraitril pas de même de l'héritage des grands écrivains?

» La propriété même serait ici d'autant plus flatteuse que la noblesse ne pourrait être lucrative sans être honorable. Le débit d’un livre, surtout après un certain temps, étant proportionné à sa bonté, un auteur dont les écrits soutiendraient cette épreuve, verrait sa fortune croître avec sa considération; il transmettrait en mourant à ses descendants, des titres qui les rendraient à la fois considérés et riches; ils ne seraient pas réduits à une illustration stérile. Comme lui-même pendant sa vie n'aurait pas été flétri par la protection, sa race, après sa mort, ne le serait pas par l’indigence. Sans manœuvres, sans intrigues, elfe verrait ses domaines prospérer journellement, et la

Page 1