‹ La propriété, origine et évolution; thèse communisteChapitre 103 sur 149 · PROPRIÉTÉ-INSTRUMENT DE TRAVAIL · texte numérisé non relu

PROPRIÉTÉ-INSTRUMENT DE TRAVAIL

effet, l'oulil le dislingue des animaux, ses ancêtres. Des singes se servent de bâtons et de pierres, mais l'homme est le seul animal qui ait travaillé le silex pour t'en faire une arme et un outil : aussi la découverte d'une pierre taillée dans une caverne ou dans une couche géologique, révèle la présence de l'homme aussi certainement que des ossements humains.

L'instrument de travail — couteau de silex du sauvage, varlope du charpentier, microscope du physiologiste, ou champ du paysan — est une annexe aux organes de l'homme pour lui faciliter la satisfaction de ses besoins matériels et intellectuels.

Tant que dure la petite industrie manuelle, le producteur libre possède son instrument de travail : au moyen âge, le compagnon voyageait avec son sac d'outils, comme de nos jours le chirurgien avec sa trousse. Le paysan, avant même la constitution de la propriété privée du sol, possédait temporairement le lot de terres qui lui était échu lors des partages agraires ; durant les temps féodaux, le serf était si étroitement attaché au champ qu'il cultivait, qu'il n'en pouvait être détaché.

Il existe encore des traces nombreuses de cette propriété personnelle de l'instrument de travail, mais elle est en train de disparaître rapidement : dans toutes les industries touchées par la mécanique, l'outil est arraché des mains de l'artisan pour être incorporé à la machine, qui n'est plus un instrument individuel, mais un instrument collectif, et qui par conséquent ne peut plus appartenir individuellement au producteur. La civilisation capitaliste dépossède l'homme de son annexe instrumentale, et cette dépossession a débuté historiquement par l'expropriation du premier instrument perfec- P. Làfargue. — Étude. 19

tionné, par l'enlèvement dos armes. Le sauvage possède son arc et ses flèches, qui sont en même temps ses armes et ses outils, le soldat est le premier prolétaire qui ait été dépouillé de ses armes, qui sont ses outils* lesquels appartiennent à TÉtat qui l'enrégimente.

La civilisation capitaliste a réduit au plus strict minimum la propriété d'appropriation personnelle; elle ne peut guère aller au delà sans mettre en péril la vie du producteur, sa poule au?c œufs d'or; elle tend à le déposséder absolument de la propriété-instrument de travail : pour une partie de la élusse ouvrière d'Europe, cette dépossession est déjà un fait accompli.

ÏV

Propriété-capital.

Le capital est la forme de propriété caractéristique de la société moderne; il n'a existé dans aucune autre société, du moins à l'état de fait général et dominant.

La condition essentielle de cette forme de propriété est l'exploitation du producteur libre, dépouillé quotidiennement dune partie des valeurs qu'il crée : Karl Marx Ta démontré d'une manière irréfutable. L'existence du capital repose sur la production marchande, sur une forme de production dans laquelle le travailvaiileur produit non en vue de sa consommation ou de celle de son seigneur féodal et de son maître esclavagiste, mais en vue du marché. Dans d'autres sociétés on a vendu et acheté, mais ce n'était que le surplus de la consommation qui était échangé; dans ces sociétés on exploitait le producteur, serf ou esclave, mais le pro-

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priétaire était tenu à de certains devoirs envers lui : ainsi le maître d'esclave nourrissait sa bête de somme humaine, alors même qu'elle chômait;»le capitaliste est débarrassé de cette charge, portée au compte du producteur libre. Le bon cœur de Plutarque s'indigne contre Caton, l'affreux moraliste, parce qu'il vendait les esclaves vieillis à son service; que dirait-il de ce qui se passe de nos jours? Il n'y a pas de capitaliste, chrétien, libre penseur, antisémite ou philanthrope, qui n'envoie crever de faim dans la rue le prolétaire qui l'a emmillionné. La bourgeoisie, bien qu'elle se pose bruyamment en Champion de la liberté humaine, pour avoir affranchi le serf et l'esclave, ne cherche pas à atteindre l'émancipation du producteur, mais à libérer le capitaliste de toute obligation envers le travailleur. C'est seulement quand la forme capital de la propriété se réalise, que le propriétaire peut exercer dans toute sa rigueur le droit d'user et d'abuser.

Telles sont les formes de propriété existantes dans la société contemporaine : une observation même superficielle montre que ces formes ne sont pas immuables, mais qu'au contraire elles sont dans un état de transformation continuelle. Par exemple, tandis que la propriété commune d'origine antique disparaît devant les envahissements de la propriété privée, la propriété privée capitaliste se transforme en propriété commune sous l'administration de l'État; mais avant de parvenir à cette forme ultime, le capital exproprie le producteur de son outil individuel et crée l'instrument de tra-

vail collectif. Après avoir constaté dans le présent cette évolution des formes de la propriété, c'est faire bon marché de son intelligence que d'affirmer que dans le passé la propriété est toujours restée identique à elle-même et qu'elle n'a pas traversé une série de formes avant de revêtir celle du capital, destinée à son tour à disparaître et à être remplacée par de nouvelles formes.

Je crois utile, avant d'aborder la description des formes d'évolution de la propriété, de dire quelques mots sur la méthode employée dans cet essai de reconstitution historique.

Méthode.

Tous les hommes, sans distinction de race, traversent, de leur naissance à leur mort, les mêmes phases d'évolution ; ils subissent, à, des âges variant dans d'étroites limites selon les dimats, les mêmes crises de dentition, de nubilité, de croissance et de décroissance : les sociétés humaines passent également par les mêmes formes familiales et par les mêmes institutions sociales, religieuses et politiques, et par les mœurs et les idées philosophiques correspondantes. Vico, qui a été appelé « le père de la philosophie de l'histoire », le premier entrevit cette grande loi de l'évolution historique : dans sa Scienza nuova, il parle « d'une histoire idéale, éternelle, que parcourent dans le temps les histoires de toutes les nations, de quelque état de sauvagerie, de férocité et de bestialité que partent les hommes pour

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