‹ La propriété, origine et évolution; thèse communisteChapitre 105 sur 149 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Origine de la propriété individuelle*

Les économistes ne dotent si libéralement 3e sauvage de capital, que parce qu'ils sont dans une commode ignorance de ses coutumes et de celles de& peuples primitifs.

Il existe encore aujourd'hui des sauvages qui n ont aucune notion de propriété foncière , soit individuelle, soit collective, et qui sont â peine parvenus à la possession individuelle des objets d'appropriation personnelle : Fison et Howitt, les judicieux observateurs de la vie intime des tribus australiennes, disent que chez certaines peuplades les objets les plus personnels, tels que armes, ornements, etc., passent si rapidement de mains en mains entre les individus d'un même groupe, qu'on ne doit pas les considérer comme des propriétés individuelles» mais comme des propriétés communes do tous ses membres.

La propriété individuelle ou personnelle fait son ap~

3t8 LE COMMUNISME PRIMITIF

parition d'abord sous une forme idéale : avant de rien posséder matériellement, le sauvage, qui est plus idéaliste qu'on ne pense, possède son nom, qui lui est donné à sa puberté dans une cérémonie religieuse, dont le baptême catholique nous préserveile souvenir. Il tient à ce nom, comme au plus précieux des biens; il ne le révèle pas aux étrangers, de peur qu'on ne le prenne ; et quand il veut témoigner son affection par un inestimable présent, il l'échange contre celui de son ami. Même cette propriété personnelle ne lui appartient pas absolument; Morgan nous apprend que le nom appartenait à la gens, et qu'il lui revenait à la mort de l'ami à qui on l'avait cédé1.

La propriété individuelle n'apparaît sous une forme matérielle que pour les objets attachés à la personne

1. Le sauvage et le barbare spiritualisent tout : l'âme spirituelle, cette ennuyeuse idée, dit Engels, qui a tant tourmenté l'homme, est une de leurs inventions. Les mots ont pour eux une existence, ils sont pour ainsi dire l'âme des objets qu'ils désignent. L'incarnation chrétienne du Verbe est la reproduction d'une idée de sauvage. De même que l'esprit de l'homme, séparé du corps après la mort, et même de son vivant pendant le sommeil,, peut exercer des vengeances et punir ses ennemis, de même les mots possèdent une redoutable puissance pour le bien et le mal : aussi les paroles de malédiction jettent les hommes primitifs dans une terreur superstitieuse.

Dans le cours de cette étude, je me servirai, ainsi que l'ont fait Morgan et Engels, du mot gens de préférence à son synonyme celtique clan, parce que le mot gens a une plus grande extension historique, ainsi que le démontrent son origine et ses nombreux dérivés. — Le mot latin gens, que Morgan emploie pour désigner les groupes consanguins qui forment une tribu, dérive, ainsi que le mot grec de même signification, genos, de la racine aryenne gan, qui signifie engendrer. Gens et genos s'emploient spécialement pour le groupe qui se vante d'une descendance commune; d'où le latin gentilis, homme de la gens, et le français gentilhomme.

UKIGINE DE LA PROPRIÉTÉ INDIVIDUELLE 31m

du sauvage, ou même positivement incorporés dans son individu, tels que ornements passés dans le nez, les oreilles ou les lèvres, peaux de bêtes nouées autour du cou, graisse humaine pour frotter les rhumatismes, pierre cristalline, supposée excrément de la Divinité, et autres précieuses reliques contenues dans un cabas d'écorce et appendues à la personne de .son possesseur. Ces objets personnellement appropriés ne le quittent même pas à sa mort; ils sont brûlés ou enterrés avec son cadavre. Pour qu'un objet devienne propriété individuelle, il faut qu'il soit incorporé réellement ou fictivement. Le sauvage, pour indiquer qu'il désire que l'on considère qu'un objet lui appartient, doit faire simulacre de le manger en le portant à sa bouche, en y appliquant la langue et en le léchant : un Esquimau, après avoir acheté la moindre chose, même une aiguille, l'applique à ses lèvres, ou il lui fait subir la consécration d'un acte symbolique, indiquant le désir de la garder pour son usage personnel : c'est l'origine du tabou. L'usage est une condition essentielle de l'appropriation personnelle. Même les objets manufacturés par l'individu ne sont considérés comme lui appartenant que s'il s'en sert, que s'il les consacre par l'usage : l'Esquimau ne possède en propre que deux canots; s'il en fabrique un troisième, il est à la disposition de sa gens; ce dont on ne se sert pas tombe dans la propriété commune. Un sauvage ne se croit pas responsable du canot ou de tout autre instrument de pêche et de chasse emprunté, et ne songe pas à le restitua* s'il vient à le perdre.

Communisme de la « gens t*

L'homme primitif ne peut parvenir k l'idée de propriété individuelle, par l'excellente raison qu'il n'a pas conscience de son individualité, en Lant que personne distitfcte du groupe consanguin dans lequel it vit* Le sauvage est assailli de tant de dangers réels et tourmenté de tant de craintes imaginaires qu'il ne peut exister à 1 état isolé; il ne peut même en concevoir l'idée. L'expulser de sa gens, de sa horde, équivaut à le condamner à Ja peine de mort : chez les Grecs et les Sémites préhistoriques, ainsi que chez tous les barbares, le meurtre commis sur un des membres de la tribu n'était puni que par l'exil. Oreste, après l'assassinat de sa mère, et Gain, après celui de son frère, durent simplement quitter le pays. Dans des civilisations très avancées, comme celles de la Grèce et de l'Italie historiques, l'exil demeure encore la peine la plus redoutée, « L'exilé, dit le poêle grec Théognis, nTa pas d'amis ni de compagnons fidèles : c'est ce qu'il y a de plus dur dans l'exiL i> Être séparé des siens, mener une existence solitaire, épouvante l'homme primitif, habitué à vivre en troupeau.

Bien que les sauvages, étant donné le milieu dans lequel ils évoluent, soient des êtres complets, plus complets que les civilisés, puisqu'ils sont capables de pourvoir à tous leurs besoins, ils sont tellement identifiés avec leurs hordes et leur gens, que leur individualité ne s'objective pas ni dans la propriété individuelle ni dans

Page 1