HABITATIONS ET REPAS COMMUNS 32Î
surit également soumis, et qui distribue a chacun sa part d'existence, comme la matriarche des syssilies Cretoises distribuait à chaque convive sa part de nourriture, ïi est remarquable que dans la mythologie grecque la Destinée et les Destinées sont personnifiées par des femmes, Moiraf Aissa et les Keres? et que leurs noms veulent dire la part qui revient â chaque personne dans une distribution de vivres ou de butin.
D'après Anstote, les provisions de ces repas communs étaient fournies par les récoltes des terres, les troupeaux et les redevances des colons appartenant à la communauté; de sorte, ajoute-t-iï, que [es hommes, les femmes et les enfants étaient nourris en Crète aux frais de l'État. Il prétend que ces repas remontaient a une très haute antiquité, que Mi nos les avait établis chez les Cretois et Italus chez les Œnotriene, que ce dernier de nomades avait rendus agriculteurs ; et comme le philosophe de Stagyre retrouve ces repas communistes persistant encore à son époque chez un grand nombre de peuples d'Italie , il conclut qu'ils sont originaires de ce pays* Tandis que Denys d'ilalicarnasse, après avoir mentionné qu'à Rome chaque curie avait une salle de festin commune à toutes les gênteë qui la composaient, et que les dix curies qui formaient chacune des trois tribus avaient également leur salle commune, il songe aux repas communistes des Lacédémoniens et suppose que Romulus les a empruntés à la législation de Lycurgue. Aristolc et Denys se trompaient, car ces repas communistes, sans le secours d'aucune importation ou imitation, se sont organisés naturellement partout, aussi bien chez les Peaux-ltouges d'Amérique, les Grecs et les Latins, que chez les Scan-
dinaves, qui les désignaient sous le nom de Ghilde, lequel devait plus tard être employé pour désigner les corporations de métiers, dont tous les membres s'engageaient au début par serment à se .défendre et à s'entr'aider comme des frères.
Ces repas datent de l'époque communiste, que les Grecs appellent Y âge d'or; ils portaient chez eux le nom de repas des Dieux. V Odyssée raconte qu'à un de ces repas les 4,500 citoyens de Pylos avaient pris place autour de neuf tables de 500 convives chacune. Aux fêtes solennelles de Rome on dressait des tables dans les rues pour le peuple tout entier. Xénophon rapporte qu'à certains jours de Tannée on immolait à Athènes, aux frais de la ville, de nombreuses victimes, dont le peuple se partageait les chairs.
La religion, qui est le reliquaire des vieilles coutumes, avait conservé ces repas communistes comme cérémonies du culte ; elle prescrivait aux Athéniens des repas où des citoyens désignés par le sort devaient manger en commun dans lePrytanée : la loi punissait sévèrement ceux qui refusaient de s'acquitter de ce devoir religieux. Les citoyens qui s'asseyaient à la table sainte étaient revêtus momentanément d'un caractère sacré. On les nommait parasites. Afin de bien indiquer leur antique origine, ces repas religieux avaient la prétention de préserver dans leur service la simplicité primitive; dans telle ville on offrait le pain dans des corbeilles de cuivre ; dans telle autre on ne devait se servir que de vases de terre. S'écarter de l'usage des ancêtres, présenter un plat nouveau, étaient des impiétés. La communion des catholiques, comme son nom d'ailleurs l'indique, est un souvenir des repas communistes de Tépoque sauvage.
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Mœurs communistes.
L'habitation commune, logeant toute une gens, une fois qu'elle se fractionne en maisons particulières ne renfermant plus qu'une famille, les repas ne sont plus pris en commun, si ce n'est aux solennités nationales et religieuses, comme les festins sacrCs dos Grecs, célébrés pour conserver le souvenirdu passé; lesprovisions, bien qu'appartenant individuellement à diaqun famille, restent encore pratiquement à la disposition de tous, — Chaque homme, femme ou enfant dans un village indien T dît Catlin, a le droit d'entrer dans n'importe quelle demeure, même dans celle du chef de la nation, et de manger s'il a faim... Même le plus pauvre et le plus inutile individu de la nation, s'il est trop paresseux pour chasser et se pourvoir par luimême, peut entrer dans n'importe quelle maison, et on partagera avec lui tant qu'il y aura quelque chose à manger. Cependant celui qui mendie de la sorte, s'il est capable de chasser, paye cher sa nourriture, car il est stigmatisé de la honteuse épilhéte de lâche et de mendiant. — Aux îles Carolines, un indigène qui entreprend un voyage ne s'embarrasse pas de provisions de route. À-t-il faim, it entre dans la première cabane qu'il rencontre, et, sans demander permission, il plonge sa main dans le baquet à popoï, — pâtée de fruits de l'arbre à pain. — Quand il est repu, il sort sans même dire merci. 11 n'a fait qu'user d'un droit naturel, qu'accomplir l'acte le plus simple du monde.
Ces habitudes communistes, qui furent générales, se maintinrent à Lacédémone longtemps après que les Spartiates étaient sortis de la barbarie. Plutarquè nous dit que Lycurgue, le personnage mythique à qui ils rapportaient leurs institutions, avait défendu de fermer les portes des maisons, pour que chacun pût y entrer et prendre les aliments et ustensiles de ménage dont il avait besoin, même en l'absence de son propriétaire; un Spartiate pouvait également sans permission enfourcher le premier cheval venu, se servir des chiens de chasse et même des esclaves de n'importe quel autre citoyen.
L'idée de propriété privée, qui semble si naturelle aux bourgeois, a été lente à se glisser dans la tête humaine. Quand les hommes ont commencé à réfléchir, ils ont, au contraire, pensé que tout devait être à tous. — Les Indiens, dit Heckewelder, croient que le Grand Esprit a créé le monde et tout ce qu'il contient pour le bien commun des hommes : quand il peupla la terre et remplit de gibier les bois, ce n'était pas pour Tjavantage de quelques-uns, mais de tous. Toute chose est donnée en commun à tous les enfants des hommes. Tout ce qui respire sur terre et pousse dans les champs ; tout ce qui vit dans les rivières et dans les eaux est conjointement à tous, et chacun a droit à sa part. L'hospitalité n'est pas chez eux une vertu, mais un devoir impérieux. Ils se coucheraient sans manger plutôt que d'être accusés d'avoir négligé leurs devoirs en ne satisfaisant pas les besoins de l'étranger, du malade ou du nécessiteux, parce qu'ils ont un droit commun d'être secourus aux dépens du fonds commun; parce que le gibier dont on les a nourris, s'il a été pris dans la forêt, était la propriété
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de tous, avant que le chasseur ne l'eût capturé; parce que les légumes et le maïs qu'on lui a offerts, ont poussé sur la terre commune non par lapuissance de l'homme, mais par celle du Grand Esprit1..
César avait eu l'occasion d'observer un communisme analogue chez les Germains ; leur prêtant des idées de civilisé, il prétendait que leurs coutumes communistes avaient pour but de « maintenir l'égalité parmi eux, puisque chaque homme voyait ses ressources égaler celles du plus puissant » : comme si le communisme primitif et le capitalisme actuel avaient été le fait de la volonté humaine, au lieu d'être imposés l'un par les nécessités du milieu naturel, et l'autre par celles du milieu économique ou artificiel, puisqu'il est de création humaine. Mais il est certain que le communisme dans la production et dans la consommation présuppose et maintient urne parfaite égalité entre les membres de la gens et de la tribu. Non seulement ce communisme élémentaire conservait l'égalité, mais il développait encore des sentiments de fraternité et de générosité qui rendent bien ridicules la tant vantée charité chrétienne et la non moins célèbre philanthropie philosophique. Ces nobles qualités ont excité l'admiration des hommes qui ont connu les tribus sauvages avant qu'elles n'eussent été corrompues par l'alcool, le christianisme, le
1. Hobbes, une des plus fortes tête de l'époque moderne, ne pensait pas différemment : « La nature, dit cet impitoyable logicien, adonné à chacun de nous égal droit sur toutes choses... En l'état de nature, chacun a le droit de faire et de posséder tout ce qui lui plaît. D'où découle le commun dire que la nature a donné toutes choses à tous, et d'où il se recueille qu'en Y état de nature Futilité est la règle du droit. » {De cive, liv. 1er', ch. Ier.)
brutal mercantilisme et les pestilentielles maladies de la civilisation.
Jamais, à aucune époque du dévéloppementhumain, Thospitalité n'a été pratiquée d'une manière si simple, si large et si parfaite. Si un homme entre chez un Iroquois à n'importe quelle heure du jour, dit Morgan, qu'il soit un habitant du village, un membre de la tribu ou un étranger, le devoir des femmes de la maison est déplacer devant lui de la nourriture. Omettre ce devoir serait un manque de courtoisie et presque un affront. S'il a faim, l'hôte mange, et s'il n'a pas faim, il doit par courtoisie goûter la nourriture et remercier.
« Ne pas venir en aide à ceux qui sont dans le besoin est considéré un grand crime, dit James Adairs, et celui qui le commet se déshonore et déshonore toute sa tribu1 ». L'hôte était sacré, même s'il était un ennemi. Tacite retrouva les mêmes mœurs chez les Germains barbares, qui sortaient à peine de ce communisme primitif. — Aucun autre peuple ne donne avec plus de largesse les festins et l'hospitalité, dit-il. Repousser de son foyer un homme quel qu'il soit est regardé comme un crime. Chacun offre des repas servis d'après sa fortune. Quand les provisions sont épuisées, celui qui a reçu l'étranger lui indique un hôte nouveau, l'accompagne, et tous deux se rendent dans la maison voisine sans être invités, ce qui ne les empêche pas d'être reçus avec la même générosité. Amis ou inconnus lorsqu'il s'agit des devoirs de l'hospitalité, on ne distingue personne. — Cette large et fraternelle générosité était si développée chez les hommes de la période
1. James Adairs, History of the American Indians ; Londoo, 1TC.
communiste, qu'elle persista alors même que l'humanité en était sortie, pour ne s'éteindre que dans la période bourgeoise de la civilisation. Dans les villages de l'époque collectiviste, une partie des terres demeurées communes est mise de côté pour pourvoir aux besoins des visiteurs, qui sont logés dans une pièce réservée pour leur usage, et souvent appelée la maison de l'hôte. Ces faits sont rapportés non seulement des villages collectivistes de l'Inde, mais de ceux qui existaient en Auvergne et dans le Morvan au commencement de ce siècle.
Tacite et plus tard Salvien, l'évêque de Marseille de la fin du ive siècle, donnaient en exemple aux Romains civilisés les barbares qui vivaient à côté d'eux. Catlin, le voyageur américain qui, de 1832 à 1839, vécut au milieu des tribus les plus sauvages de l'Amérique du Nord, écrivait : « Je puis assurer que le monde civilisé ne doit pas essayer de leur donner des leçons de vertu et de morale. »
Les voyageurs qui n'étaient pas de féroces, de grossiers et de rapaces commis voyageurs , comme les Stanley et les Brazza, ont fait plus que reconnaître et admirer les extraordinaires qualités des sauvages et des barbares qu'ils ont fréquentés : ils n'ont pas hésité à les attribuer au communisme, dans lequel ils vivaient. « L'esprit fraternel des Peaux-Rouges, dit le jésuite Charlevoix, vient sans doute en partie de ce que le tien et le mien, ces paroles glacées, comme les appelle saint Jean de Chrysostome, ne sont point encore connues des sauvages. Les soins qu'ils prennent des orphelins, des veuves et des infirmes, l'hospitalité qu'ils exercent d'une manière si admirable, ne sont pour eux P. Lafargue. — Étude. 20
qu'une suite de la persuasion où ils sont que tout doit être commun pour tous les hommes1. » lie libre penseur Lahontan, le contemporain et le critique du jésuite Gharlevoix, conûrme ainsi son opinion : « Les sauvages ne connaissent ni le mien ni le tien, car on peut dire que ce qui est à l'un est à l'autre. Il n'y a que ceux qui sont chrétiens et qui demeurent aux portes de nos villes, chez qui l'argent soit en usage. Les autres ne veulent ni le manier ni même le voir. Ils l'appellent le serpent des Finançais... Ils trouvent étrange que les uns aient plus de bien que les autres et que ceux qui en ont le plus soient estimés davantage que ceux qui en ont le moins... Ils ne se querellent, ni se battent, ni se volent, et ne médisent jamais les uns des autres2. »
Ce communisme primitif, qui ignore le commerce et par conséquent la monnaie, et qui n'a été pratiqué que par des tribus de sauvages et de barbares de quelques milliers de membres au plus, a été appliqué sur une grande échelle, et, bien que son agriculture et son industrie soient relativement peu développées, il a pu cependant assurer le bien-être de millions d'hommes et la prospérité d'un vaste empire. Au momenUde la conquête du Pérou, ses habitants étaient entrés dans, la phase de la propriété collective de famille : les terres, au lieu d'être possédées et cultivées en commun, étaient partagées tous les ans entre les familles demeu-