Letourneau, Évolution delà morale, p
mais assisté à un repas de propriétaires en France, il les a vus manger des poulardes et des gigots de mouton; mais on ne lui a pas offert le moindre cuissot d'enfant.
Il écrit avec une douleur indignée :
« Ces biens mobiliers (troupeaux, esclaves, bijoux, métaux précieux, etc.), qui, pendant des milliers d'années, seront le fléau de l'humanité, se prêtant à l'accumulation personnelle et au commerce, vont organiser la formidable révolution qui dépossédera la femme de sa haute position sociale et poussera l'homme inconscient à dresser sur les ruines du communisme primitif et du collectivisme consanguin la néfaste propriété privée. » (Ch. II, § vm.)
J'avoue que je ne vois pas bien comment la possession de meilleures armes que la trique des Weyddahs, la lance des Fuégiens, de vêtements plus chauds que les peaux mal ajustées des Fuégiens, de troupeaux plutôt que la recherche constante du poisson ou du gibier précaires, « est le fléau de l'humanité ». Je n'aperçois pas bien comment ces objets utiles ont « dépossédé » la femme primitive « de sa haute position sociale » , à moins que M. Paul Lafargue ne considère que le suprême honneur pour la femme est de faire les travaux les plus pénibles quand l'homme se repose, de manger ses restes et d'être mangée par lui.
Du reste, immédiatement, avec sa logique habituelle, M. Paul Lafargue raconte qu'« appeler femme un guerrier des nations sauvages de la vallée mississipienne et un Grec des temps héroïques était une grave injure ».
Il s'indigne parce que l'esclave fait partie des biens mobiliers; mais tout d'abord on l'avait tué et mangé : était-ce plus humain?
AL Paul Lafargue continue : a Le brigandage fait son apparition dès que les biens mobiliers se multiplient et ^accumulent- » (Ch- II, § viil) « Là où il n'y a pas de propriété, il ne saurait y avoir d'injustice. » (Ch. III, §iv.) Je concède volontiers à M. Paul Lafargue que la propriété fart le voleur, et j'admets que dans les civilisations qui jouissent du communisme le plus parfait, si îles individus se tuent et se mangent réciproquement, ils ne commettent pas des actes de brigandage : car Ce sont les actes acceptés par tous et communs à tous. Chaque tribu veut détruire la tribu voisine. En Polynésie, les habitants de tous les villages priaient Cook, chacun à leur tour, de massacrer leurs voisins.
Nous avons déjà constaté que M. Lafargue est un nominalisle qui croit que les choses n'existent que lorsqu'elles ont des noms. Pour lui, tant qu'il n'y a pas de code pénal, il n'y a pas de crimes. Les nombreuses populations qui tuent si aisément leurs enfants, leurs femmes, leurs amis ou leurs ennemis, mèneraient la plus douce des existences et seraient les plus innocents ■les êtres, si des voyageurs imbus de préjugés des ivilisés n'avaient point, en se plaçant au point de vue 'ie nos mœurs et de nos lois, signalé, avec un étonnèrent indigné, des pratiques si naturelles. Cook raconte qu'un chef taïtien qui venait de tuer un de ses sujets ^ntradans une violente colère parce qu'on lui fit observer qu'en Angleterre, il aurait été' pendu pour un acte de ce genre. Ce n'était pas un crime, puisque le code laïtien ne le défendait pas. M. Lafargue ne pardonne pas aux législateurs d'être venus troubler, avec leurs descriptions, cette sérénité.
«■L'inique et épouvantable justice et les abominables
fPf?V
codes sur les délits et les crimes ne font leur entrée dans l'histoire qu'à la suite et comme conséquence nécessaire de la propriété privée- » (Ch. III, §iv.)
Auparavant on était dans l'Éden. L'humanité ne s'était pas encore aperçue du péché d'Adam. Le tigre n'avait pas de griffes, la vipère n'avait pas de venin : et la vertu est en raison inverse.de la propriété privée.
M. Paul Lafargue cite Catlin, voyageur américain qui, de 1832 à 1839, vécut au milieu des tribus les plus sauvages de l'Amérique du Nord : « Je puis assurer que le monde civilisé ne doit pas essayer de leur donner des leçons de vertu et de morale. »
Le monde civilisé peut leur apprendre à ne pas charger la femme de tous les fardeaux et de tous les travaux pénibles. Le monde civilisé peut leur apprendre que le but suprême de l'activité de l'homme n'est pas de scalper son ennemi et d'accrocher triomphalement sa chevelure à sa ceinture. Si certaines tribus peaux-rouges plantent au milieu de leur village un poteau appelé « arbre de la probité », auquel on suspend les objets trouvés, — ce qui, entre parenthèses, prouve que cette probité est une conséquence de la propriété, — toutes plantaient un poteau de torture.
M. Lafargue invoque, à l'appui de son apologie des sauvages, Tacite, qui opposait les mœurs des Germains à celles des Romains; Salvien, qui donnait comme modèles les barbares aux civilisés gallo-romains ; M. Paul Lafargue ignore que leur véracité est suspecte : car ni l'un ni l'autre n'avaient pour objet la vérité désintéressée.
M. Paul Lafargue ajoute que l'homme primitif est le plus apte à la civilisation : alors il ne vaut rien, d'après la propre thèse de M. Lafargue, puisqu'il est si bien préparé à entrer dans un état social qui contient tous les vices. Mais jusqu'à présent les peuples qui se rapprochent le plus du type primitif n'ont pas montré ces heureuses dispositions. Depuis plus de trois siècles, on connaît les Fuégiens, et des navigateurs de nos jours les retrouvent tels qu'ils étaient du temps de Magellan. Les Australiens et les Weyddahs disparaissent, plutôt que de s'adapter à une nouvelle civilisation.
M. Paul Lafargue dit triomphalement : « L'histoire des Égyptiens et des Grecs montre à quel merveilleux degré de développement matériel et intellectuel peut parvenir un peuple barbare. » (Ch. I, § n.)
La nôtre encore plus; car, comme les Égyptiens, nous comptons des barbares parmi nos ancêtres. Avec la même logique, M. «Paul Lafargue dit solennellement :
« De fait, c'est au sein du communisme que prend naissance la propriété personnelle , qui, loin de lui être contradictoire, comme l'exposent les économistes, est, au contraire, son complément indispensable. »
Puisque le communisme a été l'état primitif de l'humanité, où la propriété individuelle aurait-elle pu prendre naissance , si ce n'est « dans son sein » ? Elle ne pouvait tomber comme un aréolithe sur la tête de quelques sauvages. Elle devait être un produit de leur vie antérieure ; et nous avons vu que certains peuples
n'avaient pu encore arriver à une évolution suffisante pour acquérir cette notion.
M. Lafargue et moi nous sommes donc d'accord sur le fait que le communisme est d'autant plus complet que la personnalité humaine est moins développée.
Nous sommes en désaccord sur les conséquences. Tandis que M. Paul Lafargue considère que cet état social est l'âge d'or vers lequel nous devons nous efforcer de revenir, je crois que nous devons nous efforcer de nous éloigner de plus en plus de l'état social où croupissent, dans la misère, dans la saleté, secoués à peine par des élans de férocité, les anthropophages fuégiens et australiens.