‹ La propriété, origine et évolution; thèse communisteChapitre 124 sur 149 · ORIGINE DE LA JUSTICE ET DU VOL · texte numérisé non relu

ORIGINE DE LA JUSTICE ET DU VOL

puisait et on Je vouait aux: dieux, infernaux. Longtemps après qu'Athènes élaitsortie de la barbarie, on ne pouvait trouver aucun citoyen pour remplir les fonctions répressives de la police ; on dot les confier à des esclaves, et on avait cet étrange spectacle de voir des hommes libres frappés par des esclaves,

La propriété marque son apparition en enseignant aux barbares à fouler aux pieds tous ces sentiments sacrés ; des lois frappant de la peine de mort sont édictées contre ceux qui attentent à la propriété. — Celui qui aura, la, nuit, furtivement coupé ou fait paître des récoltes produites par la charrue, dit la loi des Douze Tables, sTil est pubère, sera dévoué à Cérès et mis à mort ; s'il est impubère, sera battu de verges à l'arbitraire du magistrat et condamné à réparer le dommage au double. Le voleur manifeste (c est-à-dire pris en flagrant délit), si c'est un homme libre, doit être battu de verges et livré en esclavage; — l'incendiaire d'une meule de froment doit être Uagellé et mis à mort par k feu, [Tab., VIII, §§ 9, 10, 14.) — La lot des Burgondes dépasse la féroce loi romaine : elle condamnait à Tes- Wavage la femme et les enfants âgés de plus de quatorze ans, qui ne dénonçaient pas immédiatement leur mari et leur père coupable d'un vol de chevaux ou de bœufs. (XLV1I, §§ 1, 2.) La propriété introduisait la délation dans le sein de la famille*.

1 . La propriété est toujours féroce et sanguinaire : dans les pays très chrétiens (it très philanthropiques, tout récemment encore ïcs Trieurs étaient peudus, siprès avoir été préalablement torturés, rçnaudon avait lu temps. Les iaussaires du billets de banque étaient, il n'y «a pas longtemps, condamnés a. mort en Angleterre ; dao* tous les pays civilisés ils sont puuis des travaux forcés â perpé-

Ces exorcismes spirituels et ces châtiments corporels, qui se retrouvent chez tous les peuples, offrent partout la même férocité : ils témoignent des difficultés que rencontra la propriété privée à s'introduire dans les tribus communistes. C'est compréhensible, car avant l'introduction de la propriété collective consanguine, le sauvage considère comme lui appartenant tout ce qui appartient à son clan, et il en dispose selon ses besoins ou sa fantaisie. Les voyageurs qui ont été victimes de cette faculté de prendre tout ce qui est à leur portée ont traité les sauvages de voleurs, comme si le vol peut exister là où la propriété privée n'existe pas encore. Mais dès que la propriété collective fut constituée, l'habitude de s'emparer de ce que l'on voit et désire devient crime quand elle s'exerce sur les récoltes et les troupeaux des familles désagrégées de la gens, et pour combattre cette habitude invétérée, il faut recourir aux superstitions religieuses et aux châtiments corporels. L'inique et épouvantable Justice et les abominables codes sur les délits et les crimes ne font leur entrée dans l'histoire humaine qu'à la suite et comme conséquence nécessaire de la propriété privée.

Caractères de la propriété collective*

La famille patriarcale est une collectivité de familles : son chef avec ses frères, ses enfants et petits-enfants et leurs femmes et enfants vivent en communauté sous

tuité. — Le sang des hécatombes de juin 1848 et de mai 1871 fut versé sur l'autel de la Propriété.

son autorité. Le sort de la famille patriarcale est si intimement lié à la forme collective de la propriété, que celle-ci devient la condition essentielle de son existence; et dès qu'elle commence à être morcelée, comme le fut la propriété commune de la gem? la famille patriarcale se désagrège : tous les ménages autrefois réunis et liés ensemble par la propriété collective s'établissent individuellement et fondent la famille moderne, réduite il sa plus simple et dernière expression ; elle n'est plus formée que par un seul ménage.

La famille et la propriété passent par les mêmes phases d'évolution. La gens est d'abord la famille commune de tous ses membres; elle se segmente en familles matriarcales! puis patriarcales, qui sont des collectivités de ménages et qui à leur tour se fractionnent en ménages individuels, — La propriété commune se divise en propriétés collectives des familles matriarcales et patriarcales , et la propriété collective se transforme en propriété privée accaparée par un ou plusieurs des ménages individuels qui formaient la famille patriarcale.

Les sociétés antiques ont toutes reconnu l'importance de la propriété pour le maintien de la famille. Dans la terre classique de l'égalité, à Sparte, le citoyen qui avait perdu son bien familial ou l'avait diminué au point de ne pouvoir subvenir aux frais des repas publics, était exclu du cercle aristocratique des égaux (omoioi), qui seuls possédaient des droits politiques. LfÉtat athénien veillait à la bonne administration de la propriété familiale ; un citoyen pouvait demander l'interdiction d'un chef de famille qui gérait mal ses biens, La propriété collective n'appartenait ni au chef de la famille P. Làfargce. — Étude. 22

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ni à ses membres existants, mais à. la famille considérée comme un être collectif qui ne meurt pas et qui se perpétue de générations en générations : elle est le bien de la famille du passé, du présent et de l'avenir. Elle appartenait aux ancêtres qui y avaient leurs autels et leurs tombeaux, aux vivants qui en étaient les usufruitiers, chargés de continuer la tradition et d'entretenir le domaine familial en prospérité pour le transmettre aux descendants.

La maison était le noyau de lia propriété familiale ; la loi athénienne, qut autorisait la vente des terres, défendait celle de la maison. La propriété foncière était inaliénable ; elle ne pouvait jamais sortir delà famille ni être partagée entre ses membres; elle devait se transmettre de mâle en mâle : quand le père ne laissait pas d'héritier masculin, l'héritière grecque épousait un parent de son père, qui alors devenait l'héritier : la loi des Francs et des autres tribus germaines dit : « Si le défunt n'a pas laissé de fils, que l'argent et les esclaves appartiennent à la fille, et la terre au( plus proche parent dans la ligne et descendance paternelle. » [Lex Thuringorum.)

Le chef de famille, qui parfois était électif, administrait les biens; il devait veiller à la bonne exécution des cultures et à l'entretien de la maison, pourvoir aux besoins des membres de la collectivité familiale; et il fallait qu'il transmît à son successeur la propriété dans le même état de prospérité qu'il l'avait reçue à la mort de son prédécesseur. Pour pouvoir remplir ces charges, il était armé d'une autorité despotique; il était législateur, juge et bourreau ; il jugeait, condamnait et châtiait corporellement les individus placés sous

ses ordres; son pouvoir allait jusqu'à vendre en esclavage ses enfants et infliger la peine de mort à ses subordonnés, y compris sa femme, bien qu elle eût la protection, précaire il est vrai, de sa propre famille. La quantité de terres donnée a chaque collectivité familiale est dordinaire proportionnelle au nombre de ménages qui la constituent : le chef aecrult ce nombre en mariant les enfants mâles en bas âge à des femmes adultes, qui deviennent ses concubines et les domestiques delà collectivité. rïaxtliausen rapporte avoir vu dans les villages russes de jeunes femmes, grandes et fortes, portant dans les bras leurs pelits maris.

Celte phrase banale, la famille est la base de l'Etal, que répètent ad nausearu les moralistes et les politiciens depuis qu'elle a cessé d'être exacte, est â l'époque de la propriété collective l'expression de la vérité, Tout village établi sur la base de la propriété collective est un petit État vivant de sa vie propre1. Son gouvernement est le conseil des anciens, constitué par les cheTs de famille, tous égaux en droits. Les communes de l'Inde, où le système de la propriété est arrivé à son plein développement, possèdent de nombreux fonctionnaires publics, qui sont des artisans (charrons, tisserands, tailleurs, porteurs d'eau, blanchisseurs, etc.), des maîtres d'école qui, pour enseigner à lire, tracent les lettres sur le sable, des généalogistes pour préserver l'origine et la descendance de chaque famille, des astrologues pour prédire les jours propices aux semailles et aux moissons, des patres pour conduire les ironie Le paysan russe vit et meurt dans fia commune;, tout ce qui est en dehors n'esiste pas pour lui; aussi le mot Wr signifie à la fois le monde et la collectivité de village.

peaux de tous les habitants, des brahmines et même des danseuses pour les cérémonies religieuses : tous ces fonctionnaires sont entretenus aux frais de la collectivité, et ils doivent donner gratuitement leurs services aux familles qui descendent des premiers occupants, et non aux étrangers qui sont venus s'établir dans le village. Sir G. Campbell, entre autres choses curieuses, remarque que le forgeron et plusieurs autres artisans étaient plus rémunérés que le prêtre.

Le chef du village, élu à cause de son habileté, de son savoir, de ses aptitudes administratives et aussi à cause de ses connaissances en sorcellerie et magie, est l'administrateur des biens de la communauté; lui seul a le droit de commercer avec l'extérieur, de vendre le superflu des récoltes et des troupeaux et d'acheter les objets qui ne sont pas fabriqués dans la commune. Ainsi que l'observe Haxthausen, — le commerce ne se fait qu'en gros, ce qui est très avantageux, car le paysan livré à lui-même se voit parfois obligé de vendre ses produits au-dessous de leur valeur réelle et à une époque peu favorable pour leur vente. Au contraire, le commerce se trouvant entre les mains du chef, il peut, par ses relations avec les autres chefs des villages avoisinants, attendre, pour conclure ses marchés, une hausse dans les prix, et profiter de toutes les circonstances favorables. — On apprécie la justesse de ces réflexions quand on sait de quelle façon les petits cultivateurs français sont audacieusement dupés par les marchands. Les bourgeois qui se sont jetés, comme des sauterelles affamées, sur l'Algérie et la Tunisie, pour voler et piller, ont été indignés de ne pouvoir entrer en relations directes et individuelles

avec les Arabes, et d'être toujours obligés de traiter avec les chefs de leurs petites collectivités ; ils se sont livrés aux plus extravagantes déclamations sur le sort de ces pauvres Arabes qui ne jouissaient pas de la liberté de se laisser dépouiller par les commerçants européens. Ces petites sociétés, organisées sur la base de la propriété collective, sont douées d'une vitalité et d'une puissance de résistance qu'aucune autre forme sociale n'a possédées à un pareil degré. — Les communautés de village, dit lord Metcalf, qui les a étudiées en 1832 pendant sa vice-royauté aux Indes, sont de potites républiques, produisant à peu près tout ce dont elles ont besoin et presque indépendantes du monde extérieur. Elles durent là où rien n'a duré. Les dynasties s'écroulent après les dynasties, les révolutions succèdent aux révolutions : les Hindous, les Patans, les Mogols, les Mahratta, les Sicks et les Anglais sont tour à tour les maîtres; mais les communautés de village restent toujours les mêmes. Dans les temps de trouble, elles s'arment et se fortifient; si une armée ennemie traverse le pays, la communauté rassemble ses bestiaux dans ses murs et la laisse passer sans provocation. Si le pillag? et la dévastation sont dirigés contre elles, et si la force qui les attaque est irrésistible, elles fuient au loin et se réfugient dans d'autres villages amis ; quand l'orage est passé, elles reviennent reprendre leurs occupations. Si pendant une série d'années le meurtre et le pillage désolent la contrée au point de la rendre inhabitable, les villageois restent dispersés; mais à la première chance d'une occupation paisible ils retournent. Une génération peut s'éteindre, mais la génération suivante retourne. Les fils réoccupent les champs

de leurs ancêtres; le village aura la même situation, les maisons les mêmes positions, et les descendants les mêmes terres... Et ce n'est pas chose facile de les déloger; souvent ils tiendront ferme pendant de longues périodes de troubles et de convulsions et acquerront des forces suffisantes pour résister victorieusement au pillage et à l'oppression. — Plus loin, lord Metcalf constate avec une certaine tristesse que « ces communautés de villages,, qu'aucun choc externe n'entame, sont aisément détruites par nos lois et cours de justice1 ».

L'exploitation capitaliste ne peut tolérer à côté d'elle la propriété collective, qu'elle détruit impitoyablement et remplace par la propriété individuelle. Ce qui se passe de nos jours dans les Indes anglaises et en Algé-

1. Report of sélect committee of the House of Commons ; 1832. La remarquable déposition de lord Metcalf est publiée in extenso dans le vol. IX. Sir H. S. Maine ne la mentionne pas dans son ouvrage sur les Communautés de village, et cet important document n'a pas été compris daus la publication des rapports de lord Metcalf faite en 1855 par W. Kaye.

Les juristes, le.s politiciens, les philosophes et les réformateurs religieux ont bien souvent discuté sur le droit absolu de propriété; ces discussions, bien qu'interminables, revenaient toujours au même point de départ : que la propriété avait eu la violence pour origine, mais que l'âge, qui enlaidit tout, l'avait embellie et sacro- sanctifiée. Personne n'avait eu l'idée d'étudier historiquement la propriété : les penseurs qui commettaient des philosophies sur le progrès de l'humanité auraient cru déchoir en s'occupant de l'existence matérielle de l'homme et de ses sociétés. Jusqu'à dernièrement, les historiens et les économistes ne soupçonnaient pas l'existence de la propriété collective.

Un fonctionnaire prussien, Haxthausen, voyageant en Russie vers 1840, en fit la découverte; mais il ne comprit pas son importance au point de vue historique; il crut que le mir était une réalisation des utopies saint-simoniennes alors à la mode. Bakounine et les libéraux russes refirent, après lïaxjthausen, la découverte du mir; et comme, en dépit de leur anarchisme amorphe,

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rie s'est passé en France : les communautés «Je village qui avaient pu traverser toute la période féodale et arriver jusqu'à 1789 ont été désorganisées par l'action dissolvante des lois fabriquées pendant et après la Révolution bourgeoise* Le grand juriste révolutionnaire, Merlin Suspect, — ainsi dénommé parce qu'il fut le rapporteur de la lui des suspects, — eut à lui tout seul plus d'action pour détruire et disperser ]es biens communaux et pour en dépouiller Jes paysan s > que les seigneurs féodaux pendant des siècles.

Outre les raisons d'ordre politique qui engagent les gouvernements despotiques à protéger l'organisation communale et familiale basée sur la propriété collective, il en existe d'autres d'ordre administratif tout

Bakounine et ses disciples russes sont des chauvins, ils annoncèrent que les Slaves étaient la race privilégiée qui devait guider l'humanité dans la voie du progrès ; ils prophétisèrent que le mir, cette forme primitive et épuisée du ta propriété, devait être celle île Ta venir ; il ne restait plus aux nations occidentales qu'iï ulfacer leur civilisation et qu'à sïuger le collectivisme des paysans russes. En vertu du principe que ce que Ton voit le plus dïfn'cilement e^teequi vous crève les jeux, Flaxtlnusen, qui avait su découvrir le mir en Russie, ne pnt apercevoir en Allemagne les restes st «ombreux de la mark : il déclare la propriété collective une particularité de la race slave. Maurer a démontré depuis que les Germains avaient passé par la forme collective de Ul propriété, et après lui une légion de chercheurs ont retrouvé le collectivisme consanguin dans tous les pays et chez toutes les races. Cependant, avant Hasthausen, les fonctionnaires anglais aux Indes avaient signalé cette étrange forme de propriété dans les pro via ces qu'ils administraient; mais leur découverte, enfouie dans des rnpports officiels! n'avait ohtenu aucune publicité : depuis que la queslion est à l'ordre du jour, ou a constaté que les écrivains de la fin du ïviiî6 siècle connaissaient la propriété collective, entre autros Le Grand d'Àussy, Volney, François de Neufrhàtoau, etc.; mais elle n'était pour ces derniers qu'une curiosité ou une grossière anomalie.

aussi importantes. Les communes collectivistes formant autant d'unités administratives, représentées par les chefs qui les dirigent et trafiquent en leur nom; le gouvernement rend ces derniers responsables de la rentrée des impôts, du recrutement de la milice, et leur impose d'autres fonctions qui ne sont pas rétribuées. En Russie, le gouvernement impérial prête son appui au conseil communal et exécute ses décisions, incorporant dans les armées et expédiant en Sibérie ceux qui ne se conduisent pas au gré des anciens1. Les rois de France d'avant 89 firent des efforts, souvent couronnés de succès, pour défendre les biens communaux et pour protéger les privilèges des paysans et leurs associations communistes, qui avaient survécu à leur transformation de propriétaires libres en serfs.

L'organisation communiste de la gens et la propriété

1. Des socialistes russes croientau maintien du mit; ils le désirent, pensant qu'il serait plus aisé d'établir le communisme agraire avec une classe paysanne vivant en collectivité. Un gouvernement révolutionnaire, profitant des sentiments communistes que développe la propriété collective, pourrait en effet prendre des mesures pour nationaliser le sol et pour organiser 9on exploitation sociale. Mais malheureusement il est plus que douteux qu'un pouvoir révolutionnaire et socialiste puisse s'imposer en Russie, tant que la propriété collective reste le fait général. En effet, les villages collectivistes sont autonomes; ils produisent dans leur propre sein tout ce dont ils ont besoin et ne rentrent en relation entre eux que très imparfaitement, et il est toujours facile à un gouvernement quelconque d'étouffer toute velléité de fédération : c'est ce qui est arrivé aux Indes. L'Angleterre, avec 50,000 hommes de troupes européennes, courbe sous sa domination un empire aussi vaste et plus peuplé que la Russie. Les communautés indiennes, sans lien fédératif entre elles, ne peuvent offrir aucune force de résistance. On peut donc dire que la vraie base du despotisme est précisément la propriété collective et l'organisation familiale et communale qui lui correspond*

collective, bien que celle-ci restreignît le communisme à un nombre de ménages cohabitant sous le même toit, se perpétuèrent chez les serfs, qui dans leurs hameaux faisaient étables et greniers communs. Les demeures de ces communautés de serfs se groupaient fréquemment au pied des châteaux forts et étaient désignées sous Le nom de cellœ, Celles, que portent encore un grand nombre de villages. Redevenus libres, les serfs continuaient à vivre en communautés, et jusqu'à la Révolution les terres seigneuriales furent cultivées par des associations communistes de cultivateurs, et les nobles y trouvaient leur compte. Loin de chercher à briser ces organisations communistes, ils les imposaient aux paysans à qui ils octroyaient des terres en toute propriété, aussi bien qu'à ceux à qui ils donnaient leurs champs à cultiver. Perreciot(t. Ier, ch. v) mentionne un édit de 1549 pris conjointement par le clergé et la noblesse de Bourgogne, qui interdisait aux paysans sortant de mainmorte de devenir propriétaires de terres s'ils ne se constituaient en communautés. Dalloz (Jurisprudence générale) rapporte un contrat du xvne siècle dans lequel un seigneur de La Marche donne ses terres en métayage perpétuel, à la condition « que les paysans preneurs ne feraient qu'un rc?£we fot, feu et chanteau de pain et vivraient en communauté perpétuelle ». Dunod, un juriste du xvin6 siècle, dans son Traité de la mainmorte, explique la raison de cette exigence des seigneurs : « On établit la communion entre les cultivateurs, dit-il, parce que les terres de la seigneurie sont mieux cultivées et parce que les sujets sont mieux en état de payer les droits du seigneur quand ils vivent en commun, qu'en ménages se-

parés. » Et les capitalistes nous disent que les travailleurs qui vivraient en communisme seraient, comme eux-mêmes, fainéants et incapables de faire rien qui vaille !

Communautés paysannes.

Les économistes, dont la vue ne s'étend pas au delà de leur nez, prennent le paysan propriétaire moderne, détérioré par la propriété individuelle, pour le type éternel du cultivateur, et assurent gravement qu'il est et qu'il a été par conséquent toujours réfractaire au communisme, qu'il n'a pu et ne pourra jamais travailler en commun et consommer en communie fruit de son travail. Cette assertion fantaisiste a été si souvent répétée qu'elle a fini par être classée au nombre des vérités vraies delà sagesse bourgeoise; cependant, pour constater sa fausseté, il ne faut qu'ouvrir Beaumanoir et Guy Coquille, qui, placés à trois siècles de distance l'un de l'autre (Beaumanoir est du xine siècle, et Coquille du xvie), ont recueilli de nombreux documents sur les communautés paysannes de France.

Les parçonniers ou compains (vivant au même pain qui formaient les sociétés communistes que Coquille nomme mesnages des champs et qui entreprenaient la culture des terres seigneuriales, des bourdeilages, «qui sont terres chargées de revenus », étaient les descendants des consortes barbares, ayant droit au même sort, c'est-à-dire à la même distribution de terres par lesorl. Laferrière ne s'est pas trompé sur leur origine quand il fait remonter « cette coutume de se mettre en commu-

COMMUNAUTES PAYSANNES 381

nauté aux manières d'être de la société barbare avant l'invasion » et qu'il y voit « des traces de l'ancien clan celtique ». [Histoire du droit français.) Cette opinion est d'autant plus exacte que ces communautés ne comprenaient que des personnes de même origine, et plus tard, lorsqu'elles s'ouvrirent à des personnes non apparentées, un grand nombre de coutumes exigeaient une convention expresse (coutumes de Dreux, de Chartres, etc.) pour l'admission des étrangers.

Cependant quand, par suite des troubles qui, durant des siècles, bouleversèrent le pays, les familles furent brisées et leurs membres dispersés, l'habitude de vivre en communauté était si invétérée chez les villageois, qu'elle se formait par simple cohabitation. « Compagnie se fait par notre coutume, dit Beaumanoir, par solement manoir ensanble à un pain, et à un pot, un an et un jor, puisque li meubles de l'un et de l'autre sont mêlés ensanble. » Ce n'est pas une association dont les clauses se mesurent, se discutent avant toute action commune; elle naît tacitement, selon l'expression du moyen âge, du simple fait de la vie commune pendant un temps très court.

Les familles qui « démenaient le mesnage des champs qui est fort laborieux », dit Coquille, se composaient d'un grand nombre de personnes, « les unes servant pour labourer et toucher les bœufs, animaux tardifs, et communément faut que les charrues soient tirées de six bœufs ; les autres pour mener les vaches et juments en champs, les autres pour mener les brebis et moutons, et les autres pour conduire les porcs. » Ces détails sont les indices d'importantes exploitations agricoles combinant l'élevage et la culture. « Toutes les personnes

sont employées chacune selon son âge et sont régies par un seul, qui se nomme maistre de communauté, esleu à cette charge, lequel commande à tous les autres... Il est le premier assis à table,... va aux affaires qui se présentent es villes ou es foyres et ailleurs, a pouvoir d'obliger ses parçonniers en choses mobiliaires, qui concernent le fait de la communauté, et lui seul est nommé aux rolles des tailles et autres subsides. » Ces maîtres de communautés, paysannes remplissaient, comme on le voit, toutes les fonctions des chefs de village de l'Inde et des starostes du mir russe.

« En ces communautés on fait compte des enfants qui ne savent rien faire, pour espérance qu'on a qu'à l'advenir ils feront ; on fait compte de ceux qui sont en vigueur d'âge pour ce qu'ils font ; on fait compte des vieux pour le conseil et pour la souvenance qu'on a de ce qu'ils ont fait. Et ainsi de tous âges et de toutes façons ils s'entretiennent, comme un corps politique qui par subrogation doit durer toujours... Par ces arguments se peut connaître que ces communautés sont vraies familles et collèges ; qui par considération de l'intérêt sont comme un corps composé de plusieurs membres, combien que les membres soient séparés l'un de l'autre ; mais par fraternité, amitié, liaison économique font un seul corps. »

On retrouve dans presque toute la France des traces de ces communautés paysannes, que Coquille compare à un corps dont les membres dispersés sont unis par des sentiments et des intérêts1. Guérard les signale parmi

1. Doniol dit que « la majeure partie des villages, nias, hameaux et tenements désignés sur les cartes, dans les cartulaires et les usages locaux, s'ils portent des noms précédés de l'article

les colons et les serfs qui, au ixe siècle, cultivaient les terres de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, et elles persistent jusqu'à la veille de la Révolution. Mais les propriétaires fonciers de la deuxième moitié du xviii6 siècle, au lieu de les protéger ainsi que le faisaient les anciens nobles, les dénonçaient comme nuisibles au bon rendement de leurs terres, et réclamaient leur dissolution, en même temps que l'abolition des droits séculaires que les paysans avaient conservés, alors même qu'ils avaient perdu leurs terres, enlevées par les seigneurs féodaux. La Révolution, que les historiens bourgeois représentent comme faite au profit des paysans, lésa spoliés de leurs droits et a désorganisé leurs communautés.

Le procès-verbal des séances de l'assemblée provinciale du Berry de l'année 1787 contient un rapport sur les causes de la langueur du Berry qui résume lès principaux griefs des propriétaires contre les paysans et leurs « mesnages des champs ».

La première cause de cette langueur est la paresse de la classe laborieuse. « Ce vice des travailleurs du Berry doit être bien ancien, puisque entre les privilèges accordés au corps municipal de Bourges, nous en trouvons un, que nous ne savons pas avoir été jamais demandé par aucune ville d'Europe, celui de régler tous les ans les salaires des vignerons et de fixer tous les ans le nombre d'heures qu'ils doivent travailler. » Le rapport pèche par ignorance, car partout en France et

lès, quand ces noms ne rappellent pas uniquement un accident de terrain particulier du sol, représentaient dans les campagnes les lieux d'habitations de ces communautés. » (Henri Doniol, Histoire des classes rurales en France ; 1865.)

P. Laparoue. — Étude. 23

même en Europe les propriétaires s'étaient arrogé le droit de fixer un maximum de salaire et un minimum d'heures de travail, qu'ils imposaient par la force aux travailleurs des villes et des champs : aujourd'hui ce sont les ouvriers qui réclament la fixation d'un minimum de salaire et d'un maximum d'heures de travail : ce simple fait suffît à lui seul pour montrer combien la condition des ouvriers a empiré depuis 1789.

Tout conspire à entretenir cette maudite paresse qui désespère MM. les propriétaires, ces foudres de travail. « La coutume du Berry, rédigée par des hommes attachés à leurs anciens usages et qui ne connaissaient rien de mieux, » statue que « les lieux non cultivés, qui sont en charmes, friches, bruyères et buissons, ne sont pas défensables en quelque temps que ce soit;... que le bois, après 3 ans au mois de may,... que les pâturages du 15 juillet au 15 mars ne sont pas défensables », c'està-dire que, comme aux temps de la propriété collective, ils restent ou verts aux bestiaux des paysans. « Il résulte de ce que nous venons de dire que nul n'est parfaitement et exclusivement propriétaire au Berry » et que la coutume « a eu pour but d'assurer au bétail une subsistance telle quelle sans que les maîtres eussent besoin de se donner aucune peine pour sa nourriture ». Le droit de clôturer leurs champs est la grande réclamation des propriétaires avant la Révolution.

Mais ce sont les communautés qui excitent l'indignation des propriétaires berrichons. « La plupart des familles s'amoncellent dans des communautés... Il n'est pas rare de trouver trois ou quatre femmes mariées vivant en communauté... A la communauté de biens entre mari et femme, les rédacteurs de la coutume ont

ajouté celle de communauté taisible entre frères et sœurs, ou autres personnes demeurant ensemble par demeurance et dépenses communes, avec des communications de gains, de profit et de perte... Il résulte des continuations de communauté presque interminables et d'autant plus difficiles à faire cesser qu'elles avaient duré plus longtemps.

«... Chaque communauté doit avoir son maître et une matrone... L'usage est qu'entre frères et sœurs le maître soit l'aîné* et la maîtresse la femme du cadet : voilà donc une république dans laquelle on a cherché à établir l'équilibre du pouvoir... Chacun a la prétention de profiter du bénéfice de l'association, lequel consiste à être logé, nourri, chaussé, habillé par dépenses communes, et souvent aux dépens du propriétaire... Il en résulte que le propriétaire nourrit beaucoup de monde sans que sa propriété soit en meilleure valeur, et qu'avec beaucoup de bras il se fait peu d'ouvrage. Ajoutez aux bras engourdis par la paresse le nombre de bouches inutiles qui doivent se trouver là où il y à trois ou quatre femmes faisant des enfants, et vous concevrez comment, malgré la fertilité et l'étendue des labourages, la terre ne produit souvent en grains que ce qu'il faut pour nourrir la famille du colon.

« Dans ces républiques telles que nous venons de les décrire, il doit régner une grande anarchie. Le maître y jouit cependant d'un assez grand pouvoir : il vend, achète, brocante, va et vient autant et comme il veut; c'est un homme perdu pour le travail... Enfin là où il y a beaucoup de loisirs, il faut des passe-temps. Le plaisir de ne rien faire est très doux sans doute pour des hommes tels que nous venons de les décrire;

mais aussi il faut des amusements pour charmer l'oisiveté d'une grande partie de la journée. L'un a du goût pour la pêche : il est le pêcheur de la communauté; un autre a du goût pour la chasse au fusil, il en est le chasseur ; un autre aime à tendre des collets ou adresser des sauterelles, et il passe quatre à cinq heures de lu journée à les tendre et aies visiter : on le lui pardonne sans peine, pourvu qu'il rapporte de quoi faire bonne chère. » Si les communautés n'enchantaient pas les propriétaires bourgeois du xvme siècle, elles réussissaient à créer le bien-être des cultivateurs, autrement heureux et indépendants que les propriétaires-paysans, pour qui la révolution de 89 a été faite, au dire des historiens et des politiciens bourgeois.

La propriété collective qui entretenait les instincts communistes des paysans de France et d'Europe les garantissait contre la misère. « Le prolétariat est inconnu en Rusie, écrivait Haxthausen, et tant que cette institution (le mir) existera , il ne pourra jamais se former. Un homme peut. y devenir pauvre et dissiper sa fortune, mais les malheurs ou les fautes du père ne sauraient y atteindre les enfants; car ceux-ci, ne tenant pas leurs droits de la famille, mais de la commune, n'héritent pas de la pauvreté de leur père. » C'est précisément ce garantisme contre la misère et le pro~ létariat qui rend la propriété collective odieuse à la bourgeoisie, dont la fortune ne repose que sur la pauvreté ouvrière.

La propriété collective, remarquable par la vitalité et l'indestructibilité des petites sociétés paysannes qu'elle fait vivre, par le bien-être qu'elle apporte aux cultivateurs et parles sentiments élevés d'hospitalité, de soli-

darité et de fraternité qu'elle développe chez eux, l'est encore par la grandeur de ses ce livres. L'Europe a été défrichée et cultivée non par des moines, comme le raconte la légende religieuse, mais par des barbares collectivistes ' : à mesure que dans un village Ja popu-

L Les moines et les prêtres participaient à la culture des terre» en mangeant et eu buvant les nombreuses redevances qu'ils prélevaient sur leurs serfs, colons et vassaux, et en chantant avec plus de ferveur que les louaugea du Seigneur le

Yittunt bQHum et suavt

Altutfluna liiitta.

Àve, placent in colore r Ane} fratjmnt in çdorp, Aiw, tupidtim in o/v,

Dut ce lingua vincalttm.

Mttnnçftorum grex dévot un, Omni» ordo-, omnis mundm liifmni ad BqunÎFs potu$ Et rtunr et m s&ûulurtt.

Félin venter qnem indabig, Feii# lingua quota rîqabis, Félix us quùd tu làuaùti, * Et brata tabùi*

Snppficttw"Vi kic ahundttj

Pcr U' men&a ait facunda,

Et nos, cttvi voce jtteunda,

/'. .■"■■? ,-. ir.i gandin 1

Le vin bon et suave — ,.. joie du monde — ... salut, toi qui plais par ta couleur, — salut, toi qui embaumes par ton arôme, — «alut, toi qui est savoureux dans la bouche — doux lien de la langue* — Des moines la troupe dévote, — tous les ordres, bout lu monde, — boivent a l'euvi — maintenant et toujours, — Meureuv. le ventre où tu entreras, —heureuse la langue que tu baigneras, — heureuse la bouche que tu laveras, — et bieuheurruses les lèvres. — Nous te supplions d' abonder ici ; — ù. nos bauquets ♦louuc la faconde ; — * pour nous, chantant jjaïcuieuÉ, — ineuons joveuse vie!

Des variantes de celte chanson, reproduite par Edelestand du

lation s'accroissait, la part de chacun diminuait nécessairement dans les partages des terres ; pour trouver de nouvelles terres arables, on entamait les forêts. « Ces défrichements, dit Kovalewsky, sont rarement l'œuvre de ménages isolés. Des bandes entières occupent le sol de compagnie après l'avoir gagné à la culture par leurs efforts réunis... Des faits de ce genre sont consignés dans les chartes russes du xvie et du xvn° siècle. Ils se reproduisent même de temps en temps encore de nos jours, la commune métropole se refusant à reconnaître le droit de propriété individuelle sur les esswts et purprises, mots qui dans l'ancien droit français désignaient ces appropriations de terrains vagues1. » Comme exemple des grandes œuvres accomplies par les collectivités paysannes, on peut citer les merveilleux travaux d'irrigation des Indes et les cultures en terrasses sur le versant des montagnes de Java, couvrant, d'après Wallace, des centaines de kilomètres carrés : « Ces terrasses sont augmentées d'année en année, à mesure que la population grandit, par les habitants de chaque village travaillant ensemble sous la direction de leurs dhefs : et peut-être que seul ce système de culture par village était capable de rendre possible une telle multiplication de terrasses et de canaux d'irrigation2. »

Meril, dans les Poésies populaires latines du moyen âge, ont été trouvées dans les couvents de France, d'Allemagne et d'Ecosse.

1. M. Kovalewsky, Tableau des origines de la famille et de la propriété; Stockholm, 1890.

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