‹ La propriété, origine et évolution; thèse communisteChapitre 125 sur 149 · A.-R. Wallace, The Malay Archipelago · texte numérisé non relu

A.-R. Wallace, The Malay Archipelago

Fractionnement de la propriété collective.

La propriété collective, née du "morcellement delà propriété commune lorsque la gens se fractionne en familles matriarcales ou patriarcales, se morcelle à son tour en propriété individuelle lorsque les ménages réunis des familles patriarcales se dissocient.

Les morcellements successifs de ces deux formes de propriété immobilière ont été déterminés par îe fait de la propriété mobilière, l'agent le plus actif des transformations de la propriété foncière dans le passe comme dans le présent.

L'individualisation de la propriété foncière ne pouvait se produire qu'à la suite de l'individualisation de la propriété mobilière, qui par sa nature se prête a la personnalisation. Les mères de famille qui vivaient en commun dans la demeure commune de la gens emportèrent en se séparant leurs quelques objets mobiliers et se construisirent des habitations isolées , qui, vu leur construction rudimentaire, étaient en réalité des objets mobiliers et furent considérés tels, La terre sur laquelle elle s'élevait acquit la qualité de propriété individuelle, parce qu'elle faisait corps avec elle; la maison étendit cette qualité au terrain qui l'environnait, lequel, enclos de palissades ou de murs de pierres sèches, constitua avec la maison le bien-fonds de la famille, qui devait s'a^randîr aux dépens de la propriété collective.

Cet agrandisse ment se fît rapidement, grâce à l'accrois-

scment et à l'accumulation des biens mobiliers dans les villages et les bourgades situés dans des positions favorables au développement du commerce. L'égalité entre les familles patriarcales du village fut détruite : les unes s'appauvrirent et s'endettèrent, tandis que les autres s'enrichissaient et employaient leurs richesses à accaparer les terres de la collectivité : les lots de terres de familles endettées furent attribués à leurs usuriers.

L'action des richesses se faisait également sentir dans la famille patriarcale elle-même. Au début, tous les biens sont communs : aucun membre de la famille ne possède rien individuellement, si ce n'est les objets appropriés à son usage personnel; dans les familles des villages collectivistes de l'Inde, les pièces de monnaie ne sont pas employées à un trafic quelconque ; ce sont des objets de luxe que l'on coud aux vêtements. Tout ce que Ton acquiert est rapporté à la masse commune. « En quelque lieu que soit conduite la vache, c'est toujours à la maison qu'elle vêle, » dit un proverbe slave; ce qui signifie :de quelque manière que l'individu s'enrichisse, il doit partager son bien avec la collectivité familiale. Ce n'est que justice, puisque, à moins d'être chassé pour crime ou autre cause grave, tout membre de la famille a droit à tout ce qu'elle possède : il peut partir, rester absent pendant des années; quand il revient, il retrouve sa place dans la maison.

Le peculium castrense, le butin de guerre, est le premier bien mobilier qui fut approprié individuellement à Rome, comme dans les pays slaves; peu à peu le même privilège s'étendit aux biens acquis dans le service de l'État et de l'Église et aux objets apportés en

dot par k femme; en aorte qu'après le peculium ca$trense, il se forma le peculium quasi casfrense^ II fut permis de trafiquer avec ce pécule, que pouvaient amasser les esclaves et qui ne larda pas à se composer de bestiaux, d'esc laves , de bijoux, d'argent et même de biens-fonds. L'inégalité entre les membres et les ménages de la famille collectiviste s'introduisit avec les richesses ; l'harmonie familiale fut détruite; chaque ménage eut des intérêts individuels et parfois opposés à ceux des autres ménages, qui finirent par se dissocier et s'établir individuellement. La famille telle que nous la connaissons est alors fondée.

L'évolution de la propriété collective et de la famille qui lui correspond se fait avec une externe lenteur dans les villages qui ne deviennent pas des centres de commerce et d'accumulation de richesses mobilières. Il semble que cette forme de propriété durerait des siècles, si elle- n'était pas ébranlée par des chocs extérieurs* En effet, les communes collectivistes forment des unités économiques, qui produisent dans leur sein tout ce dont elles ont besoin pour la vie matérielle et intellectuelle de leurs membres, et par contre il s'y produit fort peu d'éléments perturbateurs de leur harmonie : là tout se fait d'après la tradition, conservée par les anciens et transmise de générations à généralions, comme le plus précieux des héritages. Aussi, quand une collectivité de village parvient à ce degré de développement agricole et industriel et qu'elle pour* voit aux besoins simples et peu nombreux de ses habitants, il semble qu'elle ne peut trouver en elle-même de causes d'évolution; ce n'est que par le contact du monde extérieur queile se met en mouvement.

Les gouvernements despotiques se chargent de leur donner le choc qui les met en branle; ils sont les véritables clestructeurs de la base sur laquelle repose le despotisme.

Les charges fiscales, dont on peut constater l'influence néfaste dans les Indes anglaises, sont parmi les causes les plus actives qui introduisent la misère et la désorganisation dans les villages collectivistes.

Les impôts sont d'abord payés en nature, et proportionnellement au rendement des récoltes; mais ce mode de payement ne peut convenir aux gouvernements qui se centralisent : ils exigent les impôts en espèces et en fixent le taux d'avance, sans tenir compte de l'état des moissons. Pour les payer, les villageois sont souvent obligés de s'adresser aux usuriers, la peste des collectivités de village : ces bêtes immondes, que soutiennent les gouvernements, les volent indignement; ils transforment les cultivateurs en propriétaires purement nominaux, ne travaillant que pour s'acquitter de leurs dettes, qui s'accroissent à mesure qu'ils les payent. Le mépris et la haine qu'ils inspirent sont intenses et générales : la campagne antisémite n'a soulevé tant de passions dans les villages russes et n'a occasionné des scènes si tumultueuses et si sanguinaires, que parce que le paysan confondait le juif avec l'usurier : beaucoup de chrétiens qui tondaient les cultivateurs aussi ras que le plus circoncis des fils d'Abraham ont été pillés et massacrés.

Mais le morcellement de la propriété collective peut se produire naturellement, comme conséquence des progrès de l'agriculture. A' mesure que les procédés de culture se perfectionnent et que les produits agricoles

trouvent des débouchés, les cultivateurs s'aperçoivent qu'il faut plus d'une année pour récolter les bénéfices des travaux et des engrais incorporés dans les terres reçues en partage. Ils demandent qu'on recule les partages à 2, 3, 7 et 20 ans : le gouvernement russe dut les imposer aux époques des recensements; les moujiks les appelèrent « partages noirs », c'est-à-dire mauvais, pour indiquer combien ils étaient antipathiques aux familles, qui finissaient par se considérer propriétaires des terres distribuées au dernier partage. Aussi, remarquc-t-on que ce sont les terres arables, celles sur lesquelles on fait des amendements, qui, les premières, arrivent à n'être plus partagées qu'après une longue période d'années et qui finissent par s'immobiliser dans les familles, tandis que les prairies continuent à être divisées annuellement: et avant que les terres arables ne deviennent propriété privée des familles, les arbres qui croissent sur les terres communes, soumises aux partages, appartiennent à ceux qui les ont plantés.

Les chefs de familles des villages collectivistes sont tous égaux, parce que tous originairement appartiennent à la même gens : les étrangers qui viennent y résider, comme artisans ou prisonniers de guerre, au bout d'un certain temps de séjour et après avoir reçu le droit de cité qui correspond k l'ancienne adoption dans la f/em, reçoivent des terres en partage, ainsi que les descendants des premiers occupants. Cette adjonction d'étrangers n'est possible qu'à la condition que le village s'accroisse lentement et que les terres disponibles soient abondantes; les commîmes trop peuplées sont forcées d'essaimer, d'envoyer au loin' des colonies

et de défricher les forêts avoisinantes; parfois chaque famille a la faculté de défrichement en dehors d'un certain rayon, et pendant un temps plus ou moins long elle est regardée comme propriétaire du terrain mis en culture.

Mais la ressource des terres incultes et abondantes manque vite aux villes situées au bord de la mer, le long dés fleuves et à l'entrecroisement des routes, et qui par leur position attirent un grand nombre d'étrangers. Dans ces villages qui se transforment en petites villes, le droit de cité est difficile à obtenir, et pour y posséder le droit de séjour, il faut payer certaines redevances1. Les nouveaux venus sont exclus des partages agraires, de l'usage des communaux et de l'administration de la, ville : ces droits sont uniquement réservés aux descendants des premiers occupants, qui constituent un corps privilégié, une aristocratie communière, le patriciat municipal, en opposition, d'un côté avec l'aristocratie féodale, et de l'autre avec les artisans, toujours des étrangers, au moins d'origine, qui, pour se défendre contre le despotisme et les vexations continuelles de l'aristocratie communière, s'organisèrent en corporations de métiers. Cette division des habitants de la cité fut pendant tout le moyen âge une cause de luttes intestines parfois sanglantes.

Tandis que dans les campagnes grandissait la pro-

1. Rivière cite ime ordonnance de 1223 qui décrète que tout étranger, pour avoir le droit de séjour à Reims, doit payer un quart de setier de blé et une poule à l'archevêque, 8 écus au maire et 4 aux échevins. L'archevêque est le seigneur féodal; sa redevance est comparativement légère; tandis que celles du maire et des échevins, qui font partie du patriciat communier, sont très onéreuses pour l'époque.

priété féodale aux dépens de Ja propriété collective, dont elle devait porter la marque jusqu'à sa transformation en propriété bourgeoise; dans les villes, devenues des centres actifs de production et de cornmerce, grandissaient et s'accumulaient les richesses mobilières, qui, sur les ruines de la propriété collective et de ses organisations communistes, devaient dresser la propriété individuelle.

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