‹ La propriété, origine et évolution; thèse communisteChapitre 128 sur 149 · De Bello Galiico,V · texte numérisé non relu

De Bello Galiico,V

Innocent III n'eurent qu'à promettre le partage des biens des vaincus. A Hastings, au moment où les troupes allaient engager le combat, Guillaume, élevant la voix, parla en ces termes à ses soldats : Pensez à bien comr battre, et mettez tout à mort ; car si nous vainquons, nous serons tous riches : ce que je gagnerai, vous le gagnerez; si je conquiers, vous conquerrez; si je prends la terre, vous l'aurez. — Le saint-père employa le même langage que le fils de Robert le Diable pour exciter les fidèles à exterminer les hérétiques albigeois : Sus donc, soldats du Christ î Détruisez l'impiété par tous les moyens que Dieu vous aura révélés (il ne leur révéla que l'incendie, le meurtre et le pillage); chassez le comte de Toulouse, lui et ses vassaux, de leurs châteaux ; privez-les de leurs terres, afin que les catholiques orthodoxes soient établis dans les domaines des hérétiques. (10 mars 1208.) Les croisades, qui jetèrent sur l'Orient les guerriers européens, s'organisaient de la même façon ; elles prenaient pour prétexte la délivrance des pierres du saint sépulcre, et pour but le pillage1.

Quand les barbares, en quête de terres, conquéraient un pays, ils tuaient les habitants, ainsi que l'avaient fait les Hébreux sur l'ordre de leur bon Dieu; mais d'ordinaire ils se contentaient de saccager les villes et de

. i. Un économiste de grand renom, M. de Molinari, a innocemment comparé les entreprises financières de notre temps aux expéditions piratiques du moyen âge; c'est confesser que les honnêtes placements de pères de famille n'ont pour but que le pillage. 11 existe cependant une différence : les guerriers féodaux jouaient leurs personnes, tandis que les capitalistes, qui accourent en foule aux \ 0 et 20 0/0 des prospectus de la finance, n'engagent que des capitaux qu'ils se sont bien gardés de créer.

s'emparer des terres dont ils avaient besoin, et ils s'établissaient dans les campagnes, qu'ils cultivaient à leur manière, laissant les vaincus vivre à côté d'eux selon leurs lois et coutumes. Leurs établissements n'étaient pas laissés au hasard ou au caprice, mais étaient faits d'après leur organisation tribale, ainsi que le constate expressément César et que le confirme Elphinstone, qui, à la fin du siècle dernier, combattait les barbares de l'Afganislan1. Chaque tribu recevait un territoire qui était distribué entre ses gentes ou clans vivant dans un ou plusieurs villages. Plusieurs villages unis par des liens de parenté formaient une centène (huntari, vieil allemand; haradh, vieux norse) , plusieurs centènes un comté, et plusieurs comtés un duché. Sur cette organisation tribale, les rois mérovingiens greffèrent un rudiment d'organisation politique.

La terre dont le village n'avait pas pris possession demeurait à la disposition de la centène; ce qui n'était pas alloti à celle-ci appartenait au comté; et tout ce qui restait — d'ordinaire c'était une grande étendue de terrain — était à l'immédiate disposition de toute la nation. On trouve en Suède côte à côte tous ces différents degrés de possession, dit Engels : chaque village possède ses terres communales ; au delà sont les terres communales de la centène ou du harads et du comté, et enfin celles de la nation, que le roi réclame en sa

1. « Les terres des Gundehpoors sont divisées en six lots, correspondant au nombre de clans qui composent la tribu ; les lots sont tirés au sort... Tous les trois ou cinq ans les partages sont renouvelés... Ce qu'il y a de surprenant, c'est que ces transactions, chez un peuple sans lois, ne donnent lieu à aucune querelle ni à aucune rixe sanglante. » (Mountstuart Elphinstone, An Account ofthe kingdom of Caubul; 1805.)

qualité de représentant de la nation, maïs qui cependant continuent à porter le nom de terres communales1. Les terres de la couronne, dans toutes les monarchies féodales, étaient des biens appartenant k la nation : il ne faut pas les confondre avec les fermes que les Mérovingiens possédaient à Braine, Attigny, Compiègne, la Verberie, etc., qui appartenaient à la gens des Mérovées.

Mais en devenant sédentaires et agriculteurs, et plus tard en se convertissant au christianisme, les barbares perdaient peu à peu leurs habitudes guerrières, bien que quelques-uns d'eux restassent invinciblement attachés aux mœurs primitives. Les Germains que connut Tacite s'étaient déjà dépouillés de leur rudesse barbare ; ils étaient sédentaires et cultivateurs; cependant la tribu des Cattes restait exclusivement consacrée à la guerre : ils commençaient tous les combats, prenant les positions les plus dangereuses ; ils ne possédaient ni maisons, ni terres, ni soucis d'aucune sorte. Partout où ils se présentaient ils étaient nourris. Les guerriers renommés des autres tribus maintenaient autour d'eux en permanence, par des festins et des présents, des hommes dévoués, prêts à les suivre dans leurs expéditions. Ces guerriers cattes et ces braves inféodés à des chefs militaires constituaient une espèce d'armée permanente chargée de défendre ceux de leurs tribus qui s'adonnaient plus spécialement aux travaux de l'agriculture.

Mais à peine les barbares envahisseurs s'étaient -ils déshabitués de la guerre, que d'autres barbares fon-

1. F. Engels, Socialism utopian and scientific. Voir le remarquable appendice sur la Mark.

daient sur eux comme sur une proie. Pendant des siècles, des masses pressées de barbares se ruèrent sur l'Europe : à l'est, les Goths, les Huns, les Germains; au nord, les Scandinaves; au sud, les Arabes. Pour protéger les frontières contre leur irruption, les empereurs romains établissaient des colonies de vétérans, leur distribuaient des terres, des animaux, des grains et quelque argent; les barbares eux-mêmes étaient utilisés contre les barbares, — on leur accordait des terres et on leur confiait des places fortes à défendre; — mais ces barrières de la civilisation étaient emportées par l'inondation barbare.

Etquand l'Orient, le Nord et le Sud eurentcessé d'inonder l'Europe de leurs flots humains et que les barbares devenus sédentaires reprirent l'œuvre de la civilisation qu'ils avaient interrompue et détruite, un nouveau fléau se déchaîna : des bandes d'hommes armés parcouraient le pays, pillant et rançonnant; après chaque guerre, les soldats des deux armées ennemies fraternisaient et partaient en expédition pour leur propre compte1. Pendant des siècles on vécut en Europe dans la crainte constante d'être pillé , emmené en esclavage et massacré.

i. Après la bataille de Poitiers (1356), les soldats des deux armées, se trouvant sans emploi, s'associèrent et firent la guerre pour leur propre compte. Après le traité de Brétigny (1360), qui rendit la liberté au roi Jean, prisonnier des Anglais, on licencia les troupes des deux partis; elles s'organisèrent en bandes et tinrent la campagne. Une bande opérait dans le Nord; une autre, plus considérable, commandée par Talleyrand-Périgord, descendit la vallée du Rhône et ravagea la Provence. Elle passa par Avignon, où le pape régala les chefs et donna l'absolution aux soudards, qui ne s'en souciaient guère, et un cadeau de 500,000 livres : elle rançonnait les villes et ravageait les campagnes.

Les invasions qu'\ ruinaient et désorganisaient le pays n'empêchaient pas les tribus déjà établies de s'entre-décbïrer enlj-e elles. Ces luttes intestines continuelles condamnent les peuples barbares h l'impuissance vis-à-vis de l'étranger ; car ils ne savent étouffer leurs haines de clan à clan et de yilîage à village pour s'opposer a l'ennemi commun. Tacite, qui ne songeait qu'à la domination romaine, demandait aux dieux d'entretenir ces haines si désastreuses ; car, disait-il, « la fortune ne peut donner à Rome rien de plus heureux que la dissension de ses ennemis ».

Les habitants des campagnes, pour se protéger contre tant de dangers, fortifiaient leurs villages, que les chartes d'Auvergne desxi8 et xne siècles; désignent du nom de castra, camps, Étant tous égaux, puisqu'ils appartenaient tous au môme clan, ils avaient recours à l'élection pour nommer les chefs chargés de la défense, lesquels avec les envoyés des rois sont les embryons des barons féodaux1. Ces derniers ne remplissaient au début que le rôle de collecteur des impôts (frvda) provenant des compensations, de président des réunions populaires où se rendait la justice, de surveillant militaire et de mainteneur de Tordre. Ils étaient soumis à l'autorité du conseil des anciens et de l'assemblée popu-

1 . Parfois ou «'adressait a un guerrier étranger. Les Fois (coutumes) de Héarn débutent par cette déclaration d'indépendance : A queLU son los forx du Bearn : en £os ijuo ans fé mention que antïquement en Bearn no havê Senhor. (Voici les. coutumes du Béara; elles font mention qu'anciennement il n'y avait pas de seigneur au Béarn.) — Mais les habitants àe Paus ayant besoin d'un chef militaire et ayant entendu vankr un chevalier de Uigorre, relurent seigneur pour un an, I/assemblee populaire l'ayant requis de se conformer aux coutumes, qu'il enrreimiait, il fut tué dans rassemblée mùme parce qu'il refusa d'obéir.

P. Lafargue. — Étude. 24

408 LA PROPRIÉTÉ FEODALE

laire. Le comte {graffîo) qui, dans les tribus franques, négligeait de chasser un étranger dont l'expulsion avait été ordonnée par l'assemblée, était frappé d'une amende de deux cents sous d'or (Lex salica) : c'était précisément la somme qu'il fallait payer en compensation d'un meurtre (wergeld). — Les pouvoirs qui dans la suite devaient devenir l'apanage des seigneurs féodaux appartenaient à la communauté, réunie en assemblées plénières (folke — moo'tes); tous les habitants devaient y assister en armes, sous peine d'une amende. Des communautés possédaient des colons et des serfs.

Les lois du pays de Galles, recueillies en 940 par ordre du roi Hoël-Da et publiées en 1841 par A. Owen, indiquent le mode d'élection, les qualités et les fonctions de ces chefs dé village, qui, à peu de chose près, sont les mêmes dans toutes les tribus barbares. Le chef de la gens ou du clan était élu par tous les chefs de famille ayant femmes et enfants légitimes; il exerçait son pouvoir à vie; chez d'autres peuples, ses fonctions étaient temporaires ; en tout cas il pouvait être révoqué. Il fallait que toujours il fût prêt « à parler en faveur de ses parents et qu'il fût écouté; qu'il fût prêt à se battre pour ses parents et qu'il fût craint; qu'il fût prêt à se porter garant pour ses parents et qu'il fût accepté ». Quand il rendait justice, il se faisait assister par les sept vieillards .les plus âgés; il avait sous ses ordres un vengeur (avenger) chargé d'exécuter les vengeances; car la justice n'était alors que la loi du talion, que la vengeance, coup pour coup, blessure pour blessure, dommage pour dommage. A la première alerte, quand on avait proféré la clameur, — le haro des Normands, le biafor des Basques, — tous les habitants devaient

ORIGINES DE LA PROPRIÉTÉ FÉODALE 4e

sortir en armes de leurs maisons et se mettre sous ses ordres : il était chef militaire, et tous lui devaient obéissance et fidélité. Celui qui ne répondait pas à l'appel était condamné à l'amende. Les habitants étaient organisés militaire ment ; ainsi à Tarbes Us étaient groupés par dizaines, ayant à leur tête un dhainierf chargé de veiller à ce que tout le monde Fût armé et que les armes fussent en bon état1.

Toute fonction chez les barbares tend à s'immobiliser dans une même famille : on est tisserand, forgeron, magicien on prêtre, de père en (ils : de cette manière naissent les castes. Le chef chargé du maintien de Tordre intérieur et de la défense extérieure était choisi parmi tous les habitants; mais peu à peu on prit l'habitude de Téllre dans la même famille, qui finit par désigner elle-même le chef de la communauté, sans qu'on passât par la formalité de l'élection. On serait dans l'erreur de croire que les fonctions de chefs constituaient an début un privilège enviable ; elles étaient au contraire des charges lourdes et dangereuses ; les chefs étaient rendus responsables de tout. Une disette était pour les Scandinaves le signe certain du courroux des dieux : ils en faisaient porter la faute à leur roi, qui était déposé et parfois mis a mort. Ces fonctions étaient si peu recherchées que l'élu de l'assemblée populaire ne pouvait s'y soustraire sans encourir le bannissement et la peine grave de voir démolir sa maison, le bien sacré et inviolable de la famille. L'ancienne Coutume d'Amiens dit : « Se li maires qui eslus seroit

1. L. Dëville, Ëtttdw hùlartque* sur Tarbes (Bulletin de la So ciété académique dea Hautes-Pyrénées, iïe année, 2* livraison, 1864).

tlù LA PROPRIÉTÉ FÉODALE

refusoît le mairie.-, el se aucuns refusait Tesquivinage, on abateroilse maison. » Gomme cite de pareilles pénalités dans les coutumes de Folkestone et de Hastings pour les maires et jurats qui, élus, refuseraient d'entrer en fonction K

Les communautés villageoises de l'Inde que Ton a pu observer de notre temps ont pour fonctionnaires publics des tisserands, des forgerons, des maîtres d'école, des bralimines, des danseuses pour les cérémonies religieuses, etc. ; ils sont au service delà communauté, qui les rétribue en les logeant et leur allouant des redevances prélevées sur les récoltes et les troupeaux; on leur accorde parfois des îots de terre2, qui sont cultivés en partie ou en totalité par les villageois. Les chefs élus des villages européens furent traités comme les fonctionnaires des villages hindous; leurs compagnons, pour reconnaître leurs services, leur allouaient, lors des partages agraires, plus de terres qu'au reste des habitants; — ainsi dans le bourg de Malmesbury, Valderman, qui en était le chef", était payé de ses services par une pièce de terre supplémentaire, que Ton nommait la cuisine de Talderman ; — et, pour leur permettre de se consacrer à leurs fonctions publiques, ils labouraient leurs champs et leur donnaient les prémices des récoltes et

i. Gomme, Village cammunity.

±. Ces Jota du terni recevaient parfois les noms des métiers dont on avait récompensa l'exercice au nénédee de la commitliante, a 11 existe, dit Maine, dans plusie'urs paroisses anglaises ce r ta î h es pièces de terre dans les terrains commun nu 1 qui, depuis un iFuiipsimuréuioriiil, portent le nom lUiui aiAtier, cl souvent iiussi H eiisle cette iToyuiicu populaire qu'un individu n'eï^roant pas le métier dont la pièce porte le nom ne peut légalement la posséder, » [Village commuiiities*)

des troupeaux qu'ils avaient charge de protéger1. Le métier de chef n'était pas une sinécure ; il Fallait qu'il fût toujours' sur le qui-vive, prêt à se battre, Gomme reproduit le dessin d'un manuscrit du xie siècle, qui représente des moissonneurs coupant le ble sous la garde d*un guerrier armé d'une lance.

Les chefs élus ne se distinguaient pas d'abord des autres habitants; mais le fait de les choisir toujours dans la même famille finit par constituer un privilège qui se transforma en droit héréditaire; le cheF delà Camille privilégiée devint par droit de naissance, sans que Ton eût besoin de recourir a l'élection, le chef naturel de fa communauté. L'autorité royale n'eut pas d'autres origines dans les tribus franques : la gens des Mérovëes fournissait les chefs militaires, comme celle des Levys des prêtres chez les Hébreux ; mais les guerriers élisaient celui des Mérovées qu'ils voulaient pour chef; Pépin le Bref non seulement se fit élire par rassemblée des guerriers, mais, pour pallier son usurpation, il se fît consacrer par Tévéque de Mayence et par le pape Etienne III, qui' l'appela « l'oint du Seigneur ». Les rota mérovingiens ne donnaient aucun ordre particulier, aucun diplôme, sans employer les formules suivantes : Una cwn noxtris optimalibus (d'accord avec nosnobles), — De consentit fidetlum raostrorum (avec le consentement de nos litlèles}, etc. Les lois saliques et ripuaires et les ordonnances des pre-

i, u Les Basoutos s1 u as e m ble ut tous les aus pour retourner «t semer les clumps de leur chef et de sa première femme. Du* centaines d'hommen racines sur une ligne droite lèvent et abaissent simultanément leurs matttm/s ; Unît le village concourt à l'entré tien du chef. à (Casa Us, iev Bë$ùuf>ù$+)

miers rois franks ne sont point promulguées au non* d'aucun prince1.

Il se peut que le chef du village était choisi parce qu'il possédait la maison la plus spacieuse, la plus Facile à défendre, afin que les paysans pussent s'y replier en» cas d'attaque. Cet avantage stratégique, qui d'abord pouvait être accidentel , finit par être une des conditions exigées de tout chef : dans les villages indiens sur les frontières, the burj ou le beffroi est toujours attenant à la maison du chef et est d'un usage constant comme lieu de refuge et d'observation. Durant les temps féodaux, on n'était seigneur qu'à la condition de posséder « un château ou maison forte avec une basse-cour fortifiée de fossés et de ponts-levis, avec une grosse tour carrée et un moulin à bras dedans8 », pour que les paysans pussent mettre à l'abri leurs récoltes et bestiaux, moudre leurs grains et organiser la défense. La maison du chef était considérée comme une espèce demaison commune ; elle le devenait en réalité dans les moments de danger. Les villageois s'appliquaient à la réparer, à creuser ses fossés, à fortifier ses murailles; dans les villages collectivistes il est d'habitude que tous les habitants concourent h la réparation ou à la construction de la maison de n'importe quel membre de la communauté. Cette coutume est l'origine du droit qu'avait le seigneur féodal « d'obliger ses vassaux et tenanciers de contribuer à la construction des fortifica-

1. Voici la formule d'intronisation des anciens rois d'Aragon,, qui devait, à peu de chose près, être celle des rois Francs: « Nouer qui individuellement sommes autant que toi, nous te taisons notre roi, a condition que tu. respectes nos coutumes; sinon, non. »

2. Boucher d'Arois, Code rural ou Maximes et règlements concernant les biens de campagne; 1774, 3« édit.; ch. VI, § 2.

lions» sTil était fondé en titre, et même sans titre, si c'est en temps de guerre, » Et ce qui indique bien l'origine de ce droit, c'est le commentaire suivant de l'écrivain feudisle ; « Et comme ces fortifications servent également pour la sûreté des campagnes et des villes et la conservation des personnes autant que des biens, les forains ayant des biens dans le lieu sont obligés d'y contribuer- »

Les barbares, plus guerriers que cultivateurs, étaient les propres défenseurs du village et de sa maison forte ; au premier appel ils accouraient en armes et se plaçaient sous la direction du chef pour lui prêter mainforte et l'aider a repousser l'agression ; ils montaient également la garde pendant le jour dans la tour d'observation et faisaient le guet la nuit : dans beaucoup d'endroits le seigneur conserva jusqu'à la Révolution le droit d'exiger de ses vassaux ce service de surveillance- Mais quand les habitudes agricoles prirent le dessus, les paysans T pour se dispenser de ces services militaires qui les empêchaient de vaquer à leurs travaux, les convertirent en redevances données au chef, à condition qu'il entretiendrait des hommes d'armes exclusivement chargés de ce service de défense et de garde ; dans toutes les amendes infligées à un délinquant, une partie était réservée spécialement pour le chef et ses hommes d'armes. Ou donnait ainsi au chef les moyens d'entretenir une force armée qui allait lui permettre d'imposer ses volontés et de dominer ses anciens compagnons,

Le village situé dans la meilleure position stratégique devint un centre ; en cas d'invasion, les habitants des villages circunvoishis venaient y chercher un asile ;

§t* LA PROPRIÉTÉ FÉODALE

et pour trouver ce refuge dans le danger, ils durent contribuer à l'entretien de ses fortifications et de ses hommes d armes. Le chef de cette communauté de paysans étendit son autorité sur les pays environnants.

De cette manière naturelle prirent naissance dans les villages collectivistes , dont tous les membres mâles étaient égaux en droits et en devoirs, les premiers éléments du féodalisme : ils seraient restés stationnâmes durant des siècles, ainsi que dans les Indes,' sans le= événements extérieurs qui les ébranlèrent et leur infusèrent une nouvelle vie. Les guerres et les conquêtes développèrent ces germes embryonnaires, les agglomérèrent et les unirent étroitement, par des devoirs et droits réciproques, en un vaste système social qui, durant le moyen âge, s étendit sur l'Europe occidentale.

Ce qui, dans les temps modernes, s'est passéaux Indes permet de comprendre l'action de la conquête pour transformer les chefs des communautés villageoises en barons féodaux. Quand, les Anglais établis sur Je littoral étendirent leur domination dans l'intérieur' des terres, ils vinrent en contact avec des villages organisés de Ja façon décrite précédemment : chaque groupe agricole avait à sa tète un paysan, son àeadman, dit Maine, qui parlait en son nom et traitait avec les conquérants. Les autorités anglaises ne prirent pas la peine de s'enquérir des origines et de la nature de son pouvoir, ni de sa véritable situation dans la communauté; ils trouvèrent plus simple de le considérer comme le maître du village, dont il n'était que le représentant, et letrailèrenten conséquence; ils augmentèrent et affermirent son autorité de tout le poids que leur donnait le droit du plus fort; et en maintes circonstances ils

aidèrent les chefs de villages à dominer leurs anciens compagnons et à les déposséder de leurs droits et de leurs biens. Les Français et les Anglais essayèrent vaK nement de donner cette autorité aux mchems des Irocjuois.

Les conquérants du moyen âge se comportaient d'une manière analogue : ils laissèrent en situation les chefs locaux dans les villages Lrop peu importants poyr <Hre donnés en bénéfices à leurs fidèles, et les rendirent responsables de la rentrée des impôts et de la conduite de leurs subordonnés; ils leur donnèrent de la sorte une autorité qu'ils ne possédaient pas dans leurs communautés. Mais dans les points stratégiques les vainqueurs substituèrent aux lieux et places des chefs de village un de leurs guerriers : c'était un poste militaire qu'ils leur confiaient. La durée d'occupation de ces postes, nommés bénéfices, dépendait des circonstances : d'après les rédacteurs des livres des fiefs, les bénéflciers auraient été révocables dans l'origine, puis annuels, viagers et enfin héréditaires et perpétuels. On profitait de tous les événement* pour convertir les bénéfices en biens héréditaires et en francs-alleux, c'està-dire en terre exempte de tout droit seigneurial : en France, les rois de la deuxième race ont dû souvent prendre des ordonnances contre des usurpations de cette espèce. « Que celui qui tient un bénéfice de l'empereur ou de l'Église, n'en transporte "rien dans son patrimoine, » dit Gharlemagne dans un capïtulaire de i'an K03(Ca/?. Vil, cm). Maïs les ordonnances ne purent empêcher ces transformations des chefs militaires en barons féodaux, —On peut donc dire que la féodalité eut une double origine, Tune indigène, l'autre étrangère;

elle est née des nécessités dans lesquelles évoluaient les communautés villageoises , et de la conquête.

Les barons féodaux, soit qu'ils fussent des chefs de communautés transformés par la marche naturelle des événements, soit qu'ils fussent des chefs militaires imposés par les vainqueurs, étaient tenus de résider dans le pays qu'ils devaient défendre et administrer. Le bien qu'ils possédaient et les redevances qu'ils recevaient sous forme de corvées et de dîmes étaient la récompense des services qu'ils rendaient aux cultivateurs placés sous leur juridiction. Les barons et leurs hommes d'armes formaient une armée permanente et sédentaire, nourrie et entretenue par les habitantsïmmédiats qu'ils protégeaient1.

Le baron devait justice, aide et protection à ses vassaux, et ceux-ci lui devaient « foi et hommage ». A toute mutation par suite de décès du seigneur ou du vassal, ce dernier, dans le délai de quarante jours, devait, en personne et non par procuration, se transporter au principal manoir et non ailleurs, pourvbien indiquer qu'il ne faisait la foi que pour trouver un abri dans le château du baron; si le seigneur était absent et n'avait laissé personne pour le représenter, le vassal, après s'en être enquis, faisait la foi devant la porte du manoir et en faisait dresser le procès-verbal. Il devait être dans une attitude suppliante, réclamant protection, tête nue, sans épée ni éperons, mettre le

1. Dans les langues romanes le mot baron, le premier nom des seigneurs féodaux, avait la signification d'homme fort, de guerrier vaillant, qui indique bien le caractère essentiellement militaire de la féodalité. — Vassal a eu pareillement le sens de brave,, vaillant.

ORIGINES DE LA PROPRIÉTÉ FÉODALE til

genou en terre et joindre les mains. Le seigneur, pour recevoir 3a foi, plaçait les mains du vassal dans les siennes en signe d'union et de protection. Le vassal faisait alors « l'aveu et le dénombrement», c'est-à-dire l'émimération des terres et dépendances qu'il mettait sous la garantie du baron; dans les temps primitifs, il apportait une motte de ses champs- — Parfois c'était le seigneur qui le premier s'engageait vis-à-vis de ses vassaux. Dans les Fors (coutumes) de Bigorre il est dit que le comte de Bigorre, a avant de recevoir le serment des habitants de la terre délégue's à cet effet, prêtera luimême serment qu'il ne changera rien aux coutumes anciennes, ni à celles dont il trouvera les habitants en possession ; il fera coniirmer son serment par celui de quatre nobles de sa terre ».

Le vassal devait le service militaire à son seigneur « quand une armée étrangère avait envahi sa terre, quand il voulait délivrer son château assiégé ou quand il allait aune guerre déclarée » , c'est-à-dire entreprise dans l'intérêt des habitants de ses terres. Mais, bien que lié étroitement, H pouvait, au début de l'organisation féodale, abandonner son seigneur en un certain nombre de cas spécifiés dans les cajritulaives des années 813 et 816 et qui sont : « Quand ic seigneur a voulu le tuer, le réduire en servitude, le frapper d'un bâton ou d'une ëpée, déshonorer sa iille ou sa femme et lui enlever son patrimoine, »

La noblesse féodale, une fois son autorité constituée, devint à son tour une cause de trouble dans le pays qu'elle était chargée de défendre. Les barons, pour agrandir leurs terres et étendre leur domination, se firent une guerre intestine et continuelle, à. peine sus-

m LA PROPRIÉTÉ FÉODALE

pendue par des trêves de courte durée pour permettre les travaux des champs. Ou peut, assimiler la guerre entre barons à la concurrence, qu'aucune trêve no suspend entre . industriels et commerçants des temps modernes! Le résultat est le même, l'une et Tau tre aboutissent à la centralisation de la propriété et de la puissance sociale qu elle comporte- Le vaincu féodal, quand il n'était pas entièrement dépossédé et misa mort, devenait le vassal de son vainqueur, qui s'emparait d'une partie de ses terres et de ses vassaux. Les petits baron* disparurent au profil des gros, qui devinrent de grands feudalaïresetqui établirent des cours ducales, où les seigneurs tenus en vasselage durent faire acte de présenec. II arrivait souvent aux barons de se transformer en voleurs de grande route, qui pillaient lescampagnes et rançonnaient les voyageurs et les villes et qui méritaient richement les épitbètes de gens-pi tle-hoi7tmex, gens-lue-hommes qu on leur donnait1. Le* villes durent s'armer et se mettre sous la protection du roi ou des grands feudataires qui centralisaient les terres et la puissance féodale, et transformaient les barons en courtisans,

i, Vilry, le légat d'Innocent Uït qui prêcha en Belgique et en Allemagne la croisade contre les Albigeois (en 1208), écrit :«Le* seigneurs, malgré leurs titres et dignités, ne cessent d'aller à la proie et de faire métier de voleurs et de brigands, en ravageant des contrées entières par des incendies...» Les mœurs cléricales n'étaient ni pires ni meilleures : l'archevêque de Narbonne de la fin du xne siècle courait avec ses chanoines et archidiacres les champs, chassant les bêtes, pillant les paysans et violant les femmes. 11 entretenait à sa solde une bande de routiers aragonnais, qu'il employait à rançonner le pays ; les évêques et les abbés •aimaient « grandement les femmes blanches, le vin rouge, les riches habits et les beaux chevaux, vivant richement tandis que Dieu a voulu vivre pauvre, » dit un troubadour.

Mais a mesure que les petits barons disparaissaient* les guerres de château à château s'éteignaient, la tranquillité s'établissait dans les campagnes, et la nécessité de la protection féodale diminuait; les seigneurs purent&lors abandonner leurs terres et se rendre dans les uours ducales et royales pour faire le métier de courtisans, ne remplissant plus le rùle de, protecteurs de leurs vassaux et tenanciers. Du moment que le cultivateur n'avait plus besoin d'être défendu militairement, la féodalité perdait sa raison d'être. — La féodalité, née de la guerre, périt par la guerre : elle se détruisît ellemême, par les qualités guerrières précisément qui lui avaient donné naissance.

Mais tant que dura la féodalité, des traces de la primitive égalité dans le sein de laquelle elle avait été engendrée persistèrent, alors même que toute égalité avait disparu entre le seigneur et ses vassaux et tenanciers. — Le seigneur féodal redevenait leur égal dans Tassemhlée communale, qui réglait les intérêts agricoles des villageois aussi bien que les siens : elle se réunissait sans son autorisation et malgré son refus de la convoquer, ainsi qu'il en avait le devoir; son droit d'usage sur les biens communaux était tout aussi limité que celui des autres habitants ; le nombre des bestiaux qu'il devait y envoyer paître était déterminé. Delisle, dans son étude sur les classes agricoles de Normandie, cite des textes qui prouvent que le droit des nobles était restreint : ainsi le seigneur de Bricqueville n'était autorisé à envoyer pâturer sur les prés communaux que deux hœufs et un cheval. 11 était si peu privilégié, que la Poix de Fréminville nous apprend que « le seigneur qui ri a pas de bétail à lui appartenant ne P. Lafahole. — Étude. 25

peut en introduire d'étrangers, soit en louant, soit en vendant, soit même en vouïant prêter gratuitement son droit d'usage1, »

Origines de la propriété ecclésiastique.

La propriété ecclésiastique a eu une origine sinon identique à celle de la propriété seigneuriale, du moins analogue. En ces temps troubles on cherchait aussi bien auprès de l'Église que des barons une protection pour ses biens et sa vie, Le prêtre possédait un pouvoir que n'avait pas Je baron : il ouvrait les portes du ciel La foi était naïve, mais ardente et profonde ; l'épopée et la chanson populaire, cette véritable expression de? sentiments et des pensées intimes de la masse, accordent au prêtre le pouvoir de sauver des flammes de Tenter et de donner des places au paradis. Dans la Chanson de Roland, l'archevêque Turpin, pour ramemet au combat les chevaliers qui fléchissent, leur promet îe paradis, en même temps qu'il les menace de la si redoutée chanson populaire :

Seignun bar uns, nen allez mespensant ; Pur Deu vus pri que ne seiez f niant , Que nuls proidum malvanement n'en cant!

Asez est mieU que moerium cumbatanL Pramis nus est, (in prendum aitants UUre cest jur ne sérum plus vivant, Mais d'une chose vus sut jo bien guarani :

\> La Poïi m FHÉBiAtlLLE, Traité général du gouvernement d*is biens des communautés d'habitants ; Paris H6Û-

Beinz Par et & vus krt nbandunant ; As Innocent vus en serez séant1.

Le clergé avait fait accroire que. l'avarice était le premier et le plus important attribut de Dieu et que ses saints trafiquaient de leur crédit et de leur protection; ce qui faisait dire a Clovis que « saint Martin ne servait pas mal ses amis, mais qu'il se faisait payer trop cher de ses peines », On donnait en mourant ses biens a l'Eglise pour s'assurer un siège au paradis ; cette donation, laissée d'abord à la libre volonté des individus, finit par être imposée : « Tout homme qui mourait sans donner une partie de ses biens à l'Église, dit Montesquieu, ce qui s'appelait mourir déconfès, était privé de la communion et de sépulture. Si l'on mourait sans faire de testament, il fallait que le6 parents obtinssent de l'évêque qu'il nommât, concurremmentavec eux, des arbitres pour fixer ce que le. défunt aurait dû donner en cas qu'il eût /ait un testament. » [Esprit des lois, 1. XXVIII, ch. xli.) Les prêtres prenaient leurs précautions en engageant leurs fidèles à se dépouiller de leur bien pendant leur vie, à condition d'en garder l'usufruit jusqu'au jour de leur mort. La crainte de la fin du monde en l'an 1000 multiplia considérablement les donations aux prêtres et aux couvents; à quoi bon conserver les biens de ce monde, puisque gens et bêtes devaient périr et que l'heure du

i. Seigneurs barons, pas de mauvaises pensées; — pour Dieu vous prie, ne fuyez pas, — de peur qu'on ne vous chansonne méchamment. — Il vaut mieux que nous mourions en combattant.—Entre nous, il est certain que nous allons mourir, - — après -ce jour nous ne serons plus vivants; — mais d'une chose je vous suis bien garant: — le saint paradis vous sera ouvert; —à côté des saints vous serez assis.

jugement dernier allait sonner? Mais quand Tan 1000 fut passé sans cataclysme, on revint de sa peur, et on regretta amèrement les biens qu'on avait subtilisés de son vivant sous un faux prétexte. On protesta : les héritiers attaquèrent les testaments. Pour intimider ces braves gens qui réclamaient leurs biens, l'Église eut recours aux anathèmes et aux malédictions. Les cartulaires de l'époque sont remplis de formules de malédictions pour épouvanter l'esprit des donateurs et de leurs parents : en voici une qui se rencontre fréquemment dans les registres d'Auvergrie : « Si un étranger, si quelqu'un de vos parents, si votre fils, si votre fille, étaient assez insensés pour attaquer cet acte, pour envahir les biens dédiés àDieu et consacrés à ses saints, qu'ils soient frappés comme Hérode d'une atroce blessure ; comme Dathan, Abiron, comme Judas qui vendit le Seigneur, qu'ils soient torturés dans les profondeurs de l'enfer1. »

Mais les biens de l'Église avaient d'autres origines. Beaumanoir, en rapportant les causes qui avaient si fort multiplié les serfs dans le royaume, dit. que plusieurs hommes libres s'étaient vendus, eux et leurs hoirs, soit par misère, soit pour avoir la protection d'un maître contre leurs ennemis, et que des hommes libres s'étaient engagés, par dévotion, pour eux et leur postérité, à rendre certains services ou à payer certaines redevances à une église ou à un monastère; on oublia l'origine de cette sujétion et on la regarda comme la preuve d'une véritable servitude. (Coutumes

1. Cité par H.-F. Rivière dans son Histoire des institutions de l'Auvergne; 1874.

du Beattûoi&w, c. xlv.) On se donnait à l'Église pour avoir sa protection temporelle. La plupart des actes d esclavage volontaire (oimoxatio)f dit Guérard, étaient provoqués par l'esprit de dévotion et par les ménagements que les évèqueset les abbés avaient pour leurs serfs et par les avantages que la loi leur assurait. Les serfs et les vassaux de l'Église et des monastères jouissaient des mêmes privilèges que ceux qui appartenaient au roi ; ils avaient droit à une compensation triple en cas d'injure, de blessure et de mort. Le roi et TÉ* glise se chargeaient de poursuivre le coupable, tandis qu'autrement ce soin incombait à la famille de l'offensé,

Les couvents étaient des places fortes pouvant soutenir des sièges en règle, et les moines s'exerçaient au maniement des armes; à Hastings, des gens d'Église se battaient dans les deux armées ; labbé de Hida, un couvent situé près de Winchester, avait amené à Harold doure moines ; ils tombèrent tous les armes à la main. Les hauts dignitaires de l'Église étaient des chefs militaires qui déposaient la chasuble et la croix pour endosser lacuirasse et empoigner la lance. Des évoques comme celui de Cahors* quand ils officiaient solennellement, plaçaient sur lauteî leur casque, leur cuirasse, leur épée et leur gantelet de fer, Roland à Roncevaux n'a pas de plus bel éloge pour Turpin, que de dire à Olivier :

Li Àreevesques est mult bons chevaliers : Nen ad meUtur en terre, desitz del, Bien set fer h' e de lance e dfe&piet.

Lient Francen : « Ci ad grant vassetage ;

En l'Arcevesque est bien la croce salve.

Kar placet Deu qu'asez de tels ait Caries. Aoi *.

Durant les temps féodaux, les clercs étaient les seules personnes possédant quelque instruction; ils la mettaient, ainsi que leur épée, au service des paroissiens qui les nourrissaient. Ils s'interposaient souvent entre les populations rurales et les seigneurs qui les opprimaient; dans l'Irlande moderne on voit encore le bas clergé faire cause commune contre les landlords avec les fermiers et les paysans qui pourvoient à leur subsistance.

Si l'union était étroite entre le prêtre et le peuple des villes et des campagnes, par contre le clergé entrait souvent en lutte avec la noblesse féodale. Dans leurs accès de terreur superstitieuse et de piété fiévreuse, les barons pouvaient se dépouiller, en faveur des monastères et des églises, d'une partie de leurs terres et de leurs richesses ; mais dans leurs moments de calme ils convoitaient les biens des moines et des prêtres et saisissaient la première occasion pour s'en emparer2.

Les rois des premières races et les chefs militaires donnaient en bénéfices à leurs fidèles et à leurs soldats

i. L'archevêque est très bon chevalier : — il n'en est de meilleur sur terre, dessous le ciel. — bien sait frapper de la lance et de l'épée. — Les Français disent : Voilà de la grande braverie ! — Avec l'archevêque la croix est en sûreté. — Plût à Dieu que Charles en eût beaucoup de pareils. Aoi.

2. Sweyn, fils de Godwin et frère de Harold, avait enlevé une religieuse et commis un meurtre dans uh moment de passion ; pour apaiser ses remords, il se condamna lui-même à faire nupieds le voyage de Jérusalem. 11 accomplit rigoureusement ce pénible pèlerinage, mais il en mourut, rapporte W. of Malmesbury.

des églises et des monatères ; du viti" au xne siècle» un grand nombre d'églises étaient possédées par des laïques1. Les rois de France jusqu'à la Révolution avaient conservé le droit de régale, qui leur donnait tous les fruits des évêchns vacants. Les rois féodaux considéraient que les biens ecclésiastiques étaient amassés par la Providence pour subvenir à leurs besoins pressants ; ils rançonnaient les églises et les monastères avec le même sans-gêne qu'ils mettaient h extorquer l'or aux juifs, « Mais le clergé recevait tant, dit Montesquieu, qu'il faut que dans les trois races on lui ait donné plusieurs fois tous les biens du royaume* » Quand Henri VIII, le Barbe-Bleue de l'histoire anglaise et le suprême pontife d'Angleterre, réforma l'Église catholique, il confisqua 643 anonastëres, 90 collèges, 2,37 i églises et chapelles libres, 110 hôpitaux avec leurs revenus, selevant a plus de oG millions par an : il faisait sur une grande échelle ce qu'avaient pratiqué ses prédécesseurs. Les bourgeois révolutionnaires de 89, en s'emparant des biens du clergé, n'avaient fait, en définitive, qu'imiter l'exemple donné par les rois très catholiques de France,

1, Pépin d'Hëriatnl, sr>n petit-fils Pépia le Bref et Charle magne* qui avaient à se faire pardonuer le meurtre de Dagobert et leur usurpation, furent des protecteurs île l* Église; mais ChaHes-Martel, père do Pépia le Brer, la dépouille brutalement uV ses biens. Le chroniqueur, pour raconter le fait, se sert du verbe socialiser, Karotus, plan ma juH ecclesiartico detrahens, prijedia fisco soeîaviti ac deind* militibus dispertivit. (En chonico CentiUmsi, Jib. II.)

Caractère des servitudes féodales-

Les redevances féodales survécurent aux barons féodaux, disparus pour cause d'inutilité; elles devinrent l'apanage des nobles, souvent d'origine bourgeoise, qui ne rendaient plus aucun des services dont elles avalent été primitivement le prix. Violemment attaquées par les écrivains bourgeois et énergiquement défendues par les feudistes, elles furent supprimées définitivement par la révolution bourgeoise de 1789, La révolution bourgeoise anglaise, accomplie un siècle et demi auparavant, établit ta bourgeoisie au pouvoir, avec la Cbambre des communes siégeant à côté de la Chambre des seigneurs; mais elle laissa subsister un grand nombre de privilèges féodaux, qui sont des anachronismes aujourd'hui que la classe aristocratique n*estT dans le sens littéral du mot, qu'une fraction de la classe capitaliste.

Les économistes et les historiens libéraux de notre siècle, au lieu de rechercher l'origine des servitudes féodales et leur raison d'être dans le passé et d'expli* quer leur suppression par la disparition des causes qui les avaient nécessitées, ont cru devoir faire preuve de science et de libéralisme en condamnant en bloc et sans discernement tout ce qui de près ou de loin appartenait à la féodalité. Cependant, si Ton veut comprendre l'organisation sociale du moyen âge, il faut connaître la signification de ces servitudes, qui sont h forme mobilière de la propriété féodale. Il serait trop

long: de passer en revue toutes les servitudes féodales : je ne choisirai que celles qui ont soulevé le plus l'indignation des écrivains bourgeois; je montrerai que si elles ont été maintenues et aggravées par la force, elles ont été au début consenties volontairement

Corvée. — On a vu que le baron féodal, quand il n'était pas un chef militaire imposé par un conquérant, était d'ordinaire un simple citoyen de la commune qui ne se distinguait par aucun privilège des autres membres, ses égaux; il recevait son lot dans les partages agraires, mais, au lieu de cultiver ses champs, les au* très habitants s engageaient a le faire pour lui, afin de lui permettre de consacrer lu ut son temps à la défense de la commune. HaxUiausen a vu le seigneur russe continuer à recevoir le quart et le tiers des terres du mir, qu'il faisait cultiver par les habitants du village.

Latruiïe-Montmeylian dit qu'en France «-la portion attribuée au seigneur sur les biens communaux variait selon, la nature des titres des habitants. Elle était de deux tiers quand les paysans jouissaient du droit d'usage dans la forêt seigneuriale, et du tiers seulement quand le droit d'usage ne s'exerçait que dans la forêt communale1. >> Quand les biens des monastères et des barons s'agrandirent, les serfs qu'ils possédaient n'ttaut plus assez nombreux pour cultiver leurs terres, ils les donnaient en culture a des communautés de paysans libres vivant « au même pot et au même pain », suivant la caractéristique expression de 1 époque. Mais les tenan-

1. LATRCFFE-MOi\TMFVLiANT Du droit tles communes sur les biev$ communaux; Pai is, 1S25, — Montmeylian est uq des rares ècrU vaine qui, en France, aient eu le courage de défendre les biens communaux contre la rapacité, bourgeoise.

428 LA PROPRIETE FEODALE

ciers, qu'ils fussent libres ou serfs, devaient un certain nombre de journées de travail au seigneur féodal, soit pour labourer ses champs, soit pour rentrer ses récoltes.

En ces temps où la production marchande ej, le commerce n'existaient pas, le baron et le paysan devaient manufacturer tout ce que réclamaient leurs besoins1. Dans la maison féodale et dans l'abbaye se trouvaient des ateliers de toute nature pour la fabrication des armes, des instruments aratoires, des tissus, des vêtements, etc. Les paysans, leurs femmes et leurs filles étaient tenus d'y aller travailler un certain nombre de jours par an. Les ateliers de femmes étaient dirigés par la dame châtelaine elle-même et portaient le nom de gynecia (gynécées). Les monastères possédaient également des ateliers féminins2. Ces ateliers ne tardèrent pas à devenir des harems pour les seigneurs et leurs valets, et même des lieux de débauches où les barons et les prêtres prostituaient leurs serves et leurs vassales : le mot de gyneciaria, ouvrière du gynécée, devint synonyme de prostituée. Le scandale devint si

1. Olivier de Serres, dans son Théâtre de l'agriculture et du mesnage des champs, conseillait au propriétaire foncier de produire tout ce qu'ils consommaient et de fabriquer leurs vêtements avec les produits de leur exploitation, plutôt que de vendre ces produits et d'en consacrer le prix à l'achat des objets fabriqués ailleurs : il recommandait d'avoir dans chaque exploitation agricole une boucherie, une boulangerie, une filature, etc. En effet, l'économie féodale ne connaît pas la production marchande, ni la circulation des marchandises, qui sont les caractéristiques de l'économie bourgeoise.

2. Dans l'acte de donation fait en 728 par le comte Éberhard au monastère de Morbach, on rencontre la mention de quarante ouvrières travaillant dans le gynécée.

grand que des é vaques durent interdire aux curés d'avoir de semblables ateliers. On voit que le bordel, dans le monde moderne, a une origine religieuse et aristocratique.

Les journées de travail dues au baron par les vassaux et les tenanciers libres étaient au début peu nombreuses ; dans certains endroits elles étaient de trois journées par an1; des ordonnances royales fixèrent leur nombre, à défaut de contrat ou de coutume, à douze par an. Les corvées des serfs étaient plus considérables; elles n'ont ordinairement pas dépassé trois jours par semaine; mais le serf avait la jouissance du petit champ que lui abandonnait le seigneur et dont il ne pouvait être expulsé; il avait de plus une part dans les récoltes du baron et des droits de pâturage dans ses forêts et sur ses terres arables. Le comte de Gasparin, qui fut ministre de l'agriculture sous Louis X VIII, dans son traité sur le Métayage publié en 1821 , n'hésite point à reconnaître la supériorité du métayage sur le régime des corvées pour le propriétaire foncier K Mais sur le

1. Que les hommes libres aient la paix et qifils aillent trois fois par an au charroi comtal, ordonne le Fors de Bigorre,

2. Les raisons que donne le comte de Gasparin sont topiques et méritent d'être citées, car elles peuvent être appliquées au travail du prolétaire :

« Le système des corvées est l'obligation de douner au serf pour sa nourriture une certaine étendue de terre h cultiver pour son propre compte, à charge par lui de réserver au propriétaire un certain nombre de jours de travail en payement de cette jouissance... Les intérêts du maître et du sert se séparent, chacun d'eux prend une individualité; le serf sait que le travail qull fait sur les terres qui lui sont concédées est te gage de sou aisance, il le rend plus actif pour qu'il devienne plus fructueux.,. En est-il de même des journées consacrées n\i seigneur? Le* mains qui étaient libres trois jours de la semaine redeviennent

i^ti^n-

déclin de la féodalité les seigneurs abusèrent de leur pouvoir pour augmenter les corvées ; « ils avaient pris une telle autorité, dit Jean Chenu, un écrivain du commencement du xvne siècle, qu'ils faisaient labourer, vendanger et mille autres corvées, sans autre titre que la crainte d'être bâtonné ou mangé par les gens d'armes. » Lorsque la paix fut à peu près établie dans l'intérieur des pays européens, les paysans n'ayant plus besoin d'être protégés, la noblesse de cour qui succéda aux barons féodaux devint parasitaire et oppressive.

Bans de moissoi*. — On a cru que le droit possédé par le seigneur de proclamer le jour où l'on devait faucher les prés, vendanger le raisin, moissonner le blé, etc., était purement féodal, tandis qu'au contraire son origine remonte à l'époque où la propriété collective florissait. On a vu plus haut que pour que les terres arables pussent être livrées aux bestiaux de la commune, le conseil des anciens du village fixait le jour des différentes moissons. Cette coutume, établie dans l'intérêt de tous les villageois, ne put être détournée de son véritable but que lorsque le seigneur trafiqua avec ses ré-

esclaves les trois autres. Le serf apprend à distinguer ce qu'il fait pour lui ou pour son maître; et cette distinction est fatale aux intérêts de ce dernier... Vient le système des métairies. Si nous le comparons à la corvée, il est facile de voir que le métayage est bien plus avantageux au propriétaire. Dans les métairies, l'impossibilité où se trouve le colon de distinguer dans son travail ce qui sera son profit ou celui de son maitre le force à mettre partout là même application; et si le terrain qu'il cultive est proportionné à ses forces, il en tire tout ce que l'on peut 'espérer dans un état donné de développement de l'industrie agricole. » (Le Métayage, publié avec le concours du ministre de l'agriculture.)

coites. Il se substitua au conseil des anciens' ou influa sur ses décisions et retarda la proclamation .du ban des moissons, aûn de faire la récolte sur ses terres avant celle des autres champs de la commune, et afin de pouvoir par conséquent la vendre le premier et dans de meilleures conditions.

Banalité *. — Bien que le mot soit féodal, l'usage qu'il désigne est communiste. Dans les collectivités de village, ainsi qu'il a été dit, certaines fonctions sont remplies par des individus entretenus aux frais de la commune ; le village avait son berger communal pour mener au pâturage les bêtes de tous les habitants ; il possédait également des forges, des boucheries, des moulins, des animaux reproducteurs, au service de toute la communauté. Chaque famille, au lieu de chauffer son four pour cuire son pain, l'envoyait au four banal ou communal : cet usage avait été établi dans un intérêt économique, afin de réduire la consommation du bois de chauffage. La garde et l'entretien du four étaient confiés au conseil des anciens, puis au seigneur, qui, partout où il eut intérêt à le faire, substitua son autorité à celle des mandatés de la commune. L'impôt prélevé pour l'usage des choses banales était très minime : dans une ordonnance de 1223, de Guillaume Blanchés-Mains, archevêque de Reims, il est dit que le prélat « aurait le four banal et percevrait un pain pour chaque fournée de trente-deux pains. » Boucher d'Argis cite des arrêts de 1563 et 1673 qui fixent le droit de mouture dans les moulins banaux à un seizième et à un

1. On entend par ce mot, en droit féodal, l'usage obligé d'une chose appartenant au seigneur et moyennant redevance, par exemple l'usage d'un four ou d'un animal reproducteur.

treizième; aujourd'hui il est calculé que le meunier prélève plus du dixième1. — De telles institutions ne pouvaient exister qu en l'absence de toute production marchande ; elles étaient des entraves au développement du commerce et à l'exploitation de la communauté par des particuliers : les bourgeois révolutionnaires de France les déclarèrent entachées de féodalisme et les abolirent en 1790.

L'Église. — Le curé était lié aux populations rurales qui le choisissaient, le nourrissaient, et qu'il instruisait, amusait avec les légendes religieuses, récréait par les cérémonies du culte et autres représentations dramatiques et protégeait contre le baron ; l'union qui existait alors entre le prêtre et le peuple se manifeste dans le caractère que possédait l'Église. Le temple de Dieu, qui finit par être la propriété exclusive du clergé et par être fermé au public, en dehors des heures du culte, était alors une propriété commune au curé, au baron et aux paysans. Le chœur et l'autel appartenaient aux décimateurs, c'est-à-dire au seigneur et au prêtre ; ils étaient « tenus aux réparations du chœur, telle que celle des murs, voûtes, lambris, couvertures, pavés, stalles, sièges, vitraux, autel et tableaux... Les habitants de la paroisse étaient tenus à l'entretien et aux réparations de la nef, parce qu'elle leur appartient, » dit La Poix de Fréminville. Ils tenaient dans l'église leurs marchés, assemblées communales, réunions dansantes, et y déposaient leurs récoltes en cas d'urgence2. Thorold Rogers dit que partout en Angle-

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