CHAPITRE V
Origine du commerce.
On a vu que la propriété foncière ou immobilière, qui débute par être commune à toute la tribu, se transforme en propriété collective lors du fractionnement de la gens ou du clan en familles matriarcales et patriarcales, pour aboutir à la propriété individuelle quand la famille patriarcale se désagrège à son tour et que tous ses ménages, vivant en communauté, se séparent pour former autant de familles individuelles ; celles-ci ne se composent plus que du père, de la mère et des enfants, les moins nombreux possibles, suivant le conseil du pasteur évangélique Malthus.
La propriété mobilière parcourt plus rapidement les phases de son évolution : elle aussi débute par la forme communiste, mais elle atteint la forme individuelle presque sans transitions. Même chez les sauvages communistes, les armes, les ornements et les objets d'appropriation personnelle, considérés comme des annexes
de l'individu, sont brûlés ou enfouis avec le cadavre de leur possesseur. De même qu'ils dotent l'homme d'une âme spirituelle, ou plutôt d'un double, de même les sauvages, toujours logiques, attribuent aux animaux, aux plantes et aux objets inanimés une âme qui peut vivre en dehors d'eux de sa vie propre ; aussi à l'enterrement d'un guerrier ils brisent ses armes et immolent ses animaux et ses esclaves, afin d'en dégager les âmes qui doivent le servir dans l'autre monde.
Les objets mobiliers, peu nombreux pendant la période sauvage et au début de la barbarie, et d'ordinaire fabriqués par leurs possesseurs, se multiplient avec l'élevage des troupeaux, l'introduction de l'esclavage, le travail des métaux et les progrès de l'industrie *. La multiplication des richesses mobilières transforme les mœurs des barbares. Jusque-là on n'avait fait la guerre que pour satisfaire une vendetta, que pour s'opposer à une dépossession ou pour agrandir des territoires devenus insuffisants par suite de l'accroissement de la population ; mais maintenant la guerre devient une industrie, une manière commode de se procurer des troupeaux, des esclaves, des métaux et autres objets transportables. Le chef militaire, — rex, basileus, thiudans, — élu pour une expédition détermi-
1. « Le sauvage, même le plus vagabond et le plus féroce, possède exclusivement ses armes, ses vêtements, ses bijoux, ses meubles ; il est remarquable que tous ces objets sont le produit de son travail et de son industrie propre; en sorte que le droit de ce genre de propriété, qui entre eux est sacré, dérive évidemment de la propriété que chaque homme a de son corps et de sa personne, par conséquent est une propriété naturelle. » (C.-F. Volnby, Observations générales sur les Indiens de ? Amérique du Nord ; Œuvres complètes, édition de 1821.)